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6 - Un ministre est passé

    L'été du Nord n'est jamais très violent. L'ardeur y est modérée, le fond de l'air, on le sent dans les carrefours où jouent les courants d'air, reste frais. Mais pour les habitants, quand le thermomètre atteint vingt degrés, il fait chaud, et au-dessus de vingt-deux c'est la canicule. Du jour au lendemain la ville change, les cafetiers sortent les tables, les terrasses se remplissent de gens qui boivent de la bière en parlant fort et plaisantant pour exprimer leur bonne humeur. Les femmes découvrent leurs jambes et leurs épaules, on voit se répandre les belles et opulentes poitrines des filles du Nord, et les cheveux blonds sont libres. Autour de l'Ecole, le vert des betteraves sucrières est encore tendre, et les blés commencent à dorer. Le Nord est riche, la plaine à blé immense, elle ondule dans le vent.
    Au centre ville, j'ai acheté deux disques de Schubert et un livre sans renommée dont la quatrième de couverture a su me séduire. On n'y parle pas de déficients visuels, mais de Florence au temps de Savonarole ; je suis allé, comme tout le monde, boire une bière en terrasse, et je me suis laissé aller à ce plaisir de voir passer les gens et d'exister sans peine, pendant quelques minutes, dans le soleil. J'ai vu Roland arriver.
    Il a dix-neuf ans, mais n'en paraît pas plus de seize ou dix-sept, n'ayant que très peu de barbe sur un visage fin encadré par une chevelure blonde bouclée lui tombant presque sur les épaules. Chemisette ouverte, pas trop propre, blue-jeans délavé. La mode. Il a replié sa canne blanche en atteignant le café que de toute évidence il connaît par cœur, car il s'y déplace avec aisance et rapidité. Les lunettes de soleil qu'il porte sont très légères, différentes de celles que portent en général les aveugles. Dégénérescence maculaire, si je me souviens bien ; il n'a jamais vu.
    Je dis bonjour Roland, il s'arrête, le nez en l'air, tourne la tête dans ma direction et dit monsieur le principal ? Il contourne les tables qui nous séparent avec une facilité et une vélocité telles que personne ne peut imaginer en l'observant qu'il est aveugle. Je lui offre une bière, il s'assoit avec moi.
    Roland nous a quittés il y a quelques mois sur un coup de tête, malgré mes efforts pour le retenir. Le désintérêt relatif de ses parents à l'égard de leur fils, sans qu'il s'agît d'un rejet complet, l'a obligé à tricoter très tôt une résilience et à se débrouiller, comme on dit, tout seul. Il a toujours été très vif dans ses mouvements, mais son intelligence surtout est très vive. Il est particulièrement doué pour les mathématiques. Roland, s'il l'avait voulu, aurait fait carrière ! Il est en outre bon musicien.
    C'est une fille qui l'a fait quitter l'Ecole. Roland est joli garçon, il plaît aux filles, sa cécité lui donne une forme de fragilité qui les attire, elles veulent toutes le consoler, il en profite d'une manière peu scrupuleuse et gourmande. Il suffit qu'elles lui passent la main dans les cheveux, il leur adresse un demi-sourire nostalgique, et ça y est, c'est dans la poche. A sa place, j'en aurais fait autant.
    - J'habite tout près du centre ville, me dit-il, et je connais le quartier par cœur, j'ai à peine besoin de ma canne pour me balader dans le coin, parce que je connais tous les obstacles. Je sais quand traverser, en suivant les bruits des voitures et des chaussures, et je suis souvent dans le quartier piétonnier. Je n'ai pas envie d'aller ailleurs, ici je connais tout le monde, tout le monde me connaît, je suis comme un poisson dans l'eau. Je suis batteur dans une boîte de nuit, tout va bien.
    Non, il ne veut pas revenir à l'Ecole, le bac ne l'intéresse pas. Par contre il accepte de venir relancer l'orchestre, qui en ce moment périclite. J'avais demandé dès mon arrivée à Roger Nader de créer un orchestre de jazz, mais il est, en bon professeur, un peu trop classique pour réussir dans une telle entreprise. Je ne saurais lui jeter la pierre, préférant moi-même Mozart à Duke Ellington. Roland me promet de venir avec une copine guitariste qui a une voiture, à moi de chercher les élèves qui aiment cela, il y en a ! Je suis très content, il y aura enfin de l'ambiance dans cette Ecole !
