Nous avons tous
assisté à la soutenance de thèse de Babette, au
Centre hospitalier universitaire, dans le grand
amphithéâtre ; le public était nombreux, des
étudiants en ophtalmologie, les camarades de Babette à
l'hôpital, ses parents dont j'ai fait la connaissance juste
après. Plusieurs professeurs et instituteurs de l'Ecole avaient
fait le déplacement, ainsi qu'Hélène et
Céline, accompagnées du Docteur Viennot, le
généticien que nous avons enfin trouvé et qui
vient de prendre ses fonctions à l'Ecole, Nadine et notre douce
infirmière Gisèle ; Marie est venue avec... Vincent qui
écarquillait les yeux en toutes directions et n'a pour une fois
pas fait de sottise, elle avait dû lui faire la leçon,
sévèrement. Le sujet était hermétique pour
la plupart d'entre nous, mais l'attention soutenue, Michel et Claude
ont assuré sans rire qu'ils avaient tout compris ! Les membres
du jury, les grands patrons du service d'ophtalmologie et un professeur
parisien, ont posé quelques questions, un peu pour la forme, car
de toute évidence cette affaire-là était
bouclée. Babette a été reçue avec mention
très bien. Nous avons tous applaudi bien fort avant d'aller
fêter l'événement, les boissons et les petits fours
étant déjà prêts dans la salle attenante.
Babette sera une ophtalmologiste remarquable, en plus de ses
qualités professionnelles elle possède une
humanité profonde ; j'espère qu'elle ne nous quittera pas
pour aller s'installer en ville.
Je suis passé à mon bureau, comme je le fais toujours, en
rentrant du CHU. Dans le hall désert, Pierre le Gall et Annie
Hervé s'embrassaient à pleine bouche, bronzés,
joyeux, épanouis, j'ai toussé afin de leur donner le
temps de reprendre une contenance, ils m'ont salué avec respect,
ils vont se demander s'ils ne se sont pas trahis, ils pensent
peut-être que je ne suis au courant de rien ?
Hélène les a rencontrés dès le lendemain de
la rentrée scolaire, leur stage de piano à Carpentras
s'est très bien passé, ils ont eu le droit d'assister
plusieurs fois aux répétitions de Marie-Claire Alain
à l'orgue de la cathédrale Saint-Siffrein et de bavarder
avec elle, elle a tellement aimé ces deux amoureux mal-voyants
qu'elle leur a donné un disque de son interprétation de
la "Symphonie avec orgue" de Saint-Saëns avec une dédicace.
Quant à leur séjour dans le camp de nudistes à
Bédouin, ils n'ont pas dit grand chose, Hélène n'a
pas voulu insister, mais de toute évidence ils ont aimé,
parce que leur comportement a complètement changé. Non
seulement leur allure est plus libre, leurs gestes moins
empruntés, mais leur parole est plus déliée, plus
volubile, on sent dans leur propos une spontanéité qui
n'existait pas. Enfin, me dit Hélène, ils ont
développé un sens de l'humour tout à fait
extraordinaire. Hélène a ajouté je ne sais pas
à qui ces deux-là se sont frottés, au propre et au
figuré, mais ils ne se quitteront pas et je crois que je vais
inscrire les stages de nudisme dans la liste de mes thérapies !
