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5 - Tous les métiers du monde

    Pilou, le professeur de Braille, est un homme calme, placide, intelligent, toujours de bon conseil. Il n'est pas totalement aveugle, mais sa vue est très basse, il risque d'ailleurs de la perdre, étant affligé d'un nystagmus. Il porte de grosses lunettes fumées, qui dissimulent ses yeux toujours en mouvement, car affectés d'un incoercible tremblement. Derrière ces lunettes se dissimule une volonté forte.
    Plus je fréquente les déficients visuels, plus je réalise à quel point ils ont besoin d'une incroyable force de volonté, et je me dis souvent que si nos élèves voyants, dans les collèges et les lycées où ils s'ébattent joyeusement en profitant pleinement sans le savoir de la chance qu'ils ont, comme disait ma grand-mère, "d'être au monde et d'y voir clair", possédaient seulement la moitié de la force de volonté des petits mal-voyants et aveugles, les résultats dans l'Education nationale seraient infiniment meilleurs. Pour les voyants, le monde est là, offert gratis pro Deo, l'espace est une évidence, la perspective s'installe, les distances et les volumes se mettent en place d'eux-mêmes, on n'y pense pas, entrez dans la danse !
    Ainsi, prenons le Braille. Les instituteurs le connaissent et y consacrent en toutes classes deux heures par jour, Pilou les accueillant ensuite dès la classe de sixième pour enseigner l'abrégé. En réalité, apprendre le Braille, c'est apprendre à le lire et à l'écrire, ce qui implique l'assimilation parfaite de deux alphabets inversés. Les lettres du Braille s'inscrivent toutes dans les six points d'un domino ; ainsi le a, quand je le lis, c'est un relief sur le point supérieur gauche du domino ; quand je l'écris, je retourne la page, que je pose sur la tablette composée de dominos en creux, sur lesquels j'appuie à l'aide de mon poinçon pour créer en embossage le relief du a, mais je dois appuyer sur le point supérieur droit, je dis bien droit, du domino... c'est très simple quand il s'agit du c, composé des deux points supérieurs du domino, ou du g, fait des quatre points supérieurs, car rien ne change quand on les écrit à l'envers, mais gare au d, au f, au i ! Pour lire de gauche à droite, je dois évidemment écrire de droite à gauche, comme les arabes ! Pendant deux heures par jour, parfois trois, les petits aveugles s'entraînent à reconnaître au bout de leurs doigts rendus sensibles les points en relief qui défilent, doucement d'abord, puis plus vite, lettre par lettre, mot par mot, puis à les écrire sur leur tablette, en inversant les lettres pour faire les creux. La machine à écrire le Braille Perkins, inventée par les Japonais, est solide, légère, maniable, mais très bruyante : chaque touche du clavier imprime un point en relief, il faut donc appuyer sur plusieurs touches en même temps, mais dans ce cas on n'écrit pas à l'envers, et on peut tout de suite se relire.
    Voilà donc ce qu'apprennent mes petits aveugles, les amblyopes profonds et les évolutifs, tous les jours, dans leur classe. On y ajoutera l'orthographe et la grammaire, comme tout le monde, et la ponctuation, tout cela en Braille intégral avant de venir s'installer chez Pilou pour apprendre l'abrégé, qui est une sorte de nouvelle langue, très pratique et pas trop difficile, mais il faut quand même le faire, n'est-ce pas ? et le calcul, et l'histoire, et tout le reste.
    Puis, dans la cour et le long des allées avant de pouvoir s'aventurer en ville, chacun à son tour, la canne blanche, sans laquelle on reste planté là comme un légume. Et manger et se servir à boire sans verser ni déborder, s'habiller, ce qui implique que l'on connaisse abstraitement les couleurs et leurs assemblages, harmonieux ou pas... et tout le reste, que chacun peut imaginer sans peine. Fastoche ! Se raser, tiens, rien que cela, ai-je bien étendu la crème à raser partout sur les deux joues, le cou, autour de ma bouche ? Maintenant le rasoir, que je trouve sans peine sur la tablette de mon lavabo parce qu'il s'y trouve toujours rangé à droite, à côté de ma lime à ongles, je commence par le cou, à gauche, à droite, puis de haut en bas ; maintenant la joue gauche, puis la droite, autour de la bouche, sous le nez où c'est difficile... Se raser, rien que cela, dans le noir !
    Voyants, apprécions le bonheur "d'être au monde et d'y voir clair !"

    Jo est revenu, avec sa nouvelle femme "toute neuve", jolie polonaise bien brune aux yeux d'un bleu à rendre jaloux le ciel, il est revenu pour le cochon. Quelle fête !