    Ce n'est pas la guitariste qui m'enlève Roland, mais une fort jolie femme d'une quarantaine d'années, pulpeuse, épanouie, élégante et fort maquillée, au sourire appétissant. Le voilà parti, aussi vite qu'il est venu, non sans m'avoir dit qu'il s'était remis à l'anglais et qu'il aimerait que nous éditions un bon dictionnaire anglais-français et français-anglais en abrégé, avec indications phonétiques en utilisant si possible le dictionnaire de phonétique international, ce qui n'a pas encore été fait ! Et pourquoi, a-t-il ajouté, ne pas transcrire aussi des livres étrangers, ou plutôt faire une banque de données internationale ? J'y ai songé, lui dis-je, je vais bientôt au Canada.

    Je cherche depuis hier les raisons pour lesquelles Roland m'a à ce point ému et fasciné, je crois que je viens de trouver la réponse : il a réussi à s'assurer la maîtrise de son destin. Le fait de n'avoir pas été surprotégé a été sa première chance, le rejet partiel, mais pas complet et peut-être plus apparent que réel de ses parents l'a obligé à développer des qualités de résilience ; en d'autres termes, il a su rebondir. Il n'a jamais vu, il a fait avec ce qu'il avait, en utilisant au mieux ses outils, en se passant de ceux qu'il n'avait pas, ses yeux. Les aptitudes incontestables qu'il possédait, il les a utilisées à fond ; certes, il n'avait pas le choix, peut-être, mais d'autres n'auraient pas eu cette volonté, précisément ce vouloir-devenir que j'évoquais avec Marcel. La capacité de résilience n'est pas communément partagée, on peut l'encourager, mais pas la créer.
    Quel a été notre rôle ? D'abord le respecter, bien le connaître pour le guider, lui donner quelques outils d'importance capitale, comme le Braille et la canne blanche, une petite formation intellectuelle, le goût de la musique, et ensuite lui permettre d'explorer. Mais l'exploration n'est pas une simple prise de connaissance de ce qui existe, ce qui est important, c'est l'intéraction entre la réalité et la personnalité en devenir de l'explorateur. Il a compris qu'il charmait, que les filles l'aimaient, il s'est approprié un périmètre géographique à l'intérieur duquel sa cécité ne constituait plus un problème majeur. Ayant trouvé son cadre, affiné ses outils, il a acquis la maîtrise de sa situation et de son devenir. Il a mis le soleil dans sa nuit.

    Grand branle-bas de combat à l'Ecole, le ministre vient nous rendre visite. L'inspecteur d'académie m'a convoqué hier en urgence, à quinze heures, pour préparer sa venue. Il doit voir un lycée, deux lycées techniques, deux écoles primaires, un collège, un lycée professionnel et nous, tout cela en deux jours. Il terminera sa première journée chez nous, il y fera une conférence de presse, il faut que j'aménage une salle à cet effet. L'inspecteur d'académie est très crispé, on dirait un colonel qui donne ses instructions aux soldats avant de donner l'assaut. L'itinéraire est préparé avec soin, minuté avec précision. Le ministre, accompagné de sa suite, directeur de cabinet, grands directeurs du ministère, inspecteurs divers et variés, notre recteur d'académie, tout ce monde-là doit arriver à l'Ecole demain à quinze heures trente précises. Il m'a demandé comment je pouvais organiser la visite : quelques classes, l'internat, le centre de soins en fonctionnement, la salle de thermogravure où nous aurons rassemblé les matériels informatiques, l'atelier de micromécanique, le cochon et les lapins qu'on vient d'installer, avec quelques petits élèves tout autour, puis quelques mots au personnel dans la cour, et le réfectoire où le ministre assistera à un numéro de claquettes sur un air de jazz, puisque les résultats sont maintenant bons et même spectaculaires, tout en prenant une collation, petits gâteaux, jus de fruit, thé, debout. Enfin, au réfectoire numéro deux, conférence de presse, une grande table sur une estrade, la seule que nous ayons, devant la salle avec une cinquantaine de chaises. Mettez soixante chaises, dit le chef. Soixante chaises. La visite doit durer quarante-cinq minutes en tout, sans compter la conférence de presse. Prévoir des parkings pour les voitures, celles du ministre et de sa suite dans la cour devant l'entrée, quatre voitures, les autres dirigées vers le chemin de ronde pour repartir plus facilement, prévoir du personnel pour guider les visiteurs. Garde-à-vous, fixe ! Nous étions tous détendus en arrivant, mes collègues chefs d'établissement et moi, mais nous repartons tendus et inquiets, le chef nous a communiqué son stress, il me faisait peine à voir, s'il me ressemble son estomac est en ce moment fait de pur granit breton, et je m'y connais !

