Retour
7 - On continue et on s'en va

    Nous avons tous assisté à la soutenance de thèse de Babette, au Centre hospitalier universitaire, dans le grand amphithéâtre ; le public était nombreux, des étudiants en ophtalmologie, les camarades de Babette à l'hôpital, ses parents dont j'ai fait la connaissance juste après. Plusieurs professeurs et instituteurs de l'Ecole avaient fait le déplacement, ainsi qu'Hélène et Céline, accompagnées du Docteur Viennot, le généticien que nous avons enfin trouvé et qui vient de prendre ses fonctions à l'Ecole, Nadine et notre douce infirmière Gisèle ; Marie est venue avec... Vincent qui écarquillait les yeux en toutes directions et n'a pour une fois pas fait de sottise, elle avait dû lui faire la leçon, sévèrement. Le sujet était hermétique pour la plupart d'entre nous, mais l'attention soutenue, Michel et Claude ont assuré sans rire qu'ils avaient tout compris ! Les membres du jury, les grands patrons du service d'ophtalmologie et un professeur parisien, ont posé quelques questions, un peu pour la forme, car de toute évidence cette affaire-là était bouclée. Babette a été reçue avec mention très bien. Nous avons tous applaudi bien fort avant d'aller fêter l'événement, les boissons et les petits fours étant déjà prêts dans la salle attenante. Babette sera une ophtalmologiste remarquable, en plus de ses qualités professionnelles elle possède une humanité profonde ; j'espère qu'elle ne nous quittera pas pour aller s'installer en ville.
    Je suis passé à mon bureau, comme je le fais toujours, en rentrant du CHU. Dans le hall désert, Pierre le Gall et Annie Hervé s'embrassaient à pleine bouche, bronzés, joyeux, épanouis, j'ai toussé afin de leur donner le temps de reprendre une contenance, ils m'ont salué avec respect, ils vont se demander s'ils ne se sont pas trahis, ils pensent peut-être que je ne suis au courant de rien ? Hélène les a rencontrés dès le lendemain de la rentrée scolaire, leur stage de piano à Carpentras s'est très bien passé, ils ont eu le droit d'assister plusieurs fois aux répétitions de Marie-Claire Alain à l'orgue de la cathédrale Saint-Siffrein et de bavarder avec elle, elle a tellement aimé ces deux amoureux mal-voyants qu'elle leur a donné un disque de son interprétation de la "Symphonie avec orgue" de Saint-Saëns avec une dédicace. Quant à leur séjour dans le camp de nudistes à Bédouin, ils n'ont pas dit grand chose, Hélène n'a pas voulu insister, mais de toute évidence ils ont aimé, parce que leur comportement a complètement changé. Non seulement leur allure est plus libre, leurs gestes moins empruntés, mais leur parole est plus déliée, plus volubile, on sent dans leur propos une spontanéité qui n'existait pas. Enfin, me dit Hélène, ils ont développé un sens de l'humour tout à fait extraordinaire. Hélène a ajouté je ne sais pas à qui ces deux-là se sont frottés, au propre et au figuré, mais ils ne se quitteront pas et je crois que je vais inscrire les stages de nudisme dans la liste de mes thérapies !

    Nous savions tous depuis longtemps que le petit Alain perdrait son deuxième œil, mais je ne pensais pas que cette dramatique échéance pût être si proche. Ils l'ont opéré hier, Maryvonne est désespérée. Au service de duplication et de transcription où elle fait un travail remarquable, tout le monde pleurait. Maryvonne est passée rapidement, je lui ai donné une semaine de congé pour qu'elle puisse rester à l'hôpital avec son petit. Elle aussi savait que le cancer gagnerait, mais c'est une chose de savoir et une autre de le vivre. Pauvre Maryvonne, je suis plus inquiet pour elle que pour Alain, qui ne voyait déjà pratiquement plus rien et s'était habitué à l'obscurité, il a d'ailleurs déjà une quasi maîtrise du Braille. Hélène partage visiblement cette inquiétude, elle m'a dit, sans commenter, qu'elle passerait la voir à l'hôpital tous les matins avant de venir à l'Ecole. Mon secrétariat non plus ne se remet pas, Joëlle et Lydie n'ont presque rien fait de la journée, elles ont ouvert le courrier et ne l'ont même pas enregistré, elles font sans arrêt des va-et-vient entre leur bureau et le service de duplication où tout le monde défile, agents de service, éducateurs, enseignants. Je ne dis rien, évidemment, d'ailleurs je ne me sens pas non plus capable de faire grand chose.