    Comment ont-ils fait pour tuer le cochon, je ne le sais pas trop, en vérité il est peut-être préférable que je ne le sache pas, ils se sont gardés de me le dire, il y a là une de ces combines dont Claude a le secret, je pense qu'ils ont dû s'arranger avec l'aide-cuisinier, le crime a probablement eu lieu le vendredi soir après le départ des élèves ! Quand je suis arrivé, le cochon était déjà coupé en deux, propre et bien sage sur la grande table de la cuisine scolaire. Je n'ai rien dit à Marie, je sais qu'elle fera les gros yeux si tant est qu'elle soit capable avec ces yeux-là de faire les gros yeux, mais le nouveau cochon, tout petit et charmant, sera déjà là.
    Quelle fête ! Ils ont appelé tous les chercheurs, ceux qui habitent le Nord, plus Gilbert Maneau de passage, Dalbus, Mouche et sa femme, Leblé, notre équipe avec nos femmes, en tout cela faisait une troupe de quinze personnes. Jo fêtait en même temps, déclara-t-il solennellement, sa femme et son cochon, il fallait que la fête soit à la hauteur de l'événement.
    Il nous a emmenés dans un petit restaurant de la vieille ville, qu'à nous seuls nous avons rempli, heureusement d'ailleurs, car notre vacarme eût fait fuir les autres clients s'ils avaient existé. Il faut dire qu'avant de quitter l'Ecole nous avions abondamment, autour du cadavre rose du cochon, arrosé avec Jo celui-ci, puis sa femme, puis notre collaboration, les succès de l'Ecole, des banques de données informatiques à venir et finalement, je suppose, le monde entier. Tout cela à la vodka.
    Je ne me souviens plus du menu, ni du nombre de verres bus. En plus des vins servis par le restaurateur, Jo avait posé trois bouteilles de vodka sur la table. Nous nous sommes rappelés les chansons paillardes de nos années d'étudiants, Leblé en possède une superbe collection, mais chante faux. Le niveau de la conversation était nul, mais la joie forte !
    Au réveil, j'étais vidé, et assez curieusement presque serein, comme si j'avais été lavé de mes soucis et de mes tensions. Heureusement, l'établissement aussi était vide, il n'y avait rien à gérer.

    L'inspecteur général Le Vail m'a fait ce matin une visite éclair, à l'improviste, d'une totale brutalité.
    Il a déboulé dans mon bureau sans se faire annoncer, même pas au secrétariat, suivi de l'inspecteur d'académie totalement ahuri et très gêné, et m'a dit qu'il voulait faire une visite de l'établissement, très vite parce qu'il était pressé. Au pas de course, il a erré dans l'Ecole, ouvrant en grand les portes des classes et les refermant aussi vite sans dire un mot aux enseignants interloqués, puis dans les internats, tous vides à cette heure. Il a tiré une chasse d'eau à l'internat des filles, elles ne marchait pas. Il m'a regardé méchamment et m'a dit c'est bien dommage, monsieur le principal, c'est bien dommage, une bonne gestion c'est d'abord des chasses d'eau en bon état.
    Pas une question sur la population scolaire, ni sur les enseignants, ni sur mes éventuelles difficultés, pas un mot sur notre programme d'informatisation du Braille qui commence pourtant à être connu, rien.
    Il est reparti, lui devant, l'inspecteur d'académie derrière, comme ils étaient arrivés. Vive le service public !

    Pierre Courin est aveugle de naissance, agrégé de lettres dans un grand lycée de la ville. Pilou, qui le connaît bien, me raconte son histoire. Sa mère lui a donné, en lui lisant intégralement toutes les œuvres au programme, plus quelques autres qui s'y rapportaient et, pendant les vacances, les romans qu'elle aimait, une bonne culture littéraire, servie par une excellente mémoire. Il avait en outre une prodigieuse puissance de travail. Des œuvres classiques qu'il trouvait en Braille, il apprenait par cœur des passages entiers. Au Capes puis à l'agrégation, il a étonné le jury par le nombre et la pertinence de ses citations. Enfin, ses copies dactylographiées étaient presque sans fautes de frappe. Pierre Courin est l'exemple que l'on cite partout.
    Maintenant qu'il est professeur, il faut qu'un surveillant s'installe au fond de sa classe pour éviter le chahut des élèves. Sa mère lui lit le soir les copies à corriger, elle note en marge les annotations qu'il lui dicte.
    Je ne suis pas certain que, malgré cette superbe réussite, il soit parfaitement heureux. Son sérieux exemplaire ne lui a pas laissé le temps de folâtrer, il est toujours célibataire.
    Pensant à nouveau à mes réflexions récentes sur la force de volonté nécessaire aux déficients visuels pour résoudre les problèmes préalables à un bon cursus, je me prends à imaginer une construction pour laquelle on imposerait à certains ouvriers, avant qu'ils puissent se mesurer aux autres, de réaliser tout d'abord un énorme échafaudage qui leur prendrait des années entières de travail.
    L'image de Pierre Courin, que j'aimerais connaître, me hante, je l'imagine, professeur compétent et intellectuel de valeur, essayant de faire passer son message pédagogique à des élèves qui, s'ils n'étaient pas surveillés, lui jetteraient le désordre.