    Il est arrivé à dix-huit heures trente, d'excellente humeur. Il a fait sa visite au pas de course, tout en plaisantant avec le recteur. J'ai dû tout changer, pas de visites de classes, il n'y en avait plus, par contre il est resté un moment à l'internat, les tout-petits prenaient la douche... En constatant son retard j'avais dit à tous de suivre l'emploi du temps ordinaire de l'Ecole. Il s'est fait photographier par son service de presse au milieu des petits, tout nus et lui prenant la main, il leur a parlé, ils l'ont tutoyé, qui tu es, d'où tu viens, tu vas rester chez nous ? Epanoui, il était épanoui, ses photographes n'ont pas raté l'occasion.
    Trois minutes dans la salle de thermogravure, Claude était furieux tout rouge, mais j'ai eu le temps de résumer l'essentiel de notre programme, il m'a dit c'est bien, faites votre demande de fonds supplémentaire au Cabinet.
    Dans la cour, où il n'y avait plus grand monde, il a en cinq secondes revu mon plan de carrière : j'avais depuis quelque temps exprimé mon vœu de devenir proviseur, c'est la promotion logique pour un bon principal ; mais Marcel, l'inspecteur d'académie et le recteur voudraient que je reste là, je leur conviens ! Le ministre a dit au recteur, c'est très simple, vous remplacez le poste budgétaire de principal par un poste budgétaire de proviseur, et vous le nommez dessus. Quand cela s'est passé je me trouvais quelques mètres en retrait, nous nous dirigions vers le réfectoire, c'est Marcel qui est venu me raconter. En principe je serai proviseur en septembre, sans bouger, c'est une bonne nouvelle.
    A la conférence de presse, quelques questions ont porté sur l'Ecole. Le ministre m'a demandé de répondre à l'une d'entre elles, qui portait sur l'informatisation du Braille, cette fois Claude était rasséréné. Le proviseur d'un lycée du Valenciennois que le ministre avait visité a fait un court topo sur la motivation de l'élève dans l'enseignement technique, pas mal, je trouve qu'il en a rajouté un peu, à la fin de la conférence le ministre a dit au recteur, ce garçon-là est bien, vous me ferez parvenir son dossier, je cherche des conseillers techniques pour le ministère !
    Ils sont partis, l'inspecteur d'académie commençait à retrouver le sourire, il a dû bouloter une boîte de Maalox en deux jours. Hier soir, coquetèle à la préfecture, j'y suis allé avec Solange. Beaucoup de monde, j'ai eu quarante secondes pour parler du stockage des bandes de photocomposition au chef de cabinet, il me fera une lettre d'introduction, sous la signature du ministre, pour les éditeurs, il m'invite à lui en adresser un projet, et recevra directement ma demande de fonds pour un deuxième ordinateur et pour l'achat de quelques matériels que je lui indiquerai.
    Repos !

    Louise et Germain ne se quittent plus, je suppose qu'ils ne vont pas tarder à officialiser leur union. Louise s'est arrangée discrètement avec le professeur de Braille, avec Nadine qui continue à lui donner des leçons de canne blanche et avec Nicole avec laquelle elle fait de la dactylo pour ne pas perdre la main, afin d'être disponible quand Germain n'est pas de service. Dès que celui-ci est libre, ils disparaissent tous les deux ; Louise, me dit Claude qui est toujours très au courant des derniers petits potins, va passer tous ses week-ends chez Germain, où elle est apparemment très bien acceptée. Bravo, je suis très heureux pour eux.
