Un type
étonnant est passé hier soir, vers dix-huit heures.
Michel venait de rentrer chez lui, il souhaite réaliser un
organigramme complet de toutes les formations techniques accessibles
à nos élèves, qu'elles soient traditionnelles,
comme la vannerie, le cannage, la facture et l'accord de pianos, ou
nouvelles, par exemple le secrétariat, la cuisine, la
micromécanique, l'informatique. Il prétend que
l'informatique va changer le monde, et que nous devons sauter dans ce
train-là.
Nous en parlions encore, Claude et moi, évoquant la perspective
de fabrication de matériels didactiques pour nos
élèves, quand le type a frappé à la porte
de mon bureau, à cette heure le secrétariat était
fermé depuis longtemps.
- Robert Leblé, professeur à la Faculté de médecine.
Il s'est assis lourdement dans le fauteuil laissé libre par
Michel, jetant sur le bureau un paquet de feuilles, visiblement
embossées en Braille.
- Je donne aussi des cours de physique nucléaire à
l'Ecole Polytechnique, je reviens tout juste de Palaiseau, il y a une
dame qui s'appelle Françoise Dubourg, elle est en charge du
service informatique de l'Ecole et vous demande si ceci vous
intéresse.
Claude feuillette la dizaine de feuilles.
- C'est du Braille intégral, elle travaille sur un programme de
traduction automatique, avec son ami Gilbert Maneau, professeur
à l'Ecole nationale supérieure des
Télécommunications ; ils espèrent réussir
aussi un programme de traduction du Braille abrégé et
veulent même travailler sur la traduction musicale, parce qu'ils
connaissent une vieille dame dont le mari est aveugle et pianiste
professionnel, il paraît qu'elle lit le Braille des yeux, y
compris les partitions musicales. Ils ont parlé de tout ceci aux
responsables de l'Institut National des Jeunes Aveugles, qui ne sont
pas intéressés, ils disent que leur matériel est
fabriqué par l'Association Valentin Haüy, ils en sont
satisfaits.
Comme d'habitude, Claude réagit au quart de tour.
- Si cela nous intéresse ? Je veux ! nous étions justement en train d'en parler.
- Vous connaissez Françoise ?
- Non, bien sûr que non, nous parlions de Braille et
d'informatique, des besoins que nous avons dans ce que nous appelons
l'accès à la connaissance pour les déficients
visuels en général, les aveugles et les autres.
- Elle est chef du service informatique de Polytechnique, ils ont une
salle qui fait bien trente mètres de long, superbement
équipée, plusieurs élèves lui donnent un
coup de main ; vous savez, dans cette Ecole on ne perd pas de temps.
Vous n'auriez pas une goutte de scotch ?
Nous nous regardons tous les deux, Claude et moi, Claude dit attendez
une seconde, on va arranger ça... Il est déjà
parti.
Robert Leblé est un personnage curieux. Un intellectuel de
grande valeur, c'est certain, un peu alcoolique, c'est probable, une
très forte personnalité, des yeux profonds qui roulent
derrière de grosses lunettes d'écaille, une allure
générale plutôt négligée, ce qui ne
l'empêche pas d'inspirer le respect.
Il ne peut pas mieux tomber, nous tournons autour de cette idée
depuis notre arrivée. Pour le moment, les livres en
écriture Braille sont fabriqués à la main, en
général par des bénévoles à qui ils
sont dictés. L'Association Valentin Haüy est effectivement
spécialisée dans ce domaine, produisant des ouvrages en
intégral et en abrégé.
Le Braille intégral est relativement facile à apprendre,
tous les caractères s'inscrivant dans les six points d'un
domino, chaque lettre traduisant une lettre de l'alphabet. Nos petits
aveugles commencent cet apprentissage dès le cours
préparatoire.
Le Braille abrégé est une sorte de sténographie,
qui permet en contractant les mots de lire et d'écrire plus vite
et diminue le volume des livres, car les livres en Braille prennent
beaucoup de place : c'est ainsi que le seul Petit Larousse ne tient pas
en moins de quinze gros volumes. Plusieurs mètres
d'étagère !
Claude est revenu avec trois verres, quelques glaçons dans un
bol et une bouteille de whisky. Avec un tel interlocuteur, nous aurions
intérêt à nous équiper, pour lui le nerf de
la guerre est écossais !
- Juste un doigt, dit-il, mais le geste est celui du doigt debout. Et pas de glace, cela donne des miasmes.
Le contact est immédiat, nous parlons de l'Ecole, de nos
problèmes, de nos projets qui vont un peu dans tous les sens.
