Nous avons
fondé le "Groupe de Latch" à l'issue de notre
réunion de tous les chercheurs, c'est bien le signe que celle-ci
a été un succès. Robert Leblé avait bu
plusieurs whiskies avant de venir, et j'étais plutôt
inquiet, mais finalement son état alcoolique a tourné
à notre avantage, parce qu'il a raconté des blagues qui
ont mis tout le monde de bonne humeur et très vite la glace a
été brisée. Il faut dire qu'en dépit des
vapeurs éthyliques il pensait droit, si j'ose dire, et ses
remarques étaient pertinentes, souvent précieuses. Quel
phénomène ! Il a des problèmes à la
Faculté de pharmacie, m'a raconté Claude qui est toujours
au courant des derniers petits potins et qui adore les colporter, parce
qu'il a arrosé les étudiants de son amphi en plein milieu
du cours, en les traitant d'imbéciles, à l'aide de la
lance à incendie installée derrière son estrade.
Il était saoul, évidemment, le Doyen n'a pas
apprécié, il est suspendu depuis une semaine.
Françoise Dubourg et Gilbert Maneau sont arrivés les
premiers avec "Mamie" Lebat et son mari aveugle, le pianiste. Nous
avons pris le café en attendant les autres. Françoise et
Gilbert vivent ensemble depuis plusieurs années, ils ont deux
enfants ; ils se passionnent pour leur recherche, mais leur
enthousiasme est tranquille et sans esbroufe. J'aime cet élan
tranquille vers les autres, je me méfie un peu de ceux qui
débarquent et qui disent voyez comme je suis formidable, je
m'occupe des handicapés... et ils sont malheureusement nombreux.
Les intéressés ne les aiment guère, je crois
qu'ils ont raison.
Un autre professeur de Polytechnique, Roger Devant, est arrivé peu après, en même temps que Leblé.
Enfin, Léon Dalbus, le professeur de l'université de
Lille 1 a débarqué avec deux assistants et surtout avec
monsieur Mouche, l'un des responsables de l'INSERM avec lequel nous
avons eu d'emblée, mes deux acolytes et moi, un contact d'une
qualité extraordinaire. En plus de ses qualités
scientifiques, il possède un talent d'organisateur, un esprit de
synthèse qui m'a été très précieux
tout au long de cette journée, car il m'a souvent offert les
pistes dont j'avais besoin pour mener les débats et leur
conserver une cohérence en dépit des directions de
recherche différentes et les individualités fortes.
En réalité toutes ces recherches se rejoignent, elles
vont dans le sens de l'histoire, il s'agit simplement d'appliquer
à un domaine particulier les découvertes récentes
en informatique.
L'équipe de Lille va créer une machine de transcription
automatique qui sera en réalité un micro-ordinateur de
petite taille, pouvant tenir sur un bureau, avec un écran d'une
trentaine de centimètres de large ; il faudra faire fabriquer le
boîtier par un fabricant en plasturgie de la région, en
plastique ou en PVC. Dalbus va utiliser les nouveaux microprocesseurs.
Quant aux programmes, ils sont déjà au point, du moins en
ce qui concerne le Braille intégral, Françoise et Gilbert
travaillant toujours sur l'abrégé.
- Et la musique, dit madame Lebat ?
La musique va pour le moment rester dans les entrailles des gros
ordinateurs de l'Ecole Polytechnique, à Palaiseau : non
seulement il faut affiner le programme, mais il va falloir en
définir les modalités d'exploitation, et surtout savoir
qui pourra éventuellement en avoir la charge : si on confie
cette tâche à une entreprise privée, il conviendra
de s'assurer que ce ne sera pas au détriment des
déficients visuels qui auraient à payer les partitions
trop cher. D'après Mouche, il faudrait faire protéger le
programme de musique par un brevet en bonne et due forme, pour rester
maîtres de l'exploitation.
Ce qui sera merveilleux dans cette affaire, c'est que le transcripteur
automatique doit permettre à n'importe quelle
secrétaire-dactylographe de produire des textes en Braille et en
gros caractères, sans avoir la moindre connaissance
particulière, puisque la machine produira en Braille les textes
saisis en caractères ordinaires pour voyants à la
demande, sur embosseuse. Une telle machine règlera
déjà le problème de production de textes à
des fins pédagogiques dans les écoles accueillant des
aveugles, en soi elle permettra de faire un grand pas vers
l'intégration scolaire, à condition de ne pas être
trop chère à l'achat. A nous d'y veiller.