    Je me fais par contre un peu de souci pour Pierre le Gall et Annie Hervé, qui eux non plus ne se quittent plus, mais qui sont encore bien jeunes. Je viens d'apprendre, c'est Roger Nader qui me l'a dit, qu'ils se sont arrangés pour passer l'été ensemble, en s'inscrivant à un stage intensif de piano dans un petit village près de Carpentras. Le stage aura effectivement lieu, ce qu'ils n'ont pas dit, c'est qu'ils seront hébergés dans un camp de nudistes à proximité. Quand j'en ai parlé à Hélène, elle a ri. Ils sont tout de même mineurs, lui dis-je. Oui, mais pendant les vacances ils ne relèvent plus de vous, me dit-elle, et personne n'est censé être au courant, de plus j'ai mis Annie sous pilule. Je crois effectivement que je vais faire comme si je n'étais pas au courant. D'ailleurs, ces deux jeunes gens sont effectivement de bons pianistes, c'est en faisant du piano avec Nader qu'ils ont commencé à s'aimer. Et puis, me dit Hélène, ce projet de camp de nudistes n'est pas malsain, au contraire, ils sont en quête de sensualité libre, cela sera pour eux épanouissant et libérateur. Tout de même, Hélène, que fait un aveugle dans un camp de nudistes ? Hélène rit : il touche, monsieur.
    C'est décidément l'été et on sent partout la montée de sève, mais Michel est venu me parler de Maurice Martinolo qui s'approche un peu trop de ses petites élèves. Cela fait plusieurs fois qu'il le trouve seul dans son atelier avec une fille, pas toujours la même, soit disant pour lui donner des explications complémentaires, mais cet après-midi il est entré à l'improviste et il est presque certain que le professeur avait la main sous la jupe de sa petite élève. Il n'a rien dit, parce qu'il n'avait pas de certitude, mais, ajoute-t-il, il n'y a guère de doute, et la gêne de l'intéressé était visible. Quant à la petite, elle est partie très vite.
    Il faut lui flanquer la frousse pour que cela n'aille pas plus loin ; après réflexion nous décidons que Michel va lui parler d'une manière allusive mais transparente en se faisant quelque peu menaçant. Il va lui dire qu'il n'aime pas voir les petites filles traîner dans l'atelier après le cours, et qu'à l'avenir il vaudrait mieux qu'il n'y en ait plus pour éviter qu'on ait à en parler, clair ?
    Ganissen m'inquiète, je l'ai trouvé seul dans sa classe une heure après la fin de son cours, assis à son bureau, ne faisant strictement rien. Il avait son cartable devant lui, avait posé ses deux mains dessus, et ne bougeait pas. J'ai été frappé par la fixité de son regard, je me demande s'il ne bredouillait pas quelque chose. J'ai peur qu'il craque. Marcel, qui le connaît bien parce qu'ils ont été étudiants ensemble, me dit qu'il est relativement fragile, et que les choses ne se passent pas très bien avec sa femme. Il a visiblement des problèmes personnels, et le fait d'exercer dans un établissement pour handicapés n'arrange rien, car beaucoup de gens autour de lui, pour ne pas dire la plupart, ont aussi des problèmes. Il faut un bon équilibre pour tenir le coup dans les établissements spécialisés, cela passe ou cela casse... mais le problème, précisément, est que beaucoup de gens se jettent à corps perdu dans les professions qui les amènent à s'occuper des handicapés parce qu'ils ont précisément des problèmes personnels et qu'ils espèrent ainsi les évacuer. C'est en général un très mauvais calcul. Je vais appeler Marcel demain matin au téléphone pour lui demander de venir faire un tour avant les vacances qui approchent, afin de bavarder avec Ganissen. J'ai demandé aussi à Hélène de le rencontrer comme par hasard de manière à pouvoir le tester. Je ne voudrais pas qu'il lui arrive quelque chose, son regard fixe et son immobilité m'ont rempli d'inquiétude.
