Plusieurs semaines s'étaient écoulées.
On était aux premiers jours de mars. Le
soleil, que Dubartas, ce classique ancêtre de la
périphrase, n'avait pas encore nommé le grand-duc des
chandelles, n'en était pas moins joyeux et rayonnant pour cela.
C'était une de ces journées de printemps qui ont tant de
douceur et de beauté que tout Paris, répandu dans les
places et les promenades, les fête comme des dimanches. Dans ces
jours de clarté, de chaleur et de sérénité,
il y a une certaine heure surtout où il faut admirer le portail
de Notre-Dame. C'est le moment où le soleil, déjà
incliné vers le couchant, regarde presque en face la
cathédrale. Ses rayons, de plus en plus horizontaux, se retirent
lentement du pavé de la place, et remontent le long de la
façade à pic dont ils font saillir les mille
rondes-bosses sur leur ombre, tandis que la grande rose centrale
flamboie comme un oeil de cyclope enflammé des
réverbérations de la forge.
On était à cette heure-là.
Vis-à-vis la haute cathédrale rougie
par le couchant, sur le balcon de pierre au-dessus du porche d'une
riche maison gothique qui faisait l'angle de la place et de la rue du
Parvis, quelques belles jeunes filles riaient et devisaient avec toute
sorte de grâce et de folie. A la longueur du voile qui tombait du
sommet de leur coiffe pointue, enroulée de perles,
jusqu'à leurs talons, à la finesse de la chemisette
brodée qui couvrait leurs épaules en laissant voir, selon
la mode engageante d'alors, la naissance de leurs belles gorges de
vierges, à l'opulence de leurs jupes de dessous, plus
précieuses encore que leur surtout (recherche merveilleuse !)
à la gaze, à la soie, au velours dont tout cela
était étoffé, et surtout à la blancheur de
leurs mains qui les attestait oisives et paresseuses, il était
aisé de deviner de nobles et riches héritières.
C'était en effet damoiselle Fleur-de-Lys de Gondelaurier et ses
compagnes, Diane de Christeuil, Amelotte de Montmichel, Colombe de
Gaillefontaine, et la petite de Champchevrier ; toutes filles de bonne
maison, réunies en ce moment chez la dame veuve de Gondelaurier,
à cause de monseigneur de Beaujeu et de madame sa femme, qui
devaient venir au mois d'avril à Paris, et y choisir des
accompagneresses d'honneur pour madame la dauphine Marguerite,
lorsqu'on l'irait recevoir en Picardie des mains des Flamands. Or, tous
les hobereaux de trente lieues à la ronde briguaient cette
faveur pour leurs filles, et bon nombre d'entre eux les avaient
déjà amenées ou envoyées à Paris.
Celles-ci avaient été confiées par leurs parents
à la garde discrète et vénérable de madame
Aloïse de Gondelaurier, veuve d'un ancien maître des
arbalétriers du roi, retirée avec sa fille unique, en sa
maison de la place du parvis Notre-Dame, à Paris.
Le balcon où étaient ces jeunes filles
s'ouvrait sur une chambre richement tapissée d'un cuir de
Flandre de couleur fauve, imprimé à rinceaux d'or. Les
solives qui rayaient parallèlement le plafond, amusaient
l'œil par mille bizarres sculptures peintes et dorées. Sur
des bahuts ciselés, de splendides émaux chatoyaient
çà et là ; une hure de sanglier en faïence
couronnait un dressoir magnifique, dont les deux degrés
annonçaient que la maîtresse du logis était femme
ou veuve d'un chevalier banneret. Au fond, à côté
d'une haute cheminée armoriée et blasonnée du haut
en bas, était assise, dans un riche fauteuil de velours rouge,
la dame de Gondelaurier, dont les cinquante-cinq ans n'étaient
pas moins écrits sur son vêtement que sur son visage.
A côté d'elle se tenait debout un jeune
homme d'assez fière mine, quoique un peu vaine et bravache, un
de ces beaux garçons dont toutes les femmes tombent d'accord,
bien que les hommes graves et physionomistes en haussent les
épaules. Ce jeune cavalier portait le brillant habit de
capitaine des archers de l'ordonnance du roi, lequel ressemble beaucoup
trop au costume de Jupiter, qu'on a déjà pu admirer au
premier livre de cette histoire, pour que nous en infligions au lecteur
une seconde description.
Les damoiselles étaient assises, partie dans
la chambre, partie sur le balcon, les unes sur des carreaux de velours
d'Utrecht à cornières d'or, les autres sur des escabeaux
de bois de chêne sculptés à fleurs et à
figures. Chacune d'elles tenait sur ses genoux un pan d'une grande
tapisserie à l'aiguille, à laquelle elles travaillaient
en commun, et dont un bon bout traînait sur la natte qui
recouvrait le plancher.
Elles causaient entre elles avec cette voix
chuchotante et ces demi-rires étouffés d'un conciliabule
de jeunes filles au milieu desquelles il y a un jeune homme. Le jeune
homme, dont la présence suffisait pour mettre en jeu tous ces
amours-propres féminins, paraissait, lui, s'en soucier
médiocrement ; et tandis que c'était parmi les belles
filles à qui attirerait son attention, il paraissait surtout
occupé à fourbir, avec son gant de peau de daim,
l'ardillon de son ceinturon.
De temps en temps la vieille dame lui adressait la
parole tout bas, et il lui répondait de son mieux avec une sorte
de politesse gauche et contrainte. Aux sourires, aux petits signes
d'intelligence de madame Aloïse, aux clins d'yeux qu'elle
détachait vers sa fille Fleur-de-Lys, en parlant bas au
capitaine, il était facile de voir qu'il s'agissait de quelque
fiançaille consommée, de quelque mariage prochain sans
doute, entre le jeune homme et Fleur-de-Lys. Et à la froideur
embarrassée de l'officier, il était facile de voir que,
de son côté du moins, il ne s'agissait plus d'amour ;
Toute sa mine exprimait une pensée de gêne et d'ennui que
nos sous-lieutenants de garnison traduiraient admirablement aujourd'hui
par : Quelle chienne de corvée !
La bonne dame, fort entêtée de sa
fille, comme une pauvre mère qu'elle était, ne
s'apercevait pas du peu d'enthousiasme de l'officier, et
s'évertuait à lui faire remarquer tout bas les
perfections infinies avec lesquelles Fleur-de Lys piquait son aiguille
ou dévidait son écheveau.
- Tenez, petit cousin, lui disait-elle en le tirant
par la manche pour lui parler à l'oreille. Regardez-la donc ! la
voilà qui se baisse.
- En effet, répondait le jeune homme ; et il retombait dans son silence distrait et glacial.
Un moment après, il fallait se pencher de nouveau, et dame Aloïse lui disait :
- Avez-vous jamais vu figure plus avenante et plus
égayée que votre accordée ? Est-on plus blanche et
plus blonde ? ne sont-ce pas là des mains accomplies ? et ce
cou-là ne prend-il pas, à ravir, toutes les façons
d'un cygne ? Que je vous envie par moments ! et que vous êtes
heureux d'être homme, vilain libertin que vous êtes !
N'est-ce pas que ma Fleur-de-Lys est belle par adoration et que vous en
êtes éperdu ?
- Sans doute, répondait-il en pensant à autre chose.
- Mais parlez-lui donc, dit tout à coup
madame Aloïse en le poussant par l'épaule ; dites-lui donc
quelque chose ; vous êtes devenu bien timide.
Nous pouvons affirmer à nos lecteurs que la
timidité n'était ni la vertu ni le défaut du
capitaine. Il essaya pourtant de faire ce qu'on lui demandait.
- Belle cousine, dit-il en s'approchant de
Fleur-de-Lys, quel est le sujet de cet ouvrage de tapisserie que vous
façonnez ?
- Beau cousin, répondit Fleur-de-Lys avec un
accent de dépit, je vous l'ai déjà dit trois fois
: c'est la grotte de Neptunus.
Il était évident que Fleur-de-Lys
voyait beaucoup plus clair que sa mère aux manières
froides et distraites du capitaine. Il sentit la
nécessité de faire quelque conversation.
- Et pour qui toute cette neptunerie ? demanda-t-il.
- Pour l'abbaye Saint-Antoine des Champs, dit Fleur-de-Lys sans lever les yeux.
Le capitaine prit un coin de la tapisserie :
- Qu'est-ce que c'est, ma belle cousine, que ce gros gendarme qui souffle à pleines joues dans une trompette ?
- C'est Trito, répondit-elle.
Il y avait toujours une intonation un peu boudeuse
dans les brèves paroles de Fleur-de-Lys. Le jeune homme comprit
qu'il était indispensable de lui dire quelque chose à
l'oreille, une falaise, une galanterie, n'importe quoi. Il se pencha
donc, mais il ne put rien trouver dans son imagination de plus tendre
et de plus intime que ceci : - Pourquoi votre mère porte-elle
toujours une cotte-hardie armoriée comme nos grand'mères
du temps de Charles VII ? Dites-lui donc, belle cousine, que ce n'est
plus l'élégance d'à présent, et que son
gond et son laurier brodés en blason sur sa robe lui donnent
l'air d'un manteau de cheminée qui marche. En
vérité, on ne s'assied plus ainsi sur sa bannière,
je vous jure.
Fleur-de-Lys leva ses beaux yeux pleins de reproche
: - Est-ce là tout ce que vous me jurez ? dit-elle à vois
basse.
Cependant la bonne dame Aloïse, ravie de les
voir ainsi penchés et chuchotant, disait en jouant avec les
fermoirs de son livre d'heures :
- Touchant tableau d'amour !
Le capitaine, de plus en plus gêné, se
rabattit sur la tapisserie : - C'est vraiment un charmant travail !
s'écria-t-il.
A ce propos, Colombe de Gaillefontaine, une autre
belle blonde à peau blanche, bien colletée de damas bleu,
hasarda timidement une parole qu'elle adressa à Fleur-de-Lys,
dans l'espoir que le beau capitaine y répondrait : - Ma
chère Gondelaurier, avez-vous vu les tapisseries de
l'hôtel de la Roche-Guyon ?
- N'est-ce pas l'hôtel où est enclos le
jardin de la Lingère du Louvre ? demanda en riant Diane de
Christeuil, qui avait de belles dents et par conséquent riait
à tout propos.
- Et où il y a cette grosse vieille tour de
l'ancienne muraille de Paris, ajouta Amelotte de Montmichel, jolie
brune bouclée et fraîche, qui avait l'habitude de soupirer
comme l'autre riait, sans savoir pourquoi.
- Ma chère Colombe, reprit dame Aloïse,
voulez-vous pas parler de l'hôtel qui était à
monsieur de Bacqueville, sous le roi Charles VI ? Il y a en effet de
bien superbes tapisseries de haute lisse.
- Charles VI ! Charles VI ! grommela le jeune
capitaine en retroussant sa moustache. Mon Dieu ! que la bonne dame a
souvenir de vieille choses !
Madame de Gondelaurier poursuivait : - Belles
tapisseries, en vérité. Un travail si estimé qu'il
passe pour singulier !
En ce moment, Bérengère de
Champchevrier, svelte petite-fille de sept ans, qui regardait dans la
place par les trèfles du balcon, s'écria : - Oh ! voyez,
belle marraine Fleur-de-Lys, la jolie danseuse qui danse là sur
le pavé, et qui tambourine au milieu des bourgeois manants !
En effet, on entendait le frissonnement sonore d'un tambour de basque.
- Quelque Egyptienne de Bohème, dit Fleur-de-Lys en se détournant nonchalamment vers la place.
- Voyons ! voyons ! s'écrièrent ses
vives compagnes ; et elles coururent toutes au bord du balcon, tandis
que Fleur-de-Lys, rêveuse de la froideur de son fiancé,
les suivait lentement, et que celui-ci, soulagé par cet incident
qui coupait court à une conversation embarrassée, s'en
revenait au fond de l'appartement de l'air satisfait d'un soldat
Relevé de service. C'était pourtant un charmant et gentil
service que celui de la belle Fleur-de-Lys, et il lui avait paru tel
autrefois ; mais le capitaine s'était blasé peu à
peu ; la perspective d'un mariage prochain le refroidissait davantage
de jour en jour. D'ailleurs, il était d'humeur inconstante et,
faut-il le dire ? de goût un peu vulgaire. Quoique de fort noble
naissance, il avait contracté sous le harnois plus d'une
habitude de soudard. La taverne lui plaisait, et ce qui s'ensuit. Il
n'était à l'aise que parmi les gros mots, les galanteries
militaires, les faciles beautés et les faciles succès. Il
avait pourtant reçu de sa famille quelque éducation et
quelques manières ; mais il avait trop jeune couru le pays, trop
jeune tenu garnison, et tous les jours le vernis de gentilhomme
s'effaçait au dur frottement de son baudrier de gendarme. Tout
en la visitant encore de temps en temps, par un reste de respect
humain, il se sentait doublement gêné chez Fleur-de-Lys :
d'abord parce qu'à force de disperser son amour dans toute sorte
de lieux, il en avait fort peu réservé pour elle ;
ensuite parce qu'au milieu de tant de belles dames roides,
épinglées et décentes, il tremblait sans cesse que
sa bouche habituée aux jurons ne prît tout d'un coup le
mors aux dents et ne s'échappât en propos de taverne.
Qu'on se figure le bel effet !
Du reste, tout cela se mêlait chez lui
à de grandes prétentions d'élégance, de
toilette et de belle mine. Qu'on arrange ces choses comme on pourra. Je
ne suis qu'historien.
Il se tenait donc depuis quelques moments, pensant
ou ne pensant pas, appuyé en silence au chambranle
sculpté de la cheminée, quand Fleur-de-Lys, se tournant
soudain, lui adressa la parole. Après tout, la pauvre jeune
fille ne le boudait qu'à son cœur défendant.
- Beau cousin, ne nous avez-vous pas parlé
d'une petite bohémienne que vous avez sauvée, il y a deux
mois, en faisant le contreguet la nuit, des mains d'une douzaine de
voleurs ?
- Je crois que oui, belle cousine, dit le capitaine.
- Eh bien ! reprit-elle, c'est peut-être cette
bohémienne qui danse là dans le parvis. Venez voir si
vous la reconnaissez, beau cousin Phoebus.
Il perçait un secret désir de
réconciliation dans cette douce invitation qu'elle lui adressait
de venir près d'elle, et dans ce soin de l'appeler par son nom.
Le capitaine Phoebus de Châteaupers (car c'est lui que le lecteur
a sous les yeux depuis le commencement de ce chapitre) s'approcha
à pas lents du balcon. - Tenez, lui dit Fleur-de-Lys en posant
tendrement sa main sur le bras de Phoebus, regardez cette petite qui
danse là dans ce rond. Est-ce votre bohémienne ?
Phoebus regarda, et dit :
- Oui, je la reconnais à sa chèvre.
- Oh ! la jolie petite chèvre en effet ! dit Amelotte en joignant les mains d'admiration.
- Est-ce que ses cornes sont en or de vrai ? demanda Bérengère.
Sans bouger de son fauteuil, dame Aloïse prit la parole :
- N'est-ce pas une de ces bohémiennes qui sont arrivées l'an passé, par la porte Gibard ?
- Madame ma mère, dit doucement Fleur-de-Lys, cette porte s'appelle aujourd'hui porte d'Enfer.
Mademoiselle de Gondelaurier savait à quel
point le capitaine était choqué des façons de
parler surannées de sa mère. En effet, il
commençait à ricaner en disant entre ses dents : - Porte
Gibard ! porte Gibard ! C'est pour faire passer le roi Charles VI !
- Marraine, s'écria Bérengère
dont les yeux sans cesse en mouvement s'étaient levés
tout à coup vers le moment des tours de Notre-Dame, qu'est-ce
que c'est que cet homme noir qui est là-haut ?
Toutes les jeunes filles levèrent les yeux.
Un homme en effet était accoudé sur la balustrade
culminante de la tour septentrionale, donnant sur la Grève.
C'était un prêtre. On distinguait nettement son costume,
et son visage appuyé sur ses deux mains. Du reste, il ne
bougeait non plus qu'une statue. Son oeil fixe plongeait dans la place.
C'était quelque chose de l'immobilité
d'un milan qui vient de découvrir un nid de moineaux et qui le
regarde.
- C'est monsieur l'archidiacre de Josas, dit Fleur-de-Lys.
- Vous avez de bons yeux si vous le reconnaissez d'ici ! observa la Gaillefontaine.
- Comme il regarde la petite danseuse ! reprit Diane de Christeuil.
- Gare à l'Egyptienne ! dit Fleur-de-Lys, car il n'aime pas l'Egypte.
- C'est bien dommage que cet homme la regarde ainsi, ajouta Amelotte de Montmichel ; car elle danse à éblouir.
- Beau cousin Phoebus, dit tout à coup
Fleur-de-Lys, puisque vous connaissez cette petite bohémienne,
faites-lui donc signe de monter. Cela nous amusera.
- Oh ! oui ! s'écrièrent toutes les jeunes filles en battant des mains.
- Mais c'est une folie, répondit Phoebus.
Elle m'a sans doute oublié, et je ne sais seulement pas son nom.
Cependant, puisque vous le souhaitez, mesdemoiselles, je vais essayer.
Et se penchant à la balustrade du balcon, il se mit à
crier : - Petite !
La danseuse ne tambourinait pas en ce moment. Elle
tourna la tête vers le point d'où lui venait cet appel,
son regard brillant se fixa sur Phoebus, et elle s'arrêta tout
court.
- Petite ! répéta le capitaine ; et il lui fit signe du doigt de venir.
La jeune fille le regarda encore, puis elle rougit
comme si une flamme lui était montée dans les joues, et,
prenant son tambourin sous son bras, elle se dirigea, à travers
les spectateurs ébahis, vers la porte de la maison où
Phoebus l'appelait, à pas lents, chancelante, et avec le regard
troublé d'un oiseau qui cède à la fascination d'un
serpent.
Un moment après, la portière de
tapisserie se souleva, et la bohémienne parut sur le seuil de la
chambre, rouge, interdite, essoufflée, ses grands yeux
baissés, et n'osant faire un pas de plus.
Bérengère battit des mains.
Cependant la danseuse restait immobile sur le seuil
de la porte. Son apparition avait produit sur ce groupe de jeunes
filles un effet singulier. Il est certain qu'un vague et indistinct
désir de plaire au bel officier les animait toutes à la
fois, que le splendide uniforme était le point de mire de toutes
leurs coquetteries, et que, depuis qu'il était présent,
il y avait entre elles une certaine rivalité secrète,
sourde, qu'elles s'avouaient à peine à elles-mêmes,
mais qui n'en éclatait pas moins à chaque instant dans
leurs gestes et leurs propos. Néanmoins, comme elles
étaient toutes à peu près dans la même
mesure de beauté, elles luttaient à armes égales,
et chacune pouvait espérer la victoire. L'arrivée de la
bohémienne rompit brusquement cet équilibre. Elle
était d'une beauté si rare qu'au moment où elle
parut à l'entrée de l'appartement, il sembla qu'elle y
répandait une sorte de lumière qui lui était
propre. Dans cette chambre resserrée, sous ce sombre encadrement
de tentures et de boiseries, elle était incomparablement plus
belle et plus rayonnante que dans la place publique. C'était
comme un flambeau qu'on venait d'apporter du grand jour dans l'ombre.
Les nobles damoiselles en furent malgré elles éblouies.
Chacune se sentit en quelque sorte blessée dans sa
beauté. Aussi leur front de bataille (qu'on nous passe
l'expression) changea-t-il sur le-champ, sans qu'elles se disent un
seul mot. Mais elles s'entendaient à merveille. Les instincts de
femmes se comprennent et se répondent plus vite que les
intelligences d'hommes. Il venait de leur arriver une ennemie : toutes
le sentaient, toutes se ralliaient. Il suffit d'une goutte de vin pour
rougir tout un verre d'eau ; pour teindre d'une certaine humeur toute
une assemblée de jolies femmes, il suffit de la survenue d'une
femme plus jolie, - surtout lorsqu'il n'y a qu'un homme.
Aussi l'accueil fait à la bohémienne
fut-il merveilleusement glacial. Elles la considérèrent
du haut en bas, puis s'entre-regardèrent, et tout fut dit :
elles s'étaient comprises. Cependant la jeune fille attendait
qu'on lui parlât, tellement émue qu'elle n'osait lever les
paupières.
Le capitaine rompit le silence le premier. - Sur ma
parole, dit-il avec son ton d'intrépide fatuité,
voilà une charmante créature ! Qu'en pensez-vous, belle
cousine ?
Cette observation, qu'un admirateur plus
délicat eût du moins faite à voix basse,
n'était pas de nature à dissiper les jalousies
féminines qui se tenaient en observation devant la
bohémienne.
Fleur-de-Lys répondit au capitaine avec une doucereuse affectation de dédain : - Pas mal.
Les autres chuchotaient.
Enfin, madame Aloïse, qui n'était pas la
moins jalouse, parce qu'elle l'était pour sa fille, adressa la
parole à la danseuse : - Approchez, petite.
- Approchez, petite ! répéta avec une
dignité comique Bérengère, qui lui fût venue
à la hanche.
L'Egyptienne s'avança vers la noble dame.
- Belle enfant, dit Phoebus avec emphase en faisant
de son côté quelques pas vers elle, je ne sais si j'ai le
suprême bonheur d'être reconnu de vous...
Elle l'interrompit en levant sur lui un sourire et un regard pleins d'une douceur infinie :
- Oh ! oui, dit-elle.
- Elle a bonne mémoire, observa Fleur-de-Lys.
- Or ça, reprit Phoebus, vous vous êtes
bien prestement échappée l'autre soir. Est-ce que je vous
fais peur ?
- Oh ! non, dit la bohémienne.
Il y avait dans l'accent dont cet oh ! non, fut
prononcé à la suite de cet oh ! oui, quelque chose
d'ineffable dont Fleur-de-Lys fut blessée.
- Vous m'avez laissé en votre lieu, ma belle,
poursuivit le capitaine dont la langue se déliait en parlant
à une fille des rues, un assez rechigné drôle,
borgne et bossu, le sonneur de cloches de l'évêque,
à ce que je crois. On m'a dit qu'il était bâtard
d'un archidiacre et diable de naissance. Il a un plaisant nom : il
s'appelle Quatre-Temps, Pâques-Fleuries, Mardi-Gras, je ne sais
plus ! Un nom de fête carillonnée, enfin ! Il se
permettait donc de vous enlever, comme si vous étiez faite pour
des bedeaux ! cela est fort. Que diable vous voulait-il donc, ce
chat-huant ? Hein, dites !
- Je ne sais, répondit-elle.
- Conçoit-on l'insolence ! un sonneur de
cloches enlever une fille, comme un vicomte ! un manant braconner sur
le gibier des gentilshommes ! voilà qui est rare. Au demeurant,
il l'a payé cher. Maître Pierrat Torterue est le plus rude
palefrenier qui ait jamais étrillé un maraud ; et je vous
dirai, si cela peut vous êtes agréable, que le cuir de
votre sonneur lui a galamment passé par les mains.
- Pauvre homme ! dit la bohémienne chez qui ces paroles ravivaient le souvenir de la scène du pilori.
Le capitaine éclata de rire. -
Corne-de-bœuf ! voilà de la pitié aussi bien
placée qu'une plume au cul d'un porc ! Je veux être ventru
comme un pape, si...
Il s'arrêta tout court. - Pardon, mesdames ! je crois que j'allais lâcher quelque sottise.
- Fi, monsieur ! dit la Gaillefontaine.
- Il parle sa langue à cette créature
! ajouta à demi-voix Fleur-de-Lys, dont le dépit
croissait de moment en moment. Ce dépit ne diminua point quand
elle vit le capitaine, enchanté de la bohémienne et
surtout de lui-même, pirouetter sur le talon en
répétant avec une grosse galanterie naïve et
soldatesque :
- Une belle fille, sur mon âme !
- Assez sauvagement vêtue, dit Diane de Christeuil, avec son sourire de belles dents.
Cette réflexion fut un trait de
lumière pour les autres. Elle leur fit voir le côté
attaquable de l'Egyptienne : ne pouvant mordre sur sa beauté,
elles se jetèrent sur son costume.
- Mais cela est vrai, petite, dit la Montmichel ;
où as-tu pris de courir ainsi par les rues sans guimpe ni
gorgerette ?
- Voilà une jupe courte à faire trembler, ajouta la Gaillefontaine.
- Ma chère, poursuivit assez aigrement
Fleur-de-Lys, vous vous ferez ramasser par les sergents de la douzaine
pour votre ceinture dorée.
- Petite, petite, reprit la Christeuil avec un
sourire implacable, si tu mettais honnêtement une manche sur ton
bras, il serait moins brûlé par le soleil.
C'était vraiment un spectacle digne d'un
spectateur plus intelligent que Phoebus, de voir comme ces belles
filles, avec leurs langues envenimées et irritées,
serpentaient, glissaient et se tordaient autour de la danseuse des rues
; elles étaient cruelles et gracieuses ; elles fouillaient,
elles furetaient malignement dans sa pauvre et folle toilette de
paillettes et d'oripeaux. C'étaient des rires, des ironies, des
humiliations sans fin. Les sarcasmes pleuvaient sur l'Egyptienne, et la
bienveillance hautaine, et les regards méchants. On eût
cru voir de ces jeunes dames romaines qui s'amusaient à
renfoncer des épingles d'or dans le sein d'une belle esclave. On
eut dit d'élégantes levrettes chasseresses tournant, les
narines ouvertes, les yeux ardents, autour d'une pauvre biche des bois
que le regard du maître leur interdit de dévorer.
Qu'était-ce, après tout, devant ces
filles de grande maison, qu'une misérable danseuse de place
publique ? Elles ne semblaient tenir aucun compte de sa
présence, et parlaient d'elle, devant elle, à
elle-même, à haute voix, comme de quelque chose d'assez
mal-propre, d'assez abject et d'assez joli.
La bohémienne n'était pas insensible
à ces piqûres d'épingles. De temps en temps une
pourpre de honte, un éclair de colère enflammaient ses
yeux ou ses joues ; une parole dédaigneuse semblait
hésiter sur ses lèvres ; elle faisait avec mépris
cette petite grimace que le lecteur lui connaît ; mais elle se
tenait immobile ; elle attachait sur Phoebus un regard
résigné, triste et doux. Il y avait aussi du bonheur et
de la tendresse dans ce regard. On eût dit qu'elle se contenait,
de peur d'être chassée.
Phoebus, lui, riait, et prenait le parti de la bohémienne avec un mélange d'impertinence et de pitié.
- Laissez-les dire, petite !
répétait-il en faisant sonner ses éperons d'or ;
sans doute, votre toilette est un peu extravagante et farouche ; mais,
charmante fille comme vous êtes, qu'est-ce que cela fait ?
- Mon Dieu ! s'écria la blonde
Gaillefontaine, en redressant son cou de cygne avec un sourire amer, je
vois que messieurs les archers de l'ordonnance du roi prennent
aisément feu aux beaux yeux égyptiens.
- Pourquoi non ? dit Phoebus.
A cette réponse, nonchalamment jetée
par le capitaine comme une pierre perdue qu'on ne regarde même
pas tomber, Colombe se prit à rire, et Diane, et Amelotte, et
Fleur-de-Lys, à qui il vint en même temps une larme dans
les yeux.
La bohémienne, qui avait baissé
à terre son regard aux paroles de Colombe de Gaillefontaine, le
releva rayonnant de joie et de fierté, et le fixa de nouveau sur
Phoebus. Elle était bien belle en ce moment.
La vieille dame, qui observait cette scène, se sentait offensée et ne comprenait pas.
- Sainte-Vierge ! cria-t-elle tout à coup,
qu'ai-je donc là qui me remue dans les jambes ? Ah ! la vilaine
bête !
C'était la chèvre qui venait d'arriver
à la recherche de sa maîtresse, et qui, en se
précipitant vers elle, avait commencé par embarrasser ses
cornes dans le monceau d'étoffe que les vêtements de la
noble dame entassaient sur ses pieds quand elle était assise.
Ce fut une diversion. La bohémienne, sans dire une parole, la dégagea.
- Oh ! voilà la petite chevrette qui a des pattes d'or, s'écria Bérengère en sautant de joie.
La bohémienne s'accroupit à genoux, et
appuya contre sa joue la tête caressante de la chèvre. On
eût dit qu'elle lui demandait pardon de l'avoir quittée
ainsi.
Cependant Diane s'était penchée à l'oreille de Colombe.
- Eh ! mon Dieu ! comment n'y ai-je pas songé
plus tôt ? C'est la bohémienne à la chèvre.
On la dit sorcière, et que sa chèvre fait des momeries
très-miraculeuses.
- Eh bien ! dit Colombe, il faut que la chèvre nous divertisse à son tour et nous fasse un miracle.
Diane et Colombe s'adressèrent vivement à l'Egyptienne :
- Petite, fais donc faire un miracle à ta chèvre.
- Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit la danseuse.
- Un miracle, une magie, une sorcellerie enfin.
- Je ne sais. Et elle se mit à caresser la jolie bête en répétant : - Djali ! Djali !
En ce moment Fleur-de-Lys remarqua un sachet de cuir
brode suspendu au cou de la chèvre. - Qu'est-ce que cela ?
demanda-t-elle à l'Egyptienne.
L'Egyptienne leva ses grands yeux vers elle, et lui répondit gravement : - C'est mon secret.
- Je voulais bien savoir ce que c'est que ton secret, pensa Fleur-de-Lys.
Cependant la bonne dame s'était levée
avec humeur. - Or ça, la bohémienne, si toi ni ta
chèvre n'avez rien à nous danser, que faites-vous
céans ?
La bohémienne, sans répondre, se
dirigea lentement vers la porte. Mais plus elle en approchait, plus son
pas se ralentissait. Un invincible aimant semblait la retenir. Tout
à coup elle tourna ses yeux humides de larmes sur Phoebus, et
s'arrêta.
- Vrai Dieu ! s'écria le capitaine, on ne
s'en va pas ainsi. Revenez, et dansez-nous quelque chose. A propos,
belle d'amour, comment vous appelez-vous ?
- La Esmeralda, dit la danseuse sans le quitter du regard.
A ce nom étrange, un fou rire éclata parmi les jeunes filles.
- Voilà, dit Diane, un terrible nom pour une demoiselle.
- Vous voyez bien, reprit Amelotte, que c'est une charmeresse.
- Ma chère, s'écria solennellement
dame Aloïse, vos parents ne vous ont pas pêché ce
nom-là dans le bénitier du baptême.
Cependant, depuis quelques minutes, sans qu'on
fît attention à elle, Bérengère avait
attiré la chèvre dans un coin de la chambre avec un
massepain. En un instant, elles avaient été toutes deux
bonnes amies. La curieuse enfant avait détaché le sachet
suspendu au cou de la chèvre, l'avait ouvert, et avait
vidé sur la natte ce qu'il contenait : c'était un
alphabet dont chaque lettre était inscrite
séparément sur une petite tablette de buis. A peine ces
joujoux furent-ils étalés sur la natte que l'enfant vit
avec surprise la chèvre, dont c'était là sans
doute un des miracles, tirer certaines lettres avec sa patte d'or et
les disposer, en les poussant doucement, dans un ordre particulier. Au
bout d'un instant, cela fit un mot que la chèvre semblait
exercée à écrire, tant elle hésita peu
à le former, et Bérengère s'écria tout
à coup en joignant les mains avec admiration :
- Marraine Fleur-de-Lys, voyez donc ce que la chèvre vient de faire !
Fleur-de-Lys accourut et tressaillit. Les lettres disposées sur le plancher formaient ce mot :
Phoebus.
- C'est la chèvre qui a écrit cela ? demanda-t-elle d'une voix altérée.
- Oui, marraine, répondit Bérengère.
Il était impossible d'en douter ; l'enfant ne savait pas écrire.
- Voilà le secret ! pensa Fleur-de-Lys.
Cependant, au cri de l'enfant, tout le monde
était accouru, et la mère, et les jeunes filles, et la
bohémienne, et l'officier.
La bohémienne vit la sottise que venait de
faire la chèvre. Elle devint rouge, puis pâle, et se mit
à trembler comme une coupable devant le capitaine, qui la
regardait avec un sourire de satisfaction et d'étonnement.
- Phoebus ! chuchotaient les jeunes filles stupéfaites ; c'est le nom du capitaine !
- Vous avec une merveilleuse mémoire ! dit
Fleur-de-Lys à la bohémienne pétrifiée.
Puis éclatant en sanglots : - Oh ! balbutia-t-elle
douloureusement en se cachant le visage de ses deux belles mains, c'est
une magicienne ! Et elle entendait une voix plus amère encore
lui dire au fond du cœur : - C'est une rivale !
Elle tomba évanouie.
- Ma fille ! ma fille ! cria la mère effrayée. Va-t'en, bohémienne de l'enfer !
La Esmeralda ramassa en un clin d'oeil les
malencontreuses lettres, fit signe à Djali, et sortit par une
porte, tandis qu'on emportait Fleur-de-Lys par l'autre.
Le capitaine Phoebus, resté seul, hésita un moment entre les deux portes ; puis il suivit la bohémienne.
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