Nous savions tous depuis longtemps que le petit Alain perdrait son deuxième œil, mais je ne pensais pas que cette dramatique échéance pût être si proche. Ils l'ont opéré hier, Maryvonne est désespérée. Au service de duplication et de transcription où elle fait un travail remarquable, tout le monde pleurait. Maryvonne est passée rapidement, je lui ai donné une semaine de congé pour qu'elle puisse rester à l'hôpital avec son petit. Elle aussi savait que le cancer gagnerait, mais c'est une chose de savoir et une autre de le vivre. Pauvre Maryvonne, je suis plus inquiet pour elle que pour Alain, qui ne voyait déjà pratiquement plus rien et s'était habitué à l'obscurité, il a d'ailleurs déjà une quasi maîtrise du Braille. Hélène partage visiblement cette inquiétude, elle m'a dit, sans commenter, qu'elle passerait la voir à l'hôpital tous les matins avant de venir à l'Ecole. Mon secrétariat non plus ne se remet pas, Joëlle et Lydie n'ont presque rien fait de la journée, elles ont ouvert le courrier et ne l'ont même pas enregistré, elles font sans arrêt des va-et-vient entre leur bureau et le service de duplication où tout le monde défile, agents de service, éducateurs, enseignants. Je ne dis rien, évidemment, d'ailleurs je ne me sens pas non plus capable de faire grand chose.
Je pars demain pour le Québec, laissant l'Ecole à Claude
et à Michel. L'événement tombe à point
nommé, j'ai besoin de prendre le large et du recul. Bonjour le
Québec, bonjour.
Mais tout d'abord je dois régler un dernier problème, et
non des moindres : Ganissen a craqué, il a un congé de
longue durée pour cause de dépression nerveuse. C'est sa
femme qui m'a apporté le certificat médical, je ne
l'avais jamais rencontrée ; jolie femme, bien roulée,
dirait Claude, à l'allure détachée, un peu trop
à mon avis pour quelqu'un dont le mari, extrêmement
sensible et affectivement vulnérable, sombre dans la
dépression. Il me faut d'urgence un maître auxiliaire de
lettres, le rectorat me cherche quelqu'un qui ait une certaine
expérience pour ce poste difficile.
Pas une ligne, je n'ai pas écrit une ligne dans ce cahier depuis
mon départ. J'ai seulement rédigé un cahier de
stage, précis et documenté, qui m'a été
volé à l'aéroport de Roissy dans le parking
pendant que Solange allait chercher la voiture. Volé aussi mon
appareil photo et toutes les pellicules que je comptais faire
développer.
Le Canada est beau. J'y étais venu, jeune professeur, tout un
hiver, pour enseigner le français dans une petite
université du Saskatchewan, l'immense et plate prairie où
on ne voit que des champs de blé à perte de vue
bientôt recouverts par la neige, sur des centaines de
kilomètres, sans un arbre, avec seulement ici et là un
silo à blé très haut, de couleurs vives. Le
Québec est tout différent, d'une beauté à
couper le souffle. Nous avons voyagé de Montréal à
Québec, et suivi le Saint-Laurent jusqu'à Rimouski, haut
lieu d'histoire et de poésie, porte de la Gaspésie, de
ses vastes forêts et du "Dernier des Mohicans". Mes camarades de
voyage étaient très agréables, l'inspecteur
général Audibier nous a offert le champagne dans l'avion
du retour. Pendant presque toute la durée de la mission nous
nous sommes cependant séparés, j'ai fait équipe
avec mon collègue Jean spécialiste des malentendants, qui
se passionne pour un apprentissage du langage aux sourds par une
nouvelle méthode, dite verbo-tonale, mise au point par un
médecin yougoslave, Goubérina, qui ne veut plus entendre
parler du langage par signes parce qu'il utilise le corps comme
récepteur des sons.
J'ai eu des échanges intéressants avec les
collègues du Québec et avec les responsables du
ministère : ils nous envoient dans les six mois trois personnes
pour tester nos machines et nos programmes de transcription, ils sont
très intéressés et feront l'acquisition de
plusieurs transcripteurs. Ils sont en outre absolument d'accord pour
créer une banque de données informatique reliée
à la nôtre en permanence au point de ne plus en faire
qu'une. Repensant à Roland, j'ai souhaité un stockage
d'œuvres en anglais, ils m'ont donné leur accord, mais les
Québécois sont jalousement francophones, ils parlent
anglais par obligation, estimant que leur mission en Amérique du
Nord consiste surtout en une défense farouche de la langue
française contre l'impérialisme linguistique de
l'Anglais. Bon. Nous laisserons évoluer cette idée,
j'espère surtout une contamination des anglophones à
notre idée de banque de données, menant à terme
à une coopération élargie. Je me suis gardé
d'en toucher mot.