    Enfin, pour compléter la journée, Vincent nous a amené la gale, Marie est venue me le dire au bureau, l'œil pétillant, avec dans la voix ce quelque chose de tendre. Ascabiol pour tous, ai-je dit, comme si c'était un mot doux.

    Je reviens de Paris, fatigué et déçu. Claude et moi avons fait l'aller-retour dans la journée pour rencontrer les responsables de l'Institut National des Jeunes Aveugles. Nous voulions les contacter depuis longtemps, l'occasion nous en a été donnée par un inspecteur général qui faisait partie de la suite du ministre et qui les connaît, il m'a autorisé à les contacter officiellement de sa part.
    Créé en 1784 par Valentin Haüy, situé boulevard des Invalides, il est l'établissement d'enseignement le plus prestigieux pour les aveugles. Il est géré par le ministère de la Santé. Auprès de l'INJA, comme on l'appelle avec notre habitude des initiales, nous sommes les petits derniers, l'Education nationale n'ayant créé que très récemment des écoles spécialisées pour les déficients sensoriels. Je suppose que nos collègues de cet établissement considèrent que nous sommes venus marcher sur leurs plates-bandes, on se demande si son directeur, qui est aveugle, brillant intellectuel un peu trop imbu de lui-même, ne nous reproche pas tout simplement d'exister ! Je lui ai téléphoné plusieurs fois pour lui proposer de travailler avec nous, d'associer nos recherches. Ensemble nous serions plus forts, nous aurions surtout des possibilités élargies de financement.
    Non seulement il a fait la sourde oreille à nos propositions, mais en plus il a été à peine poli. L'inspecteur général Lebœuf, du Cabinet de notre ministre, était pourtant présent, ainsi qu'un représentant du ministère de la Santé, très bienveillant, ce qui montre bien qu'on nous prend maintenant au sérieux.
    La réunion ne s'est pas bien passée. Le directeur de l'INJA, Guilleminet, a déclaré tout de suite qu'ils avaient leur programme de recherche qui marchait très bien et qu'ils n'avaient pas besoin de nous. C'est pourtant lui qui, selon Leblé, avait refusé de s'intéresser aux travaux de Françoise à Polytechnique... Claude a voulu entrer dans le détail de la recherche, lui a posé des questions d'ordre technique, il est évident qu'il n'avait pas les réponses, Guilleminet l'a rembarré, devenant de plus en plus nerveux et agressif. Notre inspecteur général a tout fait pour nous rapprocher, faisant valoir l'aspect désintéressé de notre entreprise et notre désir de nous en défaire dès qu'elle serait menée à son terme. Sans succès. Il faut dire que Guilleminet s'était fait accompagner par deux représentants de l'Association Valentin Haüy, dont les locaux se trouvent juste derrière son Institut, qui voient d'un mauvais œil, sans vilain jeu de mots, tout ce que nous faisons : ils se sont spécialisés dans la production d'ouvrages en Braille, copiés à la main sous la dictée. Cela fait un siècle qu'ils travaillent comme cela, ils ont dans leur bibliothèque des kilomètres d'étagères chargées d'épais volumes. Ils nous ont été carrément hostiles. Je ne pense pas qu'il soit possible de travailler avec tous ces gens-là, ce qui me semble grave, parce que nous appartenons tous au service public et nous travaillons tous sur des fonds publics. Il faudrait même, à mon avis, que nos hiérarchies respectives aient l'autorité nécessaire pour imposer une collaboration entre les deux ministères.
    Claude n'est pas rentré avec moi, il a sauté dans un train pour Toulouse, où a lieu un colloque sur la cécité. Accompagné de Gilbert Maneau, il va rencontrer les chercheurs de l'Université de Toulouse qui font paraît-il un gros travail, mais qui ne s'orientent pas du tout sur la micro-informatique, opérant sur les grosses machines de leur laboratoire.
