L'été
du Nord n'est jamais très violent. L'ardeur y est
modérée, le fond de l'air, on le sent dans les carrefours
où jouent les courants d'air, reste frais. Mais pour les
habitants, quand le thermomètre atteint vingt degrés, il
fait chaud, et au-dessus de vingt-deux c'est la canicule. Du jour au
lendemain la ville change, les cafetiers sortent les tables, les
terrasses se remplissent de gens qui boivent de la bière en
parlant fort et plaisantant pour exprimer leur bonne humeur. Les femmes
découvrent leurs jambes et leurs épaules, on voit se
répandre les belles et opulentes poitrines des filles du Nord,
et les cheveux blonds sont libres. Autour de l'Ecole, le vert des
betteraves sucrières est encore tendre, et les blés
commencent à dorer. Le Nord est riche, la plaine à
blé immense, elle ondule dans le vent.
Au centre ville, j'ai acheté deux disques de Schubert et un
livre sans renommée dont la quatrième de couverture a su
me séduire. On n'y parle pas de déficients visuels, mais
de Florence au temps de Savonarole ; je suis allé, comme tout le
monde, boire une bière en terrasse, et je me suis laissé
aller à ce plaisir de voir passer les gens et d'exister sans
peine, pendant quelques minutes, dans le soleil. J'ai vu Roland arriver.
Il a dix-neuf ans, mais n'en paraît pas plus de seize ou
dix-sept, n'ayant que très peu de barbe sur un visage fin
encadré par une chevelure blonde bouclée lui tombant
presque sur les épaules. Chemisette ouverte, pas trop propre,
blue-jeans délavé. La mode. Il a replié sa canne
blanche en atteignant le café que de toute évidence il
connaît par cœur, car il s'y déplace avec aisance et
rapidité. Les lunettes de soleil qu'il porte sont très
légères, différentes de celles que portent en
général les aveugles. Dégénérescence
maculaire, si je me souviens bien ; il n'a jamais vu.
Je dis bonjour Roland, il s'arrête, le nez en l'air, tourne la
tête dans ma direction et dit monsieur le principal ? Il
contourne les tables qui nous séparent avec une facilité
et une vélocité telles que personne ne peut imaginer en
l'observant qu'il est aveugle. Je lui offre une bière, il
s'assoit avec moi.
Roland nous a quittés il y a quelques mois sur un coup de
tête, malgré mes efforts pour le retenir. Le
désintérêt relatif de ses parents à
l'égard de leur fils, sans qu'il s'agît d'un rejet
complet, l'a obligé à tricoter très tôt une
résilience et à se débrouiller, comme on dit, tout
seul. Il a toujours été très vif dans ses
mouvements, mais son intelligence surtout est très vive. Il est
particulièrement doué pour les mathématiques.
Roland, s'il l'avait voulu, aurait fait carrière ! Il est en
outre bon musicien.
C'est une fille qui l'a fait quitter l'Ecole. Roland est joli
garçon, il plaît aux filles, sa cécité lui
donne une forme de fragilité qui les attire, elles veulent
toutes le consoler, il en profite d'une manière peu scrupuleuse
et gourmande. Il suffit qu'elles lui passent la main dans les cheveux,
il leur adresse un demi-sourire nostalgique, et ça y est, c'est
dans la poche. A sa place, j'en aurais fait autant.
- J'habite tout près du centre ville, me dit-il, et je connais
le quartier par cœur, j'ai à peine besoin de ma canne pour
me balader dans le coin, parce que je connais tous les obstacles. Je
sais quand traverser, en suivant les bruits des voitures et des
chaussures, et je suis souvent dans le quartier piétonnier. Je
n'ai pas envie d'aller ailleurs, ici je connais tout le monde, tout le
monde me connaît, je suis comme un poisson dans l'eau. Je suis
batteur dans une boîte de nuit, tout va bien.
Non, il ne veut pas revenir à l'Ecole, le bac ne
l'intéresse pas. Par contre il accepte de venir relancer
l'orchestre, qui en ce moment périclite. J'avais demandé
dès mon arrivée à Roger Nader de créer un
orchestre de jazz, mais il est, en bon professeur, un peu trop
classique pour réussir dans une telle entreprise. Je ne saurais
lui jeter la pierre, préférant moi-même Mozart
à Duke Ellington. Roland me promet de venir avec une copine
guitariste qui a une voiture, à moi de chercher les
élèves qui aiment cela, il y en a ! Je suis très
content, il y aura enfin de l'ambiance dans cette Ecole !