J'ai vu fonctionner un système d'intégration scolaire
extraordinaire de simplicité et d'efficacité, dans
l'enseignement secondaire, mais je crains malheureusement qu'on ne
puisse l'appliquer dans notre pays : Un "collège", au
Québec, accueille tous les élèves de la
sixième à la terminale, comme les lycées en France
jusqu'à ces dernières années, puisqu'on est en
train de mettre en place un collège, dit unique,
séparé des lycées de second cycle. J'ai vu des
établissements de ce type ayant chacun plus de deux mille
élèves. Ils ont un périmètre de recrutement
très vaste, dépassant souvent les cinquante
kilomètres, sans internat, et l'on voit, alignés bien en
ordre sur leur parking, jusqu'à trente gros autobus jaunes
à disposition de l'établissement, qui leur amène
les élèves le matin et les reprend le soir. J'ai
assisté à la sortie, en moins de dix minutes les deux
mille et quelques élèves avaient disparu !
L'établissement a deux étages, avec rampes d'accès
pour les fauteuils roulants, et des ascenseurs, les handicapés
moteurs n'ont aucun problème. Les sourds et les aveugles sont
intégrés dans les classes ordinaires, mais le
collège possède, et voilà l'idée novatrice,
ce qu'ils appellent un "centre de ressources" : on y trouve le
matériel nécessaire à la production de textes pour
les handicapés sensoriels, avec trois secrétaires
à plein temps, trois éducateurs spécialisés
pour apporter aux élèves le soutien scolaire dont ils
peuvent avoir besoin, et un psychologue, lui aussi à temps
plein. Cette immense salle est fréquentée par une
cinquantaine d'élèves présentant un handicap plus
ou moins important, mais qui ont déjà, pour les aveugles,
une bonne connaissance du Braille, acquise dans l'enseignement primaire
spécialisé. Le proviseur est très attentif
à la bonne marche de ce service. Il me dit qu'il peut faire face
aux besoins d'ordre technique, pour des jeunes déjà
équipés et ne présentant pas de problèmes
associés trop lourds, en particulier psychologiques ou de
comportement ; il insiste sur la nécessité d'une
communication permanente entre les professeurs et le personnel
spécialisé du centre de ressources.
Nous avons par ailleurs rencontré des collègues
très accueillants, passionnés par leur travail. A
Drummondville ils nous ont promenés partout, nous avons dû
prolonger notre séjour d'une journée. J'y ai
découvert une machine étonnante, de fabrication
américaine, le LogiBraille, qui produit ce qu'ils appellent le
Braille éphémère. Il s'agit d'une sorte de
règle à lire le Braille, de quinze centimètres de
long à peu près : le texte défile sur cette
règle percée de trous par ensemble de six pour avoir des
dominos, les points Braille étant produits par en-dessous,
grâce à des pointes qui se relèvent pour former les
lettres. Le lecteur aveugle n'a pratiquement pas à bouger les
doigts, le texte lui arrive, défile et disparaît. C'est
étonnant. Cher, encore très cher pour le moment, mais
certainement plein d'avenir, une invention qu'il faudra suivre. Dans
cette école spécialisée où on se tient au
courant de toutes les nouveautés, ils m'ont parlé d'un
appareil annoncé, tout aussi étonnant, le traducteur
vocal, qui sera bientôt sur le marché : le texte Braille
est lu par la machine à haute et intelligible voix de
synthèse !
Très souvent, les établissements
spécialisés d'enseignement primaire ou secondaire
rassemblent les sourds et les aveugles, mais dans des unités
séparées, parce qu'ils ne s'entendent pas, sans jeu de
mot, du tout : les sourds et les aveugles ont partout, dans tous les
établissements que nous avons vus, des relations difficiles,
parfois tumultueuses, allant jusqu'à des bagarres !