    Je n'ai pas été tellement étonné de la réaction de nos collègues parisiens. Le petit monde des aveugles est plein de groupes, d'institutions, d'associations diverses et variées qui sont loin de s'apprécier et de s'aimer et qui souvent se combattent, surtout lorsqu'approche la Journée nationale des aveugles : ce jour-là, toutes les associations homologuées ont le droit de faire la quête dans la rue et dans tous les lieux publics. Cette journée leur rapporte beaucoup d'argent, mais la concurrence fait rage. Je préfère rester à distance et nous nous gardons bien, à l'Ecole, de leur demander quoi que ce soit.
    Je suis tout de même déçu de l'attitude de Guilleminet et de ses acolytes, nous aurions pu, ensemble, faire des tas de choses, et surtout mettre en place un "après-Lacq" solide, où auraient pu s'impliquer nos deux grands ministères.

    Valentin Haüy était fils de tisserands, il n'était pas du tout déficient visuel. Au départ il s'était d'ailleurs plutôt intéressé au sort des sourds-muets, dans le sillage de l'Abbé de l'Epée, jusqu'au jour où, donnant à la porte d'une église un écu à un aveugle qui, pour la petite histoire, s'appelait Lesueur, il se rendit compte que celui-ci distinguait très précisément au toucher les différentes pièces de monnaie. Le sens du toucher pouvait donc suppléer aux insuffisances visuelles. Il fit un alphabet en embossage, mais ses lettres étaient celles de l'alphabet romain, très agrandies. N'empêche, il créa son école, d'où il fut d'ailleurs renvoyé brutalement à la Révolution parce qu'il n'avait pas les bonnes idées. Il partit alors en Russie, où il en créa une autre. Réhabilité, il revint en France en 1817.
    C'est Louis Braille qui a inventé l'écriture pour aveugles, à la même époque, dans les années 1820.
    Depuis des siècles, les aveugles étaient, comme d'ailleurs tous les handicapés, des "infirmes" voués à la mendicité, vivant de la charité publique sous le porche des églises, rassemblés parfois dans des asiles, comme celui des Quinze-Vingts, devenu hôpital, qui est encore de nos jours l'un des meilleurs en ophtalmologie. Au dix-huitième siècle, c'était un hospice. Il existait aussi à Paris à cette époque un atelier de filature pour aveugles, créé par une société philantropique. Quand on y pense, on réalise qu'on ne fait guère mieux aujourd'hui dans les ateliers protégés et les Centres d'Aide par le Travail. La filature ne se fait plus, parce que les machines existent, mais on y fait du cannage, du rempaillage de chaises. Nous-mêmes enseignons ces techniques à l'Ecole, parce que leur automatisation n'est pas encore réalisée. Ne s'y adonnent évidemment que les élèves qui n'ont pas la possibilité de faire autre chose.
    L'évolution de la pensée, depuis les "infirmes" rejetés hors de la société, vivant dans la rue de la charité publique ou enfermés dans des hospices, a été relativement rapide, et notre action s'inscrit dans cette continuité. En posant d'abord la notion de saine et simple solidarité, nous cherchons à éradiquer celles de pitié et de charité. Les "infirmes" qui en tous temps ont été les plus rejetés ont été les lépreux, ce qui se comprend quand on sait qu'il s'agit d'une maladie contagieuse, encore qu'elle ne le soit pas toujours. Ils inspiraient la peur. Par contre les déficiences sensorielles, motrices ou intellectuelles ne sont pas des maladies contagieuses ! Elles font pourtant presque aussi peur. Peur de la différence, peur du malheur et des désespoirs. Pendant des siècles on a traité de la même manière les lépreux, les sourds et les déficients intellectuels, idiots ou imbéciles, comme on disait. De ces derniers on riait aussi, en s'en moquant on finissait de les déshumaniser, on se libérait d'eux, on exorcisait... Le progrès, lent et difficile, vient d'une connaissance du handicap, d'une re-connaissance du handicapé. Cela consiste à le faire re-rentrer dans la famille des humains de tous les jours et de l'accepter tel quel, avec sa différence, en lui accordant comme aux autres sa pleine dose d'humanité.