- Les microprocesseurs vont tout changer, dit Robert Leblé.
Actuellement un ordinateur est au moins aussi gros qu'un frigidaire,
d'ici à deux ans il aura la taille d'un attaché-case,
croyez-moi, et les possibilités seront dès lors
extraordinaires, le monde va changer, tout va changer.
Je me dis il doit en rajouter, ce doit être le whisky. Claude et
lui galopent maintenant bride abattue dans la vaste plaine d'un avenir
merveilleux où grâce à l'informatique qu'on
appellera micro-informatique, les problèmes disparaîtront
non pas un par un mais par douzaines.
Les feuilles laissées par Robert Leblé sont toujours
là, sur mon bureau. Il va falloir suivre ce
garçon-là, c'est sûr. Dès la semaine
prochaine, Claude l'accompagne à Palaiseau, il va prendre
contact, comme il dit.
Ce soir je suis resté seul dans mon bureau, tout le monde est
parti, la brume est venue discrètement, puis la nuit tandis que
j'écrivais ces lignes. J'aime ce silence autour de moi.
Gisèle, l'infirmière, m'a appelé hier soir vers
huit heures ; en sortant du réfectoire, Henri, un petit aveugle
de naissance, élève de cinquième, venait de
heurter violemment un poteau de l'allée centrale. Quand
j'arrive, Henri est allongé à l'infirmerie, le visage en
sang, il rit, me dit "j'ai pas vu l'poteau, m'sieur". Gisèle
m'explique qu'il est sorti très vite du réfectoire, en
courant, c'est en prenant le virage sur la gauche qu'il s'est
payé le poteau, de plein fouet. Ce n'est pas grave, heureusement.
Le papa d'Henri possède une grande ferme dans le Pas-de-Calais,
et si celui-ci n'avait pas été aveugle il aurait
été appelé à lui succéder. Il adore
la ferme, la terre, les bêtes, et conduit le tracteur dans le
champ, il sent dans la pression exercée par le volant s'il suit
correctement le sillon, sait, grâce à son sens de la
durée, quand il arrive au bout ; son père siffle quand il
doit s'arrêter. Il est très vif, d'où les incidents
malheureux comme celui de ce soir. Je le gronde en riant, pour la forme.
J'observe Henri avec beaucoup d'attention et je connais son dossier par
cœur. Je cherche à comprendre comment il a su, à la
différence de ses camarades, s'approprier aussi bien l'espace,
et quel a été à son égard le comportement
de sa famille et de son entourage. Il a vécu sa petite enfance
à la ferme, probablement plus libre qu'un petit citadin, son
père me dit qu'il l'a laissé explorer l'environnement.
Voilà qui confirme l'importance de l'exploration. Les parents,
je dois le dire, sont intelligents et très ouverts, la grande
sœur, qui s'en est beaucoup occupée, lui a beaucoup
apporté. Henri a touché le monde autour de lui.
D'après sa sœur, il a bien développé ses
autres sens, le toucher bien sûr, mais aussi l'ouïe et
l'odorat, il perçoit paraît-il les odeurs de toute nature
avec beaucoup d'acuité et de finesse. Surtout, et ceci
m'interpelle, il a verbalisé ses découvertes, son langage
est riche, précis. J'ai le sentiment que c'est là que
dans une large mesure réside son secret.
J'ai relu dimanche la "Lettre sur les Aveugles", dans ma situation
c'est la moindre des choses, et c'est avec bien du plaisir que j'ai
retrouvé mon Diderot dans l'édition de la
"Pléiade". Celui-ci parle longuement de la compensation qui
s'opère afin de pallier l'absence de vision.
"L'aveugle-né rapporte tout à l'extrémité
de ses doigts", dit-il. Le mot important est "rapporte" ; alors que la
perception des odeurs est totalement sensorielle, et c'est la raison
pour laquelle, Proust le sait bien, elle s'enfouit dans la
mémoire à l'état pur et peut donc resurgir avec la
même intensité et la même pureté, il en va
tout autrement pour le toucher et l'ouïe. Mais il faut se demander
ce qu'est l'image mentale que se crée l'aveugle, car il s'agit
bien d'une création, d'une opération intellectuelle
volontaire, à partir de la sensation. Les sensations
ajoutées créent les objets et le monde, que le langage
structure. Pour les objets concrets, il n'y a guère de
difficultés, mais que se passe-t-il pour les objets abstraits,
que Diderot appelle "non-sensibles ?" Ainsi, écrit-il, "comment
veut-on, par exemple, que le mot physionomie se fixe dans sa
mémoire ?"
Ce qui dans le propos de Diderot constitue pour moi une
découverte importante, c'est l'idée des sens
ajoutés dans la perception : nous utilisons plusieurs sens pour
percevoir, alors que très souvent un seul suffit, ce qui est
appauvrissant.
"Je conclus de là que nous tirons sans doute du concours de nos
sens et de nos organes de très grands services. Mais ce serait
tout autre chose encore si nous les exercions séparément,
ou si nous n'employions jamais deux dans les occasions où un
seul suffirait".
L'exemple d'Henri, enrichi des réflexions de Diderot, propose
donc deux directions générales : Tout d'abord,
développer la sensibilité des autres sens ; puis ce que
j'appellerai débrider le cerveau, faire en sorte que
l'affectivité s'épanouisse afin de libérer la
pulsion exploratoire naturelle.
Tout cela est bien abstrait, mais je ne peux en faire l'économie.
"L'aveugle de Puiseaux estime la proximité du feu au
degré de la chaleur ; la plénitude des vaisseaux, au
bruit que font en tombant les liqueurs qu'il transvase, et le voisinage
des corps, à l'action de l'air sur son visage... Le poli des
corps n'a guère moins de nuances pour lui que le son de sa voix,
et il n'y aurait pas à craindre qu'il prît sa femme pour
une autre, à moins qu'il ne gagnât au change".
Coquin de Diderot !
Comment l'aveugle appréhende-t-il le corps de la femme s'il est
homme et vice versa ? Et quelle est l'image qui se forme dans sa
tête ?
"La beauté de la peau, l'embonpoint, la fermeté des
chairs, les avantages de la conformation, la douceur de l'haleine, les
charmes de la voix, ceux de la prononciation sont des qualités
dont il fait grand cas dans les autres".
Pourquoi pas un exercice ?
Coquin de Goassalec !
Claude est revenu de l'Ecole Polytechnique enthousiasmé ; il est
toujours très prompt à s'emballer, c'est sa grande
qualité et en même temps son grand défaut, mais je
crois que cette fois il y a l'amorce de réalisations
importantes, d'ailleurs Michel ne cache pas non plus sa joie.
Il faut dire que le problème essentiel de l'éducation des
déficients visuels est celui de l'accès à la
connaissance. L'expression est de Claude, nous l'avons adoptée.
Les petits élèves qui ont de bons yeux, dans leurs
écoles, leurs collèges et leurs lycées ne
réalisent certainement pas la chance qu'ils ont d'avoir un
cartable plein de livres. Leurs professeurs ont le choix entre
plusieurs manuels dans chaque discipline, toujours revus,
actualisés, avec des schémas, des cartes, des
commentaires, des glossaires, des exercices et des bibliographies pour
approfondir leur travail. Les nôtres n'ont rien. Les professeurs
fabriquent le matériel pédagogique au jour le jour. Nous
mélangeons dans nos classes les aveugles et les amblyopes, il
faut donc leur offrir les documents en gros caractères, parfois
en très gros caractères, et en Braille. Quand il y a,
comme c'est généralement le cas, trois ou quatre aveugles
dans la classe, la prise de notes est lente et bruyante, parce qu'ils
écrivent sur leur Perkins ; il s'agit d'une machine à
écrire le Braille, fabriquée au Japon, j'en ai
commandé douze la semaine dernière, je ne les recevrai
probablement pas avant Noël. Coûteuse et bruyante, la
Perkins, mais elle embosse bien, et il n'y en a pas d'autre sur le
marché !
Le bonheur, dans cet établissement, c'est le dévouement
des enseignants et de tous les personnels. Ici on ne tient pas le coup
si on n'est pas prêt à sortir de son sillon pour chercher,
inventer. Quand quelque chose ne va pas, ils viennent vers nous et le
disent. Nous faisons ce que nous pouvons, Claude, Michel et moi, pour
chercher des solutions à leurs problèmes. Dès le
mois de janvier prochain, nous allons mettre en place un service de
duplication, l'intendant a commandé une grosse photocopieuse
avec zoom, pour obtenir des copies avec grossissement. Je vais recruter
une secrétaire pour ce service, il s'agit de la maman d'Alain,
un petit élève de CM1 à qui on a
déjà enlevé un œil pour cause de cancer, et
qui risque de perdre le second à court ou moyen terme.