A Québec on voit ici et là les traces de la
période française. Depuis le plateau où eut lieu
la fameuse bataille de 1759 qui vit la défaite des
Français et l'établissement du pouvoir britannique
définitivement installé lors du Traité de Paris en
1763, on a sur le Saint-Laurent une vue exceptionnelle. Un
téléphérique permet de descendre rapidement vers
les quartiers bas de la ville, au niveau du fleuve. Juste à la
sortie du téléphérique, sur la gauche, en bas des
escaliers, j'ai découvert un petit restaurant tenu par le fils
d'un boulanger de Landévennec, qui avait conservé
l'accent de sa Bretagne natale et faisait déguster les
huîtres de l'embouchure du Saint-Laurent, les meilleures que
j'aie jamais goûtées. Sa femme tenait la caisse, elle
pratiquait l'accent québécois jusqu'à la
caricature et, curieusement, avait presque les yeux de Marie.
Cet éloignement d'une douzaine de jours m'a apporté un
peu de calme, mais à mon retour l'Ecole est en émoi parce
que le plus jeune des frères Buine est parti un soir sans rien
dire ; on suppose qu'il a rejoint son aîné quelque part,
Claude a prévenu la DDASS qui fait des recherches. Je doute
qu'elles aboutissent, parce que trop administratives ; je vais essayer
de retrouver dans mes calepins le numéro de
téléphone de la famille accueillant la sœur de ces
deux gaillards qui avait offert gratuitement à mes petits
internes un strip-tease pédagogique, je suppose qu'ils sont plus
ou moins en relation. Nous ne pouvons pas les abandonner avant de les
avoir à peu près casés, par exemple dans un
atelier protégé, et sans savoir comment ils se logent, et
quelles aides publiques ils reçoivent : dans quelques
années ils seront aveugles tous les deux.
Dans mon courrier une grande enveloppe et dedans une lettre venant du
ministère : on me décerne les Palmes Académiques !
Mes deux filles, à l'unisson, pour une fois tout à fait
d'accord, me disent qu'elles trouvent cela ringard, Solange rit. Mais,
dis-je, la reconnaissance sociale, après tout, c'est important
non ? C'est vrai, je ne me le cache pas, je suis content et somme toute
un peu fier. Pourtant, c'est plutôt le groupe, que dis-je, c'est
essentiellement le groupe, tous ces gens, enseignants, chercheurs,
personnels divers qui font que l'Ecole fonctionne bien et que nos
recherches aboutissent qui est récompensé en ma personne.
Je me demande qui a pu me proposer. Marcel, probablement.
N'empêche, ces enfants-là, qui sont au centre de cette aventure, je les aime. Je les porterai, ces Palmes !
Nous préparons activement le Salon du Handicap, qui doit se tenir au Grand-Palais la semaine prochaine et qui doit durer trois jours. Le ministère nous y a fait réserver un stand sans même demander notre avis, c'est l'inspecteur général Lebœuf du Cabinet du ministre qui m'a appelé pour me dire qu'il souhaitait vivement que nous y soyons, de manière à montrer à tous nos résultats en matière de production informatique de Braille et surtout à prouver notre avance par rapport aux recherches de l'INJA et de son directeur Guilleminot. Je vais profiter de ce voyage pour aller voir le Directeur du Centre National de Documentation Pédagogique. Je me ferai accompagner de Claude, je souhaite que nous arrivions à lui transférer l'exploitation des productions en Braille.
Notre stand du Grand Palais est prêt. Notre incontournable
professeur Leblé a pris les choses en main, un peu trop de
l'avis de Michel, mais l'ensemble a de l'allure ! Autour de nous, des
dizaines de stands d'une incroyable variété
présentent des appareils de toutes sortes concernant les
différents handicaps : des appareillages pour sourds et
malentendants, beaucoup de fauteuils roulants pour handicapés
moteurs, dont certains très perfectionnés, des
prothèses, des voitures et camionnettes équipées
pour permettre aux personnes handicapées de monter et descendre
sans peine, un petit bus avec élévateur. L'imagination
est au pouvoir, dit Michel, passionné et admiratif. Les gens
autour de nous sont pleins de dynamisme et de bonne humeur, d'où
une ambiance plaisante, gaie, bon-enfant.