Ce n'est pas la guitariste qui m'enlève Roland, mais une fort
jolie femme d'une quarantaine d'années, pulpeuse,
épanouie, élégante et fort maquillée, au
sourire appétissant. Le voilà parti, aussi vite qu'il est
venu, non sans m'avoir dit qu'il s'était remis à
l'anglais et qu'il aimerait que nous éditions un bon
dictionnaire anglais-français et français-anglais en
abrégé, avec indications phonétiques en utilisant
si possible le dictionnaire de phonétique international, ce qui
n'a pas encore été fait ! Et pourquoi, a-t-il
ajouté, ne pas transcrire aussi des livres étrangers, ou
plutôt faire une banque de données internationale ? J'y ai
songé, lui dis-je, je vais bientôt au Canada.
Je cherche depuis hier les raisons pour lesquelles Roland m'a à
ce point ému et fasciné, je crois que je viens de trouver
la réponse : il a réussi à s'assurer la
maîtrise de son destin. Le fait de n'avoir pas été
surprotégé a été sa première chance,
le rejet partiel, mais pas complet et peut-être plus apparent que
réel de ses parents l'a obligé à développer
des qualités de résilience ; en d'autres termes, il a su
rebondir. Il n'a jamais vu, il a fait avec ce qu'il avait, en utilisant
au mieux ses outils, en se passant de ceux qu'il n'avait pas, ses yeux.
Les aptitudes incontestables qu'il possédait, il les a
utilisées à fond ; certes, il n'avait pas le choix,
peut-être, mais d'autres n'auraient pas eu cette volonté,
précisément ce vouloir-devenir que j'évoquais avec
Marcel. La capacité de résilience n'est pas
communément partagée, on peut l'encourager, mais pas la
créer.
Quel a été notre rôle ? D'abord le respecter, bien
le connaître pour le guider, lui donner quelques outils
d'importance capitale, comme le Braille et la canne blanche, une petite
formation intellectuelle, le goût de la musique, et ensuite lui
permettre d'explorer. Mais l'exploration n'est pas une simple prise de
connaissance de ce qui existe, ce qui est important, c'est
l'intéraction entre la réalité et la
personnalité en devenir de l'explorateur. Il a compris qu'il
charmait, que les filles l'aimaient, il s'est approprié un
périmètre géographique à l'intérieur
duquel sa cécité ne constituait plus un problème
majeur. Ayant trouvé son cadre, affiné ses outils, il a
acquis la maîtrise de sa situation et de son devenir. Il a mis le
soleil dans sa nuit.
Grand branle-bas de combat à l'Ecole, le ministre vient nous rendre visite. L'inspecteur d'académie m'a convoqué hier en urgence, à quinze heures, pour préparer sa venue. Il doit voir un lycée, deux lycées techniques, deux écoles primaires, un collège, un lycée professionnel et nous, tout cela en deux jours. Il terminera sa première journée chez nous, il y fera une conférence de presse, il faut que j'aménage une salle à cet effet. L'inspecteur d'académie est très crispé, on dirait un colonel qui donne ses instructions aux soldats avant de donner l'assaut. L'itinéraire est préparé avec soin, minuté avec précision. Le ministre, accompagné de sa suite, directeur de cabinet, grands directeurs du ministère, inspecteurs divers et variés, notre recteur d'académie, tout ce monde-là doit arriver à l'Ecole demain à quinze heures trente précises. Il m'a demandé comment je pouvais organiser la visite : quelques classes, l'internat, le centre de soins en fonctionnement, la salle de thermogravure où nous aurons rassemblé les matériels informatiques, l'atelier de micromécanique, le cochon et les lapins qu'on vient d'installer, avec quelques petits élèves tout autour, puis quelques mots au personnel dans la cour, et le réfectoire où le ministre assistera à un numéro de claquettes sur un air de jazz, puisque les résultats sont maintenant bons et même spectaculaires, tout en prenant une collation, petits gâteaux, jus de fruit, thé, debout. Enfin, au réfectoire numéro deux, conférence de presse, une grande table sur une estrade, la seule que nous ayons, devant la salle avec une cinquantaine de chaises. Mettez soixante chaises, dit le chef. Soixante chaises. La visite doit durer quarante-cinq minutes en tout, sans compter la conférence de presse. Prévoir des parkings pour les voitures, celles du ministre et de sa suite dans la cour devant l'entrée, quatre voitures, les autres dirigées vers le chemin de ronde pour repartir plus facilement, prévoir du personnel pour guider les visiteurs. Garde-à-vous, fixe ! Nous étions tous détendus en arrivant, mes collègues chefs d'établissement et moi, mais nous repartons tendus et inquiets, le chef nous a communiqué son stress, il me faisait peine à voir, s'il me ressemble son estomac est en ce moment fait de pur granit breton, et je m'y connais !