    En quels termes dois-je poser le vrai problème de l'intégration ? Il faut une extraordinaire maturité à une société pour qu'elle reconnaisse et respecte cette différence.

    Les deux frères Buine, qui se disputent fréquemment, ont su conclure une alliance pour coincer Fabienne Longe dans les douches. Cette gamine de quatorze ans a la maladie de Stargardt, une dystrophie maculaire héréditaire qu'il est impossible de soigner, sa vision est d'environ un dixième d'un côté, un vingtième de l'autre, ce qui ne l'empêche pas d'être délurée, même si ses résultats en secrétariat sont corrects. On peut se demander ce qu'elle faisait tout près des douches des garçons, en tout cas ils l'ont fait entrer et ont commencé à la déshabiller. Elle a trouvé cela amusant au début, apparemment, mais quand elle a réalisé qu'elle allait se faire violer elle s'est mise à crier, et l'éducateur est arrivé alors qu'ils essayaient de lui enlever sa culotte. S'ils avaient réussi leur coup, ç'aurait été très grave, il faut que je prenne une sanction. La gamine sait qu'elle n'aurait pas dû être là, elle se gardera donc d'ébruiter l'affaire. Je ne vais tout de même pas en parler au responsable du Foyer de la DDASS dont ils dépendent quand ils quittent l'Ecole, car je ne peux prévoir ce qui se passerait. Je pense que je vais les exclure pendant une semaine, sanction que je peux légalement prendre sans convoquer le conseil de discipline, en inscrivant un motif un peu vague, dans le genre de "comportement inadmissible à l'internat" ; j'appellerai au téléphone le directeur du Foyer et je lui dirai qu'ils ont "chahuté" une camarade...
    Depuis trois jours, je n'ai fait que traiter des affaires de ce genre. Bouboule, à la cuisine, a asséné un coup de casserole sur la tête d'un camarade qui le traitait de "tas de graisse" ; deux petites de sixième se sont battues pour la possession d'un livre ; à l'internat des garçons, les éducateurs m'ont parlé d'une série de vols dans les casiers à l'heure de midi, il y a donc des élèves qui réussissent à s'introduire à l'internat pendant la journée, sans qu'il y ait cependant effraction, ce qui laisse à penser que le voleur possède un passe-partout ou a fabriqué un double de la clé... J'ai demandé à l'intendant de changer les serrures des deux internats ; enfin, j'ai laissé les professeurs régler seuls une affaire de triche dans des copies de mathématiques en classe de troisième.
    Les problèmes que posent les élèves amblyopes sont totalement différents de ceux des aveugles, mais ils n'en sont pas moins importants et délicats.
    Bien sûr, il suffit au mal-voyant d'une simple perception lumineuse pour avoir sur l'aveugle un immense avantage, il n'ira pas, comme je le dis toujours, buter droit dans le mur, il sait que la lumière existe et qu'elle remplit le monde. Il est pourtant, parmi les déficients visuels, le mal-aimé. Le petit aveugle bénéficie d'emblée de la commisération de tous, son statut est, sans vilain jeu de mot, très clair ; il convient de l'aider, il a droit à la sollicitude générale. Ce n'est pas du tout le cas de l'amblyope, qui pour ses camarades est simplement un "bigleux" dont on se moque facilement. Pourtant, l'amblyopie est un très grave handicap. Un amblyope a au maximum une vision de quatre dixièmes du meilleur œil après toutes les corrections possibles, ce qui est déjà peu ; en réalité la vision de nos élèves est très en-dessous de ce seuil, ils ont souvent deux dixièmes, un seul dixième et même parfois un petit vingtième. Cette mesure de l'acuité visuelle n'est en outre pas la seule qui compte, mais aussi le champ visuel, souvent très étroit. Certains de nos élèves ont une vision tubulaire, ils perçoivent le monde comme à l'extrémité d'un long tube cylindrique. Sans parler des évolutifs, qui deviendront un jour aveugles, des grands myopes qui au moindre choc risquent d'avoir des lésions et des décollements de rétine, des nystagmus affligés d'un terrible tremblement de leurs gros yeux où la tension est trop forte, des albinos aux cheveux blancs et à la peau blafarde qui ne supportent pas, faute de pigmentation, la lumière du soleil.
    Nous trouvons assez facilement des solutions dans le domaine de l'optique pour améliorer leur accès aux objets et aux livres. Nous fabriquons facilement des textes en gros caractères ; des loupes très grossissantes, comme celles dont nous sommes équipés dans les ateliers et les laboratoires, ainsi que les loupes individuelles des élèves, facilitent leur existence. Enfin, beaucoup ont une bonne, voire une très bonne acuité visuelle de près, d'où les possibilités de formations techniques que Michel met en place.