Nous venons, Claude et moi, de rencontrer monsieur Léonel, le directeur du CNDP. Il nous a fait impression !
Le bureau de monsieur Léonel est large comme une pièce
normale, disons de cinq mètres environ, mais il est plus long
que notre grande salle de réunion à l'Ecole, selon Claude
il fait bien douze mètres. Monsieur Léonel est assis
derrière son immense bureau recouvert d'une vitre
épaisse, tournant le dos à une fenêtre haute sans
rideaux. Nous nous sommes assis tous deux dans des fauteuils bas,
éloignés d'au moins quatre mètres du bureau, ce
qui créait une curieuse impression de voir le personnage devant
nous très loin et en hauteur. Il n'y avait pas un papier sur le
bureau, pas même un sous-main, ni le moindre crayon.
Monsieur Léonel avait été informé de la
volonté du ministre de se voir confier la gestion de la
production d'ouvrages en Braille, les choses ont donc été
faciles pour nous dès le départ. Il a
écouté sans mot dire mon exposé introductif, puis
il a appuyé sur un bouton, une secrétaire est
entrée et s'est assise au coin de son bureau, bloc-notes
à la main. Il a surtout voulu savoir les limites du service
à créer car son organisme, il le rappelle, a vocation
uniquement pédagogique. Claude s'en est bien tiré,
c'était à son tour de parler, en indiquant qu'une banque
de données informatique pouvait avoir une première
vocation pédagogique, bien sûr, mais que celle-ci pouvait
s'élargir pour être plus généralement
culturelle, et qu'en tout état de cause l'investissement serait
le même. Etant entendu, évidemment, que le service
créé n'aurait pas nécessairement à publier
des volumes, ceux-ci étant mis à disposition par la voie
informatique.
J'entends bien, dit-il, et la secrétaire prenait des notes, elle
avait croisé les jambes, ce qui malgré la distance en
faisait la pleine cible plongeante du regard étonné de
Claude, et où verriez-vous s'implanter ce service ? A Paris ? Et
pourquoi pas à Lille ? Je vais convoquer le directeur du Centre
régional. Et comment concevez-vous la direction de ce service ?
J'ai dit assez timidement nous allons y réfléchir. Bon,
dit-il en se levant, vous vous mettrez en relation avec le directeur
régional de Lille, vous définirez avec lui le service,
son objectif précis, les locaux nécessaires, le budget
d'équipement, de fonctionnement sur un an, le personnel en
nombre et en qualification et enfin le profil du directeur.
Entre parenthèses, j'ai ma petite idée au sujet du
directeur, c'est de proposer mon acolyte ici présent, sur un
poste budgétaire de principal de collège, mais je me
garde bien d'en parler tout de suite, Claude n'est pas lui-même
au courant de ce que je concocte pour lui ; il est certain que personne
mieux que lui ne serait capable de mettre en place un service de cette
envergure, il possède à fond toutes les données du
problème, tous les paramètres, tous les objectifs, et en
plus c'est aussi son enfant !
Nous sortons du CNDP très contents, nous allons boire une
bière et la première chose que nous nous disons, c'est :
Quel bureau ! Quel accueil ! Quel homme ! Claude ajoute : Quelle
secrétaire !