Il est arrivé à dix-huit heures trente, d'excellente
humeur. Il a fait sa visite au pas de course, tout en plaisantant avec
le recteur. J'ai dû tout changer, pas de visites de classes, il
n'y en avait plus, par contre il est resté un moment à
l'internat, les tout-petits prenaient la douche... En constatant son
retard j'avais dit à tous de suivre l'emploi du temps ordinaire
de l'Ecole. Il s'est fait photographier par son service de presse au
milieu des petits, tout nus et lui prenant la main, il leur a
parlé, ils l'ont tutoyé, qui tu es, d'où tu viens,
tu vas rester chez nous ? Epanoui, il était épanoui, ses
photographes n'ont pas raté l'occasion.
Trois minutes dans la salle de thermogravure, Claude était
furieux tout rouge, mais j'ai eu le temps de résumer l'essentiel
de notre programme, il m'a dit c'est bien, faites votre demande de
fonds supplémentaire au Cabinet.
Dans la cour, où il n'y avait plus grand monde, il a en cinq
secondes revu mon plan de carrière : j'avais depuis quelque
temps exprimé mon vœu de devenir proviseur, c'est la
promotion logique pour un bon principal ; mais Marcel, l'inspecteur
d'académie et le recteur voudraient que je reste là, je
leur conviens ! Le ministre a dit au recteur, c'est très simple,
vous remplacez le poste budgétaire de principal par un poste
budgétaire de proviseur, et vous le nommez dessus. Quand cela
s'est passé je me trouvais quelques mètres en retrait,
nous nous dirigions vers le réfectoire, c'est Marcel qui est
venu me raconter. En principe je serai proviseur en septembre, sans
bouger, c'est une bonne nouvelle.
A la conférence de presse, quelques questions ont porté
sur l'Ecole. Le ministre m'a demandé de répondre à
l'une d'entre elles, qui portait sur l'informatisation du Braille,
cette fois Claude était rasséréné. Le
proviseur d'un lycée du Valenciennois que le ministre avait
visité a fait un court topo sur la motivation de
l'élève dans l'enseignement technique, pas mal, je trouve
qu'il en a rajouté un peu, à la fin de la
conférence le ministre a dit au recteur, ce
garçon-là est bien, vous me ferez parvenir son dossier,
je cherche des conseillers techniques pour le ministère !
Ils sont partis, l'inspecteur d'académie commençait
à retrouver le sourire, il a dû bouloter une boîte
de Maalox en deux jours. Hier soir, coquetèle à la
préfecture, j'y suis allé avec Solange. Beaucoup de
monde, j'ai eu quarante secondes pour parler du stockage des bandes de
photocomposition au chef de cabinet, il me fera une lettre
d'introduction, sous la signature du ministre, pour les
éditeurs, il m'invite à lui en adresser un projet, et
recevra directement ma demande de fonds pour un deuxième
ordinateur et pour l'achat de quelques matériels que je lui
indiquerai.
Repos !
Louise et Germain ne se quittent plus, je suppose qu'ils ne vont pas
tarder à officialiser leur union. Louise s'est arrangée
discrètement avec le professeur de Braille, avec Nadine qui
continue à lui donner des leçons de canne blanche et avec
Nicole avec laquelle elle fait de la dactylo pour ne pas perdre la
main, afin d'être disponible quand Germain n'est pas de service.
Dès que celui-ci est libre, ils disparaissent tous les deux ;
Louise, me dit Claude qui est toujours très au courant des
derniers petits potins, va passer tous ses week-ends chez Germain,
où elle est apparemment très bien acceptée. Bravo,
je suis très heureux pour eux.