    Je pars demain pour le Québec, laissant l'Ecole à Claude et à Michel. L'événement tombe à point nommé, j'ai besoin de prendre le large et du recul. Bonjour le Québec, bonjour.
    Mais tout d'abord je dois régler un dernier problème, et non des moindres : Ganissen a craqué, il a un congé de longue durée pour cause de dépression nerveuse. C'est sa femme qui m'a apporté le certificat médical, je ne l'avais jamais rencontrée ; jolie femme, bien roulée, dirait Claude, à l'allure détachée, un peu trop à mon avis pour quelqu'un dont le mari, extrêmement sensible et affectivement vulnérable, sombre dans la dépression. Il me faut d'urgence un maître auxiliaire de lettres, le rectorat me cherche quelqu'un qui ait une certaine expérience pour ce poste difficile.

    Pas une ligne, je n'ai pas écrit une ligne dans ce cahier depuis mon départ. J'ai seulement rédigé un cahier de stage, précis et documenté, qui m'a été volé à l'aéroport de Roissy dans le parking pendant que Solange allait chercher la voiture. Volé aussi mon appareil photo et toutes les pellicules que je comptais faire développer.
    Le Canada est beau. J'y étais venu, jeune professeur, tout un hiver, pour enseigner le français dans une petite université du Saskatchewan, l'immense et plate prairie où on ne voit que des champs de blé à perte de vue bientôt recouverts par la neige, sur des centaines de kilomètres, sans un arbre, avec seulement ici et là un silo à blé très haut, de couleurs vives. Le Québec est tout différent, d'une beauté à couper le souffle. Nous avons voyagé de Montréal à Québec, et suivi le Saint-Laurent jusqu'à Rimouski, haut lieu d'histoire et de poésie, porte de la Gaspésie, de ses vastes forêts et du "Dernier des Mohicans". Mes camarades de voyage étaient très agréables, l'inspecteur général Audibier nous a offert le champagne dans l'avion du retour. Pendant presque toute la durée de la mission nous nous sommes cependant séparés, j'ai fait équipe avec mon collègue Jean spécialiste des malentendants, qui se passionne pour un apprentissage du langage aux sourds par une nouvelle méthode, dite verbo-tonale, mise au point par un médecin yougoslave, Goubérina, qui ne veut plus entendre parler du langage par signes parce qu'il utilise le corps comme récepteur des sons.
    J'ai eu des échanges intéressants avec les collègues du Québec et avec les responsables du ministère : ils nous envoient dans les six mois trois personnes pour tester nos machines et nos programmes de transcription, ils sont très intéressés et feront l'acquisition de plusieurs transcripteurs. Ils sont en outre absolument d'accord pour créer une banque de données informatique reliée à la nôtre en permanence au point de ne plus en faire qu'une. Repensant à Roland, j'ai souhaité un stockage d'œuvres en anglais, ils m'ont donné leur accord, mais les Québécois sont jalousement francophones, ils parlent anglais par obligation, estimant que leur mission en Amérique du Nord consiste surtout en une défense farouche de la langue française contre l'impérialisme linguistique de l'Anglais. Bon. Nous laisserons évoluer cette idée, j'espère surtout une contamination des anglophones à notre idée de banque de données, menant à terme à une coopération élargie. Je me suis gardé d'en toucher mot.
    J'ai vu fonctionner un système d'intégration scolaire extraordinaire de simplicité et d'efficacité, dans l'enseignement secondaire, mais je crains malheureusement qu'on ne puisse l'appliquer dans notre pays : Un "collège", au Québec, accueille tous les élèves de la sixième à la terminale, comme les lycées en France jusqu'à ces dernières années, puisqu'on est en train de mettre en place un collège, dit unique, séparé des lycées de second cycle. J'ai vu des établissements de ce type ayant chacun plus de deux mille élèves. Ils ont un périmètre de recrutement très vaste, dépassant souvent les cinquante kilomètres, sans internat, et l'on voit, alignés bien en ordre sur leur parking, jusqu'à trente gros autobus jaunes à disposition de l'établissement, qui leur amène les élèves le matin et les reprend le soir. J'ai assisté à la sortie, en moins de dix minutes les deux mille et quelques élèves avaient disparu !