Dans les allées du Grand Palais, entre les stands, ce n'est pas
le ministre de la Recherche qui a eu la vedette, c'est le Professeur
Leblé ! Il a mis la main sur un fauteuil roulant pour
polyhandicapé, qui se conduit tout seul, du bout d'un seul
doigt, et prenant un air idiot il a arpenté l'exposition en
montrant à des visiteurs médusés des yeux en verre
ou en plastique qu'il avait empruntés au stand voisin de la
Banque des Yeux ! Nous n'étions pas fiers, mais il
n'était pas possible de l'arrêter, nous avons feint de
l'ignorer jusqu'à ce qu'il se lasse. Quand le ministre de la
Recherche est arrivé, je devrais peut-être dire la
ministre car c'est une dame, nous avons découvert que
Leblé et elle se connaissent bien, puisqu'elle lui a dit que
faites-vous là, cher ami ? Il lui a présenté le
stand, elle a apprécié avec chaleur nos
réalisations et nous a complimentés, tandis que
Leblé, qui une nouvelle fois avait déchiré son
pantalon, faisait tous les efforts possibles pour ne jamais se
présenter de dos ni de côté à Madame le
Ministre, ce qui l'amenait à faire des contorsions plutôt
comiques.
Le stand a été visité par un public assez
nombreux, curieux et intéressé, je pense que c'est dans
cette prise de conscience par tous nos concitoyens des problèmes
des déficients visuels que nous servons le mieux leur cause. "La
cause des aveugles", comme disait mon inspecteur d'académie.
Au-delà du handicap visuel, c'est la cause des handicapés
que nous devons défendre. Je ne suis pas un va-t-en-guerre, et
je n'aime pas user de termes militaires, mais je crois qu'il faut cette
fois parler d'un combat, afin qu'il ne soit plus possible
d'élaborer dans un pays comme le nôtre un programme
politique et un budget national qui ne prennent en compte les
handicapés. Un ministère des handicapés a sa place
dans un gouvernement. Notre degré de civilisation, de
maturité sociale et politique se mesureront à cette aune.
La cause des handicapés est une cause nationale
nécessaire ! J'irai plus loin, dit Claude, le degré de
civilisation d'une société se mesure à la
manière dont elle traite les minorités en
difficulté, tout particulièrement les handicapés.
Il a raison, il a raison.
- Beau programme, dit Michel, il y a encore de quoi faire ! Il y a
tellement de choses à faire, tant de combats à mener...
Pourquoi faut-il que dans une démocratie moderne,
éclairée, il faille sans arrêt se battre pour
atteindre des objectifs qui relèvent du simple bon sens ?
Pourquoi devoir tout concevoir en termes de luttes, de combats ? C'est
décourageant ! Et à quoi servira toute cette
énergie que nous dépensons de jour en jour, de semaine en
semaine, de mois en mois, d'année en année ?
- Une pierre, dis-je, une simple pierre, que nous ajoutons à l'édifice ...
Aucun représentant de l'Institut National des Jeunes Aveugles ne
s'est présenté, toutes nos tentatives pour nous
rapprocher d'eux ont donc échoué. Tant pis.
Et les vieux ? Mais oui, monsieur, les vieux ! Savez-vous qu'il y a
dans notre pays des milliers et des milliers de personnes
âgées qui ont d'immenses difficultés visuelles ?
Ces personnes se déplacent difficilement, mais elles sont
surtout privées de lecture. A cet âge on n'apprend plus le
Braille, et si l'on n'a pas de personne disponible pour lire les
journaux et les livres, tout accès à l'écrit
devient impossible.
Ce sont deux personnes assez âgées, un couple de vieux
parisiens, qui me parlent. Savez-vous, me disent-ils, que nous avons
chez nous une belle bibliothèque, que nous avons beaucoup lu
toute notre vie, et que depuis plusieurs années nous en sommes
privés ? C'est un drame, monsieur, un drame.
Dans de telles circonstances, quelle est la vraie population de
déficients visuels ? Un pour mille pour les aveugles, soit ;
mais les amblyopes ne sont-ils pas plus de un pour cent si on y
intégre les personnes âgées ? Ces chiffres
rapportés à la population française donnent
déjà un chiffre de six cent mille, il semble qu'il soit
sous-évalué. Avec les soixante mille aveugles, cela fait
du monde, ce n'est plus à proprement parler une minorité !