    Les amblyopes sont instables, souvent agités, je l'apprends ces jours-ci à mes dépens ; les problèmes psychologiques qu'ils posent sont radicalement différents de ceux des aveugles. La moindre perception lumineuse leur permet d'être correctement spatialisés et latéralisées, ce qui constitue pour eux un immense avantage. Par contre leur pouvoir de concentration est très inférieur, leur fragilité caractérielle en fait des enfants difficiles à cerner.
    La pédagogie des amblyopes est délicate, aux problèmes d'ordre psychologique s'ajoutent des difficultés plus techniques. Ainsi, l'orthographe : on a opposé, chez les voyants, les méthodes de lecture syllabique et globale ; chez nous il ne peut être question de méthode globale, un mot n'étant pas en général visionné en entier. La méthode syllabique est utilisée pour les aveugles ; quant aux amblyopes, ils perçoivent difficilement les syllabes, souvent d'une manière erronée, et la plupart du temps ils croient la voir et évitent de faire l'effort de mémorisation nécessaire. Dans toutes les disciplines nous rencontrons des difficultés de cet ordre, nous en discutons longuement lors de nos réunions de synthèse. L'idée que nous mettons depuis quelque temps à l'épreuve est de donner aux amblyopes des exercices de mémorisation importants, de leur imposer en somme de développer leur mémoire comme s'ils ne voyaient pas du tout ; en français, ils apprennent des poésies, des tirades théâtrales longues, en histoire de longues leçons très détaillées, en anglais des textes par cœur et des listes de verbes, etc... je pense qu'à terme la méthode sera bonne, mais cela nous impose une sorte de sévérité à leur égard qu'il convient de compenser par des activités ludiques, culturelles, plaisantes, afin qu'ils n'aient pas la vie trop dure, eux qui ont déjà tant de malchance. Je demande en outre aux professeurs d'expliquer aux élèves les raisons de leur choix, de leur indiquer les objectifs qu'ils souhaitent atteindre, ce qui pour les petits n'est pas du tout simple. En réalité nos problèmes résident dans les conséquences psychologiques du handicap plus que dans le handicap lui-même. Hélène et Céline, la psychologue, essaient de résoudre les problèmes de comportement de ces jeunes qui sont vraiment "déboussolés", bien plus que les aveugles, par un statut social flou, et qui certainement ressentent des souffrances psychiques très lourdes.
    Nous cherchons pour eux des orientations professionnelles pour leur permettre de s'intégrer, adultes, dans la vie professionnelle, et nous trouvons, avec Michel, des possibilités originales. Mais je voudrais trouver le moyen de faire en sorte qu'ils soient plus à l'aise, comme on dit, dans leur peau, ce qui est loin d'être le cas. La réponse est largement dans le bagage culturel que nous pourrons leur donner. Trouveront-ils une stabilité suffisante pour être des adultes équilibrés ? Sauront-ils aimer ? Je voudrais creuser l'idée "d'aptitude au bonheur" : aussi incongru que cela puisse être, n'est-il pas possible d'en faire un objectif pédagogique, au sens très large du terme ? Je voudrais bien en discuter avec Hélène lors de notre prochain entretien.
    Les petits couples que je vois se créer innocemment dans la cour sont souvent faits d'un amblyope avec une aveugle ou l'inverse.
    J'aime bien ces gamins-là, je comprends bien leur souffrance intime, moins évidente que celle des aveugles, mais probablement aussi profonde et plus acérée. Michel et Claude ont peut-être développé de meilleures défenses que moi. Je sens peut-être trop peser sur mes épaules la responsabilité de leur avenir. Si je me sens si proche deux, c'est peut-être parce que moi aussi je conduis à bien des égards ma vie à tâtons.

    Claude veut mener avec Paul Releau une intéressante expérience en faisant l'acquisition de quelques tandems. L'idée n'est pas neuve, ni originale, un voyant roule devant, le déficient visuel s'installe à l'arrière et pédale avec lui. Claude m'a emmené sur une petite route derrière l'Ecole, il faisait beau et il n'y avait pas de circulation, le tandem qu'il avait emprunté pour quelques jours était une belle machine. Nous avons pris de la vitesse. Installé à l'arrière, j'ai fermé les yeux. La sensation de vitesse vient d'abord du contact de l'air sur le visage, les joues et le haut du crâne à la naissance des cheveux étant les points les plus sensibles ; alors que nous pédalons, j'aime le mouvement régulier et rapide des jambes sur le pédalier joint à ce contact frais du vent et, dans les oreilles, un sifflement très doux. Par moments, dans les virages, c'est tout à coup le calme, parce que le grand corps de Claude fait écran, mais toujours demeure cette sensation de mouvement, de grande liberté dans l'espace ; et dans ce silence revenu, l'espace justement se meuble, sur la droite, assez loin, un tracteur poussif à l'ouvrage, tout près des oiseaux, à droite, à gauche ; une voiture arrive, d'abord lointaine, puis plus proche, va nous doubler. Me parvient une forte et délicieuse odeur de foin coupé, survenant de la gauche. Le monde est plein. Il me manque pourtant quelque chose, le défilement des images, le film des arbres, des clôtures, des talus, la verdure... évidemment, parce que je suis un voyant qui a fermé les yeux pendant un instant, que j'ai la tête pleine d'images visuelles. Or, là comme ailleurs, l'aveugle construit mentalement son monde, les sensations offertes dans le mouvement lui permettent de tirer de sa propre substance, de son corps en balancement et de toutes les sensations offertes, auxquelles s'ajoutent les sons et les odeurs, l'existence du monde autour de lui, de son monde à lui, car là reste le mystère de ce monde mental qu'il construit, qu'il décrit avec les mots de tous, mais qui lui est propre.