    L'établissement a deux étages, avec rampes d'accès pour les fauteuils roulants, et des ascenseurs, les handicapés moteurs n'ont aucun problème. Les sourds et les aveugles sont intégrés dans les classes ordinaires, mais le collège possède, et voilà l'idée novatrice, ce qu'ils appellent un "centre de ressources" : on y trouve le matériel nécessaire à la production de textes pour les handicapés sensoriels, avec trois secrétaires à plein temps, trois éducateurs spécialisés pour apporter aux élèves le soutien scolaire dont ils peuvent avoir besoin, et un psychologue, lui aussi à temps plein. Cette immense salle est fréquentée par une cinquantaine d'élèves présentant un handicap plus ou moins important, mais qui ont déjà, pour les aveugles, une bonne connaissance du Braille, acquise dans l'enseignement primaire spécialisé. Le proviseur est très attentif à la bonne marche de ce service. Il me dit qu'il peut faire face aux besoins d'ordre technique, pour des jeunes déjà équipés et ne présentant pas de problèmes associés trop lourds, en particulier psychologiques ou de comportement ; il insiste sur la nécessité d'une communication permanente entre les professeurs et le personnel spécialisé du centre de ressources.
    Nous avons par ailleurs rencontré des collègues très accueillants, passionnés par leur travail. A Drummondville ils nous ont promenés partout, nous avons dû prolonger notre séjour d'une journée. J'y ai découvert une machine étonnante, de fabrication américaine, le LogiBraille, qui produit ce qu'ils appellent le Braille éphémère. Il s'agit d'une sorte de règle à lire le Braille, de quinze centimètres de long à peu près : le texte défile sur cette règle percée de trous par ensemble de six pour avoir des dominos, les points Braille étant produits par en-dessous, grâce à des pointes qui se relèvent pour former les lettres. Le lecteur aveugle n'a pratiquement pas à bouger les doigts, le texte lui arrive, défile et disparaît. C'est étonnant. Cher, encore très cher pour le moment, mais certainement plein d'avenir, une invention qu'il faudra suivre. Dans cette école spécialisée où on se tient au courant de toutes les nouveautés, ils m'ont parlé d'un appareil annoncé, tout aussi étonnant, le traducteur vocal, qui sera bientôt sur le marché : le texte Braille est lu par la machine à haute et intelligible voix de synthèse !
    Très souvent, les établissements spécialisés d'enseignement primaire ou secondaire rassemblent les sourds et les aveugles, mais dans des unités séparées, parce qu'ils ne s'entendent pas, sans jeu de mot, du tout : les sourds et les aveugles ont partout, dans tous les établissements que nous avons vus, des relations difficiles, parfois tumultueuses, allant jusqu'à des bagarres !
    A Québec on voit ici et là les traces de la période française. Depuis le plateau où eut lieu la fameuse bataille de 1759 qui vit la défaite des Français et l'établissement du pouvoir britannique définitivement installé lors du Traité de Paris en 1763, on a sur le Saint-Laurent une vue exceptionnelle. Un téléphérique permet de descendre rapidement vers les quartiers bas de la ville, au niveau du fleuve. Juste à la sortie du téléphérique, sur la gauche, en bas des escaliers, j'ai découvert un petit restaurant tenu par le fils d'un boulanger de Landévennec, qui avait conservé l'accent de sa Bretagne natale et faisait déguster les huîtres de l'embouchure du Saint-Laurent, les meilleures que j'aie jamais goûtées. Sa femme tenait la caisse, elle pratiquait l'accent québécois jusqu'à la caricature et, curieusement, avait presque les yeux de Marie.
    Cet éloignement d'une douzaine de jours m'a apporté un peu de calme, mais à mon retour l'Ecole est en émoi parce que le plus jeune des frères Buine est parti un soir sans rien dire ; on suppose qu'il a rejoint son aîné quelque part, Claude a prévenu la DDASS qui fait des recherches. Je doute qu'elles aboutissent, parce que trop administratives ; je vais essayer de retrouver dans mes calepins le numéro de téléphone de la famille accueillant la sœur de ces deux gaillards qui avait offert gratuitement à mes petits internes un strip-tease pédagogique, je suppose qu'ils sont plus ou moins en relation. Nous ne pouvons pas les abandonner avant de les avoir à peu près casés, par exemple dans un atelier protégé, et sans savoir comment ils se logent, et quelles aides publiques ils reçoivent : dans quelques années ils seront aveugles tous les deux.
    Dans mon courrier une grande enveloppe et dedans une lettre venant du ministère : on me décerne les Palmes Académiques ! Mes deux filles, à l'unisson, pour une fois tout à fait d'accord, me disent qu'elles trouvent cela ringard, Solange rit. Mais, dis-je, la reconnaissance sociale, après tout, c'est important non ? C'est vrai, je ne me le cache pas, je suis content et somme toute un peu fier. Pourtant, c'est plutôt le groupe, que dis-je, c'est essentiellement le groupe, tous ces gens, enseignants, chercheurs, personnels divers qui font que l'Ecole fonctionne bien et que nos recherches aboutissent qui est récompensé en ma personne. Je me demande qui a pu me proposer. Marcel, probablement.
    N'empêche, ces enfants-là, qui sont au centre de cette aventure, je les aime. Je les porterai, ces Palmes !