Françoise Dubourg nous a finalement fait un long topo sur le
stockage des données informatiques, sur la possibilité de
créer ce qu'elle appelle des banques de données. Nous
n'en sommes pas là, mais la perspective est réaliste. Ces
choses-là sont si nouvelles qu'il faut un peu de temps pour les
assimiler et en comprendre l'importance.
Tout le monde était content, nous avons bamboché.
Carpier, l'intendant, avait fait préparer un repas de
qualité au petit réfectoire. Mouche était rouge de
bonheur, sa femme Joëlle, ingénieur chimiste, s'est jointe
à nous. Leblé était fin saoul, il a
déchiré son pantalon, Claude a jugé
préférable de le ramener chez lui.
Il me reste maintenant à trouver des financements pour tout ce
programme, puisqu'ils m'ont décerné le titre ronflant de
maître d'œuvre. "Fastoche", dit Claude.
Nous sommes allés tous les trois assister à un cours de
sciences naturelles de Solange. Pour les amblyopes, elle dispose de
grosses loupes avec un éclairage au néon
intégré, les mêmes que celles qu'utilise Michel
dans les ateliers. Comme elle enseigne en même temps aux aveugles
et aux amblyopes, elle crée la cohérence
pédagogique par le langage ; toute observation est
verbalisée avec la plus grande précision. Le cours est
donc très interactif, puisque les visions, si je peux dire,
s'ajoutent, ceux qui ne voient pas reçoivent des autres
l'information. Solange fait les synthèses, qui sont
copiées par tous, lentement, en s'assurant par des questions que
les aveugles ont construit une image mentale qui corresponde assez bien
au réel visible. C'est évidemment là que
réside son problème, l'éternel mystère,
l'alchimie de la construction de cette image mentale. En même
temps que la précision, elle exige des élèves la
concision, car les non-voyants ont une forte tendance au verbalisme,
ils parlent ils parlent, on ne peut plus les arrêter. J'en sais
quelque chose, j'ai parfois dans mon bureau des expériences
douloureuses, des visites interminables pour cause de discours-fleuve
totalement creux.
Elle a inventé des tas d'expériences pour les aveugles,
afin de développer leur sens de l'observation, comme aux
voyants, mais en utilisant les autres sens, surtout le toucher. Ainsi
par exemple quand ils observent des pierres différentes, c'est
la rugosité qui est importante, bien sûr, mais aussi le
goût au bout de la langue, et le poids de chacune, chose que les
voyants ignorent à peu près. Elle a découvert que
les pierres ont aussi, parfois, une odeur, ils diffusent
différemment la chaleur. Elle nous dit qu'elle redécouvre
la réalité avec eux !
Les roches sédimentaires : elle a fait un schéma des
couches pour les amblyopes avec sa roulette à pâtisserie,
celle qu'elle utilise pour couper la pâte. En appuyant assez fort
sur le papier, elle réussit à faire des lignes en relief,
en embossage. Du non-verbal en Braille, dit-elle en riant. C'est vrai,
il s'agit bien de cela, mais elle est la première à y
avoir pensé ! Les élèves discutent entre eux de ce
qu'ils "voient".
Pour ce qui est du vivant, elle ne s'embarrasse pas de scrupules, elle
donne à voir et à toucher. Nous n'avons pas
assisté à la dissection de la grenouille, mais nous
l'imaginons sans peine.
Solange tient à traiter la totalité des programmes
officiels, c'est notre choix d'Ecole, elle y arrive à peu
près. Elle va donc intégrer aussi dans son cours les
questions d'information-éducation sexuelle. Elle en a
déjà discuté longuement avec les institutrices des
classes primaires, celles qui comme Janine, l'institutrice de Vincent,
y voient mal ou pas du tout, sont très précieuses, bien
que parfois inhibées. Elles vont ensemble établir une
progression très lente, depuis le cours préparatoire. En
ce qui concerne les classes de collège, il faudra, nous sommes
d'accord avec elle, appeler un chat un chat, mais elle demandera le
concours d'Hélène et de la psychologue Céline
Vigot. Je lui suggère d'y associer Henriette, l'assistante
sociale, très mesurée, extrêmement précieuse.
C'est devenu ma règle d'or, chacun est plus productif à
l'intérieur d'une réflexion collective, et c'est la
dynamique créée par le groupe humain qui fera je crois
notre réussite.