    Louis Braille, né en 1809, est devenu aveugle accidentellement à l'âge de trois ans en jouant dans l'atelier de son père. Celui-ci était bourrelier dans un petit village de Seine-et-Marne, Coupvray. Très intelligent, il était à quinze ans instructeur dans un atelier de chaussons, de lisière et de tresse. Brillant organiste, avec cela. Son idée de génie a été le domino, les six points du domino dans lequel il a glissé un alphabet entier, puis la ponctuation, puis la notation musicale. Son premier volume en Braille date de 1827, c'était une grammaire. Avec un ami, Foucault, il mit même au point en 1841 une machine à écrire le Braille, qu'ils appelèrent raphigraphe, mais elle ne marcha pas très bien ; on n'était pourtant pas loin de l'actuelle Perkins ! En s'obstinant un peu ils y seraient certainement arrivés.
    Les établissement spécialisés d'aujourd'hui sont donc les héritiers de ces hospices qui, depuis Saint-Vincent de Paul, ont rendu tant de services, et ont en même temps été si critiqués parce que les conditions de vie y étaient parfois difficiles ; les budgets étaient limités, et on pensait probablement que le fait de donner le gîte et le couvert à ces malheureux était un effort largement suffisant pour des "anormaux". On ne s'embarrassait pas d'un excès de sentiments, la charité chrétienne suffisait, et les grandes dames qui venaient les visiter repartaient heureuses d'avoir gagné leur paradis en ayant fait œuvre de bonté...
    Ce n'est donc pas par hasard que la République a confié les handicapés au ministère de la Santé, et le fait d'avoir créé récemment en France trois établissements comme le mien rattachés à l'Education nationale constitue beaucoup plus qu'on ne le croit une évolution dans la mentalité à leur égard. C'est évidemment la raison pour laquelle plus je vais plus je sens que j'ai sur les épaules, avec toute mon équipe, une grande responsabilité.
    Beaucoup de gens opposent, comme si elles étaient ennemies, les structures lourdes comme notre Ecole à la politique d'intégration, ne serait-ce que parce que nous sommes peu ou prou les héritiers des hospices, asiles et autres ghettos ; on voit que ce n'est pas la réalité. Je vois difficilement comment on peut se passer des structures spécialisées. Les cas de handicaps lourds comme la cécité complète ne permettent pas d'emblée une intégration correcte, celle-ci sera éventuellement possible si nous faisons bien notre travail, puisque l'intégration est l'un de nos objectifs essentiels. Nous fournissons en outre à ceux qui réalisent une intégration dans le cycle scolaire ou dans la société une aide, un soutien et un apport d'ordre technique qui leur sont essentiels.
    Reste que l'effort de notre société pour le bien-être des handicapés est encore loin d'être suffisant. Je n'ai pas la charge de handicapés moteurs, mais si c'était le cas j'enragerais de voir que l'on construit encore de nos jours des écoles, des collèges et des lycées sans rampes d'accès pour fauteuils roulants et sans ascenseurs quand il y a des étages. C'est pourtant simple, non ? et le coût serait minime par rapport au budget global. Obligatoire, il faudrait que ce soit obligatoire, tout simplement !
    J'ai écrit au Maire, pour lui demander d'installer à titre expérimental un feu tricolore de circulation avec signal sonore pour les aveugles au bout de la rue qui mène à l'Ecole et où il y a un arrêt de bus. Pour son budget la dépense est dérisoire, mais ne va-t-il pas craindre d'avoir ensuite à dépenser beaucoup en se trouvant obligé de le généraliser ? J'attends. Claude, Michel et moi sommes prêts à mener sur ce terrain une nouvelle bataille dès la rentrée prochaine. Nous souhaitons profiter de la campagne électorale qui approche pour susciter la mise en place d'une commission municipale d'aménagement des trottoirs urbains. Ceux-ci sont encombrés de poteaux, de coffrets électriques ou de commandes de feux de circulation, auxquels s'ajoutent dans l'anarchie la plus complète les annonces publicitaires, les panneaux en tous genres. N'est-il pas possible de créer quelques règles d'aménagement simple, afin que des couloirs libres et dégagés en toutes circonstances donnent aux aveugles un minimum de liberté de mouvement quand ils se déplacent le long des rues ? Il faut que nous réussissions, dit Michel, à faire que notre ville soit officiellement expérimentale en ce domaine !

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