    Nous préparons activement le Salon du Handicap, qui doit se tenir au Grand-Palais la semaine prochaine et qui doit durer trois jours. Le ministère nous y a fait réserver un stand sans même demander notre avis, c'est l'inspecteur général Lebœuf du Cabinet du ministre qui m'a appelé pour me dire qu'il souhaitait vivement que nous y soyons, de manière à montrer à tous nos résultats en matière de production informatique de Braille et surtout à prouver notre avance par rapport aux recherches de l'INJA et de son directeur Guilleminot. Je vais profiter de ce voyage pour aller voir le Directeur du Centre National de Documentation Pédagogique. Je me ferai accompagner de Claude, je souhaite que nous arrivions à lui transférer l'exploitation des productions en Braille.

    Notre stand du Grand Palais est prêt. Notre incontournable professeur Leblé a pris les choses en main, un peu trop de l'avis de Michel, mais l'ensemble a de l'allure ! Autour de nous, des dizaines de stands d'une incroyable variété présentent des appareils de toutes sortes concernant les différents handicaps : des appareillages pour sourds et malentendants, beaucoup de fauteuils roulants pour handicapés moteurs, dont certains très perfectionnés, des prothèses, des voitures et camionnettes équipées pour permettre aux personnes handicapées de monter et descendre sans peine, un petit bus avec élévateur. L'imagination est au pouvoir, dit Michel, passionné et admiratif. Les gens autour de nous sont pleins de dynamisme et de bonne humeur, d'où une ambiance plaisante, gaie, bon-enfant.
    Nous venons, Claude et moi, de rencontrer monsieur Léonel, le directeur du CNDP. Il nous a fait impression !
    Le bureau de monsieur Léonel est large comme une pièce normale, disons de cinq mètres environ, mais il est plus long que notre grande salle de réunion à l'Ecole, selon Claude il fait bien douze mètres. Monsieur Léonel est assis derrière son immense bureau recouvert d'une vitre épaisse, tournant le dos à une fenêtre haute sans rideaux. Nous nous sommes assis tous deux dans des fauteuils bas, éloignés d'au moins quatre mètres du bureau, ce qui créait une curieuse impression de voir le personnage devant nous très loin et en hauteur. Il n'y avait pas un papier sur le bureau, pas même un sous-main, ni le moindre crayon.
    Monsieur Léonel avait été informé de la volonté du ministre de se voir confier la gestion de la production d'ouvrages en Braille, les choses ont donc été faciles pour nous dès le départ. Il a écouté sans mot dire mon exposé introductif, puis il a appuyé sur un bouton, une secrétaire est entrée et s'est assise au coin de son bureau, bloc-notes à la main. Il a surtout voulu savoir les limites du service à créer car son organisme, il le rappelle, a vocation uniquement pédagogique. Claude s'en est bien tiré, c'était à son tour de parler, en indiquant qu'une banque de données informatique pouvait avoir une première vocation pédagogique, bien sûr, mais que celle-ci pouvait s'élargir pour être plus généralement culturelle, et qu'en tout état de cause l'investissement serait le même. Etant entendu, évidemment, que le service créé n'aurait pas nécessairement à publier des volumes, ceux-ci étant mis à disposition par la voie informatique.
    J'entends bien, dit-il, et la secrétaire prenait des notes, elle avait croisé les jambes, ce qui malgré la distance en faisait la pleine cible plongeante du regard étonné de Claude, et où verriez-vous s'implanter ce service ? A Paris ? Et pourquoi pas à Lille ? Je vais convoquer le directeur du Centre régional. Et comment concevez-vous la direction de ce service ? J'ai dit assez timidement nous allons y réfléchir. Bon, dit-il en se levant, vous vous mettrez en relation avec le directeur régional de Lille, vous définirez avec lui le service, son objectif précis, les locaux nécessaires, le budget d'équipement, de fonctionnement sur un an, le personnel en nombre et en qualification et enfin le profil du directeur.
    Entre parenthèses, j'ai ma petite idée au sujet du directeur, c'est de proposer mon acolyte ici présent, sur un poste budgétaire de principal de collège, mais je me garde bien d'en parler tout de suite, Claude n'est pas lui-même au courant de ce que je concocte pour lui ; il est certain que personne mieux que lui ne serait capable de mettre en place un service de cette envergure, il possède à fond toutes les données du problème, tous les paramètres, tous les objectifs, et en plus c'est aussi son enfant !
    Nous sortons du CNDP très contents, nous allons boire une bière et la première chose que nous nous disons, c'est : Quel bureau ! Quel accueil ! Quel homme ! Claude ajoute : Quelle secrétaire !