Je ne peux m'empêcher de repenser à Pierre le Gall et
à Annie Hervé. La vision fait défaut, mais le
toucher activement investigateur a pallié avec une très
probable efficacité cet inconvénient, et le
résultat ne fait pas de doute.
Claude dit qu'il vient de faire l'invention du siècle, et je me demande s'il n'a pas un peu raison !
C'est Solange qui lui a donné l'idée, avec sa roulette
à pâtisserie : elle fabrique du non-verbal pour les
aveugles, du dessin en relief. Comme elle est la première
à enseigner vraiment les sciences naturelles aux
déficients visuels, tout est à inventer.
Or, Claude vient de faire faire des cartes de visite en thermogravure,
les lettres sont imprimées en relief. Il a couru, avec la
vélocité qu'on lui connaît, chez son imprimeur :
l'impression se fait avec une encre humide, on la saupoudre de poudre
noire spéciale qui cuit au four en gonflant. On laisse
sécher, et le tour est joué. Il nous montre ses cartes de
visite en relief, les caresse du bout du doigt.
Plus l'impression est large, plus la quantité de poudre
déposée est importante, plus le relief sera sensible au
toucher. Les schémas de Solange pourraient être
réalisés ainsi, ainsi que des tas d'autres choses comme
les images, les cartes de géographie... Les schémas en
enseignement technique, dit Michel. Les figures en mathématiques
! Nous allons en parler à madame Bérel, la plus ancienne
parmi nos professeurs de mathématiques, qui se dévoue
corps et âme pour son métier ; fille unique d'un aveugle,
elle a appris le Braille, mais a traîné ses misères
tout au long de sa vie, jusqu'au suicide de son mari il y a quelques
années. Elle glisse furtivement dans les couloirs comme une
âme en peine, mais fait preuve dans l'exercice de son
métier d'une énergie qu'on ne lui soupçonnerait
pas. Elle saura certainement tirer le meilleur parti d'une telle
invention et y trouvera des prolongements pour sa pédagogie.
Claude exulte et dit :
- J'irai plus loin (c'est son mot), si j'imprime des points en Braille
sur une feuille de papier ordinaire, disons du cent dix grammes, et que
je les fais passer au four à thermograver, j'aurai du Braille
sans gros carton et sans embossage, je pourrai donc faire de
l'imprimerie en Braille, vite, bien, moins cher et moins volumineux !
Il a raison, c'est évident qu'il a raison, il y a là une perspective extraordinaire.
- Il faut qu'on achète le matériel, dit Claude.
- L'argent ? dis-je.
- Fastoche ! Et il sort.
Mon cœur a bondi, j'ai cru un instant qu'il allait
s'arrêter ! Ce matin vers dix heures nous avons entendu, venant
du hall de l'Ecole, un bruit épouvantable qui a secoué
l'immeuble ; on aurait dit un attentat à la bombe ! J'ai couru.
Paul Manesse était là, avec deux élèves, et
se grattait la tête d'un air ennuyé, regardant un
énorme piano qui avait basculé et se trouvait à
terre, éventré. Tout le monde est arrivé,
évidemment, et nous avons relevé le piano, l'avons remis
sur son chariot et poussé vers l'atelier de Paul.
Paul est notre professeur d'accord et facture de pianos. Un
mètre quatre-vingts, quatre-vingt-dix kilos, une force de la
nature. Amblyope profond, grand myope, des yeux très fragiles.
