Article paru dans "La Voix du Nord" du 11 décembre 2001.
Depuis vingt ans, René Legai et quelques
bénévoles montrent le monde aux aveugles.
L'ampleur de la tâche a de
quoi faire frémir
lorsqu'on observe l'exiguïté des locaux que les
"Ateliers du Relief" occupent rue Colbert à Lille. Dans la
pièce principale ou s'engoncent deux bureaux,
René Legai sourit, à peine fatigué par
la semaine que ses acolytes et lui viennent de passer à
"fignoler" les derniers détails de la
cérémonie.
Quelques jours plus tôt en
effet, l'Association
Européenne de Formation et d'Echanges Culturels pour
Aveugles et Mal-voyants (EURAFECAM), dont il est l'administrateur,
venait de recevoir le prix 2001 de l'action sociale des mains du
représentant des Associations De Prévoyance
Santé (ADPS). Un prix de 200 000 F (30 500 €) qui
vient à point pour remplir les caisses de l'association et
lui permettre d'envisager l'avenir avec
sérénité.
Offrir la couleur :
Mais l'aventure de l'EURAFECAM ne date
pas de novembre 2001. Loin de
là. Elle prend sa source, rue Solférino
à Lille, dès le début des
années 80. René Legai, ancien professeur
à l'INSERM, dirigeait alors l'AFECAM dont la mission
principale consistait à permettre aux aveugles et
mal-voyants d'accéder à la couleur. "Le principe
en était simple, se souvient-il. A la manière des
cartes géographiques de votre enfance, une trame
spécifique était attribuée
à chaque couleur".
Nos voisins d'Outre-Quiévrain
se montrent rapidement
intéressés par le travail du professeur et
demandent à rejoindre l'association. C'est chose faite en
1991, dix ans après la création de l'AFECAM,
"Avec l'arrivée des Belges, nous avons
décidé de devenir une
fédération et de nous rassembler autour d'une
idée : l'accès à la communication
écrite pour les aveugles et les mal-voyants, et la
découverte de l'image".
Comment apprendre aux
déficients visuels à
reconnaître l'image ? Quels outils mettre à leur
disposition ? Autant de questions que René Legai
décide de soumettre au professeur Toulotte, chercheur
à l'Institut Régional de Recherche sur le
Handicap. Le résultat de sa réflexion et de celle
de ses élèves tient en un logiciel :
"Graph&Braille", qui traduit l'image en Braille. "Nous avions
enfin l'outil pour donner l'accès aux aveugles, il ne
manquait plus que l'espace où l'utiliser".
Premier site Internet :
René Legai crée
les "Ateliers du Relief", une
structure en association avec EURAFECAM, afin de lancer des projets
complémentaires : "Nous faisons ici ce que les autres ne
peuvent pas faire. Des tas de sottises ! Comme le plan d'Euralille pour
les aveugles ou les plans, quartier par quartier, de Lille
commandés par la mairie". L'Internet a fait sauter le
dernier pas, en rendant possible le stockage de toutes les
données sur un serveur spécialisé :
"CyberRelief". Des gros caractères, un fort contraste, des
images référencées pour être
décrites par la synthèse vocale... "Et pas une
seule de ces images parasites qui encombrent votre ordinateur !" Le but
était enfin atteint pour que les informations affluent sur
le site et que les partenaires s'y intéressent. Comme le
Groupement des Acteurs Economiques du centre de Lille (GAEL) qui a
collaboré récemment avec les "Ateliers du
Relief". Objectif : mettre en ligne, au profit des aveugles et
mal-voyants, la liste des commerces du Centre et du Vieux-Lille et leur
adjoindre les services de stewards afin qu'ils puissent s'y rendre
aisément.
Service de maintenance :
"Nous avions l'outil, poursuit
René Legai, nous tenions le
support. Restait une difficulté : faire sentir à
l'aveugle isolé la nécessité de passer
à l'informatique et mettre en place les structures pour
l'accompagner dans sa découverte. Il s'agissait donc de le
former. Et c'est un service que nous avons
développé en collaboration avec les
élèves de DESS du professeur Toulotte". Outre la
France, EURAFECAM s'occupe également de formations
internationales, en fonction des demandes. Et celles-ci sont en
croissance constante dans les pays francophones, comme la
Réunion, l'île Maurice ou Madagascar.
La maintenance, quant à elle,
beaucoup plus complexe pour
les aveugles que pour les voyants, est assurée par
l'Association nationale de Gestion des Fonds pour l'Insertion
Professionnelle des Handicapés (AGEFIPH) qui a
organisé un service de télémaintenance.
René Legai n'en finit plus
d'évoquer les
réalisations et les projets. Les 200 000 F acquis en
novembre dernier vont lui permettre de boucler le budget
prévisionnel de trois ans qu'il doit fournir au Conseil
régional. Et d'entrevoir avec un peu plus
d'acuité, les projets à venir.
Le but reste inchangé :
donner aux aveugles
l'accès à la technologie et à
l'information. Et si René Legai peut en profiter pour rester
jeune, tant mieux : "Les mercis m'importent peu. Je ne peux tout
simplement pas me résoudre à mourir sans rien
apprendre".
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