    Dans les allées du Grand Palais, entre les stands, ce n'est pas le ministre de la Recherche qui a eu la vedette, c'est le Professeur Leblé ! Il a mis la main sur un fauteuil roulant pour polyhandicapé, qui se conduit tout seul, du bout d'un seul doigt, et prenant un air idiot il a arpenté l'exposition en montrant à des visiteurs médusés des yeux en verre ou en plastique qu'il avait empruntés au stand voisin de la Banque des Yeux ! Nous n'étions pas fiers, mais il n'était pas possible de l'arrêter, nous avons feint de l'ignorer jusqu'à ce qu'il se lasse. Quand le ministre de la Recherche est arrivé, je devrais peut-être dire la ministre car c'est une dame, nous avons découvert que Leblé et elle se connaissent bien, puisqu'elle lui a dit que faites-vous là, cher ami ? Il lui a présenté le stand, elle a apprécié avec chaleur nos réalisations et nous a complimentés, tandis que Leblé, qui une nouvelle fois avait déchiré son pantalon, faisait tous les efforts possibles pour ne jamais se présenter de dos ni de côté à Madame le Ministre, ce qui l'amenait à faire des contorsions plutôt comiques.
    Le stand a été visité par un public assez nombreux, curieux et intéressé, je pense que c'est dans cette prise de conscience par tous nos concitoyens des problèmes des déficients visuels que nous servons le mieux leur cause. "La cause des aveugles", comme disait mon inspecteur d'académie. Au-delà du handicap visuel, c'est la cause des handicapés que nous devons défendre. Je ne suis pas un va-t-en-guerre, et je n'aime pas user de termes militaires, mais je crois qu'il faut cette fois parler d'un combat, afin qu'il ne soit plus possible d'élaborer dans un pays comme le nôtre un programme politique et un budget national qui ne prennent en compte les handicapés. Un ministère des handicapés a sa place dans un gouvernement. Notre degré de civilisation, de maturité sociale et politique se mesureront à cette aune. La cause des handicapés est une cause nationale nécessaire ! J'irai plus loin, dit Claude, le degré de civilisation d'une société se mesure à la manière dont elle traite les minorités en difficulté, tout particulièrement les handicapés. Il a raison, il a raison.
    - Beau programme, dit Michel, il y a encore de quoi faire ! Il y a tellement de choses à faire, tant de combats à mener... Pourquoi faut-il que dans une démocratie moderne, éclairée, il faille sans arrêt se battre pour atteindre des objectifs qui relèvent du simple bon sens ? Pourquoi devoir tout concevoir en termes de luttes, de combats ? C'est décourageant ! Et à quoi servira toute cette énergie que nous dépensons de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, d'année en année ?
    - Une pierre, dis-je, une simple pierre, que nous ajoutons à l'édifice ...
    Aucun représentant de l'Institut National des Jeunes Aveugles ne s'est présenté, toutes nos tentatives pour nous rapprocher d'eux ont donc échoué. Tant pis.