Courageux, le petit, courageuse, la mère, qui fait front,
même si on voit s'inscrire un peu plus sur son visage, de semaine
en semaine, les ravages de la douleur. Si les gens de la rue, les
heureux les veinards qui ont des enfants qui courent, qui voient, qui
entendent, savaient, s'ils arrivaient à imaginer, à
sentir la douleur et le chagrin de ceux qui n'ont pas cette chance, je
suis certain que la société ne ménagerait pas sa
solidarité, une authentique solidarité... Maryvonne, elle
s'appelle Maryvonne. Elle a quitté son emploi de
secrétaire il y a deux ans pour s'occuper de son petit, ce poste
est pour elle une vraie aubaine. Elle a à peine trente-cinq ans,
serait jolie si son visage n'était pas marqué par un pli
d'amertume et s'il n'y avait pas cette détresse dans ses yeux.
Quand je vois Maryvonne, je ressens sa souffrance, et mon estomac se
tord, comme lorsque j'ai des crises d'angoisse. Il faudra que je
m'endurcisse un peu, si je veux tenir le coup dans cette maison
où la sensibilité est agressée tous les jours.
Garder un minimum de distance à l'égard de la
réalité, pour me préserver tout d'abord, mais
aussi tout simplement pour être efficace, parce que j'ai plus que
jamais besoin d'avoir la tête froide pour travailler correctement.
Claude est donc revenu enthousiasmé de Palaiseau. Nous allons
organiser un regroupement dès le début de novembre,
d'autant qu'en même temps se dessine une autre direction de
recherche, car Michel, dont le fils aîné est
étudiant en sciences, a rencontré un professeur
d'informatique à qui il a parlé de nos
préoccupations (nous parlons à tout le monde de nos
problèmes) et qui pense qu'en ayant recours aux microprocesseurs
on devrait pouvoir fabriquer une machine à traduction
automatique, qui sortirait les textes en gros caractères et en
Braille sur embosseuse. Selon Claude, l'équipe de Palaiseau
travaille très vite, le programme de Braille intégral est
fait, celui de Braille abrégé est plus compliqué,
mais les choses vont bon train. Quant au programme de musique en
Braille, Claude estime que ce sera une révolution à
l'échelle mondiale dans le monde des non-voyants ! Je suis de
son avis, d'autant que la musique est le domaine par excellence
où il y a égalité entre tous. On dit que les
aveugles sont musiciens, je crois plutôt qu'ils
développent leurs aptitudes et leur goût, on retrouve ici
Diderot. Sans attendre, j'ai déjà demandé à
l'intendant, notre ami Carpier qui décidément s'est
adapté remarquablement à ce poste hors du commun,
d'acheter une chaîne haute-fidélité. Nous allons
organiser des concerts, courts mais quotidiens, entretenir dans l'Ecole
une atmosphère musicale, faire que la couleur, la profondeur, le
mouvement des sons remplacent la couleur, la profondeur, les mouvements
du visible. Voilà de la compensation, et de la bonne.
De la musique à la poésie, il n'y a qu'un pas, la
poésie où le mot prend l'épaisseur des choses
réelles, avec leur couleur, leur poids, leur mélodie. Il
faut pratiquer avec ardeur la poésie. Ganissen, qui est
agrégé de lettres, sera probablement d'accord, je vais
lui en parler.
Pour le moment, nous devons bien préparer la réunion de
novembre avec tous nos chercheurs, afin qu'ils se connaissent,
s'apprécient, acceptent de travailler ensemble. S'ils
réussissent à définir avec nous des objectifs
communs, il ne nous restera plus qu'à trouver l'argent. Ce sera
"fastoche", dit Claude. Je n'en suis pas si certain.
J'ai reçu ce matin une visite accablante, celle d'une jeune
fille de vingt-sept ans, accompagnée de sa mère.
Employée de banque à Dunkerque, elle vient de perdre la
vue à cause d'un lourd diabète. Elle avait encore il y a
peu de temps une vision normale, l'évolution est habituellement
plus lente, les docteurs ont été surpris. Pour elle et
son entourage, le coup a été terrible.
Le diabète est une cause fréquente de
cécité. Renseignements pris auprès de Babette, il
s'agit d'une "rétinopathie diabétique", qui
désigne des lésions des capillaires de la rétine ;
elle a évoqué diverses anomalies, comme les
microanévrismes (dilatation de la paroi), les microruptures
entraînant des hémorragies, celles-ci laissant en se
résorbant des sortes d'exsudats, des œdèmes dus
à une perméabilité anormale. Mais d'habitude la
baisse de vision est lente et progressive, chez Louise, elle s'appelle
Louise, elle a été brutale. Selon Babette, la maladie a
probablement évolué lentement pendant plusieurs
années, puis, d'un coup, la macula a été atteinte
et elle a rapidement perdu la vue.
Quand elle est arrivée dans mon bureau, elle a commencé
par se cogner contre la table basse, sa mère l'a
rattrapée à temps avant qu'elle s'écroule ; je
suis allé à sa rencontre pour la faire asseoir dans un
fauteuil, nous sommes donc restés tous trois côté
salon. Louise m'a dit voilà, je ne vois plus rien, c'est tout.
Quant à sa maman... comment pourrai-je raconter sa maman ? Une
enveloppe de démence, une folie ambulante, ses yeux vacillaient,
elle tremblait de partout, comme il pleuvait elle avait les cheveux
trempés, l'eau coulait doucement dans son cou. Louise
était plus calme, elle avait le désespoir tranquille.
Elles ne demandaient rien, elles étaient venues comme cela,
quelqu'un leur avait dit que nous existions, et elles espéraient
vaguement une aide.
La remettre à peu près d'aplomb au plan psychologique ;
lui apprendre la déambulation à la canne blanche, et le
Braille. Elle a un bac plus deux, c'est certainement une fille
intelligente, elle tape très bien à la machine, dit-elle,
sans fautes et sans se relire.
Nadine, notre ré-éducatrice en psychomotricité,
est absente depuis deux semaines, elle a accepté d'aller au
Centre de rééducation de Marly le Roy se former à
la technique de la canne blanche. Nous n'avons trouvé personne
qui eût cette compétence, ils ont bien voulu l'accepter
pour un stage de deux mois. Un bon petit cheval, Nadine. Elle m'a
téléphoné la semaine dernière, elle m'a dit
que c'est assez difficile. On lui colle un bandeau sur les yeux pendant
quatre heures tous les jours, elle apprend peu à peu à
développer une sensation tactile fine au bout de la canne ; on
lui enseigne comment la déplacer pour balayer l'espace devant
elle et aller à la rencontre des objets, et puis elle doit
mémoriser les parcours, situer les sons dans l'espace, chercher
les repères, les classer, les retenir. Pour le moment, elle
reste, me dit-elle, à l'intérieur du Centre, dans les
allées du parc, mais bientôt elle sortira dans la rue.
Courageuse, Nadine. Elle s'ennuie un peu le soir, car elle est
pensionnaire, elle a cependant trouvé des collègues
expérimentés qui lui apprennent beaucoup.
Louise devra être pensionnaire, si je la prends à l'Ecole.
Elle ne pourra pourtant pas être avec les élèves,
qui ont dix ans de moins qu'elle, mais il me reste deux chambres libres
dans le petit bâtiment où logent certains personnels et
des hôtes de passage. Il me faudra l'adhésion et la
participation des quatre éducateurs qui y logent assez
régulièrement, trois filles et un garçon, parce
que pour le moment elle ne sait rien faire. De plus, elle doit suivre
un régime alimentaire sévère, je dois donc aussi
obtenir l'accord de l'intendant et du chef de cuisine.
Louise est brisée, dans cet état d'esprit elle
n'apprendra rien. Elle n'avait pas de petit ami quand tout cela est
arrivé, mais elle en a eu avant, me dit-elle sans le moindre
mouvement du visage. Hélène devra la prendre en charge.
Ce sera dur.
Louise n'est pas très jolie, mais sa voix fluette et fragile lui
donne un charme indéfinissable ; ses yeux ternes et fixes sont
terribles à voir. Pauvre Louise ; si je ne la prends pas, je ne
vois pas qui pourrait le faire, elle relève
précisément du Centre de Marly, mais elle ne pourrait y
être admise que dans plusieurs mois et elle ne souhaite pas y
aller, je crois que c'est surtout sa mère qui ne le veut pas. Je
vais essayer de la prendre au titre de la formation continue, bien
qu'une telle prise en charge ne relève pas de notre
compétence directe. Selon Claude et Michel, nous devrions
pouvoir nous en tirer, mais nous ne l'admettrons qu'au retour de
Nadine, parce que son premier apprentissage devra être celui de
la canne blanche.
J'ai emprunté un parapluie à Lydie pour les reconduire
à leur voiture où un monsieur assez âgé les
attendait, et je suis passé à la maison ; Solange est en
cours, les filles au lycée, je me suis assis, j'ai pris un petit
scotch.
Le cochon est arrivé, tout petit, à peine sevré.
Le cochon, c'est une idée de mes deux acolytes, Claude et
Michel. Les petits aveugles ont du cochon une idée abstraite,
ils vont pouvoir venir le toucher. On a construit un enclos qui
ressemble fort à un chenil, en plus grand, derrière les
cuisines, sur la pelouse. Une fois de plus, notre intendant a
montré sa faculté d'adaptation, il va céder les
eaux grasses, c'est-à-dire les restes de la cuisine, mais il
faut que le cochon soit la propriété du Foyer
socio-éducatif, qui versera à l'intendance cent francs
par an. Je viens heureusement d'en déposer les statuts à
la Préfecture. Je devrai faire approuver l'opération par
le conseil d'administration. Et pendant les vacances, dis-je, à
la Toussaint on s'arrangera avec Paul Carpier et le chef de cuisine, il
feront des réserves, avance Claude, et avant Noël on le
vendra. A qui ? On verra, ce n'est pas difficile, dit-il. Et qui le
tuera ? Je sens qu'on va s'amuser, quelle affaire ! Et qu'est-ce qu'ils
diront, les petits élèves, quand ils apprendront qu'on va
tuer leur cochon ? On ne leur dira rien, dit Michel. Ils sont
complices, ces deux-là, c'est évident. A la
rentrée de janvier, il y en aura un autre, ajoute Claude.
Les petits sont ravis, ils y étaient plus de dix à
l'heure de midi, le petit cochon braillait comme seuls savent le faire
les petits cochons, Marie était au milieu d'eux, elle tenait le
cochon dans ses bras pendant que les petits aveugles le caressaient,
elle riait.
Il y a de l'amour dans l'air, madame Panini, la conseillère
d'orientation qui vient passer à l'Ecole une demi-journée
par semaine et qui ne sert pas à grand chose, est venue me voir
tout à l'heure. En prenant des airs de conspirateur elle m'a
chuchoté qu'elle était très ennuyée parce
que Pierre Le Gall et Annie Hervé "fricotent".
Ils sont tous deux internes. Pierre est aveugle de naissance, le
fœtus a eu une lésion chorio-rétinienne, suite
à une toxoplasmose de sa mère ; quant à Annie,
c'est une grande myope, son strabisme convergent fort n'a pas
été traité à temps, d'où un
œil paresseux qui ne voit presque plus rien, l'autre n'ayant que
deux dixièmes : si ses parents avaient consulté un
médecin spécialiste dès sa naissance, son handicap
aurait été en grande partie atténué ;
après l'âge de deux ans il n'y a plus grand chose à
faire.
Annie est une très bonne élève de
secrétariat, selon Noëlle, le professeur, elle doit bien
réussir et a même toutes les chances de trouver un emploi.
Paul est en seconde dans un lycée de la ville, j'ai pu trouver
un arrangement avec le proviseur pour qu'il y soit accueilli. C'est un
garçon intelligent et volontaire, il a je l'espère toutes
les qualités pour passer un baccalauréat
littéraire. Mais que de problèmes pour qu'il
accède aux livres ! Le soir, quand il rentre du lycée
où le minibus de l'Ecole va le chercher, il a toujours dans son
cartable plusieurs textes à lire, un éducateur doit lui
en faire la lecture à l'internat. Il prend des notes en Braille
pendant les cours, mais les professeurs ne supportant pas le bruit de
la Perkins, qui est effectivement important, il prend des notes
à la tablette et au poinçon, ce qui est bien plus lent.
J'ai demandé pour lui à l'association de parents
d'élèves qui vient de se créer un petit
magnétophone qui devrait lui être très
précieux. Dans l'état actuel des choses, un
éducateur passe deux heures avec lui tous les soirs, je ne
pourrais donc avoir en intégration scolaire de lycée plus
de trois ou quatre élèves comme lui, ce qui donne tout
son sens à notre recherche dans le domaine de l'informatique.
Madame Panini prend un air consterné pour m'annoncer cette
terrible nouvelle, mais je vois bien qu'au fond d'elle-même elle
est ravie. Comment l'a-t-elle appris ? En passant dans la cour, me
dit-elle, elle a regardé par la fenêtre dans la classe de
monsieur Nader, le professeur de musique, qui est aveugle, il jouait du
piano, pendant ce temps, au fond de la classe, ils s'embrassaient et se
caressaient "un peu partout, monsieur le principal", et elle roule ses
gros yeux derrière ses lunettes d'écaille. J'ai pu garder
à peu près mon sérieux. Je l'ai priée de ne
pas ébruiter l'affaire, je suis sûr qu'elle le fera.