Il existe une association, les Donneurs de Voix, et depuis quelque
temps apparaissent sur le marché de petits magnétophones
très maniables, à cassettes. Mais la qualité n'est
pas extraordinaire, me disent-ils, tant au plan technique qu'au plan
artistique, les livres offerts sont trop classiques, ils les
connaissent tous, et le système d'expédition est lent.
Notre ville possède un conservatoire d'art dramatique, je suis
certain que des étudiants, des professeurs seraient prêts
à enregistrer des textes avec talent, et parmi eux les plus
modernes et les plus récents, les romans de l'année. Ceci
impliquerait une autorisation des auteurs, qui à mon avis ne
serait pas difficile à obtenir. Ce serait passionnant, dis-je.
Bien sûr, dit Claude, d'autant que nous n'avons rien d'autre
à faire ! Il a raison, nous ne pouvons pas tout faire, mais nous
pourrions susciter. Ne pourrions-nous influencer cette association qui
existe déjà pour qu'elle devienne plus attractive ?
Mais l'idée la plus riche de promesses est celle de Michel, qui
se souvient de ce qu'évoquaient les Québécois : le
transcripteur vocal. Pourquoi ne pas le brancher sur la banque de
données, l'accès à tous les livres étant
ainsi offert ? C'est vrai, et notre équipe de Latch pourrait
travailler sur un tel projet, qui prolonge bien les travaux
déjà réalisés. Mais un problème
risque de subsister, celui de la qualité artistique de la
diction.
Plus je vais, plus je découvre des problèmes, plus je
vois des perspectives nouvelles, des tâches nouvelles, toutes
importantes, toutes réclamant des solutions le plus vite
possible.
Je suis fatigué, ce soir, je n'ai pas retrouvé mes forces
et ma bonne humeur depuis le voyage à Paris. Il va falloir que
je fasse front, Marcel a appelé pour me dire que l'inspecteur
d'académie veut venir en personne m'accrocher au veston la
médaille de chevalier des palmes académiques. Je n'ai pas
le cœur à rire ni à plastronner. Dans la plaine, il
n'y a plus de betteraves, la terre du Nord est nue, sale sous le ciel
bas.
Michel, Claude et Carpier, Hélène, Babette et quelques
autres ont pris les choses en main pour organiser la petite
réception de remise de mes Palmes. Dans le grand
réfectoire de l'Ecole, tout le personnel est venu, enseignant,
administratif et de service, tout le Centre de soins aussi,
médecins et paramédicaux, tout le groupe de Latch. Comme
il n'est pas si facile de rassembler ce dernier, nous en avons
profité pour tenir d'abord une courte réunion, pour faire
le bilan du Salon du Grand-Palais, de notre visite au directeur du
CNDP. Satisfaction générale, sauf sur le plan de la
musique, puisque notre programme est toujours là et que personne
ne se décide à l'exploiter. Le groupe me mandate
finalement pour retourner à Bruxelles, afin de le mettre entre
les mains du nouveau pouvoir européen. Je me demande bien qui je
vais contacter pour y avoir une entrée, et qui aura le pouvoir
de faire avancer le problème, je pense que je vais appeler
l'inspecteur général Lebœuf au Cabinet du ministre,
qui m'a autorisé à le solliciter en cas de besoin. Il
n'est pas question d'arrêter nos travaux, le transcripteur vocal
intéresse évidemment les ingénieurs-chercheurs, et
l'organisation de la banque de données reste à peaufiner.
Nous discutons enfin de la mise en place d'un service au CRDP, et du
personnel que nous y verrions bien.
- Bon, dit Michel, c'est peut-être assez pour aujourd'hui, non ?
Tout le monde se lève et on y va !