Paul n'a jamais assez de pianos pour faire travailler ses huit
élèves, tous amblyopes, uniquement des garçons,
qui travaillent dans leur coin sans faire de bruit, si ce n'est celui
des accords ; nous y sommes habitués, l'Ecole vit au son des
pianos qu'on accorde. Sur les huit élèves, six sont des
albinos. Beaucoup de ces derniers sont en effet très myopes, ils
ont les yeux extrêmement fragiles, à cause de l'absence de
pigments. Michel a mis au point avec Paul un véritable commerce
de pianos : nous achetons à très bas prix des pianos en
mauvais état, mais ayant tout de même un cadre
métallique, car les cadres en bois n'ont pas de valeur, il est
très difficile de les rénover, ils ne tiennent pas
l'accord. Nous les transportons dans notre minibus dont Guy
enlève les sièges pour la circonstance, et les ramenons
à l'Ecole. Ils sont intégralement démontés,
les cordes sont revues, parfois changées, les feutres des
marteaux sont totalement refaits, l'ébénisterie
réparée, les ivoires repolis, parfois changés, le
clavier retrouvant donc son éclat d'origine, les vernis
rénovés. Le piano est enfin accordé. Tout ce
travail prend plus d'un mois, parfois deux. Il faut en permanence deux
ou trois pianos à l'atelier, afin que tous les
élèves travaillent en même temps, Paul leur donnant
des tâches diverses en fonction de sa progression
pédagogique. Le piano est enfin remis en vente, et les clients
ne manquent pas ! L'intendant, une fois de plus, a fait preuve de son
extraordinaire capacité d'adaptation, car la gestion dite des
"objets confectionnés" n'est pas du tout aisée. Le prix
de vente prend en compte la dépense afférente aux achats
divers de matériels pour chaque piano, à laquelle on
ajoute quinze pour cent de main-d'œuvre, pourcentage voté
au conseil d'administration. C'est très amusant, dit Carpier, je
m'amuse comme un petit fou avec ces foutus pianos et tout ce micmac de
Michel et de Paul Manesse ! Nous rions, lui aussi. Nous ne sommes
vraiment pas dans un établissement comme les autres, il faut s'y
faire !
Le petit Martial est mort, terrassé par le cancer, c'est Marie
qui est venue m'annoncer la nouvelle, me demandant l'autorisation de se
rendre à ses obsèques, à Noyelles, dans le
Pas-de-Calais. Je lui ai dit, spontanément, je souhaite aussi y
aller, je vous y emmènerai si vous le souhaitez. Oui, merci
monsieur.
Il y avait un peu de brouillard sur l'autoroute, j'ai roulé
lentement, elle était assise près de moi, un peu
pâle, triste. Nous n'avons pas beaucoup parlé, les
circonstances ne se prêtaient pas à des propos badins.
Nous avons trouvé madame Van Acker au domicile de Martial, elle
était venue plus tôt avec son mari, elle pleurait.
C'est au cimetière, à la fin de la
cérémonie, que Marie a craqué. Je l'ai
regardée, elle avait le visage défait, les larmes
coulaient en flot continu le long de ses joues dans son cou et dans son
corsage, elle a eu un seul sanglot, elle m'a regardé et j'ai
senti qu'elle vacillait. Lentement, elle est tombée contre moi.
Je l'ai rattrapée à temps en la prenant dans mes bras, je l'ai emmenée vers la porte du cimetière et la voiture. Elle pouvait à peine mettre un pied devant l'autre et je la soutenais, son visage dans mon cou, ses larmes mouillant ma poitrine. Je l'ai appuyée contre la voiture pour chercher mes clés, puis, avant de la faire asseoir, je l'ai prise dans mes bras, elle s'est laissé porter, et à ce moment j'ai vacillé un peu, moi aussi.
Hélène épanouie tout énervée est
arrivée à neuf heures à mon bureau, une amie vient
de lui apprendre par téléphone que nous avons obtenu la
création officielle de notre Centre d'Action
Médico-Sociale Précoce, pour la prise en charge des
tout-petits déficients visuels et de leurs parents. Ce dossier
m'avait pris beaucoup de temps, nous avions longtemps et souvent
discuté de ce projet, Hélène et moi, il nous
tenait à cœur.
- Nous devons créer une bonne équipe, dit Hélène.
- Nadine rentre demain de Marly, dis-je.
- Céline Vigot, la psychologue, elle vit un peu trop dans mon ombre, mais elle est très efficace, vous savez.
- Henriette.
Notre assistante sociale. Evidemment.
Claude et Michel ne tiennent pas à en être, nous devons
nous répartir les tâches, ils ont déjà assez
à faire. Il nous faut une institutrice, un professeur, il
faudrait un homme, dis-je, les pères auront besoin d'une
présence masculine. Babette fera le premier examen, puis viendra
en soutien, à la demande, quand les parents solliciteront des
explications d'ordre ophtalmologique et des conseils. Pour
démarrer, ce n'est pas mal.
Nous allons lancer une opération d'information dans la presse,
alerter tous les Centres de Protection Maternelle et Infantile, les
PMI, comme on dit, de la région, il y a du travail ! J'avais
prévu un petit budget pour le secrétariat, je vais
proposer quelques heures supplémentaires à Joëlle et
à Lydie.