Je me fais par contre un peu de souci pour Pierre le Gall et Annie
Hervé, qui eux non plus ne se quittent plus, mais qui sont
encore bien jeunes. Je viens d'apprendre, c'est Roger Nader qui me l'a
dit, qu'ils se sont arrangés pour passer l'été
ensemble, en s'inscrivant à un stage intensif de piano dans un
petit village près de Carpentras. Le stage aura effectivement
lieu, ce qu'ils n'ont pas dit, c'est qu'ils seront
hébergés dans un camp de nudistes à
proximité. Quand j'en ai parlé à
Hélène, elle a ri. Ils sont tout de même mineurs,
lui dis-je. Oui, mais pendant les vacances ils ne relèvent plus
de vous, me dit-elle, et personne n'est censé être au
courant, de plus j'ai mis Annie sous pilule. Je crois effectivement que
je vais faire comme si je n'étais pas au courant. D'ailleurs,
ces deux jeunes gens sont effectivement de bons pianistes, c'est en
faisant du piano avec Nader qu'ils ont commencé à
s'aimer. Et puis, me dit Hélène, ce projet de camp de
nudistes n'est pas malsain, au contraire, ils sont en quête de
sensualité libre, cela sera pour eux épanouissant et
libérateur. Tout de même, Hélène, que fait
un aveugle dans un camp de nudistes ? Hélène rit : il
touche, monsieur.
C'est décidément l'été et on sent partout
la montée de sève, mais Michel est venu me parler de
Maurice Martinolo qui s'approche un peu trop de ses petites
élèves. Cela fait plusieurs fois qu'il le trouve seul
dans son atelier avec une fille, pas toujours la même, soit
disant pour lui donner des explications complémentaires, mais
cet après-midi il est entré à l'improviste et il
est presque certain que le professeur avait la main sous la jupe de sa
petite élève. Il n'a rien dit, parce qu'il n'avait pas de
certitude, mais, ajoute-t-il, il n'y a guère de doute, et la
gêne de l'intéressé était visible. Quant
à la petite, elle est partie très vite.
Il faut lui flanquer la frousse pour que cela n'aille pas plus loin ;
après réflexion nous décidons que Michel va lui
parler d'une manière allusive mais transparente en se faisant
quelque peu menaçant. Il va lui dire qu'il n'aime pas voir les
petites filles traîner dans l'atelier après le cours, et
qu'à l'avenir il vaudrait mieux qu'il n'y en ait plus pour
éviter qu'on ait à en parler, clair ?
Ganissen m'inquiète, je l'ai trouvé seul dans sa classe
une heure après la fin de son cours, assis à son bureau,
ne faisant strictement rien. Il avait son cartable devant lui, avait
posé ses deux mains dessus, et ne bougeait pas. J'ai
été frappé par la fixité de son regard, je
me demande s'il ne bredouillait pas quelque chose. J'ai peur qu'il
craque. Marcel, qui le connaît bien parce qu'ils ont
été étudiants ensemble, me dit qu'il est
relativement fragile, et que les choses ne se passent pas très
bien avec sa femme. Il a visiblement des problèmes personnels,
et le fait d'exercer dans un établissement pour
handicapés n'arrange rien, car beaucoup de gens autour de lui,
pour ne pas dire la plupart, ont aussi des problèmes. Il faut un
bon équilibre pour tenir le coup dans les établissements
spécialisés, cela passe ou cela casse... mais le
problème, précisément, est que beaucoup de gens se
jettent à corps perdu dans les professions qui les
amènent à s'occuper des handicapés parce qu'ils
ont précisément des problèmes personnels et qu'ils
espèrent ainsi les évacuer. C'est en
général un très mauvais calcul. Je vais appeler
Marcel demain matin au téléphone pour lui demander de
venir faire un tour avant les vacances qui approchent, afin de bavarder
avec Ganissen. J'ai demandé aussi à Hélène
de le rencontrer comme par hasard de manière à pouvoir le
tester. Je ne voudrais pas qu'il lui arrive quelque chose, son regard
fixe et son immobilité m'ont rempli d'inquiétude.
Enfin, pour compléter la journée, Vincent nous a
amené la gale, Marie est venue me le dire au bureau, l'œil
pétillant, avec dans la voix ce quelque chose de tendre.
Ascabiol pour tous, ai-je dit, comme si c'était un mot doux.
Je reviens de Paris, fatigué et déçu. Claude et
moi avons fait l'aller-retour dans la journée pour rencontrer
les responsables de l'Institut National des Jeunes Aveugles. Nous
voulions les contacter depuis longtemps, l'occasion nous en a
été donnée par un inspecteur général
qui faisait partie de la suite du ministre et qui les connaît, il
m'a autorisé à les contacter officiellement de sa part.
Créé en 1784 par Valentin Haüy, situé
boulevard des Invalides, il est l'établissement d'enseignement
le plus prestigieux pour les aveugles. Il est géré par le
ministère de la Santé. Auprès de l'INJA, comme on
l'appelle avec notre habitude des initiales, nous sommes les petits
derniers, l'Education nationale n'ayant créé que
très récemment des écoles
spécialisées pour les déficients sensoriels. Je
suppose que nos collègues de cet établissement
considèrent que nous sommes venus marcher sur leurs
plates-bandes, on se demande si son directeur, qui est aveugle,
brillant intellectuel un peu trop imbu de lui-même, ne nous
reproche pas tout simplement d'exister ! Je lui ai
téléphoné plusieurs fois pour lui proposer de
travailler avec nous, d'associer nos recherches. Ensemble nous serions
plus forts, nous aurions surtout des possibilités
élargies de financement.
Non seulement il a fait la sourde oreille à nos propositions,
mais en plus il a été à peine poli. L'inspecteur
général Lebœuf, du Cabinet de notre ministre,
était pourtant présent, ainsi qu'un représentant
du ministère de la Santé, très bienveillant, ce
qui montre bien qu'on nous prend maintenant au sérieux.
La réunion ne s'est pas bien passée. Le directeur de
l'INJA, Guilleminet, a déclaré tout de suite qu'ils
avaient leur programme de recherche qui marchait très bien et
qu'ils n'avaient pas besoin de nous. C'est pourtant lui qui, selon
Leblé, avait refusé de s'intéresser aux travaux de
Françoise à Polytechnique... Claude a voulu entrer dans
le détail de la recherche, lui a posé des questions
d'ordre technique, il est évident qu'il n'avait pas les
réponses, Guilleminet l'a rembarré, devenant de plus en
plus nerveux et agressif. Notre inspecteur général a tout
fait pour nous rapprocher, faisant valoir l'aspect
désintéressé de notre entreprise et notre
désir de nous en défaire dès qu'elle serait
menée à son terme. Sans succès. Il faut dire que
Guilleminet s'était fait accompagner par deux
représentants de l'Association Valentin Haüy, dont les
locaux se trouvent juste derrière son Institut, qui voient d'un
mauvais œil, sans vilain jeu de mots, tout ce que nous faisons :
ils se sont spécialisés dans la production d'ouvrages en
Braille, copiés à la main sous la dictée. Cela
fait un siècle qu'ils travaillent comme cela, ils ont dans leur
bibliothèque des kilomètres d'étagères
chargées d'épais volumes. Ils nous ont été
carrément hostiles. Je ne pense pas qu'il soit possible de
travailler avec tous ces gens-là, ce qui me semble grave, parce
que nous appartenons tous au service public et nous travaillons tous
sur des fonds publics. Il faudrait même, à mon avis, que
nos hiérarchies respectives aient l'autorité
nécessaire pour imposer une collaboration entre les deux
ministères.
Claude n'est pas rentré avec moi, il a sauté dans un
train pour Toulouse, où a lieu un colloque sur la
cécité. Accompagné de Gilbert Maneau, il va
rencontrer les chercheurs de l'Université de Toulouse qui font
paraît-il un gros travail, mais qui ne s'orientent pas du tout
sur la micro-informatique, opérant sur les grosses machines de
leur laboratoire.
Je n'ai pas été tellement étonné de la
réaction de nos collègues parisiens. Le petit monde des
aveugles est plein de groupes, d'institutions, d'associations diverses
et variées qui sont loin de s'apprécier et de s'aimer et
qui souvent se combattent, surtout lorsqu'approche la Journée
nationale des aveugles : ce jour-là, toutes les associations
homologuées ont le droit de faire la quête dans la rue et
dans tous les lieux publics. Cette journée leur rapporte
beaucoup d'argent, mais la concurrence fait rage. Je
préfère rester à distance et nous nous gardons
bien, à l'Ecole, de leur demander quoi que ce soit.
Je suis tout de même déçu de l'attitude de
Guilleminet et de ses acolytes, nous aurions pu, ensemble, faire des
tas de choses, et surtout mettre en place un "après-Lacq"
solide, où auraient pu s'impliquer nos deux grands
ministères.
Valentin Haüy était fils de tisserands, il n'était
pas du tout déficient visuel. Au départ il s'était
d'ailleurs plutôt intéressé au sort des
sourds-muets, dans le sillage de l'Abbé de l'Epée,
jusqu'au jour où, donnant à la porte d'une église
un écu à un aveugle qui, pour la petite histoire,
s'appelait Lesueur, il se rendit compte que celui-ci distinguait
très précisément au toucher les différentes
pièces de monnaie. Le sens du toucher pouvait donc
suppléer aux insuffisances visuelles. Il fit un alphabet en
embossage, mais ses lettres étaient celles de l'alphabet romain,
très agrandies. N'empêche, il créa son
école, d'où il fut d'ailleurs renvoyé brutalement
à la Révolution parce qu'il n'avait pas les bonnes
idées. Il partit alors en Russie, où il en créa
une autre. Réhabilité, il revint en France en 1817.
C'est Louis Braille qui a inventé l'écriture pour
aveugles, à la même époque, dans les années
1820.
Depuis des siècles, les aveugles étaient, comme
d'ailleurs tous les handicapés, des "infirmes" voués
à la mendicité, vivant de la charité publique sous
le porche des églises, rassemblés parfois dans des
asiles, comme celui des Quinze-Vingts, devenu hôpital, qui est
encore de nos jours l'un des meilleurs en ophtalmologie. Au
dix-huitième siècle, c'était un hospice. Il
existait aussi à Paris à cette époque un atelier
de filature pour aveugles, créé par une
société philantropique. Quand on y pense, on
réalise qu'on ne fait guère mieux aujourd'hui dans les
ateliers protégés et les Centres d'Aide par le Travail.
La filature ne se fait plus, parce que les machines existent, mais on y
fait du cannage, du rempaillage de chaises. Nous-mêmes enseignons
ces techniques à l'Ecole, parce que leur automatisation n'est
pas encore réalisée. Ne s'y adonnent évidemment
que les élèves qui n'ont pas la possibilité de
faire autre chose.
L'évolution de la pensée, depuis les "infirmes"
rejetés hors de la société, vivant dans la rue de
la charité publique ou enfermés dans des hospices, a
été relativement rapide, et notre action s'inscrit dans
cette continuité. En posant d'abord la notion de saine et simple
solidarité, nous cherchons à éradiquer celles de
pitié et de charité. Les "infirmes" qui en tous temps ont
été les plus rejetés ont été les
lépreux, ce qui se comprend quand on sait qu'il s'agit d'une
maladie contagieuse, encore qu'elle ne le soit pas toujours. Ils
inspiraient la peur. Par contre les déficiences sensorielles,
motrices ou intellectuelles ne sont pas des maladies contagieuses !
Elles font pourtant presque aussi peur. Peur de la différence,
peur du malheur et des désespoirs. Pendant des siècles on
a traité de la même manière les lépreux, les
sourds et les déficients intellectuels, idiots ou
imbéciles, comme on disait. De ces derniers on riait aussi, en
s'en moquant on finissait de les déshumaniser, on se
libérait d'eux, on exorcisait... Le progrès, lent et
difficile, vient d'une connaissance du handicap, d'une re-connaissance
du handicapé. Cela consiste à le faire re-rentrer dans la
famille des humains de tous les jours et de l'accepter tel quel, avec
sa différence, en lui accordant comme aux autres sa pleine dose
d'humanité.
Louis Braille, né en 1809, est devenu aveugle accidentellement
à l'âge de trois ans en jouant dans l'atelier de son
père. Celui-ci était bourrelier dans un petit village de
Seine-et-Marne, Coupvray. Très intelligent, il était
à quinze ans instructeur dans un atelier de chaussons, de
lisière et de tresse. Brillant organiste, avec cela. Son
idée de génie a été le domino, les six
points du domino dans lequel il a glissé un alphabet entier,
puis la ponctuation, puis la notation musicale. Son premier volume en
Braille date de 1827, c'était une grammaire. Avec un ami,
Foucault, il mit même au point en 1841 une machine à
écrire le Braille, qu'ils appelèrent raphigraphe, mais
elle ne marcha pas très bien ; on n'était pourtant pas
loin de l'actuelle Perkins ! En s'obstinant un peu ils y seraient
certainement arrivés.
Les établissement spécialisés d'aujourd'hui sont
donc les héritiers de ces hospices qui, depuis Saint-Vincent de
Paul, ont rendu tant de services, et ont en même temps
été si critiqués parce que les conditions de vie y
étaient parfois difficiles ; les budgets étaient
limités, et on pensait probablement que le fait de donner le
gîte et le couvert à ces malheureux était un effort
largement suffisant pour des "anormaux". On ne s'embarrassait pas d'un
excès de sentiments, la charité chrétienne
suffisait, et les grandes dames qui venaient les visiter repartaient
heureuses d'avoir gagné leur paradis en ayant fait œuvre
de bonté...
Ce n'est donc pas par hasard que la République a confié
les handicapés au ministère de la Santé, et le
fait d'avoir créé récemment en France trois
établissements comme le mien rattachés à
l'Education nationale constitue beaucoup plus qu'on ne le croit une
évolution dans la mentalité à leur égard.
C'est évidemment la raison pour laquelle plus je vais plus je
sens que j'ai sur les épaules, avec toute mon équipe, une
grande responsabilité.
Beaucoup de gens opposent, comme si elles étaient ennemies, les
structures lourdes comme notre Ecole à la politique
d'intégration, ne serait-ce que parce que nous sommes peu ou
prou les héritiers des hospices, asiles et autres ghettos ; on
voit que ce n'est pas la réalité. Je vois difficilement
comment on peut se passer des structures spécialisées.
Les cas de handicaps lourds comme la cécité
complète ne permettent pas d'emblée une
intégration correcte, celle-ci sera éventuellement
possible si nous faisons bien notre travail, puisque
l'intégration est l'un de nos objectifs essentiels. Nous
fournissons en outre à ceux qui réalisent une
intégration dans le cycle scolaire ou dans la
société une aide, un soutien et un apport d'ordre
technique qui leur sont essentiels.
Reste que l'effort de notre société pour le
bien-être des handicapés est encore loin d'être
suffisant. Je n'ai pas la charge de handicapés moteurs, mais si
c'était le cas j'enragerais de voir que l'on construit encore de
nos jours des écoles, des collèges et des lycées
sans rampes d'accès pour fauteuils roulants et sans ascenseurs
quand il y a des étages. C'est pourtant simple, non ? et le
coût serait minime par rapport au budget global. Obligatoire, il
faudrait que ce soit obligatoire, tout simplement !
J'ai écrit au Maire, pour lui demander d'installer à
titre expérimental un feu tricolore de circulation avec signal
sonore pour les aveugles au bout de la rue qui mène à
l'Ecole et où il y a un arrêt de bus. Pour son budget la
dépense est dérisoire, mais ne va-t-il pas craindre
d'avoir ensuite à dépenser beaucoup en se trouvant
obligé de le généraliser ? J'attends. Claude,
Michel et moi sommes prêts à mener sur ce terrain une
nouvelle bataille dès la rentrée prochaine. Nous
souhaitons profiter de la campagne électorale qui approche pour
susciter la mise en place d'une commission municipale
d'aménagement des trottoirs urbains. Ceux-ci sont
encombrés de poteaux, de coffrets électriques ou de
commandes de feux de circulation, auxquels s'ajoutent dans l'anarchie
la plus complète les annonces publicitaires, les panneaux en
tous genres. N'est-il pas possible de créer quelques
règles d'aménagement simple, afin que des couloirs libres
et dégagés en toutes circonstances donnent aux aveugles
un minimum de liberté de mouvement quand ils se déplacent
le long des rues ? Il faut que nous réussissions, dit Michel,
à faire que notre ville soit officiellement expérimentale
en ce domaine !
Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée