Je suis
allé faire un tour à l'Ecole, cela n'a pas
été facile, j'ai trouvé du vide. Juste à la
sortie de la grande ville, il y avait un feu de circulation, il
était au rouge, j'ai vu un bistrot, avec sur la vitrine une
affichette qui disait : A vendre, champignons de Paris, frais. Plus
haut sur la droite, au milieu des champs de betteraves à sucre,
j'ai aperçu un, deux, plusieurs bâtiments de couleur ocre,
tout seuls contre le ciel ; j'ai su tout de suite que c'était
là, j'ai senti monter une bouffée d'angoisse.
La route d'accès n'était pas terminée, il y avait
des trous partout, des traces de camion, de la boue. Pas de trottoirs,
ni de bas-côtés ; s'il n'y a même pas d'accès
correct, on n'est pas sortis de l'auberge. Un symbole. La
bouffée d'angoisse est revenue, plus forte, mais il
n'était plus question de revenir en arrière.
Le portail d'entrée était grand ouvert, la cour
était vide, tout était vide, la porte du bâtiment
central était béante. Au milieu du parking, j'ai vu une
voiture, ou plutôt une épave de voiture, parce qu'elle
était totalement démontée. Les pièces
éparses du moteur prenaient à elles seules l'espace de
deux ou trois véhicules, le sol macadamisé était
souillé ici et là de taches d'huile.
J'ai traversé la cour, marché jusqu'à
l'entrée, toujours sans voir âme qui vive, je suis
entré et j'ai visité. Le temps était couvert, mais
il faisait doux, au moins vingt-trois degrés, dans le Nord c'est
presque la canicule, vingt-trois degrés, le chauffage central
fonctionnait. Dans toutes les classes, les bureaux, les laboratoires,
les radiateurs étaient chauds. Et puis n'importe qui aurait pu
arriver là avec un ou deux camions de déménagement
et embarquer tout ce qu'il y avait, les tables, les chaises, les
bureaux, les fauteuils, les armoires, les machines à
écrire, les matériels de laboratoire.
Evidemment, l'angoisse est revenue, bien plus forte, j'ai senti que mon
ventre se tordait, je n'avais plus de jambes ; à ce
moment-là, j'ai regretté d'une manière
vertigineuse d'être à cet endroit, d'avoir accepté
de faire démarrer cet établissement pour
déficients visuels, l'un des trois seuls existant en France sous
l'égide de l'Education nationale, un truc presque
expérimental, vide, ouvert à tous les vents,
chauffé en plein été, avec au milieu du parking
une voiture en ruine, totalement démontée.
J'ai marché jusqu'à mon bureau futur. Correct, bien
meublé, confortable et élégant ; je me suis dit
enfin quelque chose de positif, à partir d'ici j'essaierai de
trouver mes marques, et c'est bon pour le standing. Drôle
d'idée, à un tel moment, je me la suis reprochée.
Il y a eu un bruit dans le couloir, Guy est arrivé. Enfin
quelqu'un. Dans les vingt-cinq ans, en blue-jeans et chaussures de
basket. Je suis François Goassalec, le principal, qui
êtes-vous ? Le concierge, mais je suis en vacances, je suis juste
de passage, je repars tout de suite, d'ailleurs ma femme est dans la
voiture. Très heureux, cher ami, si vous êtes le concierge
je suis sûr que vous savez où se trouvent les clés
? Vous allez fermer toutes ces portes et toutes ces fenêtres et
vous allez arrêter le chauffage. Vous ne savez pas faire,
allons-y, nous allons le faire ensemble.
Sa femme était dans la voiture, il m'a dit elle est
nommée ici aussi, au secrétariat ; elle est sortie de la
voiture et est venue vers moi, elle avait de beaux yeux noirs.
S'il n'y avait pas eu les yeux profonds de Lydie, je crois que j'aurais
craqué. Elle ne le saura pas, qu'elle m'a sauvé du
désastre, aujourd'hui !
Je n'ai pas dit grand chose à Solange, en rentrant, il y a du
boulot, rien n'est prêt. Rien n'est prêt, rien ; et moi je
ne suis pas prêt non plus.
Je dois bien reconnaître que le Chef, mon inspecteur
d'académie, a su se faire convaincant. Il a
déboulé dans mon bureau sans crier gare, au milieu de
l'après-midi, m'a présenté le projet d'Ecole
nationale pour déficients visuels, insistant sur sa
nouveauté, sa "spécificité", mot chic qui depuis
quelque temps est à la mode. Le ministre estime que nous devons
jouer pleinement notre rôle dans la prise en charge des
handicapés, ne pas laisser la Santé s'approprier tout le
terrain. Ce sera déjà un pas considérable vers la
reconnaissance sociale des aveugles et par voie de conséquence
l'intégration.
La cause des aveugles, en somme ; une mission ! Jusque-là
j'aurais été incapable de dire qu'il existait une cause
des aveugles, quelle qu'elle fût.
Il m'a un peu eu, le Chef. Il faut dire que je lui porte une telle estime, depuis longtemps !
Il m'a donné trois jours de réflexion. Au bout de ces
trois jours j'étais convaincu que la cause des aveugles
était parfaitement incontournable.
A condition de réussir, bien sûr. Il faudra travailler
beaucoup, sans filet. Et pour le moment, j'ai trouvé du vide.
Mon angoisse revient, ce soir, forte, me noue l'estomac.
Le déménagement est terminé, nous voilà installés à l'Ecole. Je suis fatigué, de cette mauvaise fatigue physique qui me casse en deux, qui m'empêche de dormir. Un déménagement, c'est presque une maladie. Solange est très contente, elle est tout près de la grande ville ; le logement, un appartement de quatre chambres, est très correct. Je suis habitué aux logements de fonction, ce n'est pas le grand luxe, mais c'est en général de qualité. Les deux filles ont chacune leur chambre, celle de Rachel un peu plus grande que celle de Lise, bien qu'elle soit la plus jeune. Je les ai inscrites, Rachel au collège le plus proche, Lise dans un lycée de la ville dont je connais bien le proviseur. Rachel nous a fait deux ou trois crises parce qu'elle ne voulait pas quitter ses copines de classe, surtout Corinne, elle a dit qu'elle prendrait le train toutes les semaines pour aller la voir !
Je viens de recevoir l'accord de l'Académie pour que Lejoyeux et
Petit soient nommés auprès de moi, l'inspecteur
d'académie s'y était à peu près
engagé, mais obtenir une sorte de cooptation de ses adjoints est
une chose tellement exceptionnelle dans la fonction publique que je
n'étais pas du tout certain d'avoir satisfaction. Claude
Lejoyeux sera principal-adjoint, Michel Petit exercera la fonction de
chef de travaux, il s'occupera des sections d'enseignement technique,
celles qui ont déjà été programmées
et celles que nous pourrons inventer, nous avons carte blanche. Tous
deux sont venus cet après-midi voir leurs logements, ils sont
très contents, ils vont aménager le plus vite possible,
pour se rendre disponibles avant la rentrée.
Je ne suis plus seul ! Avec ces deux gaillards, que je connais bien,
car ils étaient professeurs dans mon collège, nous allons
faire une solide équipe. Mon moral remonte !
La problématique est somme toute assez simple, mais il faut que
j'en prenne toute la mesure, et il y a dans sa définition
même quelque chose de terrible : c'est que l'œil n'est pas
un organe comme les autres. Le foie, les reins, le cœur sont des
organes. Ils sont là, installés à leur place
désignée, ils ont une fonction, ils obéissent,
c'est clair et net. Les yeux, c'est tout autre chose, ils sont une
émanation directe du cerveau. Tout se passe comme si le cerveau
avait détaché de lui-même un satellite posé
là sur le devant de la figure pour explorer l'environnement.
Au début de la quatrième semaine de grossesse, l'embryon
entier mesure tout juste quatre millimètres. Ce n'est pas
beaucoup, quatre millimètres, et pourtant tout est
déjà là. De part et d'autre du cerveau, on voit
apparaître deux dépressions, les gouttières
optiques, qui bientôt s'avancent vers l'ectoderme superficiel, et
s'invaginent rapidement pour devenir les vésicules optiques.
Tout cela est minuscule, minuscule.
Les vésicules se transforment tout de suite en cupules optiques
: elles sont sphériques et creuses, voilà, tout est
prêt, elles restent attachées au cerveau par les
pédicules optiques, qui vont se transformer en nerfs optiques,
pour assurer la liaison. Tout près, juste en face, voilà
que l'ectoblaste s'épaissit, devient une placode optique. Les
placodes s'invaginent à leur tour, deviennent les
vésicules cristallidiennes, creuses, qui pénètrent
dans la cupule optique pour devenir les cristallins. La fente
embryonnaire se ferme, les deux berges des pédicules se soudent.
C'est fait, à la fin de la huitième semaine, les yeux
existent. La différentiation se fera ensuite, tranquillement, la
cornée, la rétine, la macula...
Tout se passe en somme comme si avant toute chose, avant même de
procéder à sa propre élaboration, le cerveau
installait son antenne vers le monde extérieur, condition
même de son développement ultérieur.
A la naissance, les yeux ne sont pas encore opérationnels,
l'acuité visuelle reste faible pendant les premiers mois. Ils
terminent ce développement assez lentement, pour n'atteindre la
qualité visuelle, les dix dixièmes, qu'à
l'âge de cinq ans. Quant à la vision du relief, elle
s'améliorera encore jusqu'à dix ans.
Le cerveau lui-même n'est pas terminé à la
naissance, il a à peine atteint la moitié de son poids
définitif. Mais il a installé dès le départ
une sorte de périscope pour investiguer la réalité
extérieure. Les yeux, c'est un petit morceau de cerveau
envoyé à la périphérie pour raconter.
En fait, toutes les informations recueillies seront utilisées
par le cerveau pour assurer son propre développement. Tout cela
est interactif, parce que la vision s'affine en réalité
grâce au traitement par le cerveau des informations reçues
; ainsi, les formes, les reliefs prennent un sens, mais c'est le
cerveau qui donne celui-ci.
Je lis ce soir que quatre-vingt-dix pour cent des acquisitions du
bébé se font grâce aux yeux. Quatre-vingt-dix pour
cent !
Voilà, la problématique est simple : que se passe-t-il
quand il n'y a pas d'yeux ? Ou même quand il existe une
malformation telle que les yeux remplissent mal leur fonction et
s'avèrent incapables de transmettre au cerveau, qui en a besoin
pour son développement, les informations qui feront exister le
monde ?
L'évidence est là : remplacer par autre chose. Trouver autre chose.
Développer les autres sens, pour compenser. Stimuler le cerveau
différemment au plan sensoriel pour assurer sa vie, pour qu'en
retour il donne au monde son sens.
Les yeux ne sont pas terminés à la naissance, ce qui
implique qu'il y ait d'autres stimulations pour que le petit d'homme se
mette à exister. Tout est là.
Facile à dire, mais il faut le faire. Ce soir j'ai
travaillé très tard, j'utilise ces quelques semaines
avant la rentrée pour essayer de prendre la mesure de la
tâche. Mon angoisse a disparu, j'ai réussi à
m'approprier l'espace de cet établissement où je me
promène beaucoup en réfléchissant aux
manières de lui donner vie, intelligemment et d'une
manière fonctionnelle.
Je vais, comme toutes les nuits, dormir pesamment jusqu'à quatre
heures du matin, et puis tout à coup la machine va
redémarrer, les idées se presseront à nouveau,
dansant dans le noir leur valse presque obsessionnelle. Qu'importe, il
fallait que je couche rapidement sur le papier ces quelques
idées, pour nourrir celles de la nuit et de demain.
Rentrée faite. Sans problème majeur. Ouf ! J'ai fait
rentrer les tout-petits avant les autres à l'internat, ils ont
donc trouvé un environnement très calme, et tout le
personnel était disponible pour leur assurer un accueil
individualisé. Les plus jeunes ont six ans. Les parents sont
arrivés avec eux, ce sont eux, encore plus que les enfants, qui
avaient besoin d'être sécurisés. En les voyant,
j'ai mesuré la détresse des gens qui ont un petit qui ne
voit pas ou qui voit très mal. Ils ont tout visité, se
sont attardés au réfectoire, dans les dortoirs, car les
petits, à la différence des autres, sont en dortoirs de
douze, ils y sont mieux surveillés et le groupe se
sécurise de lui-même. Les séparations ont
été difficiles, parfois déchirantes. J'ai
passé la journée à leur dire des paroles
rassurantes, à leur expliquer que leur enfant serait très
bien, qu'ils pourraient l'appeler... Je dois dire que les
éducateurs et éducatrices choisis pour les tout-jeunes
internes sont les plus expérimentés, les plus aptes
à un maternage efficace. Pour les choisir, j'ai appelé
l'inspecteur primaire spécialisé, que je n'ai pas encore
rencontré, mais qui au téléphone m'a fait une
excellente impression. Très convivial, précis et clair
dans son propos, comme j'aime, il m'a promis une visite dès la
semaine prochaine, cela me permettra de faire le point sur certains
personnels, que j'ai du mal à cerner, avec lesquels je n'ai pas,
pour le moment du moins, le contact, les éducateurs,
précisément.
Autre très grande satisfaction, Solange a eu un poste à
l'Ecole, sur ce point aussi l'inspecteur d'académie a tenu sa
quasi-promesse. Elle sera la première à enseigner aux
déficients visuels les sciences naturelles, la biologie. Elle va
s'attacher à adapter les programmes de tous à ses
élèves. Elle s'est mise au travail, elle vient de
découvrir qu'avec une roulette de pâtissier, celle qui est
utilisée pour couper la pâte, on peut dessiner en relief.
Le choix délibéré que je fais dans cet
établissement, c'est de bâtir un enseignement pour ce type
de handicap sur la base même de tous les programmes "normaux" de
l'Education nationale. Nous allons simplement avoir à les
adapter, à créer les outils pédagogiques au fur et
à mesure qu'ils s'avèreront nécessaires.
"Fastoche", a dit Claude Lejoyeux. Il est d'un optimisme à toute
épreuve !
Les plus grands sont arrivés hier, tout s'est passé comme
je l'avais souhaité. La pré-rentrée, enfin, m'a
apporté un vrai bonheur, celui de me voir entouré d'un
corps enseignant de grande qualité, très sérieux,
impliqué surtout, prêt à se donner du mal,
absolument d'accord pour mener cette politique pédagogique de
normalisation des programmes que je leur ai proposée. Dans mon
collège j'en avais quelques-uns qui ne pesaient pas lourd, que
j'aurais voulu voir ailleurs, ici je ne pense pas que ce soit le cas.
Le corps enseignant est très varié, instituteurs,
professeurs certifiés, agrégés, professeurs de
collège, d'enseignement technique pratique, théorique...
L'intendant, qui vient d'être nommé et avec lequel j'ai eu
un premier contact excellent, a su sauter très vite dans le
train qui démarrait et organisé un pot de rentrée
au réfectoire. Il s'appelle Carpier, il a à peine
vingt-cinq ans, jeune marié. Lui aussi est logé. Nous
sommes tous dans le même bâtiment, un cube, pas très
beau, qui domine la cour d'un côté, la plaine de l'autre.
Le confort est satisfaisant, et puis après tout un logement de
fonction n'est pas un château, n'est-ce pas ?
Vincent est entré en douce dans mon bureau. Je n'avais pas
fermé la porte du secrétariat, je ne la ferme presque
jamais, en réalité, parce que j'aime entendre le
bavardage intermittent et doux de Joëlle et Lydie, ainsi je ne me
sens pas seul, j'ai toujours près de moi cette présence
féminine que j'aime bien.
Donc, Vincent est entré. J'étais en train de parler au
téléphone, je ne sais plus à qui, je
téléphone tellement, toute la journée... la petite
tête est apparue au coin de la porte. Huit ans, Vincent a tout
juste huit ans. Il n'est pas pensionnaire, la DDASS l'a confié
à une famille d'accueil à Hellemmes. Pas terrible, la
famille d'accueil, Hélène, notre psychiatre, m'en a
parlé, il faudrait aller voir ce qui se passe là-bas,
à deux reprises il a rapporté des poux à
l'école. Abandonné par sa mère à la
naissance, arabe, il s'appelle Aziz, amblyope profond avec vision
tubulaire, dégénérescence maculaire, il sera
aveugle dans quatre ou cinq ans. La totale.
Il est futé, Vincent, il a quitté sa classe de CE1 en
profitant comme d'habitude d'un moment où ni Marie,
l'éducatrice, ni Janine, l'institutrice, n'avait le regard
tourné vers lui. Elles le surveillent, pourtant, elles le
connaissent ! Quand Vincent en a marre, qu'il n'est pas
intéressé par ce qui se passe dans la classe, ce qui
arrive souvent, il se tire. Il suit le couloir, descend au
rez-de-chaussée. Parfois il va faire des bêtises chez
l'ophtalmo, mais il se fait virer très vite, au prix des
lentilles, Babette n'a pas envie de voir ce pingouin-là tout
casser dans son cabinet. Parfois aussi, il s'installe en salle de cours
de secrétariat, Noëlle le laisse jouer sur une machine
à écrire. Cette fois il est descendu, a trotté
sans bruit le long du couloir qui mène à
l'administration. Pas un mot à Lydie ou à Joëlle, il
vient voir le chef !
- Salut, Goas.
Il m'appelle Goas depuis le premier jour, il doit trouver que Goassalec
est trop long à dire. Comme je suis au téléphone,
je ne lui réponds pas.
- Salut, ça va ?
Il s'enhardit, maintenant il est entré, je le vois en entier. Il
a le nez un peu retroussé qui lui donne l'air de rigoler tout le
temps, ce qui parfois énerve Janine, son institutrice, elle
croit qu'il se moque d'elle. Elle est susceptible, certains jours. Elle
n'y voit pas lourd, non plus, c'est une grande myope qui a fait
plusieurs décollements de rétine, ses yeux sont plus
fragiles que la porcelaine, il ne faudrait pas grand chose pour qu'elle
perde totalement la vue, et elle le sait. Elle est gentille, Janine,
tout juste trente ans, assez jolie, une nana plutôt pulpeuse avec
des boucles blondes, désirable. Son problème, bien
sûr, c'est le regard. Ou plutôt la quasi absence de regard,
ses yeux de myope grossis par les énormes lunettes ; les yeux,
c'est l'âme, dit-on, à travers les yeux on va tout droit
à l'âme, une personne est tout entière dans son
regard. Certes, certes. Chez les déficients visuels, il n'y a
pas le regard, on n'accède pas à l'âme comme cela,
c'est un vrai problème, car elle est pourtant là,
l'âme, aussi profonde qu'une autre. Jean Gabin plonge son regard
amoureux dans les yeux clairs et profonds de Michèle Morgan et
lui dit t'as de beaux yeux, tu sais, ici cela ne passe pas.
Voilà probablement pourquoi Janine n'a pas d'amoureux,
malgré son petit corps girond et rond, petit patapon, ses
boucles blondes, sa bouche pulpeuse, ses lèvres gourmandes. Sa
voix fine, un peu pointue, son intelligence vive. Tout, sauf le regard.
Et comment feront-ils, mes petits aveugles et amblyopes, pour
séduire et être séduits ? Voilà un vrai
problème, que je devrai intégrer dans ma
réflexion. Janine, en tout cas, s'énerve pour un rien,
c'est une vraie soupe au lait qui vient au feu en une seconde, sans
préavis, il faut être très prudent quand on
s'adresse à elle, je me suis fait rembarrer moi-même
avant-hier, à cause de Vincent précisément, parce
que j'avais adopté un ton soi-disant ironique pour dire que
Vincent s'était encore tiré, elle a vu là une
accusation sous-entendue de négligence ! Heureusement il y a
Marie, l'éducatrice, qui met de l'huile dans les rouages. Marie,
dont le sourire à lui seul est une œuvre d'art, Marie
n'arrive pas non plus à empêcher Vincent de quitter la
classe au milieu de tout, il est malin comme un singe. Il a d'ailleurs
un petit air de singe, avec ses yeux toujours plissés et son
petit nez retroussé. En plus de cela, il est voleur, tout objet
qui lui plaît après l'avoir examiné en mettant le
nez carrément dessus risque de disparaître dans sa poche,
vite fait ; enfin il est boulimique. Aussi le retrouve-t-on souvent
à la cuisine, où il se glisse pour aller voler des
gâteaux ou à défaut tout autre comestible qui passe
à sa portée. Le cuisinier le fiche dehors, mais en
général Marie arrive à temps pour le
récupérer, elle sait que tôt ou tard il arrivera de
ce côté-là.
Le problème avec Vincent, c'est qu'il faudrait assez rapidement
le mettre au Braille, et il ne veut pas en entendre parler. Janine,
madame Vigot, la psychologue, Nadine, la ré-éducatrice en
psychomotricité qui a sur lui une petite influence, Marie bien
sûr, puisqu'elle est son éducatrice, moi enfin, tout le
monde essaie de le convaincre d'en faire un peu. Mais vous ne pouvez
pas dire à un enfant de huit ans qui n'y voit pas beaucoup qu'il
va devenir aveugle dans quelques années, vous ne savez pas
comment il pourrait réagir, il a déjà suffisamment
de problèmes de comportement. J'en ai discuté avec
Hélène, la psychiatre, elle dit que la situation est
bloquée, il faut laisser Vincent évoluer, on verra bien,
un moment viendra où il n'aura plus le choix. Nous veillerons.
Pendant que je parle au téléphone, Vincent s'est mis
à se balader dans mon bureau. Il investigue. Ouvre le bahut, le
referme, soulève un cendrier et se met à jouer avec les
mégots, les déchire un à un, en jette par terre.
Le voilà devant moi, il se cale dans le fauteuil.
- A qui tu parles ?
Il a saisi ma règle et se met à donner des petits coups
sur le bureau, puis des coups plus forts. Je peux enfin raccrocher,
Marie est entrée, un peu rougissante, elle rougit facilement.
- Excusez-nous, monsieur, il a encore réussi à nous fausser compagnie.
Elle attrape Vincent par le col, lui dit "ouste", il ne demande pas son
reste. Ils s'en vont, Vincent devant, marchant fièrement
à la manière d'un petit soldat.
Tout cela s'est passé vers onze heures ce matin ; ce
n'était pas grand chose, juste un incident, dont l'effluve est
resté là, suspendu dans l'air, longtemps. Je me suis
levé, je pousse la porte du secrétariat, et cette fois
tout à fait seul je regarde la plaine, au-delà de la
pelouse vague et mouillée. Devant moi, à droite de
l'internat des filles, je peux la voir, grise, avec son ciel bas
chargé comme à l'habitude des nuages venus de Dunkerque
et de Calais, portant toute la pluie de l'océan et qui la
gardent là, suspendue au-dessus de nos têtes pendant des
semaines. Le Nord, c'est le Nord, on s'habitue. Pour un breton, ce
n'est pas difficile, je m'y connais. Tout seul dans mon bureau, j'ai
souri.
Ce matin vers neuf heures, nous nous sommes retrouvés par hasard
tous les trois, Petit, Lejoyeux et moi en salle de
micromécanique. Nous ne nous étions en aucune
manière donné le mot, signe que nos
préoccupations, même le dimanche, sont bien les
mêmes. Nous avons longuement bavardé ; bavardage qui est
en réalité un travail. Tous les jours nous nous
rencontrons à mon bureau, mais nous sommes trop souvent
englués dans les problèmes quotidiens, qui
réclament des solutions immédiates. Ce matin, nous avions
le temps, vers onze heures nous avons bu un pot.
Sur les deux cent cinquante élèves, dont cent cinquante
sont internes, venant des cinq départements du nord de la
France, le Nord, le Pas-de-Calais, l'Aisne, la Somme et une partie des
Ardennes, ce dernier département ayant une petite école
à Charleville, il n'y a finalement "que" soixante-quinze
aveugles complets. Quant aux amblyopes, ils présentent entre eux
de considérables différences. La cécité
est, si j'ose dire, une, même si ses causes sont diverses, alors
que l'amblyopie est multiple.
On considère comme aveugle toute personne qui a moins de un
vingtième de vision du meilleur œil après
correction. Un vingtième, ce n'est rien, il ne saurait
être question de lire avec, mais c'est tout de même capital
; même une simple perception lumineuse est déjà
considérable, parce qu'on ne va pas droit dans le mur quand on
la possède.
Quant à l'amblyopie, elle se définit par le seuil de
quatre dixièmes du meilleur œil après correction.
Cette définition est officielle, elle est utilisée pour
l'attribution des aides et allocations diverses, mais il est facile de
voir l'extrême diversité des cas qui peuvent exister entre
quatre dixièmes et un vingtième, d'autant que d'autres
paramètres importants doivent être pris en compte : le
champ visuel, sa largeur, ses défauts, la vision
rapprochée, la fragilité, l'évolutivité...
Selon les statistiques, il y a un aveugle pour mille habitants, ce qui
fait pour la France soixante mille environ ; quant aux amblyopes, ils
sont dix fois plus nombreux : cela fait cette fois une vraie
population, six cent mille personnes. Les déficients visuels,
c'est peut-être une minorité, mais elle n'est pas anodine !
Michel Petit se passionne pour le CAP de micro mécanique. Il en
est toujours, dit-il, à la première mise au point. Au
départ les gens ont dit ils sont fous de créer une telle
section. En réalité il y a des jeunes gens qui sont de
vrais amblyopes parce que leur vision de loin est désastreuse,
mais qui possèdent de très près une excellente
acuité visuelle. Puis, on peut ajouter de grosses loupes
articulées de vingt-cinq centimètres de diamètre
avec éclairage au néon intégré, ce qui leur
permet de voir les plus petits détails d'un objet.
- Cela implique une très grande adresse, dit Claude.
- Justement, répond Michel, je les trouve bien maladroits,
anormalement maladroits par rapport aux voyants ; il ne sera pas
question de les mettre sur machine tout de suite, surtout sur les tours
qui tournent à six mille. Il faudrait que nous inventions des
exercices pour cela, j'ai pensé au modelage et même
à la broderie fine.
- Oui, oui, mais dans tout cela tu ne formes que les mains, alors que
l'adresse gestuelle implique le corps tout entier, un maintien, une
maîtrise de soi dans l'espace. Or tu vois qu'ils se tiennent mal
; même à table ils se tiennent mal, il faudrait commencer
par là, faire déjeuner les éducateurs avec eux en
leur demandant d'être exigeants quant à leur tenue et leur
maintien. Il faut aussi en parler avec Paul Releau et les autres
professeurs d'éducation physique. Ceci nous ramène au
problème plus général de la spatialisation : les
mal-voyants ne perçoivent pas l'espace, ils ne se
perçoivent donc pas dans l'espace, la relation à leur
corps est faussée.
- Notre travail, dis-je, est donc là, il consiste à la
leur donner. Vous pourriez organiser une réunion sur ce sujet
cette semaine, vous menez le jeu tous les deux ; les sportifs, quelques
éducateurs, la ré-éducatrice en
psychomotricité, la psy et Babette, évidemment :
l'ophtalmo.
Comme Claude Lejoyeux était professeur d'éducation
physique, il connaît bien ces questions, il va foncer
là-dedans avec fougue, parce que tout ce qu'il fait il le fait
avec fougue. Parfois il en rajoute un peu, comme je le lui dis c'est
son côté musculeux de joueur de rugby, mais il y a souvent
une idée géniale dans ce qui en sort, il suffit de faire
le tri, et pour cela, Michel, le plus pondéré de nous
trois, s'y entend très bien : c'est un vrai technicien, il ne
lâche pas de vue son objectif. Mes deux acolytes, c'est
exactement le dérapage contrôlé, il y en a un qui
fonce et l'autre qui freine au bon moment, cela marche !
Je continue sur ma lancée :
- Etant donné les différences considérables qui
existent entre les cas d'amblyopie, il faut que nous mettions au point
une fiche distinctive qui prenne tout en compte : affection, vision de
loin, de près, vision des couleurs, champ visuel,
fragilité, fatigabilité, évolution probable...
C'est seulement à partir de là que nous pourrons
commencer à faire du bon travail pédagogique en tous
domaines. Je vais en parler à Babette dès demain.
- Je voudrais bien leur faire faire des claquettes, dit Claude, surtout aux aveugles.
- ???
- Pourquoi pas, insiste-t-il, je ne pense pas qu'on ait jamais
essayé. D'abord ils ont besoin de se défouler, ces
gamins-là sont beaucoup trop sages.
- Les amblyopes ne le sont pas toujours, loin de là, il y en a
même qui sont passablement agités, avance Michel.
- Justement, il est possible de canaliser tout cela, leur faire
libérer leur agressivité naturelle, celle de tous les
enfants, en somme, et la maîtriser. En même temps, les
claquettes c'est de la danse, sur des rythmes modernes, cela devrait
leur plaire. Clac clac clac, le rythme est donné, ils le
créent eux-mêmes, ils apprendront le mouvement d'ensemble.
Alors, chef, on essaie ?
Ils m'appellent toujours "chef" et nous continuons à nous
voussoyer, alors qu'existe entre nous depuis plusieurs années de
très forts liens d'amitié, de grande confiance mutuelle.
C'est une habitude, j'étais effectivement leur chef au
collège, c'est Claude qui a pris ce pli, en plaisantant. Il y a
de la pudeur dans tout cela, nous faisons une solide équipe !
- Bien sûr, il faut juste trouver un marchand de claquettes, et
tout d'abord convaincre les professeurs de tenter le coup, en associant
les médecins et les para-médicaux.
J'ajoute :
- Pour les filles, dis-je, il faudra chercher plus d'exercices de
danse, de grâce. Je voudrais un vrai travail de recherche sur ce
point, nos gamines aveugles et amblyopes sont gauches, maladroites,
lourdes dans leurs mouvements, elles ne possèdent pas cette
grâce si naturelle chez la plupart des filles. Il faut leur
permettre de sentir et d'exprimer cette féminité qui est
certainement en elles et qui doit s'épanouir si on leur donne
conscience d'elles-mêmes, de leur corps, de leur
sensualité.
On a bu une bière, Michel en a quelques-unes en stock dans son
bureau de chef de travaux. C'est normal, il ne faut pas s'en
étonner, dans l'enseignement technique on travaille en bleu, on
ne porte pas la cravate, on blague à la récré, on
est des travailleurs manuels, on boit un petit coup de temps en temps.
J'aime bien les professeurs d'enseignement technique, ici pas de
flonflons, tout est direct. Quand ils ne sont pas contents, ils le
disent clairement, avec eux on sait toujours où on en est !
J'aime bien les autres aussi, mais à la salle des profs
l'atmosphère est feutrée, parfois un peu
compassée, ce sont des intellos... l'atmosphère y est
tout de même bonne, pourvu que cela dure !
Il pourrait bien y arriver, Michel, à construire une bonne
structure d'enseignement technique. Mais ce n'est effectivement pas
à l'âge de l'entrée en CAP qu'il faut commencer
à développer les qualités de maintien, de
souplesse, d'agilité, d'adresse gestuelle ; nous devons nous en
préoccuper dès l'école primaire, peut-être
même avant. Comme nous avons ici tous les types d'enseignement,
école primaire, collège, enseignement technique, sans
parler des classes de lycée se faisant en intégration
assistée dans les lycées de la ville, les
élèves restant cependant les nôtres, en
général internes, nous avons toutes les
possibilités d'intervention au meilleur moment de la
scolarité, en assurant le suivi. Seule une structure lourde
comme la nôtre peut mener une telle recherche.
Pour les semaines qui viennent, je ne manque pas de sujets de
réflexion à proposer aux réunions de
synthèse pendant lesquelles nous nous retrouvons tous... Bien
poser l'objectif en soulignant son importance, puis baliser le parcours
par des objectifs intermédiaires et lancer tout le monde,
instituteurs, professeurs de tout poil, éducateurs sur le sujet
; les laisser dire et dire, même si cela part dans toutes les
directions, on fera le tri après. J'aime ces séances de
travail de recherche collective, j'en sors fatigué mais
tellement heureux de voir les idées jaillir et de sentir que
tous ces gens se constituent peu à peu en groupe
cohérent, solide. J'ai le sentiment que chaque individu est plus
fructueux à l'intérieur d'un groupe qui se veut
productif, et je crois que c'est pour nous tous la clé du
succès.
Solange n'était pas du tout contente quand je suis rentré
à la maison, je dois reconnaître qu'il était midi
passé. Aujourd'hui elle voulait que nous sortions, les filles
souhaitaient manger une "moules-frites" et aller au cinéma,
maintenant il est trop tard.
- Mais non, dis-je, on n'est pas trop tard, on y va !
On y est allés. Solange a raison, il faut savoir en sortir. Il y
a une semaine et demie que j'ai acheté le concerto pour violon
de Beethoven que j'aime tant et je ne l'ai écouté qu'une
fois.
Nous avons travaillé pendant plus de deux heures, Babette et
moi, sur le projet de fiche ophtalmologique. Babette est une fille
remarquable, une ophtalmologiste de très grande qualité,
interne au CHU, dans le service d'un grand professeur. Elle n'a pas
encore de cabinet, elle vient à l'Ecole trois fois par semaine
dans le cadre du contrat que j'ai signé avec elle. Vingt-huit
ans, grande, assez forte, parlant haut, c'est une personnalité,
ce qui ne l'empêche pas d'avoir dans les yeux un charme chaud de
douceur féminine.
Le Centre de soins de l'Ecole est en fait un outil de travail tout
à fait remarquable : des médecins, un
généraliste, une ophtalmo, une psychiatre,
l'exceptionnelle Hélène, et tout un groupe de personnels
para-médicaux, orthoptiste, orthophoniste,
rééducatrice en psychomotricité, psychologue,
éducatrices spécialisées, parmi lesquelles la
douce Marie, justement. Tout ce monde-là est
rémunéré sur un prix de journée,
fixé par la Sécurité sociale. L'infirmière,
Gisèle, logée dans le bâtiment central près
de sa salle de soins, appartient à l'Education nationale.
L'important, pour moi, est d'éviter le cloisonnement entre les
pédagogues et le Centre de soins. J'espère y arriver sans
trop de difficulté, car je vois partout de la bonne
volonté.
Babette a tout de suite compris ma préoccupation, le projet
pédagogique de chacun de nos élèves ne peut
s'élaborer qu'à partir des données
ophtalmologiques qui le caractérisent, elle va avec
l'orthoptiste les inscrire sur la fiche que j'ai
préparée. A partir de là, nous essaierons de
cerner les difficultés psychologiques qui s'y associent, et au
fur et à mesure des observations, des résultats
scolaires, nous élaborerons pour chacun un parcours aussi bon
que possible. A condition, évidemment, de ne pas le
considérer comme un objet, le mettre en quelque sorte dans le
coup, selon son âge et son degré de maturité ; lui
dire par exemple tu as un déficit d'équilibre, ta
latéralisation n'est pas bonne, mais avec l'aide de Nadine en
psychomotricité tu pourras améliorer ta tenue corporelle
et cela t'ouvrira des possibilités. Bien lui faire comprendre
l'objectif, l'intérêt de l'atteindre, avec les
étapes éventuelles, avoir son accord sur le parcours, son
adhésion, et surtout, nom d'un chien, susciter en lui du
dynamisme, du vouloir être et devenir !
Je m'emballe un peu ; mais n'est-ce pas ainsi, après tout, que
nous devrions concevoir, dans les classes les plus ordinaires de notre
système éducatif, la manière de prendre les
élèves ? Chez nous le handicap est tout de suite
perçu, il nous suffit de bien le connaître et à
partir de là nous travaillons pour l'élève, avec
lui. Mais tous les enfants n'ont-ils pas des problèmes ?
N'est-il pas possible de les cerner si on s'y arrête un peu, et
ensuite d'élaborer une stratégie ? Le bon
pédagogue n'est-il pas celui qui peut dire à un gamin
voilà tu as tel et tel problème, d'où des
difficultés scolaires, mais nous allons essayer de les
surmonter, je vais t'y aider, allons-y !
La différence entre nous, ici dans cette Ecole, et nos
collègues de tous les établissements ordinaires de
l'Education nationale, c'est que nous, nous ne pouvons pas ignorer les
difficultés initiales de chaque enfant, tandis qu'eux peuvent
faire comme si elles n'existaient pas : tout le monde est pareil, il
n'y a pas de problèmes !
Je réalise surtout, dans ce tumulte d'idées qui
m'assaillent et qui, je dois bien le reconnaître, mange
actuellement ma vie, je réalise en ce moment que le
problème majeur des déficients visuels réside dans
l'immensité des difficultés psychologiques qui sont
associées à leur handicap.
Hélène, que je rencontre tous les jours et qui m'apporte
une aide précieuse, me parle surtout des ravages de la
surprotection. Mais comment dire à des parents qu'ils
surprotègent leur enfant ? Le petit Arsène, sept ans, qui
vient d'arriver, en est l'image même. Il est devenu aveugle
à deux ans : cancer. Il a peur de se cogner contre les meubles,
alors il reste assis sur sa chaise, en silence. Au bout d'un moment il
se met à se balancer d'avant en arrière puis
d'arrière en avant, d'abord doucement puis plus vite. Toujours
sans un mot. Il peut demeurer là pendant une heure, si on l'y
laisse. Sa mère n'étant plus là, il ne
s'intéresse à rien, refuse d'explorer. Marie passe une
heure avec lui tous les matins, Hélène lui a
demandé de le faire parler un peu, de le promener en le tenant
par la main, de lui donner envie de faire quelque chose. Pour le moment
Arsène reste muré dans sa solitude. Dès que sa
maman revient, il revit, se blottit contre elle, se met à
parler, elle dit qu'il lui raconte dans le détail toute sa
journée. Mais Arsène n'a aucune autonomie, et surtout
aucun désir d'en acquérir. Il va falloir que sa
mère prenne une semaine de congé, l'accompagne à
l'Ecole et passe tout le temps avec lui et avec nous, en classe, dans
la cour, pour qu'il s'y intègre un peu. Mais encore faut-il
qu'elle-même adhère au projet, le comprenne, et y
participe vraiment, elle est si pitoyable. Quant au père, il a
eu la réaction inverse, ce qui n'arrange rien, c'est le rejet.
Nous ne le voyons pas, il a trop de travail, dit-on, en
réalité il ne veut pas, ou ne peut pas, parce qu'il n'est
pas capable d'accepter la réalité du handicap de son
petit, ni d'en entendre parler.
Comment aurais-je réagi, comment Solange aurait-elle
réagi dans de telles circonstances, elle qui porte à ses
deux filles un amour viscéral ? Les parents du petit aveugle
vivent dans la peur, l'environnement tout entier est pour lui un danger
permanent, et la réaction naturelle est de le préserver
en le maintenant dans une quasi immobilité, loin de tout ce qui
peut le blesser ; ceci revient à lui enlever toute
possibilité d'exploration, alors que précisément
le développement du petit d'homme, comme celui des autres
mammifères, est dans l'exploration ! Ainsi se créent de
graves débilités qui rapidement sont
irréversibles. A la limite, dit Hélène, je
préfère le rejet, parce qu'un enfant rejeté hors
de l'affection des siens est à un moment ou à un autre
amené à tricoter une sorte de résilience,
c'est-à-dire qu'il rebondit et trouve en lui-même les
forces pour aller de l'avant. Vincent est un cas assez typique d'enfant
rejeté.
La marche : rien n'est moins évident que la station debout. Les
études sur les enfants sauvages ont montré que ceux-ci
marchent à quatre pattes comme les animaux tant qu'on ne leur a
pas montré l'exemple. Comment donner, sans prendre le moindre
risque, cet exemple à un petit qui ne voit pas et qui ne
possède pas encore un langage suffisant pour comprendre ce qu'on
attend de lui ? Et quand il marche, ce qui est déjà un
exploit, c'est encore pire parce qu'il ne sait pas où il va. Il
faut aux parents des qualités de courage, de lucidité, de
réflexion difficiles à développer quand
l'affectivité est déjà noyée dans le
chagrin et dans un dramatique sentiment de culpabilité qui selon
Hélène est la caractéristique essentielle des
parents d'enfants handicapés, tous handicaps confondus.
Là réside le plus grand obstacle au dialogue avec eux et
leurs réactions sont imprévisibles.
Hélène dit qu'il faudrait que nous inventions quelque
chose pour les prendre en charge et les aider à s'en sortir ;
ils tiendraient mieux le coup et les petits seraient à terme
plus faciles à éduquer. Si je comprends bien, elle veut
maintenant me faire élaborer une pédagogie pour
bébés.
"Mais que diable allait-il faire en cette galère ?"
Ils sont tous partis, c'est une grande sortie, tout est calme et
tranquille, un silence presque serein plane sur les champs de
betteraves, sur l'Ecole, dans la brume cotonneuse. Mon père
m'emmenait parfois à la chasse, à l'automne, en Bretagne.
La brume se levait seulement vers neuf heures, parfois plus tard, quand
le soleil réussissait à percer. Le silence était
moite et ouateux, mon père était attentif au travail du
chien et moi je regardais mon père. Il ne m'emmenait pas
souvent, seulement lorsqu'il rentrait déjeuner, une
journée entière eût été trop longue
pour mes petites jambes. Ces jours-là, et ces jours-là
seulement, il était à moi, à moi seul, le reste du
temps il était dans son monde, ma mère était dans
son monde, et j'étais dans le monde de ma grand-mère, je
rêvais que mon oncle François me rapportait de Russie un
poney merveilleux qui galopait à travers les espaces, par-dessus
les fleuves et les monts, que j'emmenais Marie-Claire, ma bonne amie,
qui se serrait tout contre moi...
Ils sont là, ce matin, avec moi, parce que flotte la brume sur la plaine des Flandres.
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