Samedi plus tranquille, je ressens une lassitude qui ressemble à ce brouillard qui traîne sur la plaine. J'ai dû faire un gros effort pour conserver mon équilibre et faire face à la réalité de chaque jour. Je ne sais pas d'où cela vient, aujourd'hui je flotte.
Est-ce une scène de comédie, ou faut-il vraiment que je
m'inquiète ? Hier, j'ai eu envie de faire avant de rentrer
à la maison un petit tour à l'internat. La plupart des
élèves sont en grande sortie, il n'en reste qu'une petite
dizaine, avec deux éducateurs et un service de cuisine minimum.
Les deux frères Buine, quatorze et dix-sept ans, ont
été confiés à la DDASS, leur père
étant interné à l'hôpital psychiatrique
après avoir assassiné leur mère. Ils sont tous
deux atteints de rétinite pigmentaire, ou plutôt, dirait
Babette, de rétinopathie pigmentaire ; c'est une maladie
génétique grave, qui conduit
irrémédiablement et sans traitement possible à la
cécité complète, des pigments se déposant
progressivement sur la rétine et la rendant donc
inopérante. La rapidité de cette évolution est
très variable, mais les deux frères Buine seront aveugles
dans quelques années, il leur reste pour le moment quelques
dixièmes, avec cependant un champ visuel rétréci.
Nous ne savons pas très bien comment nous allons nous en sortir
avec eux, d'autant qu'ils sont instables, surtout le petit, mais qui ne
le serait pas à leur place, et l'aîné a une forte
tendance à être violent. Ils ne veulent ni l'un ni l'autre
entendre parler du Braille, bien que sachant qu'ils en auront besoin
plus tard, et sont réfractaires à tout ce qui touche au
scolaire. Selon Claude Petit, le cannage, le rempaillage de chaises et
la vannerie sont leur seule orientation possible, et ils risquent de
passer toute leur vie dans un atelier protégé.
Ils ont une sœur de quinze ans, qui n'a pas cette affection des
yeux, toujours transmise par les femmes et qui touche les hommes, comme
c'est le cas de beaucoup de maladies génétiques. Elle a
aussi été prise en charge par la DDASS, mais est
confiée à une famille de Roubaix. A la demande de ses
frères et suivant le conseil d'Hélène et encore
plus d'Henriette qui espère que le fait de se retrouver tous les
trois de temps en temps préservera entre eux une sorte de ciment
familial malgré les vicissitudes douloureuses de leur vie, j'ai
accepté que la sœur vienne passer quelques dimanches
à l'Ecole quand il n'y a pas, comme aujourd'hui, grande sortie
pour tous.
Je les ai aperçus de l'extérieur, en longeant le
bâtiment, ils étaient cinq garçons dans la chambre
de Serge, les deux frères et trois copains, dont deux aveugles
complets. Pas d'éducateur, mais la sœur Buine, debout sur
le lit, complètement nue, les amblyopes le nez dessus, ses deux
frères y compris, et les deux aveugles la palpant partout avec
détermination, surtout à l'entrecuisse où ils
trouvaient matière à éducation sexuelle, car elle
écartait les cuisses pour être bien accessible.
Je me suis reculé très vite, me demandant comment je
devais réagir ; je me suis finalement dit qu'il valait mieux
faire comme si je n'avais rien vu, je suis entré dans l'internat
en faisant grand tapage, leur laissant le temps de se reprendre et
surtout à la petite Buine de se rhabiller. Quand enfin, ayant
trouvé au passage l'éducateur en train de lire
paisiblement dans sa chambre, et auquel je ne dis rien de ce que
j'avais vu, je suis arrivé jusqu'à eux, ils
étaient tous assis en rond par terre, sages comme des images.
Gérer cette petite affaire discrètement, en homme adulte,
en père de famille, mais aussi en chef d'établissement :
des incidents de ce genre peuvent ruiner une école, surtout
quand elle n'a pas encore assis sa réputation.
- C'est marrant, non ? dit Solange.
Mon approche de l'éveil sexuel des déficients visuels et
du programme pédagogique afférent en sera sensiblement
modifiée !