    L'image mentale est suscitée par la sensation et son interprétation intellectuelle, j'ai presque envie de dire, son "traitement" dans le sens du traitement informatique d'une donnée. Les images mentales sont donc différentes d'une personne à l'autre, selon son expérience propre et sa dynamique intellectuelle. Mais n'en est-il pas de même pour les voyants ? Avons-nous les mêmes images mentales ? Certes nous avons tous à disposition la totalité offerte et gratuite du monde visible, mais le "traitement" en est-il identique ? Certainement pas ! La pédagogie a probablement là un champ d'investigation immense, et pas seulement celle des déficients sensoriels. J'aimerais évoquer cette question avec mon copain Dupuis, qui s'occupe des sourds.
    Je rouvre les yeux, je dis à Claude, c'est vrai que c'est chouette, il faut que nous arrivions à leur offrir cela. Ce n'est comme d'habitude qu'une question d'argent. Une difficulté pourtant résidera dans la recherche d'itinéraires agréables, nous vivons dans un monde tellement peuplé, envahi par les moteurs ; que feraient là-dedans des aveugles si on ne leur donnait à recevoir que des bruits de voitures et des odeurs d'essence ?
    Le tandem symbolise assez bien, me dis-je, cette intégration qui en ce moment m'interpelle. Le déplacement est d'abord découverte, recherche d'horizons nouveaux, comme le dit pertinemment la langue de tous les jours, et il s'agit bien de découverte visuelle. Par le voyage en tandem, l'aveugle accompagne la découverte, il fait partie de l'expédition, il en est le témoin, son coup de pédale est un acte de participation. Mais il n'a pas d'autonomie, il est dépendant du conducteur voyant, "à la heûle" : un frère en difficulté, un copain qu'on n'oublie pas et qu'on entraîne dans le voyage de la vie, lui donnant en partie, pour un moment, le sentiment idéal d'en être vraiment l'acteur.
    Pour un moment, seulement, pour un moment. Mais est-ce que ce moment-là, précisément, ne donne pas sa valeur à sa vie ? Est-ce qu'il ne colore pas, très précisément, et je suis certain d'avoir raison quand j'applique ce terme à des non-voyants, est-ce qu'il ne colore pas sa vie ?

    Deux journées pleines, seize heures de débats, sans parler du temps des repas pendant lesquels nous continuions la discussion ; tous ensemble, le groupe de Latch au grand complet, personne n'a manqué à l'appel, le bouillonnement d'idées est devenu explosion. Le professeur Leblé a maintenu bien haut pendant les deux journées son degré d'imprégnation alcoolique, mais quelle intelligence et quelles fulgurances ! J'aurais pourtant aimé qu'il soit plus calme, parce qu'il énervait parfois un peu les autres, eux-aussi remarquables de créativité. Je suis très fier de ce travail accompli, d'avoir pu, avec mes complices habituels Claude et Michel, rassembler autant de chercheurs de ce niveau pour réaliser l'informatisation du Braille, à l'aube même de la micro-informatique. Tous autour de la table, ceux de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications, de l'Université de Lille, de l'INSERM.
    Le résultat est extraordinaire. Tout d'abord, la machine à transcrire le Braille, Braille intégral et maintenant Braille abrégé : Claude Lejoyeux a dessiné l'appareil avec un industriel de Lille, il ressemble à un tout petit ordinateur, avec son écran. Ils ont discuté et expérimenté pendant des heures pour trouver la configuration la plus ergonomique ! Le résultat est étonnant : une secrétaire , quelle qu'elle soit, n'ayant aucune connaissance du Braille, tape un texte sur son clavier, celui-ci apparaît à l'écran, elle s'assure de la qualité de son travail, et puis hop ! elle appuie sur une touche, voilà le texte enregistré. Le veut-elle en Braille intégral ? Elle appuie sur une touche, l'embosseuse se met en marche à côté d'elle et les feuilles sortent ! Le veut-elle en Braille abrégé ? Elle appuie sur une autre touche... Le texte peut aussi sortir en points Braille imprimés sur une imprimante ordinaire pour traitement en thermogravure, car la technique mise au point par Claude est un vrai succès.
