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Robert Hossein :
Hommage

    L'embêtant avec les grands auteurs, c'est qu'ils font souvent de gros livres : des "Notre-Dame de Paris" cathédralesques, des "Ivanhoé" fleuves ou des "Trois Mousquetaires" épais comme les biceps de Porthos...
    Or l'un des charmes de cette littérature monumentale tient justement à sa dimension : ouvrir un Balzac, un Hugo, un Dumas, c'est entrer en littérature comme on voyageait au long cours.
    C'est pour ce plaisir-là et parce que nous n'avons pas voulu débiter en rondelles ces livres immenses que nous avons créé 1 000 Soleils Or.
    Un autre plaisir a été pour nous de rechercher les meilleures éditions anciennes afin d'y retrouver les plus belles illustrations, culs-de-lampe et frontispices : l'esprit d'un ouvrage tient aussi à sa mise en pages, à sa typographie, à l'écrin blanc des marges autour d'une gravure...
    Mais un 1 000 Soleils Or n'est pas un 1 000 Soleils atteint d'obésité, c'est la présentation d'un chef-d'oeuvre classique, c'est un soin de bibliophile accordé à des ouvrages pour tous.
    C'est dans la tradition des 1 000 Soleils, des grands livres présentés comme ils le méritent et offerts à tous à des prix populaires.

    ... des images venues à mes yeux quand j'avais douze ans

    "Je n'ai pas relu Notre-Dame de Paris. Surtout pas. Le livre appartient à mon enfance. Et il est resté dans ma mémoire. Je ne devais pas prendre le risque de ne plus revoir les images venues à mes yeux quand j'avais douze ans ; j'ai simplement tenté de retrouver ce Victor Hugo-là, le mien.
    "Il était prêt à resurgir dans toute sa vigueur car -je me le rappelle- j'avais été bouleversé. Ainsi qu'on montre des dessins d'enfant, j'ai décrit le souvenir de ces visions, nettes, comme autant de tableaux".
    "L'immense richesse de Victor Hugo c'est qu'il vous tend toujours une perche vers l'anecdote. A partir de deux lignes par-ci par-là, vous pouvez vous égarer, partir ailleurs et musarder à la rcherche de petites histoires. Il ne force son lecteur à suivre aucune ligne droite ; il lui propose sans cesse de s'écarter du chemin. Et moi, nostalgique de ces contes où les enfants s'égaillent, je me trouve bien avec lui qui a su dire la misère, et même hurler.
    Notre-Dame est peut-être le plus grand "mélo" qu'Hugo ait osé écrire. Il l'a écrit avec ses désespoirs ; il a rassemblé là l'énergie de toutes ses inquiétudes. Il reprendra cela dans Les Misérables.
    Notre-Dame peut aussi bien faire songer aux Deux Orphelines ou à la Porteuse de pain. Le coeur n'est pas nécessairement suspect ou complaisant. Devant la difficulté de l'ordre dans ce chaos de sentiments, porter un regard, établir la distance : dans mon spectacle, je compte sur les lumières, je compte sur les sons afin qu'apparaisse, enfin, la fresque.
    Notre-Dame de Paris est une grande chose dure, simple comme une mise à mort. Un oratorio qui commence par la fête des fous, dans l'allégresse.
    Ce couronnement de Quasimodo m'avait semblé pareil à une liturgie funèbre. On sacrait le pape des fous au son du glas. Des processions défilaient dans des marécages verdâtres. Je sentais une odeur de moisi. A cette messe fantastique assistaient des créatures mi-hommes, mi-bêtes. Pour retrouver ce cauchemar, j'ai eu recours à des masques d'animaux qui n'existaient pas. Peut-être avais-je mêlé à mon impression des peurs ressenties avec Andersen ou Perrault. J'avais, j'ai raison.
    "Pour l'assaut de Notre-Dame j'avais rêvé d'une attaque de la tour de Babel. Parce que je voyais énormément de films muets dans une salle de quartier à l'odeur de crésyl, j'avais imaginé la bataille comme dans Alexandre Nevski, le vaste combat sur la place. Les hommes s'affrontaient tels des arbres dont les branches se seraient entrechoquées, mêlées. J'ai ainsi juxtaposé des images successives, avec des temps d'arrêt. J'ai pensé à faire figurer le plomb coulant de la cathédrale, mais on ne pouvait au cours d'une même scène l'arrêter de se répandre. J'y ai renoncé pour rendre mieux la fragmentation.
    Et la cour des miracles était dans mon imagination d'enfant comme un immense repas. Petit garçon, souvent j'ai eu faim : ce rassemblement devait bien être un festin merveilleux autour d'une table -de vingt mètres au moins- surchargée de victuailles. A mes oreilles les truands ne parlaient que de nourriture, ils n'étaient pas vieux, mais jeunes. Ils s'étaient déguisés. Ils étaient de faux aveugles, de faux bancroches, de faux bossus, des mourants pour rire, qui avaient dissimulé leur vigueur et leur santé afin d'être plus sûrement repoussés. A la fin de ce tableau, les comédiens enlèvent leur masque. Il n'est plus question de ruelles lépreuses. Tout le sordide, le pouilleux, je l'ai exprès oublié.
    La foule qui injurie Quasimodo alors qu'il est fouetté sur son pilori, je l'ai aussi comprise autrement. Je ne croyais pas possible qu'on crache à la figure du supplicié. Je crois le spectacle de la détresse intolérable : le peuple ne se conduit pas ainsi. Mais là Victor Hugo est peut-être plus vrai, plus réaliste. Mon Quasimodo était laid mais il n'était pas hideux, il était l'abandonné, le petit blessé, plus ingrat qu'affreux. J'ai le souvenir d'un être qui me ressemblait, très malheureux au-dedans de lui. Il est amoureux d'une jeune fille aussi humiliée que lui-même, fragile comme la liberté et contre laquelle il rêve de se blottir pour fuir son ridicule.
    "Tout cela avait lieu la nuit, pendant des nuits de couleurs diverses, mais toujours brumeuses. J'imaginais un brouillard tenace, et ce qui se passait le jour était toujours situé en fin d'après-midi, ou à la naissance d'une aube assez opaque. (On enfume donc copieusement la salle avant chaque représentation).
    "Si j'ai fait pivoter ma cathédrale, c'est pour atteindre à la démesure de Victor Hugo : ce vacarme des cloches lancées à toute volée sur ma scène. J'ai isolé les sons, j'ai donné des ordres aux bruits. Il n'est pas grave que tout se termine par une fin qu'on chercherait en vain dans le texte. Victor Hugo sortant de la cathédrale comme Dieu viendrait prendre en charge l'humanité. C'est véridique, et logique. La mort se fait alors sublime, puisqu'elle a été sans arrêt déchiquetée, étalée. Une mort explosée, exposée de force à la vie devient plus imaginable, mois impensable".

    Robert Hossein
    Propos recueillis par Mathilde La Bardonnie

    Homme de théâtre, Robert Hossein a mis en scène Notre-Dame de Paris. Cent vingt comédiens aux prises avec une cathédrale, copie à peine réduite de l'originale, qui bouge et qui s'enflamme...

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