J'ai cette semaine tout le temps que je veux pour gratter du papier,
c'est l'expression pas très jolie ni très flatteuse de
Solange, mais je rêve de pouvoir un jour n'avoir plus autre chose
à faire. Je dois préparer avec soin la réunion des
chercheurs du programme informatique. J'ai tant de tissages sur le
métier. J'irai marcher dans la plaine pour mettre du vent dans
mes cheveux et de l'air dans ma tête.
J'ai eu vendredi dernier, avant le départ en vacances, une
longue conversation avec Nader, notre professeur de musique. J'aime
aller de temps en temps bavarder avec lui, dans sa salle où il
va de sa table au piano et du piano à sa table, menant parfois
une expédition jusqu'à la salle des professeurs à
la récréation ou entre deux cours. C'est un homme
cultivé, très posé, remarquablement instruit en ce
qui concerne le statut des handicapés dans la
société. Il est donc pour moi très
précieux, au-delà de la grande sympathie que je lui
porte. Nader n'a jamais vu : choroïdite. Comme beaucoup
d'aveugles, il emploie souvent le verbe voir. Il aime le rugby et
n'hésite pas à dire qu'il a regardé le match
à la télé.
Je lui ai dit que j'aimais beaucoup les sonates de Schubert ; il
connaît par cœur l'une de mes
préférées, la sonate n° 959, qui crée
en moi une émotion extrêmement profonde car elle me fait
sentir concrètement le flux inégal mais
inéluctable de la durée, la chaleur de la vie,
jusqu'à une sorte d'intimité avec la mort, sans peur,
poignante. Il m'a joué le deuxième mouvement avec une
grande sensibilité. Andantino, musique lente qui parfois se
brise. Difficile, belle.
Les déficients visuels sont-ils de bons musiciens ? Pas plus que
les voyants, me dit Roger Nader ; certains le sont, d'autres pas du
tout. Pourtant, lui dis-je, ils ont une oreille fine ? Oui, c'est
sûr, parce qu'ils ont besoin de développer le plus
possible les autres sens pour appréhender la
réalité autour d'eux. Même les odeurs, dit-il en
souriant, les voyants n'utilisent qu'à peine dix pour cent du
potentiel de leur odorat. Mais ce n'est pas l'oreille seule et la
qualité de l'audition qui font le bon musicien, pas plus qu'une
bonne vision seule ne fait l'artiste peintre... Ce qui définit
le musicien, c'est la sensibilité, ce qui fait l'amoureux de la
musique, c'est l'aptitude à s'émouvoir. L'oreille n'est
rien d'autre qu'un vecteur !
D'ailleurs, dit-il, je n'ai pas une excellente oreille, il a fallu que
je l'utilise au maximum de ses possibilités pour créer
l'espace autour de moi. Car l'espace de l'aveugle est d'abord sonore ;
s'y ajoutent les sensations de vent, d'humidité que la peau
enregistre, mais cela vous n'en avez pas besoin, vous les voyants, vous
n'y prêtez donc pas attention. Nous intégrons enfin le
temps dans l'espace, ce que les plus grands philosophes ont tant de mal
à faire. Il rit. J'ai une notion très précise du
temps qu'il me faut pour aller de ma classe à l'arrêt de
bus au bout de la rue, cette distance est donc pour moi une
durée, que j'évalue sans effort à quelques
mètres près.
Je lui ai parlé de nos deux amoureux, Pierre le Gall et Annie
Hervé. Je sais, me dit-il, ils se sont même
embrassés derrière mon dos l'autre jour dans ma classe.
Annie a une odeur plus forte quand elle est émue, ce sont, je
suppose, les phéromones. Il rit à nouveau. Ce sont les
phéromones qui m'ont d'abord attiré vers ma femme et qui
m'ont rendu amoureux, elles étaient tellement enivrantes que je
n'ai plus voulu la quitter.
- Et vous les sentez encore ?
- Bien mieux qu'avant, parce qu'en plus il y a maintenant quelqu'un derrière, si vous voyez ce que je veux dire.
J'éclate de rire, il est content.
- Vous n'y prêtez pas attention, vous les voyants, parce que vous
avez tant de choses pour sentir et ressentir, n'empêche que vous
percevez aussi les phéromones...
- Vous me faites penser à Diderot, dis-je.
Madame Van Acker, l'institutrice en charge du CM2, est venue me voir ce matin, le petit Martial n'est pas rentré à l'Ecole, il a paraît-il été hospitalisé pendant les vacances, son cancer a repris, d'après la maman c'est très grave, elle est désespérée. Les élèves de la classe sont plus ou moins au courant, ils sont agités, elle m'a demandé l'autorisation de les sortir cet après-midi, avec deux éducateurs en soutien.
Je me trouvais dans le bureau de Michel, derrière les ateliers,
nous commentions tous deux la demande que je viens de recevoir du
ministère nous demandant de rédiger un texte
définissant les modalités d'un CAP d'accordeur-facteur de
piano. Ce n'est pas très difficile, apparemment, nous allons
commencer par faire quelques recherches sur les CAP voisins, puis
définir des objectifs et rechercher les contenus avec le
professeur, qui est un excellent ouvrier et a une oreille remarquable,
mais pas de culture professionnelle. Michel y prend du plaisir, moi
aussi.
Tout à coup, j'ai vu Bouboule.
Bouboule est amblyope, deux-dixièmes d'un côté, un
de l'autre : glaucome. Il a quinze ans, nous essayons de le
préparer au métier d'employé technique de
collectivité, mais il est instable. Il a tendance à
l'obésité, car il se laisse aller, si on ne le surveille
pas, à manger tout ce qu'il fabrique. En ce moment, Bouboule est
sur le toit de l'internat des garçons, tout seul, il tient un
ballon de football à la main, il shoote !
- Oh ! dit Michel.
- Oh ! dis-je.
Nous sommes sortis tous les deux. Je cours, tremblant de peur. Nous
atteignons l'arrière du bâtiment, sur une pelouse six ou
sept élèves jouent au football avec un éducateur.
Dans les buts de fortune, Serge, douze ans, un grand myope qui a
déjà à son actif deux décollements de
rétine. Un bon shoot sur la tête et il est bon pour le
troisième !
Bouboule a commencé sa descente, par la gouttière, il
arrive enfin en bas. Michel ne peut plus se retenir, il traite
l'éducateur de triple con.
C'est un triple con. Qu'allons nous faire avec des gens comme cela ?
Mauvaise journée, décidément. Vers dix heures,
avant de me coucher, je suis allé faire un petit tour à
l'internat. Chez les garçons au rez-de-chaussée,
l'éducateur n'était pas là, les
élèves étaient donc tout seuls. J'ai attendu un
peu, les élèves dormaient, on entendait tout juste
quelques soupirs et ronflements.
Il est revenu à onze heures moins dix !
- J'avais oublié mon pyjama dans ma voiture.
A peine gêné.
Je ne l'ai pas traité de triple con, mais c'en est un.
J'ai appelé Marcel, l'inspecteur primaire. Il a autorité
sur les instituteurs et sur les éducateurs. Nous avons eu
dès le départ un très bon contact, il y a entre
nous une confiance mutuelle, nous avons toutes les chances de devenir
amis. Marcel est agrégé de lettres, a de l'humour, un
esprit très fin. Ambitieux, c'est normal.
Les éducateurs de l'Education nationale ont le statut
d'instituteurs. Ils effectuent normalement un stage d'un an dans un
centre de formation de la région parisienne. En ce moment je ne
pense pas beaucoup de bien de ce dernier, étant donné les
problèmes que ces jeunes gens me posent. Des fautes graves comme
celles d'hier sont heureusement assez rares, mais les sottises et
négligences sont journalières. Mes éducateurs,
treize filles et douze garçons, ne coopèrent pas
beaucoup, ils font leurs trois petits tours et puis s'en vont, il sera
difficile de les intégrer dans un projet commun pour cette
école toute jeune. Ils ont par contre une dimension syndicale
forte, il a fallu deux réunions de deux heures pour arriver
à définir leurs obligations de service, parce qu'ils ont
tendance à vouloir rabioter pour cause de pondérations ou
de rattrapages. C'est surtout les garçons qui posent
problème, ils mènent le jeu, les filles suivent, dociles,
complices.
Au téléphone, Marcel m'a dit qu'il était d'accord
pour que nous menacions de déplacement d'office tout coupable de
faute lourde. Nous devons vraiment mettre les pendules à l'heure
et allons donc faire rapidement une réunion. Il serait
intéressant, lui ai-je suggéré, d'aller voir ce
qui se passe en ce moment dans ce centre de formation, dont les
derniers produits ne sont pas merveilleux. Il est à peu
près d'accord, je crois.
Marie n'appartient pas à l'Education nationale, elle est l'une
des trois éducatrices de jour, recrutées dans le cadre du
centre de soins ; elles sont formées dans une école de
Rennes gérée par le ministère de la Santé.
Compétentes et irréprochables.
Le sourire de Marie, c'est cela, la compétence et le
dévouement, avec quelque chose en plus, qui dit qu'on a quelque
chose à donner, doucement, sans esbroufe, et que devant la
détresse des autres on tient le coup.
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