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4 - Louise et les autres

    A la première réunion de synthèse de l'année, Nadine, notre rééducatrice en psycho-motricité, nous a fait un exposé sur le Centre de réadaptation de Marly où elle a effectué son stage, et sur la technique du déplacement à la canne blanche. La compétence qu'elle a acquise en ce domaine est pour nous un atout important, on ne peut en effet concevoir un établissement comme le nôtre sans qu'y soit enseignée la locomotion des aveugles. A la sortie, elle nous a fait une démonstration dans le couloir et sous le préau. Le maniement de la canne blanche semble facile à quelqu'un qui regarde déambuler un aveugle ; en réalité le balayage est assez compliqué, et il faut acquérir une sensibilité particulière. La canne est légère et très sensible, elle constitue en quelque sorte un prolongement de la main.
    Ces réunions hebdomadaires dites "de synthèse" que nous avons instituées sont intégrées dans les horaires de tous les personnels enseignants et d'éducation sous la forme d'une heure supplémentaire. J'ai demandé à Gallant, notre agent-chef, de nous fabriquer une immense table ovale, en trois morceaux, longue de plus de huit mètres, large de deux en son milieu. Tout le monde tient dans la salle, sur deux rangs autour de la table. Assis à une extrémité, je préside, entouré de mes deux adjoints Claude et Michel, ayant toujours devant moi le gros classeur dans lequel chaque élève a maintenant sa fiche, un gros travail réalisé par Babette, Henriette avec l'aide de Gisèle, l'infirmière, et de ma secrétaire Joëlle. Un outil de travail de qualité : dès qu'un cas d'élève est évoqué, nous avons immédiatement sous la main tous les renseignements utiles le concernant ; et le parcours scolaire l'enrichit des remarques faites que j'y note éventuellement, au fil des réunions.
    Je sens que celles-ci, dont nous nous attachons à les rendre détendues, presque heureuses, en tout cas empreintes de bonne humeur, créent entre nous tous un ciment, et suscitent une réelle dynamique d'établissement. De semaine en semaine, tout le monde est informé de l'avancement des travaux sur l'informatisation du Braille, qui passionnent les personnels, évidemment, ainsi que de la mise en place des sections techniques nouvelles, la création du Centre d'action précoce, la prise en charge des adultes comme Louise, qui vient d'arriver.
    Quand Claude a expliqué comment il avait l'intention d'imprimer du Braille en thermogravure, ils sont restés interloqués, puis ils ont ri, enfin ils ont applaudi !

    L'installation de Louise s'est faite plus facilement que je ne croyais, je me faisais du souci à son sujet. Je me demande parfois si nous n'allons pas trop vite sur ces sentiers mal défrichés et si nous ne jetons pas en même temps trop de forces dans de trop nombreux chantiers.
    Louise est si gentille, si douce, sa voix fluette lui donne un charme si émouvant que les éducateurs logés dans le même bâtiment qu'elle l'ont immédiatement prise sous leur aile. Trois filles et un garçon. Hélène, Nadine et moi l'avons accueillie et présentée, elle s'est rapidement sentie en confiance et s'est décrispée, parce que peut-être pour la première fois, au lieu de trouver de la compassion et de la pitié, elle s'est trouvée intégrée dans un groupe où elle était acteur et où on rit. Les éducateurs l'ont immédiatement tutoyée, Claude qui passait par là et qui ne rate pas une occasion de blaguer a dit elle est bien roulée la petite aveugle, tout le monde a éclaté de rire, Louise aussi.
    Nadine est restée avec elle pour aller à la découverte de sa chambre, de la douche, de tous les objets, du placard où ensemble elles ont rangé ses vêtements. Une appropriation de son premier espace privé, à partir duquel elle explorera peu à peu le monde alentour.
    Germain, le garçon, l'a prise par le bras pour aller dîner, elle a déjà appris à manger à peu près bien, paraît-il. Bravo, Germain.

    Marcel a pu m'obtenir un rendez-vous avec le directeur des Ecoles au ministère pour un déblocage de fonds afin de financer nos réalisations sur l'informatisation du Braille. Il me demande mon accord pour une mission au Québec, organisée par l'inspection générale, devant déboucher sur une coopération dans le domaine des déficients visuels. Ils ont, me dit Marcel, une approche légèrement différente de la nôtre concernant l'intégration scolaire. Je dois à ce sujet me rendre sans tarder à Laon pour lancer une expérience concernant des petits aveugles et amblyopes dans plusieurs classes d'école maternelle, notre objectif étant toujours de les socialiser le plus tôt possible, et d'éviter des attitudes de surprotection des parents.

    Pierre Le Gall et Annie Hervé sont allés ensemble voir Hélène, ils lui ont dit qu'ils s'aiment, qu'ils voudraient faire l'amour, se marier, mais ils veulent savoir si leurs enfants seront comme eux déficients visuels.
    Ce n'est pas la première fois que les questions d'ordre génétique se posent, ce qui est normal, dans la mesure où nous avons ici des garçons et des filles, de six ans à l'âge adulte, que beaucoup d'entre eux ont une affection héréditaire. L'interrogation est encore plus forte quand ils songent à s'unir, comme c'est maintenant le cas. Hélène souhaiterait que j'inscrive au budget une permanence hebdomadaire de généticien. Je vais me renseigner à la faculté de médecine, car je n'en connais pas. C'est une spécialité récente, appelée, selon Hélène et aussi Babette, à des développements importants.
    Une fois de plus Hélène m'est infiniment précieuse. Cette grande dame, si belle et si douce, réussit à gagner la confiance des jeunes gens, ils viennent facilement s'épancher dans son cabinet, lui font leurs confidences, lui expriment leurs craintes et leurs espoirs. Elle n'élude pas les réponses, en bonne psychiatre elle en mesure la portée. Pour moi, c'est un gage de sécurité, un adolescent qui se confie risque moins de faire des bêtises ; cet âge est difficile pour tous, c'est celui des drames intérieurs, des désespoirs intimes, mais que dire de ce qui se passe dans la tête des miens quand ils réalisent l'ampleur de leur malchance ?
    Annie et Pierre ne savent pas comment on fait l'amour, Hélène le leur a expliqué gentiment, sans les choquer, s'appuyant sur ce qu'ils savaient déjà pour leur apporter le reste, et leur a donné les conseils utiles en la circonstance.

    Vincent est de plus en plus souvent absent sans justification, et il a encore des poux, qu'il repasse généreusement à toute la classe. Henriette, l'assistante sociale, est allée voir la nourrice, qui prétend que c'est lui qui ne veut pas se lever le matin pour venir en classe. Elle a promis qu'il serait dorénavant assidu.
    Le milieu social n'est pas bon, la maison est en désordre, le mari est de toute évidence alcoolique ; la salle de bains n'a pas l'eau chaude, la nourrice dit qu'elle baigne Vincent deux fois par semaine, mais nous en doutons, car il a souvent le cou très sale et les mains noires. Elle va lui faire couper les cheveux, court.
    Henriette a bien joué, elle a fait comprendre à ces gens qu'elle est prête à alerter la DDASS si Vincent n'est pas propre, s'il a à nouveau des poux et s'il ne vient pas à l'école. Mais il faut tout de même y aller doucement, parce que Vincent les aime bien, et il faut qu'il s'accroche à quelqu'un.

    J'ai l'accord financier du ministère pour l'achat d'un ordinateur. J'ai fait hier l'aller-retour de Paris dans la journée, j'ai dû présenter un exposé sur nos travaux et nos projets devant un responsable de chacune des grandes directions, Ecoles, Collèges, Lycées. J'ai trouvé des hauts responsables tout à fait charmants, attentifs, bienveillants, très simples, qui m'ont encouragé à aller de l'avant. Chacun a donné un petit quelque chose, sauf la direction des lycées qui n'a plus un sou mais s'engage à en débloquer fin mai dans le cadre du complément budgétaire. Trois cent mille francs en tout, cela suffira pour acquérir l'ordinateur central, financer les besoins de nos chercheurs, et j'espère même pouvoir acquérir le four à thermograver de Claude.
    Les responsables du Lion's Club ont passé l'après-midi chez nous, ils ont tout visité, Claude et Michel les ont conquis ! Ils vont nous offrir une photocomposeuse, pour la réalisation d'impressions rapides et automatiques. Je ne sais plus lequel d'entre nous a pensé le premier faire appel à eux, nous faisons ensemble émerger tant d'idées. La dernière en date est de Claude, il propose de rencontrer les grands éditeurs parisiens, en particulier celui du Livre de Poche, pour leur demander de nous rétrocéder leurs bandes de photocomposition avec lesquelles ils fabriquent les livres. En effet, le linotypiste d'antan a vécu, les livres sont maintenant saisis sur bandes magnétiques. Or, comme nos chercheurs vont mettre au point la transcription automatique des textes en Braille, nous pourrions facilement engranger ces bandes dans notre ordinateur et les restituer à la demande, soit en gros caractères pour les amblyopes, soit en Braille intégral ou abrégé pour les aveugles.
    Ceci rejoint l'idée de Françoise Dubourg sur les banques de données. Toute la culture pourrait ainsi être stockée, et quand on pense que le Livre de Poche, pour ne citer que lui, saisit chaque mois une trentaine de volumes, nous pourrions arriver rapidement à des résultats extraordinaires ! Claude, évidemment, exulte. Il ajoute, employant toujours son expression "j'irai plus loin" que des productions en gros caractères toucheraient aussi un public auquel on ne pense pas assez, celui des gens vieillissants dont la vision est altérée ; et ceux-là, dit-il, sont des millions.
    Nous avons trouvé dans la région parisienne, grâce à des amis de Claude, un industriel en plasturgie ; il fabrique à la demande tous les objets en plastique dont on peut avoir besoin, en ce moment il produit la totalité des carburateurs de Vélosolex vendus en France et dans le monde. Jo Skojak, c'est son nom, polonais d'origine, est prêt à nous faire les boîtiers pour notre transcripteur. Avec l'université, un industriel de Lille pour les composants, et Jo, le tour est joué ! Nous allons mettre au point un prototype, et après, dis-je, on verra : je ne suis pas du tout prêt à faire de nous des fabricants de matériels, ce n'est pas notre métier !
    Jo va bientôt venir avec sa nouvelle femme, il va acheter le cochon de l'Ecole, dit Claude. Il est âgé d'une cinquantaine d'années, sa femme est décédée l'an dernier d'un cancer, il vient de passer une semaine en Pologne d'où il a ramené une très jolie fille de vingt-quatre ans, une brune aux yeux bleus à la voix douce qui ne parle pas encore notre langue.
    Tout cela est bien, dis-je à Claude, mais avant que notre cochon passe de vie à trépas, je me demande d'ailleurs comment, parce que cela non plus n'est pas notre métier, il faut en acheter un autre, tout petit, afin d'éviter une révolution dans l'Ecole, Marie en tête.

    Laon est une citadelle qui domine la plaine, sa cathédrale est l'une des premières belles réalisations gothiques. Blücher défendit la ville avec succès contre Napoléon en 1814. Depuis l'esplanade de l'Ecole normale, où était mon premier rendez-vous, on voit s'étendre très loin l'immense plaine.
    Notre Centre d'action précoce doit prendre en charge les tout-petits, dès la naissance ; en fait c'est surtout les parents que nous voulons guider : les aider, leur montrer ce qu'il faut faire, encore plus ce qu'il faut éviter de faire. Puis, à partir de six ans, nous pouvons les accueillir à l'Ecole. Entre les deux, disons entre trois et six ans, il n'y a rien : en venant à Laon, j'espère réussir à inventer quelque chose.
    C'est là une idée particulièrement chère à Marcel, qui m'a mis en relation avec l'un de ses collègues inspecteurs. Nous voulons tenter d'intégrer scolairement des enfants à l'âge de l'école maternelle, avant l'écriture, au moment de la socialisation. En connaissant les autres, le petit aveugle développera une dynamique d'exploration, j'en reviens toujours à cette idée.
    Mais il faut tenter cette expérience avec soin. L'inspecteur de Laon voudrait intégrer dans la même école, voire dans la même classe, quelques déficients visuels, quelques sourds et même deux ou trois handicapés moteurs. Je ne suis pas du tout d'accord avec cette approche, je vois immédiatement que cela va nous amener à créer une sorte de Cour des Miracles, ce ne sera plus du tout de l'intégration. Mais je ne peux le lui dire en ces termes, je prends donc le problème sous l'angle de la prudence, en faisant valoir les risques de tels mélanges pour eux-mêmes et pour les autres. Puis je le promène dans une réflexion sur le pourcentage de handicapés acceptable afin de réaliser une authentique intégration. Après une heure de discussion, et je dois dire que j'ai eu le soutien inattendu des trois directrices d'école et des maîtresses présentes, nous avons considéré que deux, au grand maximum trois déficients visuels seraient intégrés dans une même classe. Il faut plutôt réaliser des intégrations nombreuses avec à chaque fois de très petits nombres. L'inspecteur semble convaincu, mais il faudra que je sois très attentif, parce que sa réflexion sur le problème me semble superficielle.
    Je propose d'accueillir chez nous à Latch pour de courts stages les institutrices et instituteurs appelés à mener ces expériences, et de créer entre nous et eux une relation suivie incluant la fourniture de quelques matériels spécifiques. Je pense que l'intérêt de leur venue résidera dans une sorte de démystification du handicap, qui éliminera rapidement les sentiments de crainte, voire d'angoisse, que j'ai sentis en eux tout au long des entretiens. Je leur propose déjà quelques objectifs, le premier étant d'entamer une formation du toucher, menant plus tard au Braille ; mais je voudrais leur proposer des exercices gradués, à mettre au point ensemble avec le concours de mes enseignants, afin de développer l'adresse manuelle, le maintien, la souplesse des mouvements, l'agilité du corps, ce qui implique essentiellement que ces petits n'aient plus peur d'explorer leur environnement.
    Nous pourrons je le pense concevoir une réelle intégration d'amblyopes dans les classes primaires, mais les petits aveugles devront, dans l'état actuel des choses, venir chez nous à l'âge de six ans. Si notre expérience se passe bien, ils auront un début d'autonomie, ils ne seront pas à leur arrivée victimes du cocon familial surprotecteur.
    A terme, la production de matériels facilitera les expériences d'intégration. Je serai heureux de voir comment s'en sortent nos collègues du Québec. La mission que prépare l'inspection générale prend forme, elle sera très peu nombreuse : un inspecteur général, un inspecteur primaire spécialisé, un spécialiste des sourds et enfin moi, pour les déficients visuels.
    L'idée d'intégration est dans l'air, un peu trop, c'est la mode. Tout le monde se veut pour l'intégration parce qu'on en fait le contraire de l'exclusion, et que tout le monde, évidemment, est contre l'exclusion ! Je ne vois pas du tout la question en ces termes. Certes l'intégration est d'abord un état d'esprit, en ce sens les campagnes qui se font pour la favoriser sont précieuses. Mais elle se prépare, de nombreux problèmes techniques doivent être d'abord résolus. Je pense que je fais de la bonne intégration scolaire en inscrivant mes élèves dans les classes de seconde des lycées de la ville, mais tous les soirs les éducateurs prennent en charge la résolution des problèmes matériels et le soutien scolaire. Je ne parle évidemment que de ce que je connais, c'est-à-dire les déficients visuels, les difficultés d'intégration sont différentes selon le handicap. Les handicaps moteurs sont ceux qui doivent, ou plutôt qui devraient poser le moins de problèmes, car ceux-ci sont d'un ordre technique simple : le transport et l'accès aux lieux d'enseignement, comme les rampes pour fauteuils roulants, les ascenseurs... c'est un banal problème financier. Je suppose cependant que les jeunes handicapés moteurs ont aussi à surmonter des problèmes d'ordre psychologique, et un soutien en ce domaine est certainement nécessaire.
    Marcel me dit de ne pas hésiter à prendre des risques, à les jeter à l'eau de temps en temps, pour faire des esprits forts ! Je lui dis je te mets un bandeau sur les yeux et je te donne un bâton pour te diriger, avec cela tu pars, tu prends le bus pour le centre ville tu essaies d'acheter une baguette de pain, tout seul : Veux-tu essayer ? Il rit.
    Laon domine la plaine à cent mètres de hauteur. Ce fut une ville gauloise, qui s'appelait, dit-on, Bobrax. Les romains l'appelèrent Laudunum, d'où son nom actuel. J'ai visité rapidement la chapelle octogonale des Templiers, qui date du XIIème siècle, mais pas le musée, parce que j'étais fatigué et plein de vague à l'âme.

    Marcel conseille de prendre quelques risques, il a raison, en voici justement, Claude et Paul Relan ont emmené six élèves faire du cheval au manège d'Haubourdin. J'avoue que je faisais un peu d'angoisse, de toute manière j'en fais toujours. Je les ai accompagnés.
    Les chevaux choisis étaient calmes, de bons vieux canassons sympathiques, et nous avions emmené des élèves tenant déjà bien leur corps dans l'espace, bien spatialisés, comme disent les spécialistes. On leur a d'abord fait toucher les chevaux, doucement, la tête, les flancs, les pattes, le ventre, la croupe, la queue ; les bêtes étaient de bonne composition, elles se sont laissé faire gentiment. Le petit Serge, douze ans, est tombé tout de suite amoureux de son cheval, il lui a enserré la tête dans ses bras, frottant son menton entre ses oreilles, il s'est fait jeter, mais pas trop fort. Puis on les a fait monter, ils ont à nouveau exploré l'espace, la selle, l'encolure, les oreilles, la croupe derrière eux. Lentement, chacun d'entre nous tenant une bête par la longe, nous avons fait le tour du manège.
    Ils en ont fait trois fois le tour, heureux, ravis, épanouis. Je crois que je n'oublierai jamais le sourire radieux de la petite Anne, une aveugle de onze ans, fille de professeurs, d'intelligence remarquable, d'une gentillesse pathétique. Ils ont commencé à se sentir à l'aise, à bouger un peu, à être moins raides sur leur selle, le moniteur leur a expliqué comment tenir les rênes, ils se sont bien appliqués, et nous avons encore fait trois tours. On essaie un petit trot ? dit le moniteur ; la prochaine fois, dis-je. Claude et Paul ont été d'accord, le petit trot sera pour la prochaine fois !

    J'ai le corps brisé de fatigue, Claude et moi avons passé une bonne partie de notre dimanche après-midi à réparer une canalisation importante en PVC qui avait une fuite et nous offrait le spectacle d'un geyser au milieu de la pelouse face à l'internat des garçons. Un dimanche après-midi, pas de concierge, pas d'agents de service, personne dans l'établissement, heureusement Claude et sa famille étaient là, nous n'avions plus qu'à retrousser nos manches, c'est ce que nous avons fait.
    Il nous a bien fallu un quart d'heure pour trouver où on coupait l'eau, un autre pour dénicher les outils dans l'atelier des agents, où l'ordre ne règne pas. Finalement, nous avons fait un grand trou tout autour, nous avons fait sécher le tuyau, Solange nous a pour cela prêté un sèche-cheveux, nous avons tiré un câble électrique depuis l'internat pour le brancher, ah, que c'était amusant, amusant... d'autant qu'il faisait au maximum trois degrés en cet après-midi d'hiver, heureusement ensoleillé.
    Claude connaissait à peu près la technique pour coller le PVC, nous avons consulté avec soin le mode d'emploi, comme nous avions bien séché le tuyau la colle a pris, nous avons attendu un peu, puis branché à nouveau l'eau, au moment où le premier autobus qui ramenait les internes est arrivé. Ouf ! La bonne humeur revenue et le dos brisé, nous avons bu un scotch. Quel métier !
    Renseignements pris ce matin, nous découvrons que notre établissement est construit sur une champignonnière, qui étend ses galeries sur plusieurs kilomètres, à une cinquantaine de mètres de profondeur. Le terrain est calcaire, propice à la culture des champignons de Paris. Nous comprenons maintenant pourquoi on en trouve tant au marché, pas chers, et pourquoi on en vend dans le café du carrefour à la sortie de la ville, ce qui m'avait surpris lors de ma première venue à l'Ecole ! Nous courons donc le risque d'avoir régulièrement de légers affaissements, et par conséquent de nouvelles fuites d'eau. Je n'ai décidément pas de chance en ce domaine, mon collège du pays minier se trouvait lui-aussi au-dessus de galeries d'extraction du charbon, à quelques huit cents mètres de profondeur, un immense réseau à partir de la fosse de Waziers, que Zola était venu visiter ; nous avions eu aussi un affaissement en plein milieu d'une pelouse, sans éclatement de tuyauterie cependant.
    La conclusion de cet épisode a été proposée par Claude : il nous faut des bottes et un équipement complet de colleurs de tuyaux à disposition en permanence dans notre bureau, avec le casque. Nous pourrions même songer à faire un stage sur la question !

    Le Centre d'action précoce fait un travail remarquable ; c'est maintenant que je réalise pleinement l'importance qu'il aura sur l'évolution de la prise en charge de nos petits déficients visuels. Nous sortons tout d'abord les parents de leur solitude, quand ils rencontrent d'autres gens qui sont dans la même situation qu'eux, ils deviennent infiniment plus forts ensemble et se déculpabilisent presque naturellement. Le handicap de leur enfant cesse tout à coup d'être une malédiction, il devient un problème auquel il faut chercher des solutions. Les voici engagés dans une action, qui les libère, sollicite leur intelligence, à partir de ce moment les idées passent. Il faut que le petit déficient visuel aille à la découverte du monde. Le mot important est aller à, parce que ce mouvement constitue en permanence une prise de risque.
    J'évoque souvent cette question avec Nadez, qui me confirme bien que le côté "fonceur" de l'enfant joue un rôle capital quand il s'agit d'un aveugle. L'exemple d'Henri est à cet égard exemplaire, voilà un garçon qui s'approprie le monde, qui l'empoigne. Il ne le voit pas, mais il l'écoute, il le flaire comme un chien qui prend le vent, toujours aux aguets. Personne ne peut connaître les images mentales qu'il crée et classe dans son cerveau aux lieu et place de nos images visuelles, mais elles sont là, et constituent sa structure même.
    La petite Anne est en sixième, elle est aussi fine et éveillée que lui. C'est elle qui prenait tant de plaisir l'autre jour sur son cheval. Anne est calme, posée, très réfléchie. Elle n'est pas une fonceuse comme Henri, mais cela revient au même, elle pose les questions, on sent qu'elle pèse avec soin les réponses. Brique à brique elle construit son monde. Approche différente, parce que c'est une fille, mais le résultat est le même, il a nom exploration. Anne prononce l'anglais à la perfection, elle récite avec talent de longues tirades de Racine et des poèmes de Victor Hugo. Il faut la voir, cette petite fille aveugle de onze ans, fragile et tendre dans sa blouse d'écolière, s'avancer sur le devant de la scène, lever très lentement les bras et dire :

    "Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
    Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
    Errante et sans dessein, je cours dans ce palais.
    Ah, ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ?
    Le cruel ! de quel œil il m'a congédiée :
    Sans pitié, sans douleur au moins étudiée !
    L'ai-je vu s'attendrir, se troubler un moment ?
    En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
    Qu'il périsse..."

    Deux éducateurs ont emmené quatorze élèves en ville, je trouve qu'il y en avait un peu trop, mais Michel me fait observer qu'il ont entre douze et quatorze ans et que sur le nombre il n'y a que trois aveugles. Ils sont revenus à onze, en ayant égaré trois.
    C'est en montant dans le bus du retour qu'ils les ont perdus. Les éducateurs les avaient pourtant bien regroupés, mais au moment où le bus se rangeait le long du trottoir, ces trois pingouins étaient allés regarder une vitrine de magasin. Regarder est une manière de dire, il y avait un aveugle parmi eux. Ils sont tous descendus à l'arrêt suivant, sont revenus, il n'y avait plus personne. Panique ! Ils m'ont fait appeler en arrivant à l'Ecole, j'ai téléphoné à la police, qui a patrouillé dans tout le secteur sans résultat. Finalement nos trois gaillards sont rentrés tout seuls, en bus !
    L'émotion m'a coupé les jambes, mon estomac s'est mis en pelote. Inutile d'adresser des reproches aux deux éducateurs, ils ont compris : on compte les élèves, et on monte dans le bus derrière eux !

    Le four à thermograver est arrivé, Claude se lève à cinq heures tous les matins pour aller faire des expériences sur les dessins et les points Braille ; ce matin il a fait huit différentes sortes de points, les uns en étoile, les autres en forme d'astérisque, des petits, des plus gros, toute une variété qu'il a présentée à Nader et à Pierre Pilou, notre discret professeur de Braille qui ne s'aventure guère hors de sa salle. Tous deux donnent séparément une note sur vingt à chaque point Braille thermogravé, leur appréciation est presque la même, et tous deux disent que la lecture ne pose pas de problème, il faudra seulement s'habituer à un nouveau contact.
    Quant aux dessins, c'est une autre affaire, il s'agit cette fois d'un nouvel outil qui n'a jamais été expérimenté. Solange travaille avec Claude sur le problème. Les schémas et dessins sont faciles à réaliser, mais c'est la compréhension qui est difficile, ils réalisent qu'il faut une formation des élèves au non-verbal en relief. Aussi sont-ils en train d'inventer une progression : le cercle, le carré, le rectangle, le triangle. Puis le cube, avec la perspective, cette fois c'est plus compliqué, même si en même temps l'élève a l'objet correspondant en main. Solange a dessiné un bras, une main : il faut en somme offrir l'objet et sa représentation, l'élève compare les deux et construit ainsi son image mentale.
    Quand Solange a dessiné un tube digestif entier, cela a constitué un énorme problème, parce qu'on ne peut l'appréhender au toucher, il faut l'imaginer directement à partir de sa représentation ; cette fois on part du schéma en relief, et c'est au-travers de la description orale qu'on revient à la chose. "Pas fastoche", dit Claude. Pour les arbres se pose le problème de la distance de l'objet, mais aussi la notion de schèma, qui est une notion de voyants uniquement : la forme générale d'un arbre à distance, c'est un tronc et un ensemble feuillu dessiné d'un seul trait, qui représente la forme générale de l'arbre vu à quelque distance. Or, la réalité de l'arbre, c'est le tronc, certes, et sur ce point il n'y a pas de difficulté, mais pour le reste il s'agit de branches, grosses, plus petites, et de feuilles, nombreuses. Le schèma d'arbre est une notion abstraite de voyants, il faut assurer aux aveugles un réel apprentissage pour qu'ils puissent l'utiliser.
    Dès que l'image veut représenter les trois dimensions intervient la perspective, pourtant si évidente pour le voyant qui observe un dessin. C'est bien ce qu'avait compris Diderot dans sa "Lettre sur les aveugles" : Imaginez, dit-il, un aveugle de naissance qui, opéré de la cataracte, voit tout à coup le monde devant lui, il ne perçoit en réalité qu'une surface plane de couleurs différentes (probablement) n'ayant pas la moindre signification. Il doit tout reconstruire, la distance, les volumes. Il sait ce que c'est que le pain, il l'a touché, soupesé, coupé, goûté, mais le pain placé là, devant lui sur la table ne pourra exister que quand il l'aura à nouveau désigné, substituant à son image mentale antérieure l'image visuelle du pain.
    Nous avons créé un outil, il reste maintenant à apprendre à l'utiliser.

    Mon ami Raoul, proviseur d'expérience qui fut à bien des égards mon maître spirituel, disait toujours qu'un bon patron (c'était son mot quand il évoquait le chef d'établissement) doit tous les jours trouver le temps de faire son "tour de maison". Je m'attache à suivre son conseil, ce qui n'est pas toujours facile ; aujourd'hui je m'en félicite.
    Tout le monde s'étonne de la rapidité des progrès de notre petite aveugle bien roulée, pour reprendre le mot de Claude. D'abord, elle a maintenant un bon moral, son visage est souriant derrière les lunettes de soleil relativement discrètes et élégantes qu'elle vient de s'offrir. Elle qui se tassait sur elle-même, image même de la détresse, elle que cette brutale cécité à vingt-sept ans avait détruite, la voici toute droite et pimpante. Elle s'habille avec soin et élégance et elle a appris, parfaitement, elle a appris à se maquiller tout seule, grâce aux conseils de Nadine et de sa voisine de palier. Elle a rapidement assimilé la technique de maniement de la canne blanche, prend de l'assurance dans ses déplacements, se promène déjà seule dans l'Ecole, coiffée d'une casquette au tissu assez fort et à large visière, ce qui lui donne l'allure d'une touriste américaine et lui évite surtout le choc à la tête si elle bute contre quelque chose.
    Je viens de découvrir le secret de Louise, c'est Germain ; je m'en étais un peu douté depuis quelque temps, j'en ai eu confirmation tout à l'heure en les trouvant enlacés roucoulants dans le terrain d'aventure derrière l'internat des garçons. Riant tous les deux, se mordillant l'oreille, se passant les mains dans les cheveux, se pressant tendrement l'un contre l'autre.
    Image merveilleuse de bonheur. Mon dieu, après tout, peut-être existes-tu ! C'était tellement beau, l'image de ces deux-là, c'était tellement beau que j'ai pleuré.

    J'ai failli ce matin être désagréable avec le professeur Leblé qui avait bloqué l'entrée de l'Ecole avec son Solex. Son permis de conduire lui a à nouveau été retiré, pour conduite en état d'ivresse, et ce brillant chercheur, professeur d'université, professeur à Polytechnique n'a plus pour circuler que son Vélosolex ! Il vient souvent nous voir, suit de près l'évolution des travaux, dessine avec nous des perspectives, et il nous est précieux, mais que d'heures passées, et comme les journées avec lui sont difficiles. Aujourd'hui, cinq aveugles ont buté dans son engin avant qu'on lui demande de l'enlever, parce qu'en plus il bloque le guidon !
    Je n'ai pu, hier en fin d'après-midi, m'empêcher de faire une vraie colère, non pas une simple crise de cette feinte colère toute professionnelle qui me permet d'adresser ici ou là quelque remontrance, non, une vraie colère ! Il s'agissait de Guy, le mari de Lydie qui a de si jolis yeux. Il n'exerce plus la fonction de concierge, nous avons maintenant, pour tenir la loge et assurer l'accueil à l'entrée de l'Ecole, un couple découvert par Claude au pays minier, des gens simples, disponibles, toujours de bonne humeur, qui nous donnent pleine satisfaction. Guy est maintenant un homme à tout faire, une sorte de factotum, d'ailleurs très actif. Il conduit la plupart du temps notre minibus de quinze places dont il a la responsabilité, emmène ici ou là des élèves et des éducateurs, se rend au service d'ophtalmologie de la Cité hospitalière avec des enfants, en général à la demande de Babette.
    Le minibus se trouvait sur le passage du livreur de fuel, j'ai grimpé dedans pour le déplacer. Mon accélération au départ a été un peu brutale, parce que je ne connais pas le véhicule, la porte coulissante de côté pour passagers s'est ouverte d'un seul coup : la serrure est cassée, elle est retenue par un simple tendeur de bicyclette ! Une vraie guillotine ! Ce n'était pas assez, le minibus n'a pratiquement plus de freins, j'ai failli aller droit dans le mur. Voilà donc le véhicule qui transporte tous les jours les petits handicapés dont j'ai la responsabilité, un accident me mènerait droit en prison. J'ai confisqué les clés, fait appeler le gaillard qui n'est pas près d'oublier ma colère. Quant au véhicule, il est déjà chez Peugeot : révision générale !

