L'embêtant
avec les grands auteurs, c'est qu'ils font souvent de gros livres : des
"Notre-Dame de Paris" cathédralesques, des "Ivanhoé"
fleuves ou des "Trois Mousquetaires" épais comme les biceps de Porthos...
Or l'un des charmes de cette littérature
monumentale tient justement à sa dimension : ouvrir un Balzac,
un Hugo, un Dumas, c'est entrer en littérature comme on
voyageait au long cours.
C'est pour ce plaisir-là et parce que nous
n'avons pas voulu débiter en rondelles ces livres immenses que
nous avons créé 1 000 Soleils Or.
Un autre plaisir a été pour nous de
rechercher les meilleures éditions anciennes afin d'y retrouver
les plus belles illustrations, culs-de-lampe et frontispices : l'esprit
d'un ouvrage tient aussi à sa mise en pages, à sa
typographie, à l'écrin blanc des marges autour d'une
gravure...
Mais un 1 000 Soleils Or n'est pas un 1 000 Soleils
atteint d'obésité, c'est la présentation d'un
chef-d'oeuvre classique, c'est un soin de bibliophile accordé
à des ouvrages pour tous.
C'est dans la tradition des 1 000 Soleils, des
grands livres présentés comme ils le méritent et
offerts à tous à des prix populaires.
... des images venues à mes yeux quand j'avais douze ans
"Je n'ai pas relu
Notre-Dame de Paris. Surtout pas. Le livre appartient à mon
enfance. Et il est resté dans ma mémoire. Je ne devais
pas prendre le risque de ne plus revoir les images venues à mes
yeux quand j'avais douze ans ; j'ai simplement tenté de
retrouver ce Victor Hugo-là, le mien.
"Il était prêt à resurgir dans
toute sa vigueur car -je me le rappelle- j'avais été
bouleversé. Ainsi qu'on montre des dessins d'enfant, j'ai
décrit le souvenir de ces visions, nettes, comme autant de
tableaux".
"L'immense richesse de Victor Hugo c'est qu'il vous
tend toujours une perche vers l'anecdote. A partir de deux lignes
par-ci par-là, vous pouvez vous égarer, partir ailleurs
et musarder à la rcherche de petites histoires. Il ne force son
lecteur à suivre aucune ligne droite ; il lui propose sans cesse
de s'écarter du chemin. Et moi, nostalgique de ces contes
où les enfants s'égaillent, je me trouve bien avec lui
qui a su dire la misère, et même hurler.
Notre-Dame est peut-être le plus grand
"mélo" qu'Hugo ait osé écrire. Il l'a écrit
avec ses désespoirs ; il a rassemblé là
l'énergie de toutes ses inquiétudes. Il reprendra cela
dans Les Misérables.
Notre-Dame peut aussi bien faire songer aux Deux
Orphelines ou à la Porteuse de pain. Le coeur n'est pas
nécessairement suspect ou complaisant. Devant la
difficulté de l'ordre dans ce chaos de sentiments, porter un
regard, établir la distance : dans mon spectacle, je compte sur
les lumières, je compte sur les sons afin qu'apparaisse, enfin,
la fresque.
Notre-Dame de Paris est une grande chose dure,
simple comme une mise à mort. Un oratorio qui commence par la
fête des fous, dans l'allégresse.
Ce couronnement de Quasimodo m'avait semblé
pareil à une liturgie funèbre. On sacrait le pape des
fous au son du glas. Des processions défilaient dans des
marécages verdâtres. Je sentais une odeur de moisi. A
cette messe fantastique assistaient des créatures mi-hommes,
mi-bêtes. Pour retrouver ce cauchemar, j'ai eu recours à
des masques d'animaux qui n'existaient pas. Peut-être avais-je
mêlé à mon impression des peurs ressenties avec
Andersen ou Perrault. J'avais, j'ai raison.
"Pour l'assaut de Notre-Dame j'avais
rêvé d'une attaque de la tour de Babel. Parce que je
voyais énormément de films muets dans une salle de
quartier à l'odeur de crésyl, j'avais imaginé la
bataille comme dans Alexandre Nevski, le vaste combat sur la place. Les
hommes s'affrontaient tels des arbres dont les branches se seraient
entrechoquées, mêlées. J'ai ainsi juxtaposé
des images successives, avec des temps d'arrêt. J'ai pensé
à faire figurer le plomb coulant de la cathédrale, mais
on ne pouvait au cours d'une même scène l'arrêter de
se répandre. J'y ai renoncé pour rendre mieux la
fragmentation.
Et la cour des miracles était dans mon
imagination d'enfant comme un immense repas. Petit garçon,
souvent j'ai eu faim : ce rassemblement devait bien être un
festin merveilleux autour d'une table -de vingt mètres au moins-
surchargée de victuailles. A mes oreilles les truands ne
parlaient que de nourriture, ils n'étaient pas vieux, mais
jeunes. Ils s'étaient déguisés. Ils étaient
de faux aveugles, de faux bancroches, de faux bossus, des mourants pour
rire, qui avaient dissimulé leur vigueur et leur santé
afin d'être plus sûrement repoussés. A la fin de ce
tableau, les comédiens enlèvent leur masque. Il n'est
plus question de ruelles lépreuses. Tout le sordide, le
pouilleux, je l'ai exprès oublié.
La foule qui injurie Quasimodo alors qu'il est
fouetté sur son pilori, je l'ai aussi comprise autrement. Je ne
croyais pas possible qu'on crache à la figure du
supplicié. Je crois le spectacle de la détresse
intolérable : le peuple ne se conduit pas ainsi. Mais là
Victor Hugo est peut-être plus vrai, plus réaliste. Mon
Quasimodo était laid mais il n'était pas hideux, il
était l'abandonné, le petit blessé, plus ingrat
qu'affreux. J'ai le souvenir d'un être qui me ressemblait,
très malheureux au-dedans de lui. Il est amoureux d'une jeune
fille aussi humiliée que lui-même, fragile comme la
liberté et contre laquelle il rêve de se blottir pour fuir
son ridicule.
"Tout cela avait lieu la nuit, pendant des nuits de
couleurs diverses, mais toujours brumeuses. J'imaginais un brouillard
tenace, et ce qui se passait le jour était toujours situé
en fin d'après-midi, ou à la naissance d'une aube assez
opaque. (On enfume donc copieusement la salle avant chaque
représentation).
"Si j'ai fait pivoter ma cathédrale, c'est
pour atteindre à la démesure de Victor Hugo : ce vacarme
des cloches lancées à toute volée sur ma
scène. J'ai isolé les sons, j'ai donné des ordres
aux bruits. Il n'est pas grave que tout se termine par une fin qu'on
chercherait en vain dans le texte. Victor Hugo sortant de la
cathédrale comme Dieu viendrait prendre en charge
l'humanité. C'est véridique, et logique. La mort se fait
alors sublime, puisqu'elle a été sans arrêt
déchiquetée, étalée. Une mort
explosée, exposée de force à la vie devient plus
imaginable, mois impensable".
Robert Hossein
Propos recueillis par Mathilde La Bardonnie
Homme de théâtre, Robert Hossein a mis en scène Notre-Dame de Paris. Cent vingt comédiens aux prises avec une cathédrale, copie à peine réduite de l'originale, qui bouge et qui s'enflamme...
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