    Dans une école comme la nôtre, cette machine règle d'une manière définitive le problème de la production de documents scolaires . Le prototype nous a coûté cher en matériaux divers, car la matière grise, la plus précieuse pourtant, est totalement gratuite, les chercheurs travaillant tous à titre bénévole, mais il doit être possible d'en produire d'autres exemplaires à un prix raisonnable. Moins la machine sera chère, plus nombreux seront les organismes divers qui pourront l'utiliser. Nous offrons là, c'est certain, un outil remarquable d'intégration scolaire.
    Devons-nous protéger notre invention ? Déposer un brevet ? Les avis sont très partagés, c'est finalement le mien qui prévaut : nous avons travaillé avec de l'argent public, nous appartenons tous au service public, Education nationale, Université, Grandes Ecoles de l'Etat, Recherche ; puis, ne devons-nous pas au contraire tout faire pour être copiés, afin que la diffusion soit rapide ? En tout état de cause, nous savons que d'autres travaillent à Paris, à Toulouse en ce même domaine, n'est-il pas préférable de leur laisser l'accès à nos travaux, en espérant bien sûr une éventuelle réciprocité ?
    La transcription automatique débouche sur l'idée d'une banque de données : l'ordinateur peut stocker des milliers de documents, les conserver en mémoire, les restituer à la demande sous la forme désirée, pour toute la population de déficients visuels, proches ou lointains. La transmission peut se faire par modem, Françoise Dubourg et Gilbert Meneau nous en ont fait récemment la démonstration à partir de l'Ecole Polytechnique. Les perspectives sont vertigineuses.
    Ce n'est pas tout, ou, comme dit Claude, j'irai plus loin : Les imprimeurs saisissent désormais les ouvrages qu'ils veulent imprimer sur des bandes de photocomposition. Ne nous est-il pas possible, s'ils nous prêtent leurs bandes, de les traiter en saisie automatique pour les sortir en Braille ? Fastoche, dit Claude, éternel optimiste. Possible, disent nos chercheurs. Nous allons entrer en contact avec le Livre de Poche, qui tous les mois édite une trentaine d'ouvrages. Un accord en ce domaine ouvrirait pour les déficients visuels un boulevard pour l'accès à la culture, à toute la culture des voyants. Nous ne produirions pas toutes les œuvres, nous les stockerions et les éditerions à la demande. Tout cela constitue une perspective fabuleuse, et le soir au repas l'atmosphère a été d'une gaîté extraordinaire !
    J'ai voulu, à la clôture de nos travaux, en bon président de séance, et ce rôle n'a pas été facile à tenir au milieu de tous ces gens dont la caractéristique principale est l'indépendance d'esprit, poser le problème de "l'après-Latch" : nous sommes une Ecole, ai-je dit ; nos recherches vont déboucher sur des productions importantes, qui dépassent le cadre de nos possibilités, et d'ailleurs de notre mission. Qu'allons-nous en faire ?
    Ils m'ont écouté, mais je n'ai pas eu d'écho, le moment n'est pas encore venu, il faut d'abord qu'ils aillent jusqu'au bout de leurs idées, et nous verrons plus tard... Il me semblait cependant important de semer l'idée, car le problème est très réel, nous sommes des enseignants et des chercheurs, pas des producteurs !
    Madame Lebat est repartie quelque peu déçue, et je partage sa déception. J'ai essayé de la tranquilliser avant qu'elle reparte pour Paris, mais alors que le programme de transcription de la musique est bouclé, parfaitement au point, nous ne savons pas encore comment il pourra être exploité, et surtout par qui. Le langage musical étant international, c'est à l'échelle mondiale qu'il faudrait mettre en place une structure de saisie, de stockage et de production des partitions. Tout naturellement, Leblé déclare que nous devons mettre l'ONU devant ses responsabilités, tout le monde éclate de rire. Peut-être faudrait-il protéger l'invention, pour éviter que des requins s'en saisissent et exploitent ensuite d'une manière abusive la clientèle des non-voyants ? Nous ne sommes arrivés à aucune conclusion sur ce point, et je me le reproche maintenant. Je vais rappeler Françoise au téléphone demain matin, ne serait-ce que pour que madame Lebat ne se sente pas délaissée.
    N'empêche, je suis gonflé à bloc !

    Michel et Paul Releau s'entendent comme larrons en foire, et je m'en félicite, parce que tout ce qui touche à la spatialisation et à un meilleur être corporel de nos élèves sera extrêmement précieux pour atteindre nos objectifs essentiels.
    Leur dernière idée est le judo. On n'a pas besoin d'y voir pour faire du judo, tout est dans le contact, l'expérience mérite donc d'être tentée, il n'y a aucune raison pour que des déficients visuels ne puissent y arriver. Seront exclus, bien sûr, les élèves dont les yeux sont fragiles. Au plan budgétaire, cela ne fera que deux ou trois tapis de sol à ajouter aux tandems ! Mais qui paiera les tenues ? Je suis tenté de demander aux parents d'en assumer la dépense, complètement, pour une fois. Je les aime bien, les parents d'élèves, mais ils se sont parfois trop bien installés dans leur détresse, et en arriveraient assez facilement à considérer que la société leur doit tout parce qu'ils sont malheureux. Je ne veux pas encourager cette psychologie d'assistance. Et ceux qui ne peuvent vraiment pas payer ? dit Paul. On ira voir le Rotary Club, avance Michel, ils seront tellement contents qu'on leur donne l'occasion de faire une BA, c'est nous qui leur rendrons service. Je leur dis mendiants, vous êtes des mendiants. Ils partent en riant.
    Je me sens bien. Depuis nos deux journées de rassemblement du groupe de Latch, je constate que tous nos projets prennent forme, que la dynamique est créée, que tous nos gens dans l'Ecole font bloc sur un projet.
    Marie traverse la pelouse devant mon bureau, tenant un enfant par la main, sa fine silhouette se détache sur le ciel presque bleu, elle se retourne doucement, me fait de la main un petit signe.

    J'avais invité Marcel à se joindre à nous pendant nos deux journées de travail du groupe de Latch, mais il avait un séminaire à Paris, et n'a pas pu être des nôtres ; il est venu ce matin, nous avons longuement parlé de l'après-Latch.
    Il est d'accord avec moi pour poser que nous ne pourrons pas gérer l'exploitation de nos travaux, et estime d'ailleurs aussi que ce n'est pas souhaitable. Nous avons cerné et défini les besoins, fixé des objectifs, suscité et guidé les recherches, nous étions bien dans notre rôle d'enseignants, de pédagogues. Il faudra passer la main. Il me souffle l'idée d'un contact exploratoire avec le Centre National de Documentation Pédagogique, je crois que l'idée est bonne ; il me demande cependant d'attendre qu'il en ait soufflé un mot à l'Inspecteur d'académie et au Recteur, qu'il doit rencontrer tous deux ensemble demain.
    Nous avons aussi longuement parlé d'intégration. Celle-ci ne peut être que facilitée par tout ce que nous mettons en place. La loi de 1975 prévoit que toutes les entreprises de plus de vingt salariés emploient six pour cent de travailleurs handicapés, pour le moment elle n'est guère suivie d'effet. C'est bien français, cela, dis-je à Marcel, de faire une loi, et après tout est réglé, on n'en parle plus, mais les choses sont plus compliquées. Il n'empêche qu'une telle loi possède une force incitative sur laquelle nous devons nous appuyer.
    La première erreur serait de considérer naïvement que les handicapés de tout poil sont là, impatients et avides de trouver un emploi où ils trouveront leur épanouissement, attendant tout juste le geste d'accueil des entreprises. Et que celles-ci sont de grosses égoïstes qui ne connaissent que le profit et n'ont pas le moindre sentiment d'élémentaire humanité.
    Intégrer un handicapé, c'est trouver pour lui l'emploi, plus précisément le poste de travail compatible avec son handicap, en passant éventuellement par des aménagements d'ordre technique, afin qu'il soit réellement productif. Il faut, dit Marcel, insister sur le mot "réellement" le plus possible, car un demi-accueil, une demi-intégration, une demi-efficacité, ce n'est pas de l'intégration, c'est de la charité, c'est nul. L'intégration, c'est tout sauf de la charité, voilà une règle.
    Le travail que nous menons, auquel Michel Petit consacre tous ses efforts et tout son temps, est de donner justement à nos jeunes une formation qui les rendent intégrables grâce à leur seule compétence, d'emblée, ou presque, opérationnels, et tout cela malgré leur handicap visuel. Le micro mécanicien amblyope avec une bonne vision de près, même s'il ne voit pas à trois mètres de distance, est parfaitement intégrable, il lui faut à la limite une loupe éclairante montée sur pied pour adapter son poste de travail. La loi sur l'intégration permet d'ailleurs un subventionnement des entreprises pour l'adaptation du poste de travail. De même l'employé de bureau, le ou la secrétaire. Nous pouvons raisonnablement espérer pour bientôt des emplois de saisie et de traitement informatiques, et cela, rien que cela, ouvre des perspectives considérables. En adaptant le poste de travail, un aveugle peut être standardiste, nous en connaissons deux ou trois dans la région parisienne. Michel a très envie de lancer la formation chez nous, il faut pour cela faire l'acquisition d'un double poste adapté. C'est assez cher, mais nous devrions y arriver l'an prochain. Assez curieusement, je suis moins enthousiaste que lui, car j'ai le sentiment que les progrès actuels dans le domaine de l'électronique et de l'informatique risquent de rendre possible l'automatisation des standards téléphoniques, rendant inutile le standardiste. Oui, peut-être, dit Michel, mais quand ?
    Il faut reconnaître que l'éventail n'est pas très large, si ce n'est dans les formations de haut niveau intellectuel, professeur, kinésithérapeute, musicien... Plus la formation générale de nos jeunes gens sera poussée, plus grandes seront leurs chances. Voilà encore une règle, dit Marcel.
    Mais, dis-je, nous n'avons pas encore évoqué dans notre réflexion un élément qui me semble important et que j'appellerai le vouloir-devenir : l'intégration d'un handicapé implique que celui-ci souhaite être intégré.
    Notre rôle est de susciter chez nos aveugles et amblyopes le désir de s'installer dans la société comme membres actifs à part entière. La volonté d'intégration sociale est liée à un désir d'exploration, elle est centrifuge, alors que la tendance du handicapé est plutôt centripète, celle du repli sur soi. En réalité, dis-je, le jeune déficient visuel possède un monde plein à l'intérieur duquel il a fait sa place. Il sait qu'un sens lui fait défaut, il connaît sa limite, il a souvent besoin d'un coup de main de la part des voyants, ce qui le rend dépendant, ne serait-ce que pour le plus élémentaire des besoins, la nourriture ; mais pour l'essentiel, dans notre monde actuel, il s'en sort. Les autres sens lui offrent des perspectives importantes, l'audition surtout. Ce n'est pas qu'il soit plus musicien que les voyants, mais dans ce domaine il est parfaitement compétitif et il peut donc s'exprimer pleinement. Il peut être interprète, chef d'orchestre. Créateur ? Peut-être, mais la pulsion créatrice et le talent impliquent tant de choses de la vie ! Parfumeur, tiens, parfumeur, je parie qu'un aveugle ou un amblyope peut faire un excellent parfumeur !
    Marcel rit. Est-ce que notre première fonction n'est pas de leur donner l'aptitude au bonheur ?
    C'est aussi là que je veux en venir, dis-je. Et la notion d'intégration doit se concevoir dans cette dimension.
    La société, insiste Marcel, remplit son devoir de solidarité à l'égard de ses membres malchanceux. Les aides financières diverses aux handicapés sont nécessaires et légitimes. Il faut éradiquer en cette affaire tout sentiment de charité, et éviter de créer chez eux l'esprit d'assistance, qui mène à un complexe d'infériorité et parfois même à une forme de culpabilité. Ou parfois, dis-je, à une tendance revendicatrice proche de l'agressivité, mais cela est surtout le propre des parents et des proches qui en veulent à tous et à chacun, rendant le monde entier responsable de leur malheur.
    Tout cela est vrai, mais la société ne doit pas se satisfaire de cette aide élémentaire, que j'appellerai le point zéro de la solidarité. Il ne suffit pas de dire voilà ils ont une allocation d'études, puis d'adulte handicapé, maintenant il nous foutent la paix, nous avons rempli notre devoir de solidarité. Ceci nous ramène à l'intégration professionnelle, il y a bien des entreprises qui préfèrent payer des taxes, un impôt supplémentaire, voire une amende plutôt que d'embaucher un handicapé. Ce n'est pas vraiment de l'indifférence, il y a toujours dans la mentalité collective un malaise à l'égard du handicap, peut-être une peur sous-jacente. Le handicapé dérange, pendant des siècles il a été banni, éloigné de la société ou enfermé ; il y a donc déjà en ce sens progrès à l'échelle de l'histoire, mais bien du chemin reste à parcourir. Il est essentiel que dans une large mesure le handicapé soit l'acteur de son intégration, j'ai envie de dire de son émancipation. Cela aussi peut être une règle, et celle-là, elle est nouvelle. Elle implique d'ailleurs une liberté, celle de ne pas vouloir être intégré...
    Marcel est bien d'accord, nous allons boire un pot à la maison. D'abord cette volonté d'être, puis cette aptitude au bonheur : Je ne vois pas clair, mais j'entends, je sens, je pense, je vis pleinement mes sentiments et mon intelligence. J'existe dans un ensemble social où on accepte ma différence, je suis l'immigré d'une autre terre où le soleil ne brille pas, mais j'ai ma culture de non-voyant et des tas de talents, qui font de moi quelqu'un de tout à fait présentable, acceptable et même, vous le verrez, appréciable. Il y a juste à faire ce pas vers moi, sans la moindre once de pitié, je n'en veux pas, rien n'est plus détestable, juste un pas, d'égal à égal dans nos différences. Je suis l'arabe qui débarque avec son Coran sous le bras et qui dit ne craignez rien, je ne suis pas dangereux, vous pouvez ouvrir votre porte et tout se passera bien.
    Accordeur de piano, vannier, rempailleur de chaises, canneur, fileur, tricoteur, sténographe, tableur, informaticien, standardiste, masseur kinésithérapeute, pianiste, violoniste ou trompettiste, organiste, curé, chef d'orchestre, professeur, philosophe, conférencier, chanteur, parfumeur, goûteur, œnologue, ministre, président de la république. Et, avec un ou deux dixièmes, secrétaire, cuisinier, jardinier, micromécanicien, couturier, tailleur de diamants. Dans tous les cas, poète et amoureux. Humain, quoi.

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