Nous avons célébré Noël et les vacances dans
le grand réfectoire de l'Ecole. L'association des parents
d'élèves, qui vient de se créer, a offert des
cadeaux. A midi, le chef de cuisine a fait un déjeuner
amélioré, tout le personnel était là,
enseignants, médicaux et para-médicaux, administration et
service, avec tous les élèves cela faisait du monde. Paul
Relaud et Michel ont présenté une première
démonstration de claquettes qui a obtenu un franc succès,
mais j'avoue que j'espérais de meilleurs résultats, les
petits danseurs n'ont pas encore développé les
qualités de maintien que j'attendais, la vélocité,
la grâce ; Michel me dit qu'il est optimiste, mais il l'est
toujours. Il faudra du temps, ce qui est en jeu c'est toute la
spatialisation et la latéralisation des déficients
visuels. Ce serait tellement facile s'il s'agissait d'une simple
affaire de muscles. Nous devons surtout, pour l'avenir, aller jusqu'au
bout de nos réalisations concernant la prise en charge des
tout-petits.
Paul Relaud est un type remarquable. Voilà un garçon qui
sort de l'Ecole normale supérieure d'éducation physique.
Son premier poste de professeur, à l'université, lui
laissant du temps libre, il s'est inscrit à la faculté de
médecine. Devenu médecin, il s'est
spécialisé en cardiologie. Il concilie aujourd'hui les
deux fonctions de professeur et de cardiologue ! Inutile de dire
à quel point il est précieux ; c'est un homme très
calme en apparence, mais en réalité plein de passion, je
l'apprécie beaucoup, je pense que c'est réciproque.
Tout ce monde-là, grands et petits, voyants et non-voyants, a
terminé la fête par un monôme, chantant la danse des
canards et quelques airs populaires entraînants. J'ai
observé que les aveugles une fois intégrés dans ce
long serpentin, chacun posant les deux mains sur les épaules de
celui qui le précède, y découvrent tout à
coup une étonnante agilité, ils deviennent souples,
sautillants, gracieux même. Une vraie métamorphose ;
entraînés par le rythme, ils sont tout en mouvement et
chantent à tue-tête, épanouis.
J'analyse maintenant cette observation surprenante. La
sécurité, tout d'abord, dans ce groupe ils savent qu'ils
ne courent pas le moindre risque, ce qui montre que quand la peur
n'existe plus ils s'en donnent à cœur-joie, et que leur
raideur habituelle s'écrit sur fond de crainte. Puis, la
cohésion d'un groupe humain en mouvement : l'explosion de la
solitude fait éclater le rire sur les visages. La musique enfin,
le même rythme que tous épousent en même temps, dans
le même geste. J'étais très ému, parce que
je découvrais d'un coup, d'une manière sensible, ce que
peut être et doit être l'intégration sociale des
petits handicapés visuels, et probablement aussi les autres.
J'ai vu des aveugles heureux, il faudra que je m'en souvienne.
Tout était bien en place et Noël était à nos
portes. Une jeune dame est venue me voir ce matin, elle portait un
bébé dans ses bras. Elle avait entendu parler de la
création de notre centre d'action précoce et arrivait
spécialement du Pas-De-Calais pour obtenir quelques
renseignements.
Au début elle était calme, son mari n'avait pas pu
l'accompagner, m'expliqua-t-elle, ses parents l'attendaient dans la
voiture. C'était son premier enfant, aveugle complet,
malformation, un petit garçon dans ses langes bleus avec un
bonnet blanc, sérieux, impassible, immobile comme un baigneur,
serré contre le sein de sa mère.
Je lui dis que nous pouvions faire beaucoup pour elle et son petit, que
nous étions prêts à l'accueillir avec son mari, que
nous étions bien équipés et que la prochaine fois
je lui ferais visiter l'Ecole ; je fis de mon mieux pour la mettre en
confiance, je croyais même y être parvenu.
Tout à coup, avec une violence extrême, elle se leva et
posa avec brutalité, je devrais dire jeta son bébé
devant moi sur mon sous-main parmi mes papiers et mes stylos et me dit
mais qu'est-ce que vous croyez que je peux faire avec ça, hein,
qu'est-ce que vous croyez que je peux faire avec ça ? Et elle me
regardait droit dans les yeux avec des yeux méchants et fous.
Elle m'assura cependant en s'en allant qu'elle viendrait avec son mari
dès le mois de janvier, je ne suis pas sûr que ce soit
vrai ; moi je vacillais, mon estomac était un douloureux bloc de
pierre.
Je suis rentré à la maison, j'ai avalé un scotch,
puis j'ai appelé Lydie au téléphone pour lui dire
que j'allais à l'inspection académique, j'ai pris ma
voiture et je suis parti. A Tournai j'ai bu une bière rousse et
acheté des chocolats.
Noël, c'est Noël !
Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée