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3 - Avant Noël

    Nous avons fondé le "Groupe de Latch" à l'issue de notre réunion de tous les chercheurs, c'est bien le signe que celle-ci a été un succès. Robert Leblé avait bu plusieurs whiskies avant de venir, et j'étais plutôt inquiet, mais finalement son état alcoolique a tourné à notre avantage, parce qu'il a raconté des blagues qui ont mis tout le monde de bonne humeur et très vite la glace a été brisée. Il faut dire qu'en dépit des vapeurs éthyliques il pensait droit, si j'ose dire, et ses remarques étaient pertinentes, souvent précieuses. Quel phénomène ! Il a des problèmes à la Faculté de pharmacie, m'a raconté Claude qui est toujours au courant des derniers petits potins et qui adore les colporter, parce qu'il a arrosé les étudiants de son amphi en plein milieu du cours, en les traitant d'imbéciles, à l'aide de la lance à incendie installée derrière son estrade. Il était saoul, évidemment, le Doyen n'a pas apprécié, il est suspendu depuis une semaine.
    Françoise Dubourg et Gilbert Maneau sont arrivés les premiers avec "Mamie" Lebat et son mari aveugle, le pianiste. Nous avons pris le café en attendant les autres. Françoise et Gilbert vivent ensemble depuis plusieurs années, ils ont deux enfants ; ils se passionnent pour leur recherche, mais leur enthousiasme est tranquille et sans esbroufe. J'aime cet élan tranquille vers les autres, je me méfie un peu de ceux qui débarquent et qui disent voyez comme je suis formidable, je m'occupe des handicapés... et ils sont malheureusement nombreux. Les intéressés ne les aiment guère, je crois qu'ils ont raison.
    Un autre professeur de Polytechnique, Roger Devant, est arrivé peu après, en même temps que Leblé.
    Enfin, Léon Dalbus, le professeur de l'université de Lille 1 a débarqué avec deux assistants et surtout avec monsieur Mouche, l'un des responsables de l'INSERM avec lequel nous avons eu d'emblée, mes deux acolytes et moi, un contact d'une qualité extraordinaire. En plus de ses qualités scientifiques, il possède un talent d'organisateur, un esprit de synthèse qui m'a été très précieux tout au long de cette journée, car il m'a souvent offert les pistes dont j'avais besoin pour mener les débats et leur conserver une cohérence en dépit des directions de recherche différentes et les individualités fortes.
    En réalité toutes ces recherches se rejoignent, elles vont dans le sens de l'histoire, il s'agit simplement d'appliquer à un domaine particulier les découvertes récentes en informatique.
    L'équipe de Lille va créer une machine de transcription automatique qui sera en réalité un micro-ordinateur de petite taille, pouvant tenir sur un bureau, avec un écran d'une trentaine de centimètres de large ; il faudra faire fabriquer le boîtier par un fabricant en plasturgie de la région, en plastique ou en PVC. Dalbus va utiliser les nouveaux microprocesseurs. Quant aux programmes, ils sont déjà au point, du moins en ce qui concerne le Braille intégral, Françoise et Gilbert travaillant toujours sur l'abrégé.
    - Et la musique, dit madame Lebat ?
    La musique va pour le moment rester dans les entrailles des gros ordinateurs de l'Ecole Polytechnique, à Palaiseau : non seulement il faut affiner le programme, mais il va falloir en définir les modalités d'exploitation, et surtout savoir qui pourra éventuellement en avoir la charge : si on confie cette tâche à une entreprise privée, il conviendra de s'assurer que ce ne sera pas au détriment des déficients visuels qui auraient à payer les partitions trop cher. D'après Mouche, il faudrait faire protéger le programme de musique par un brevet en bonne et due forme, pour rester maîtres de l'exploitation.
    Ce qui sera merveilleux dans cette affaire, c'est que le transcripteur automatique doit permettre à n'importe quelle secrétaire-dactylographe de produire des textes en Braille et en gros caractères, sans avoir la moindre connaissance particulière, puisque la machine produira en Braille les textes saisis en caractères ordinaires pour voyants à la demande, sur embosseuse. Une telle machine règlera déjà le problème de production de textes à des fins pédagogiques dans les écoles accueillant des aveugles, en soi elle permettra de faire un grand pas vers l'intégration scolaire, à condition de ne pas être trop chère à l'achat. A nous d'y veiller.
    Françoise Dubourg nous a finalement fait un long topo sur le stockage des données informatiques, sur la possibilité de créer ce qu'elle appelle des banques de données. Nous n'en sommes pas là, mais la perspective est réaliste. Ces choses-là sont si nouvelles qu'il faut un peu de temps pour les assimiler et en comprendre l'importance.
    Tout le monde était content, nous avons bamboché. Carpier, l'intendant, avait fait préparer un repas de qualité au petit réfectoire. Mouche était rouge de bonheur, sa femme Joëlle, ingénieur chimiste, s'est jointe à nous. Leblé était fin saoul, il a déchiré son pantalon, Claude a jugé préférable de le ramener chez lui.
    Il me reste maintenant à trouver des financements pour tout ce programme, puisqu'ils m'ont décerné le titre ronflant de maître d'œuvre. "Fastoche", dit Claude.

    Nous sommes allés tous les trois assister à un cours de sciences naturelles de Solange. Pour les amblyopes, elle dispose de grosses loupes avec un éclairage au néon intégré, les mêmes que celles qu'utilise Michel dans les ateliers. Comme elle enseigne en même temps aux aveugles et aux amblyopes, elle crée la cohérence pédagogique par le langage ; toute observation est verbalisée avec la plus grande précision. Le cours est donc très interactif, puisque les visions, si je peux dire, s'ajoutent, ceux qui ne voient pas reçoivent des autres l'information. Solange fait les synthèses, qui sont copiées par tous, lentement, en s'assurant par des questions que les aveugles ont construit une image mentale qui corresponde assez bien au réel visible. C'est évidemment là que réside son problème, l'éternel mystère, l'alchimie de la construction de cette image mentale. En même temps que la précision, elle exige des élèves la concision, car les non-voyants ont une forte tendance au verbalisme, ils parlent ils parlent, on ne peut plus les arrêter. J'en sais quelque chose, j'ai parfois dans mon bureau des expériences douloureuses, des visites interminables pour cause de discours-fleuve totalement creux.
    Elle a inventé des tas d'expériences pour les aveugles, afin de développer leur sens de l'observation, comme aux voyants, mais en utilisant les autres sens, surtout le toucher. Ainsi par exemple quand ils observent des pierres différentes, c'est la rugosité qui est importante, bien sûr, mais aussi le goût au bout de la langue, et le poids de chacune, chose que les voyants ignorent à peu près. Elle a découvert que les pierres ont aussi, parfois, une odeur, ils diffusent différemment la chaleur. Elle nous dit qu'elle redécouvre la réalité avec eux !
    Les roches sédimentaires : elle a fait un schéma des couches pour les amblyopes avec sa roulette à pâtisserie, celle qu'elle utilise pour couper la pâte. En appuyant assez fort sur le papier, elle réussit à faire des lignes en relief, en embossage. Du non-verbal en Braille, dit-elle en riant. C'est vrai, il s'agit bien de cela, mais elle est la première à y avoir pensé ! Les élèves discutent entre eux de ce qu'ils "voient".
    Pour ce qui est du vivant, elle ne s'embarrasse pas de scrupules, elle donne à voir et à toucher. Nous n'avons pas assisté à la dissection de la grenouille, mais nous l'imaginons sans peine.
    Solange tient à traiter la totalité des programmes officiels, c'est notre choix d'Ecole, elle y arrive à peu près. Elle va donc intégrer aussi dans son cours les questions d'information-éducation sexuelle. Elle en a déjà discuté longuement avec les institutrices des classes primaires, celles qui comme Janine, l'institutrice de Vincent, y voient mal ou pas du tout, sont très précieuses, bien que parfois inhibées. Elles vont ensemble établir une progression très lente, depuis le cours préparatoire. En ce qui concerne les classes de collège, il faudra, nous sommes d'accord avec elle, appeler un chat un chat, mais elle demandera le concours d'Hélène et de la psychologue Céline Vigot. Je lui suggère d'y associer Henriette, l'assistante sociale, très mesurée, extrêmement précieuse.
    C'est devenu ma règle d'or, chacun est plus productif à l'intérieur d'une réflexion collective, et c'est la dynamique créée par le groupe humain qui fera je crois notre réussite.
    Je ne peux m'empêcher de repenser à Pierre le Gall et à Annie Hervé. La vision fait défaut, mais le toucher activement investigateur a pallié avec une très probable efficacité cet inconvénient, et le résultat ne fait pas de doute.

    Claude dit qu'il vient de faire l'invention du siècle, et je me demande s'il n'a pas un peu raison !
    C'est Solange qui lui a donné l'idée, avec sa roulette à pâtisserie : elle fabrique du non-verbal pour les aveugles, du dessin en relief. Comme elle est la première à enseigner vraiment les sciences naturelles aux déficients visuels, tout est à inventer.
    Or, Claude vient de faire faire des cartes de visite en thermogravure, les lettres sont imprimées en relief. Il a couru, avec la vélocité qu'on lui connaît, chez son imprimeur : l'impression se fait avec une encre humide, on la saupoudre de poudre noire spéciale qui cuit au four en gonflant. On laisse sécher, et le tour est joué. Il nous montre ses cartes de visite en relief, les caresse du bout du doigt.
    Plus l'impression est large, plus la quantité de poudre déposée est importante, plus le relief sera sensible au toucher. Les schémas de Solange pourraient être réalisés ainsi, ainsi que des tas d'autres choses comme les images, les cartes de géographie... Les schémas en enseignement technique, dit Michel. Les figures en mathématiques ! Nous allons en parler à madame Bérel, la plus ancienne parmi nos professeurs de mathématiques, qui se dévoue corps et âme pour son métier ; fille unique d'un aveugle, elle a appris le Braille, mais a traîné ses misères tout au long de sa vie, jusqu'au suicide de son mari il y a quelques années. Elle glisse furtivement dans les couloirs comme une âme en peine, mais fait preuve dans l'exercice de son métier d'une énergie qu'on ne lui soupçonnerait pas. Elle saura certainement tirer le meilleur parti d'une telle invention et y trouvera des prolongements pour sa pédagogie.
    Claude exulte et dit :
    - J'irai plus loin (c'est son mot), si j'imprime des points en Braille sur une feuille de papier ordinaire, disons du cent dix grammes, et que je les fais passer au four à thermograver, j'aurai du Braille sans gros carton et sans embossage, je pourrai donc faire de l'imprimerie en Braille, vite, bien, moins cher et moins volumineux !
    Il a raison, c'est évident qu'il a raison, il y a là une perspective extraordinaire.
    - Il faut qu'on achète le matériel, dit Claude.
    - L'argent ? dis-je.
    - Fastoche ! Et il sort.

    Mon cœur a bondi, j'ai cru un instant qu'il allait s'arrêter ! Ce matin vers dix heures nous avons entendu, venant du hall de l'Ecole, un bruit épouvantable qui a secoué l'immeuble ; on aurait dit un attentat à la bombe ! J'ai couru. Paul Manesse était là, avec deux élèves, et se grattait la tête d'un air ennuyé, regardant un énorme piano qui avait basculé et se trouvait à terre, éventré. Tout le monde est arrivé, évidemment, et nous avons relevé le piano, l'avons remis sur son chariot et poussé vers l'atelier de Paul.
    Paul est notre professeur d'accord et facture de pianos. Un mètre quatre-vingts, quatre-vingt-dix kilos, une force de la nature. Amblyope profond, grand myope, des yeux très fragiles. Paul n'a jamais assez de pianos pour faire travailler ses huit élèves, tous amblyopes, uniquement des garçons, qui travaillent dans leur coin sans faire de bruit, si ce n'est celui des accords ; nous y sommes habitués, l'Ecole vit au son des pianos qu'on accorde. Sur les huit élèves, six sont des albinos. Beaucoup de ces derniers sont en effet très myopes, ils ont les yeux extrêmement fragiles, à cause de l'absence de pigments. Michel a mis au point avec Paul un véritable commerce de pianos : nous achetons à très bas prix des pianos en mauvais état, mais ayant tout de même un cadre métallique, car les cadres en bois n'ont pas de valeur, il est très difficile de les rénover, ils ne tiennent pas l'accord. Nous les transportons dans notre minibus dont Guy enlève les sièges pour la circonstance, et les ramenons à l'Ecole. Ils sont intégralement démontés, les cordes sont revues, parfois changées, les feutres des marteaux sont totalement refaits, l'ébénisterie réparée, les ivoires repolis, parfois changés, le clavier retrouvant donc son éclat d'origine, les vernis rénovés. Le piano est enfin accordé. Tout ce travail prend plus d'un mois, parfois deux. Il faut en permanence deux ou trois pianos à l'atelier, afin que tous les élèves travaillent en même temps, Paul leur donnant des tâches diverses en fonction de sa progression pédagogique. Le piano est enfin remis en vente, et les clients ne manquent pas ! L'intendant, une fois de plus, a fait preuve de son extraordinaire capacité d'adaptation, car la gestion dite des "objets confectionnés" n'est pas du tout aisée. Le prix de vente prend en compte la dépense afférente aux achats divers de matériels pour chaque piano, à laquelle on ajoute quinze pour cent de main-d'œuvre, pourcentage voté au conseil d'administration. C'est très amusant, dit Carpier, je m'amuse comme un petit fou avec ces foutus pianos et tout ce micmac de Michel et de Paul Manesse ! Nous rions, lui aussi. Nous ne sommes vraiment pas dans un établissement comme les autres, il faut s'y faire !

    Le petit Martial est mort, terrassé par le cancer, c'est Marie qui est venue m'annoncer la nouvelle, me demandant l'autorisation de se rendre à ses obsèques, à Noyelles, dans le Pas-de-Calais. Je lui ai dit, spontanément, je souhaite aussi y aller, je vous y emmènerai si vous le souhaitez. Oui, merci monsieur.
    Il y avait un peu de brouillard sur l'autoroute, j'ai roulé lentement, elle était assise près de moi, un peu pâle, triste. Nous n'avons pas beaucoup parlé, les circonstances ne se prêtaient pas à des propos badins. Nous avons trouvé madame Van Acker au domicile de Martial, elle était venue plus tôt avec son mari, elle pleurait.
    C'est au cimetière, à la fin de la cérémonie, que Marie a craqué. Je l'ai regardée, elle avait le visage défait, les larmes coulaient en flot continu le long de ses joues dans son cou et dans son corsage, elle a eu un seul sanglot, elle m'a regardé et j'ai senti qu'elle vacillait. Lentement, elle est tombée contre moi.

    Je l'ai rattrapée à temps en la prenant dans mes bras, je l'ai emmenée vers la porte du cimetière et la voiture. Elle pouvait à peine mettre un pied devant l'autre et je la soutenais, son visage dans mon cou, ses larmes mouillant ma poitrine. Je l'ai appuyée contre la voiture pour chercher mes clés, puis, avant de la faire asseoir, je l'ai prise dans mes bras, elle s'est laissé porter, et à ce moment j'ai vacillé un peu, moi aussi.

    Hélène épanouie tout énervée est arrivée à neuf heures à mon bureau, une amie vient de lui apprendre par téléphone que nous avons obtenu la création officielle de notre Centre d'Action Médico-Sociale Précoce, pour la prise en charge des tout-petits déficients visuels et de leurs parents. Ce dossier m'avait pris beaucoup de temps, nous avions longtemps et souvent discuté de ce projet, Hélène et moi, il nous tenait à cœur.
    - Nous devons créer une bonne équipe, dit Hélène.
    - Nadine rentre demain de Marly, dis-je.
    - Céline Vigot, la psychologue, elle vit un peu trop dans mon ombre, mais elle est très efficace, vous savez.
    - Henriette.
    Notre assistante sociale. Evidemment.
    Claude et Michel ne tiennent pas à en être, nous devons nous répartir les tâches, ils ont déjà assez à faire. Il nous faut une institutrice, un professeur, il faudrait un homme, dis-je, les pères auront besoin d'une présence masculine. Babette fera le premier examen, puis viendra en soutien, à la demande, quand les parents solliciteront des explications d'ordre ophtalmologique et des conseils. Pour démarrer, ce n'est pas mal.
    Nous allons lancer une opération d'information dans la presse, alerter tous les Centres de Protection Maternelle et Infantile, les PMI, comme on dit, de la région, il y a du travail ! J'avais prévu un petit budget pour le secrétariat, je vais proposer quelques heures supplémentaires à Joëlle et à Lydie.

    Samedi plus tranquille, je ressens une lassitude qui ressemble à ce brouillard qui traîne sur la plaine. J'ai dû faire un gros effort pour conserver mon équilibre et faire face à la réalité de chaque jour. Je ne sais pas d'où cela vient, aujourd'hui je flotte.

    Est-ce une scène de comédie, ou faut-il vraiment que je m'inquiète ? Hier, j'ai eu envie de faire avant de rentrer à la maison un petit tour à l'internat. La plupart des élèves sont en grande sortie, il n'en reste qu'une petite dizaine, avec deux éducateurs et un service de cuisine minimum.
    Les deux frères Buine, quatorze et dix-sept ans, ont été confiés à la DDASS, leur père étant interné à l'hôpital psychiatrique après avoir assassiné leur mère. Ils sont tous deux atteints de rétinite pigmentaire, ou plutôt, dirait Babette, de rétinopathie pigmentaire ; c'est une maladie génétique grave, qui conduit irrémédiablement et sans traitement possible à la cécité complète, des pigments se déposant progressivement sur la rétine et la rendant donc inopérante. La rapidité de cette évolution est très variable, mais les deux frères Buine seront aveugles dans quelques années, il leur reste pour le moment quelques dixièmes, avec cependant un champ visuel rétréci. Nous ne savons pas très bien comment nous allons nous en sortir avec eux, d'autant qu'ils sont instables, surtout le petit, mais qui ne le serait pas à leur place, et l'aîné a une forte tendance à être violent. Ils ne veulent ni l'un ni l'autre entendre parler du Braille, bien que sachant qu'ils en auront besoin plus tard, et sont réfractaires à tout ce qui touche au scolaire. Selon Claude Petit, le cannage, le rempaillage de chaises et la vannerie sont leur seule orientation possible, et ils risquent de passer toute leur vie dans un atelier protégé.
    Ils ont une sœur de quinze ans, qui n'a pas cette affection des yeux, toujours transmise par les femmes et qui touche les hommes, comme c'est le cas de beaucoup de maladies génétiques. Elle a aussi été prise en charge par la DDASS, mais est confiée à une famille de Roubaix. A la demande de ses frères et suivant le conseil d'Hélène et encore plus d'Henriette qui espère que le fait de se retrouver tous les trois de temps en temps préservera entre eux une sorte de ciment familial malgré les vicissitudes douloureuses de leur vie, j'ai accepté que la sœur vienne passer quelques dimanches à l'Ecole quand il n'y a pas, comme aujourd'hui, grande sortie pour tous.
    Je les ai aperçus de l'extérieur, en longeant le bâtiment, ils étaient cinq garçons dans la chambre de Serge, les deux frères et trois copains, dont deux aveugles complets. Pas d'éducateur, mais la sœur Buine, debout sur le lit, complètement nue, les amblyopes le nez dessus, ses deux frères y compris, et les deux aveugles la palpant partout avec détermination, surtout à l'entrecuisse où ils trouvaient matière à éducation sexuelle, car elle écartait les cuisses pour être bien accessible.
    Je me suis reculé très vite, me demandant comment je devais réagir ; je me suis finalement dit qu'il valait mieux faire comme si je n'avais rien vu, je suis entré dans l'internat en faisant grand tapage, leur laissant le temps de se reprendre et surtout à la petite Buine de se rhabiller. Quand enfin, ayant trouvé au passage l'éducateur en train de lire paisiblement dans sa chambre, et auquel je ne dis rien de ce que j'avais vu, je suis arrivé jusqu'à eux, ils étaient tous assis en rond par terre, sages comme des images.
    Gérer cette petite affaire discrètement, en homme adulte, en père de famille, mais aussi en chef d'établissement : des incidents de ce genre peuvent ruiner une école, surtout quand elle n'a pas encore assis sa réputation.
    - C'est marrant, non ? dit Solange.
    Mon approche de l'éveil sexuel des déficients visuels et du programme pédagogique afférent en sera sensiblement modifiée !