L'inspecteur d'académie m'a fait un discours flatteur, pas
très original, avec la note d'humour nécessaire, sans
laquelle nos gens, qui hochaient la tête en souriant, se seraient
ennuyés. J'ai répondu sur le même ton,
brièvement, sans évoquer ma personne ni, ce que font dans
ce cas beaucoup de récipiendaires, faire remonter leurs
mérites, immenses évidemment, jusqu'à leurs
aïeux de la quatrième ou cinquième
génération. J'ai dit tout le bien que je pense des
personnels de l'Ecole, tous rassemblés, à qui au bout du
compte revient le mérite, et patati et patata ... Pas
très original, non plus, mais du moins pouvais-je être
sincère. Tout cela pas trop appuyé, avec une blague ou
deux, pour ne pas tomber dans l'émotion facile. Et puis Claude
est monté sur l'estrade près de moi, de Marcel et de
l'inspecteur d'académie, et prenant son air le plus grave, il a
dit, et si maintenant on buvait un coup ?
C'est alors que sont montés sur l'estrade, en se donnant tous
les quatre par la main, Annie Hervé et Pierre le Gall, Louise et
Germain.
Germain a dit :
- Mesdames et messieurs, si vous le voulez bien, prêtez-nous l'espace d'un instant une oreille attentive.
- Nous souhaitons vous faire savoir, dit Pierre, qu'en dépit des
apparences nous portons sur le monde un regard attentif. Nous trouvons
même ici, au milieu de la plaine où en leur temps
s'épanouissent les betteraves, de vrais bonheurs.
- Il convient peut-être d'ajouter à ce que vient de dire
Pierre, dit Annie, au risque d'en étonner plus d'un, que ce
n'est pas parce qu'on n'y voit pas qu'on n'est pas capable de faire aux
filles les yeux doux ...
- Mais pour être complet, reprend Louise, il faudrait constater
aussi que ce n'est pas parce qu'on n'y voit pas qu'on ne sent pas sur
soi les regards appuyés, si vous voyez ce que je veux dire ...
- Comme dit notre proviseur bien-aimé à qui veut l'entendre, de jour comme de nuit, on compense, n'est-ce pas ?
C'est Germain qui vient de parler, tout le monde éclate de rire !
- Pour faire court, dit Pierre, nous vous affirmons ici haut et clair
que, même si la qualité de notre perception visuelle
laisse parfois quelque peu à désirer, à ce qu'il
paraît, nous avons une vision du monde que bien des voyants nous
envieraient.
- Nous avons donc considéré, continue Annie, que la
présente circonstance méritait que nous la
célébrassions d'une manière appropriée.
- Appropriée et, nous l'espérons, agréable, ajoute Louise.
- En conséquence, de quoi, conclut Germain, j'appelle à
se joindre à nous sur cette estrade Vincent, Bouboule, Anne et
Alain, qui avec nous, sur une musique de Roland à la direction
de notre orchestre de jazz, vont vous interpréter un
numéro de claquettes.
Et ils l'ont fait, et ils l'ont fait !
Personne n'avait prévu cette affaire-là, le secret avait
été bien gardé ! J'ai regardé Claude, qui
regardait Michel d'un air surpris. Il y en a un qui riait, c'est Nader,
il était dans le coup, c'est évident. Marie, dans un
coin, me regardait en souriant et en pleurant à la fois.
Clac clac, clac clac clac !... Ce rythme est encore dans ma tête,
ce rythme de cœur battant de tous ces jeunes gens qui se
donnaient la main et sur un air de jazz dansaient là sur
l'estrade, devant nous, et qui disaient leur joie de vivre.
Le petit Buine est revenu. Avec sa sœur ! Qu'est-ce que je vais en faire ?
Clac clac, clac clac clac ! Ce rythme est encore dans ma tête, ce rythme de cœur battant de tous ces jeunes gens qui se donnaient la main et sur un air de jazz dansaient là sur l'estrade, devant nous, et qui disaient leur joie de vivre.
"Me voici devant tous, un homme plein de sens..."
Guillaume Apollinaire
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