    Les éducateurs des tout-petits, accompagnés de Marie, sont venus me proposer d'aménager l'un des deux grands foyers de l'internat en une sorte d'appartement-témoin, dans lequel on recréerait les conditions de vie à l'intérieur de la maison, la cuisine avec ses ustensiles, son fourneau, les couverts, le salon avec sa radio, son tourne-disques, la chambre, la salle de bains, le bureau... Ce sera la vie quotidienne sous la forme d'un terrain d'aventure, l'idée est extraordinaire ! Les enfants apprendront ainsi à repérer et à utiliser les objets de la vie quotidienne avec l'aide et sous la surveillance des éducateurs, le tire-bouchon, l'ouvre-boîte, la râpe à fromage, la cafetière, la bouilloire électrique, la salière, le balai-brosse et le reste...
    Dans cette pédagogie du quotidien, dont nous discutons tous ensemble, il y a deux mots-clés, mémorisation et ordre. Le déficient visuel doit ranger le monde dans sa tête ; si on le plante là, au milieu d'un espace inconnu, qu'il s'agisse d'une maison, d'un champ ou d'une rue, il y reste, sans bouger, parce qu'il ne sait même pas s'il ne se trouve pas au bord d'un précipice.
    La canne blanche est son outil premier d'exploration. Au fur et à mesure qu'il se déplace, il découvre les espaces et les choses, utilisant à plein son attirail sensoriel disponible, mémorisant et rangeant avec soin ses découvertes, dans l'ordre.
    Ainsi les grands, à l'internat, ont chacun sa chambre, qui doit être parfaitement en ordre. Je fais souvent des descentes à l'improviste pour m'assurer de la qualité de cette pédagogie du quotidien, qu'il s'agisse des aveugles ou des amblyopes, car ces derniers ont tout autant que les aveugles besoin de ces qualités. Quand je trouve une chambre en désordre, je fais venir l'élève et l'éducateur responsable, je n'adresse aucun reproche, je dis où est ton rasoir ? où sont tes mouchoirs ? tes chemises ? Nous prenons le temps qu'il faut, tous trois nous rangeons la chambre, ce qui prend un bon quart-d'heure. Je pose enfin à nouveau les mêmes questions à l'élève, où est ton rasoir ? et le reste, cette fois il a la réponse, je dis bravo ! et je m'en vais. Je sais que ce soir au dîner, ils vont se dire entre eux, tu as vu, Goassalec a encore fait une descente dans les piaules... Le lendemain c'est rangé partout.
    L'idée des éducateurs des tout-petits est donc intéressante. Quand je vois les chambres de mes filles à la maison, je me dis mon dieu si elles savaient leur chance, mais en ce moment je n'ose rien dire, elles se fermeraient un peu plus, diraient papa veut gérer la maison comme son Ecole, il veut que nous soyons de bonnes élèves. Il vaut donc mieux que je me taise, je dis juste, parfois, le petit mot qui m'échappe, celui que je ne pourrais m'empêcher de dire même si on me battait, c'est plus fort que moi, dans le genre de "ah, quel ordre merveilleux dans cette chambre, je suis vraiment admiratif", ou bien "je constate que tu viens de ranger, c'est très bien, mon enfant !" Et tout de suite après, je regrette.
    Les éducateurs d'internat et Marie sont repartis contents, ils vont faire la liste des objets à acquérir, et je vais discuter du projet avec Paul Carpier, l'intendant, l'homme qui ne s'étonne plus de rien et accepte d'entrer en souriant dans toutes les aventures. Enfin, je leur ai dit, j'irai monter cette affaire avec vous si vous le voulez bien.

    Tout ce monde autour de moi qui sollicite et qui attend des réponses.
    J'ai mal au dos, mon estomac se serre et se tord, Hélène m'a donné un échantillon de Maalox, derrière son regard clair je vois passer des questions. Je fume trop, je suis rentré tard hier soir et j'ai cherché le repos dans un bon scotch, je l'ai trouvé, à titre transitoire, provisoire et très aléatoire...
    Vincent a encore des poux, Pierre le Gall et Annie Hervé sont rentrés après vingt heures, nous commencions à être vraiment inquiets, et le grand Buine a déclaré qu'il en avait marre d'être ici et qu'il allait foutre le camp n'importe où ! Heureusement, grâce à l'amour de Germain, Louise, notre petite aveugle diabétique, rayonne dans sa nuit, comme si elle avait avalé le soleil.

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