    Nous avons célébré Noël et les vacances dans le grand réfectoire de l'Ecole. L'association des parents d'élèves, qui vient de se créer, a offert des cadeaux. A midi, le chef de cuisine a fait un déjeuner amélioré, tout le personnel était là, enseignants, médicaux et para-médicaux, administration et service, avec tous les élèves cela faisait du monde. Paul Relaud et Michel ont présenté une première démonstration de claquettes qui a obtenu un franc succès, mais j'avoue que j'espérais de meilleurs résultats, les petits danseurs n'ont pas encore développé les qualités de maintien que j'attendais, la vélocité, la grâce ; Michel me dit qu'il est optimiste, mais il l'est toujours. Il faudra du temps, ce qui est en jeu c'est toute la spatialisation et la latéralisation des déficients visuels. Ce serait tellement facile s'il s'agissait d'une simple affaire de muscles. Nous devons surtout, pour l'avenir, aller jusqu'au bout de nos réalisations concernant la prise en charge des tout-petits.
    Paul Relaud est un type remarquable. Voilà un garçon qui sort de l'Ecole normale supérieure d'éducation physique. Son premier poste de professeur, à l'université, lui laissant du temps libre, il s'est inscrit à la faculté de médecine. Devenu médecin, il s'est spécialisé en cardiologie. Il concilie aujourd'hui les deux fonctions de professeur et de cardiologue ! Inutile de dire à quel point il est précieux ; c'est un homme très calme en apparence, mais en réalité plein de passion, je l'apprécie beaucoup, je pense que c'est réciproque.
    Tout ce monde-là, grands et petits, voyants et non-voyants, a terminé la fête par un monôme, chantant la danse des canards et quelques airs populaires entraînants. J'ai observé que les aveugles une fois intégrés dans ce long serpentin, chacun posant les deux mains sur les épaules de celui qui le précède, y découvrent tout à coup une étonnante agilité, ils deviennent souples, sautillants, gracieux même. Une vraie métamorphose ; entraînés par le rythme, ils sont tout en mouvement et chantent à tue-tête, épanouis.
    J'analyse maintenant cette observation surprenante. La sécurité, tout d'abord, dans ce groupe ils savent qu'ils ne courent pas le moindre risque, ce qui montre que quand la peur n'existe plus ils s'en donnent à cœur-joie, et que leur raideur habituelle s'écrit sur fond de crainte. Puis, la cohésion d'un groupe humain en mouvement : l'explosion de la solitude fait éclater le rire sur les visages. La musique enfin, le même rythme que tous épousent en même temps, dans le même geste. J'étais très ému, parce que je découvrais d'un coup, d'une manière sensible, ce que peut être et doit être l'intégration sociale des petits handicapés visuels, et probablement aussi les autres.
    J'ai vu des aveugles heureux, il faudra que je m'en souvienne.

    Tout était bien en place et Noël était à nos portes. Une jeune dame est venue me voir ce matin, elle portait un bébé dans ses bras. Elle avait entendu parler de la création de notre centre d'action précoce et arrivait spécialement du Pas-De-Calais pour obtenir quelques renseignements.
    Au début elle était calme, son mari n'avait pas pu l'accompagner, m'expliqua-t-elle, ses parents l'attendaient dans la voiture. C'était son premier enfant, aveugle complet, malformation, un petit garçon dans ses langes bleus avec un bonnet blanc, sérieux, impassible, immobile comme un baigneur, serré contre le sein de sa mère.
    Je lui dis que nous pouvions faire beaucoup pour elle et son petit, que nous étions prêts à l'accueillir avec son mari, que nous étions bien équipés et que la prochaine fois je lui ferais visiter l'Ecole ; je fis de mon mieux pour la mettre en confiance, je croyais même y être parvenu.
    Tout à coup, avec une violence extrême, elle se leva et posa avec brutalité, je devrais dire jeta son bébé devant moi sur mon sous-main parmi mes papiers et mes stylos et me dit mais qu'est-ce que vous croyez que je peux faire avec ça, hein, qu'est-ce que vous croyez que je peux faire avec ça ? Et elle me regardait droit dans les yeux avec des yeux méchants et fous.
    Elle m'assura cependant en s'en allant qu'elle viendrait avec son mari dès le mois de janvier, je ne suis pas sûr que ce soit vrai ; moi je vacillais, mon estomac était un douloureux bloc de pierre.
    Je suis rentré à la maison, j'ai avalé un scotch, puis j'ai appelé Lydie au téléphone pour lui dire que j'allais à l'inspection académique, j'ai pris ma voiture et je suis parti. A Tournai j'ai bu une bière rousse et acheté des chocolats.
    Noël, c'est Noël !

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