    Et les vieux ? Mais oui, monsieur, les vieux ! Savez-vous qu'il y a dans notre pays des milliers et des milliers de personnes âgées qui ont d'immenses difficultés visuelles ? Ces personnes se déplacent difficilement, mais elles sont surtout privées de lecture. A cet âge on n'apprend plus le Braille, et si l'on n'a pas de personne disponible pour lire les journaux et les livres, tout accès à l'écrit devient impossible.
    Ce sont deux personnes assez âgées, un couple de vieux parisiens, qui me parlent. Savez-vous, me disent-ils, que nous avons chez nous une belle bibliothèque, que nous avons beaucoup lu toute notre vie, et que depuis plusieurs années nous en sommes privés ? C'est un drame, monsieur, un drame.
    Dans de telles circonstances, quelle est la vraie population de déficients visuels ? Un pour mille pour les aveugles, soit ; mais les amblyopes ne sont-ils pas plus de un pour cent si on y intégre les personnes âgées ? Ces chiffres rapportés à la population française donnent déjà un chiffre de six cent mille, il semble qu'il soit sous-évalué. Avec les soixante mille aveugles, cela fait du monde, ce n'est plus à proprement parler une minorité !
    Il existe une association, les Donneurs de Voix, et depuis quelque temps apparaissent sur le marché de petits magnétophones très maniables, à cassettes. Mais la qualité n'est pas extraordinaire, me disent-ils, tant au plan technique qu'au plan artistique, les livres offerts sont trop classiques, ils les connaissent tous, et le système d'expédition est lent.
    Notre ville possède un conservatoire d'art dramatique, je suis certain que des étudiants, des professeurs seraient prêts à enregistrer des textes avec talent, et parmi eux les plus modernes et les plus récents, les romans de l'année. Ceci impliquerait une autorisation des auteurs, qui à mon avis ne serait pas difficile à obtenir. Ce serait passionnant, dis-je. Bien sûr, dit Claude, d'autant que nous n'avons rien d'autre à faire ! Il a raison, nous ne pouvons pas tout faire, mais nous pourrions susciter. Ne pourrions-nous influencer cette association qui existe déjà pour qu'elle devienne plus attractive ?
    Mais l'idée la plus riche de promesses est celle de Michel, qui se souvient de ce qu'évoquaient les Québécois : le transcripteur vocal. Pourquoi ne pas le brancher sur la banque de données, l'accès à tous les livres étant ainsi offert ? C'est vrai, et notre équipe de Latch pourrait travailler sur un tel projet, qui prolonge bien les travaux déjà réalisés. Mais un problème risque de subsister, celui de la qualité artistique de la diction.
    Plus je vais, plus je découvre des problèmes, plus je vois des perspectives nouvelles, des tâches nouvelles, toutes importantes, toutes réclamant des solutions le plus vite possible.
    Je suis fatigué, ce soir, je n'ai pas retrouvé mes forces et ma bonne humeur depuis le voyage à Paris. Il va falloir que je fasse front, Marcel a appelé pour me dire que l'inspecteur d'académie veut venir en personne m'accrocher au veston la médaille de chevalier des palmes académiques. Je n'ai pas le cœur à rire ni à plastronner. Dans la plaine, il n'y a plus de betteraves, la terre du Nord est nue, sale sous le ciel bas.

    Michel, Claude et Carpier, Hélène, Babette et quelques autres ont pris les choses en main pour organiser la petite réception de remise de mes Palmes. Dans le grand réfectoire de l'Ecole, tout le personnel est venu, enseignant, administratif et de service, tout le Centre de soins aussi, médecins et paramédicaux, tout le groupe de Latch. Comme il n'est pas si facile de rassembler ce dernier, nous en avons profité pour tenir d'abord une courte réunion, pour faire le bilan du Salon du Grand-Palais, de notre visite au directeur du CNDP. Satisfaction générale, sauf sur le plan de la musique, puisque notre programme est toujours là et que personne ne se décide à l'exploiter. Le groupe me mandate finalement pour retourner à Bruxelles, afin de le mettre entre les mains du nouveau pouvoir européen. Je me demande bien qui je vais contacter pour y avoir une entrée, et qui aura le pouvoir de faire avancer le problème, je pense que je vais appeler l'inspecteur général Lebœuf au Cabinet du ministre, qui m'a autorisé à le solliciter en cas de besoin. Il n'est pas question d'arrêter nos travaux, le transcripteur vocal intéresse évidemment les ingénieurs-chercheurs, et l'organisation de la banque de données reste à peaufiner. Nous discutons enfin de la mise en place d'un service au CRDP, et du personnel que nous y verrions bien.
    - Bon, dit Michel, c'est peut-être assez pour aujourd'hui, non ?
    Tout le monde se lève et on y va !
    L'inspecteur d'académie m'a fait un discours flatteur, pas très original, avec la note d'humour nécessaire, sans laquelle nos gens, qui hochaient la tête en souriant, se seraient ennuyés. J'ai répondu sur le même ton, brièvement, sans évoquer ma personne ni, ce que font dans ce cas beaucoup de récipiendaires, faire remonter leurs mérites, immenses évidemment, jusqu'à leurs aïeux de la quatrième ou cinquième génération. J'ai dit tout le bien que je pense des personnels de l'Ecole, tous rassemblés, à qui au bout du compte revient le mérite, et patati et patata ... Pas très original, non plus, mais du moins pouvais-je être sincère. Tout cela pas trop appuyé, avec une blague ou deux, pour ne pas tomber dans l'émotion facile. Et puis Claude est monté sur l'estrade près de moi, de Marcel et de l'inspecteur d'académie, et prenant son air le plus grave, il a dit, et si maintenant on buvait un coup ?
    C'est alors que sont montés sur l'estrade, en se donnant tous les quatre par la main, Annie Hervé et Pierre le Gall, Louise et Germain.
    Germain a dit :
    - Mesdames et messieurs, si vous le voulez bien, prêtez-nous l'espace d'un instant une oreille attentive.
    - Nous souhaitons vous faire savoir, dit Pierre, qu'en dépit des apparences nous portons sur le monde un regard attentif. Nous trouvons même ici, au milieu de la plaine où en leur temps s'épanouissent les betteraves, de vrais bonheurs.
    - Il convient peut-être d'ajouter à ce que vient de dire Pierre, dit Annie, au risque d'en étonner plus d'un, que ce n'est pas parce qu'on n'y voit pas qu'on n'est pas capable de faire aux filles les yeux doux ...
    - Mais pour être complet, reprend Louise, il faudrait constater aussi que ce n'est pas parce qu'on n'y voit pas qu'on ne sent pas sur soi les regards appuyés, si vous voyez ce que je veux dire ...
    - Comme dit notre proviseur bien-aimé à qui veut l'entendre, de jour comme de nuit, on compense, n'est-ce pas ?
    C'est Germain qui vient de parler, tout le monde éclate de rire !
    - Pour faire court, dit Pierre, nous vous affirmons ici haut et clair que, même si la qualité de notre perception visuelle laisse parfois quelque peu à désirer, à ce qu'il paraît, nous avons une vision du monde que bien des voyants nous envieraient.
    - Nous avons donc considéré, continue Annie, que la présente circonstance méritait que nous la célébrassions d'une manière appropriée.
    - Appropriée et, nous l'espérons, agréable, ajoute Louise.
    - En conséquence, de quoi, conclut Germain, j'appelle à se joindre à nous sur cette estrade Vincent, Bouboule, Anne et Alain, qui avec nous, sur une musique de Roland à la direction de notre orchestre de jazz, vont vous interpréter un numéro de claquettes.
    Et ils l'ont fait, et ils l'ont fait !
    Personne n'avait prévu cette affaire-là, le secret avait été bien gardé ! J'ai regardé Claude, qui regardait Michel d'un air surpris. Il y en a un qui riait, c'est Nader, il était dans le coup, c'est évident. Marie, dans un coin, me regardait en souriant et en pleurant à la fois.
    Clac clac, clac clac clac !... Ce rythme est encore dans ma tête, ce rythme de cœur battant de tous ces jeunes gens qui se donnaient la main et sur un air de jazz dansaient là sur l'estrade, devant nous, et qui disaient leur joie de vivre.

    Le petit Buine est revenu. Avec sa sœur ! Qu'est-ce que je vais en faire ?

    Clac clac, clac clac clac ! Ce rythme est encore dans ma tête, ce rythme de cœur battant de tous ces jeunes gens qui se donnaient la main et sur un air de jazz dansaient là sur l'estrade, devant nous, et qui disaient leur joie de vivre.

    "Me voici devant tous, un homme plein de sens..."
    Guillaume Apollinaire
    "la jolie rousse"

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée