Puerto
Selle, au Pérou, est une ville qui garde, en cette année
1950, un air d'aventure. Elle est située sur le fleuve Apurimac.
Ce n'est pas encore l'Amazonie mais c'est déjà la
forêt tropicale. Puerto Selle est la dernière ville
civilisée avant la grande étendue verte. Si l'on continue
plus loin sur le fleuve, on rencontre à trois jours de bateau la
petite agglomération de Correales ; après, c'est la
frontière brésilienne et ensuite, c'est la jungle.
A Puerto Selle, il y a un peu de tout, mais surtout de pauvres gens :
des Indiens, employés, pour la plupart, dans les exploitations
de bois avoisinantes, quelques commerçants, des fonctionnaires,
qui sont là par obligation, des aventuriers ruinés,
d'autres qui espèrent encore faire fortune. Dans ce décor
luxuriant mais misérable, les quelques personnes qui ont de quoi
vivre décemment font figure de milliardaires.
Et c'est le cas de Sancho Marquez. La quarantaine, plutôt petit
mais râblé, avec sa grosse moustache noire et son
éternel cigare, signe tangible de sa réussite, Sancho
Marquez est le propriétaire de l'Atlantico, le bateau qui fait
régulièrement la navette entre Puerto Selle et la
frontière brésilienne.
Un curieux bateau, l'Atlantico. Il tient à la fois de la
péniche, du bac et du navire de plaisance. Il emporte à
son bord des cargaisons de bois destiné à l'exportation,
des Indiens qui regagnent leur village, des aventuriers et parfois
aussi quelques touristes qui n'ont pas froid aux yeux. Le tout dans un
décor magnifique et sauvage, sur ce fleuve entouré
d'arbres immenses aux eaux jaunâtres et stagnantes où
pullulent les crocodiles.
Sur son bateau, le capitaine Marquez possède son appartement. Il
n'est pas grand, mais c'est un luxe comparé à la
misère environnante. Et c'est là qu'il enferme
jalousement son trésor : sa femme Manuela...
Manuela Marquez est incontestablement jolie. Elle est beaucoup plus
jeune que son mari : elle a juste la trentaine. Elle est très
brune et très typée : c'est une métisse. Cela fait
cinq ans qu'ils sont mariés et cinq ans qu'elle mène
cette vie pour le moins monotone : l'aller et retour sur ce fleuve
toujours semblable au milieu de la forêt vierge, confinée
dans sa cabine, avec deux jours d'escale à chaque terminus. Pour
la distraire un peu, son mari prend avec elle, une fois par an, un mois
de vacances à Lima.
Est-ce que c'est suffisant pour une jeune femme qui est à
l'âge où l'on a envie de profiter pleinement de la vie ?
Il semble que Sancho Marquez ne se soit pas posé
réellement la question. Il offre à sa femme des parures
et des bijoux, enfin ceux qu'il peut trouver sur place. Quant au reste,
il ne s'en préoccupe pas.
Il ne s'est jamais inquiété, en particulier, des
convoitises et des jalousies qui pouvaient susciter, au milieu de cette
population rude et misérable, sa fortune et sa resplendissante
épouse. Sancho Marquez est sûr de lui. A quarante ans,
c'est un homme en pleine force. Il sait commander à tous ceux
qu'il approche. Il est dur et volontiers brutal...
Sancho Marquez a pourtant tort d'être si confiant. Il ne sait pas
tout. Il ne connaît pas, en particulier, le rôle que joue
Felipe Escuelo...
Felipe Escuelo tient un magasin d'habillement à Puerto Selle.
Habillement, dans cette ville perdue, cela veut dire beaucoup de
choses. On trouve de tout, ou presque, dans sa boutique, depuis
l'équipement complet d'explorateur jusqu'à des robes en
dentelles prétendument parisiennes, mais qui seraient
importables dans la capitale française.
Felipe Escuelo a trente ans, il est beau garçon, sûr de
lui et tout à fait décontracté. Il s'habille
presque toujours de la même manière : un blue-jean et une
veste tricolore bleu, blanc, rouge, qu'il s'est confectionnée
lui-même.
Felipe se plaît à Puerto Selle, ce trou perdu et
étouffant. C'est qu'il a quelqu'un dans sa vie... Un jour, il y
a trois ans, Manuela Marquez est entrée dans sa boutique pour
s'acheter une robe. Tout était fait pour les rapprocher, les
jeter dans les bras l'une de l'autre. Il y a trois ans que leur liaison
dure et presque tout Puerto Selle est au courant. Il n'y a guère
que le mari qui soit dans l'ignorance, comme la plupart des maris
trompés...
15 mai 1950, l'Atlantico est amarré le long du quai de bois de
Puerto Selle sur les eaux boueuses de l'Apurimac. Il est huit heures du
matin. Déjà, les quelques passagers qui doivent prendre
le bateau stationnent aux alentours, avec leurs baluchons sur le sol.
Soudain, un cri s'élève de l'Atlantico. C'est la voix de Manuela.
- Au secours, mon mari est mort !
Et tandis qu'on se précipite vers elle, elle ajoute d'une voix tremblante :
- On l'a assassiné...
Il y a un commissariat de police à Puerto Selle. Un vrai
commissariat, avec un commissaire et des effectifs relativement
nombreux. C'est que la violence des moeurs compense le petit nombre
d'habitants.
Le commissaire Luis Ortega, accompagné de deux de ses hommes,
n'a pas beaucoup de chemin à faire pour se rendre jusqu'au quai
: son bureau est juste à côté.
Il pénètre dans l'appartement flottant. Sancho Marquez
est étendu sur son lit, au milieu d'une mare de sang. Il porte
une plaie béante à la poitrine. Visiblement un coup de
couteau, mais l'arme a disparu. Le commissaire Ortega touche le cadavre
: il est froid. Le meurtre a eu lieu dans la nuit...
Madame Marquez l'attend dans le salon attenant. Luis Ortega l'observe.
Elle semble choquée, c'est évident, mais pas
peinée outre mesure. Elle n'a pas l'hypocrisie -ou la prudence,
comme on voudra- de feindre la douleur. Le commissaire a un point
à éclaircir en priorité.
- Madame, votre mari a été tué dans la nuit.
Comment se fait-il que vous ne vous en soyez pas rendu compte, que vous
ne l'ayez découvert que ce matin.
Manuela Marquez marque une certaine gêne, mais son ton semble celui de la franchise.
- C'est-à-dire que depuis un an, nous faisons chambre à
part mon mari et moi. Je couche dans cette cabine qui était
autrefois celle du domestique.
Elle ouvre une porte du salon et découvre une cabine de petites
dimensions mais meublée avec goût. Le commissaire note
tout cela dans sa tête. Pour l'instant, il n'en est pas aux
conclusions ; il se contente d'enregistrer le maximum de renseignements.
- De sorte que quelqu'un aurait très bien pu aller dans la cabine de votre mari sans que vous vous en rendiez compte.
Manuela Marquez est affirmative.
- C'est certain. D'autant que, la nuit, je prends des somnifères.
Le commissaire Ortega quitte la veuve et sort sur le pont pour
interroger les hommes d'équipage... Ils sont quatre. Des
Indiens, rudes, peu bavards. Il les interroge à tour de
rôle. Les trois premiers ne lui apprennent rien
d'intéressant. Ils ont dormi dans le bateau. Ils partagent la
même pièce, si on peut parler d'une pièce ; c'est,
en fait, une partie de la cale où sont installés leurs
hamacs. Mais le quatrième marin a une information de
première importance.
- Au milieu de la nuit, je suis monté sur le pont. Je n'arrivais
pas à dormir. Et j'ai vu quelqu'un monter sur le bateau. Je ne
peux pas me tromper. J'ai reconnu tout de suite sa veste :
c'était Felipe Escuelo. Je me suis dit : "Quand même, il
est gonflé ! D'habitude c'est madame Marquez qui va chez lui".
- Parce que Felipe Escuelo et madame Marquez ?...
L'Indien a un sourire étonné qui découvre ses dents noires de tabac.
- Comment ! Vous ne le saviez pas ?
Non, Luis Ortega ne savait pas... Les commissaires sont souvent, avec
les marins, les derniers à savoir ce genre de
vérités. A eux, on n'ose pas ou on ne veut pas parler. On
les tient en dehors de la confidence.
Le commissaire Ortega remercie le matelot et réfléchit...
Sa déposition signifie qu'il a pu faire le coup lui-même,
puisqu'il avoue être monté sur le pont. Accuser l'amant en
titre de la veuve semble bien commode. Pour avoir une certitude, il
faudrait qu'il y ait un autre témoignage venant confirmer le
premier. Mais ce serait trop beau. Ces choses-là ne se
produisent jamais.
Et pourtant, c'est exactement ce qui arrive quelques minutes plus tard.
Un homme s'approche... Luis Ortega le connaît bien. C'est
Gregorio, un chercheur d'or à mi-chemin entre l'aventurier et le
clochard, qui hante de temps en temps la région. Il entre
directement dans le vif du sujet.
- Felipe Escuelo a refusé de me donner un crédit il y a
six mois, alors je n'ai pas de cadeau à lui faire. C'est lui qui
a fait le coup ! Je ne savais pas où dormir cette nuit, et,
comme je devais prendre le bateau, j'ai décidé de coucher
sur le quai. Eh bien, je l'ai vu monter sur l'Atlantico. Il devait
être minuit, une heure. J'ai tout de suite reconnu sa veste bleu,
blanc, rouge.
Cette fois, dans l'esprit du commissaire, il n'y a plus de place au
doute. Il a deux témoignages concordants. Et de plus, il y a un
mobile. Il se rend sans attendre au magasin d'habillement.
Felipe Escuelo est entouré de sa marchandise
hétéroclite et bariolée. Le commissaire n'aime pas
ce qu'il va faire. Felipe a le même âge que lui, il le
connaît depuis toujours. Il annonce :
- Sancho Marquez a été assassiné cette nuit...
Felipe pousse un cri, pâlit, se met à trembler. Si ce
n'est pas de la surprise qu'il manifeste, elle est bien imitée.
Le commissaire enchaîne, parce qu'il doit faire son devoir.
- Qu'as-tu fait cette nuit ?
Felipe Escuelo le regarde d'un air implorant. Il semble se rendre compte par avance de la faiblesse de sa réponse.
- J'ai fait des comptes. Je suis resté dans
l'arrière-boutique jusqu'à une heure environ. Ensuite, je
suis monté me coucher.
Luis Ortega hoche la tête. Quand deux témoins vous ont
formellement reconnu, un pareil alibi équivaut à des
aveux. Il lui pose la main sur l'épaule.
- Allez, tu as perdu, Felipe... Il faut me suivre.
Le jeune homme n'oppose pas de résistance physique mais il nie de toutes ses forces.
- Oui, je suis l'amant de Manuela. Mais je n'ai pas tué son mari, je te jure que je ne l'ai pas tué !
Luis Ortega soupire... Il aime bien Felipe. Mais que faire contre une
pareille évidence ? Il soupèse de sa main droite un pan
de la veste bleu, blanc, rouge.
- Ta veste, Felipe... Deux témoins l'ont reconnue. Il ne faut pas porter une veste si voyante quant on commet un crime.
Les menottes claquent sur les poignets du jeune homme. Et il suit
tête basse le commissaire, dans sa veste tricolore, vers le
chemin de la prison. Car il y a aussi une prison à Puerto Selle.
Il y a même un tribunal. C'est un chef-lieu de district et c'est
sur place que la justice est rendue. Une justice à l'image du
pays : sans nuance. C'est, le plus souvent, l'acquittement ou la mort.
Et, dans le cas de Felipe Escuelo, il n'est pas difficile de deviner
quel sera le verdict.
Tout de suite après l'arrestation de Felipe, Luis Ortega revient
trouver Manuela Marquez. La veuve, cette fois, s'effondre en apprenant
la nouvelle. Elle verse toutes les larmes qu'elle n'avait pas
versées pour la mort de son époux.
- Je vous jure que ce n'est pas lui ! Il était mon amant, je le reconnais, mais il n'a pas tué mon mari !
Le commissaire objecte avec logique.
- Qu'en savez-vous, puisque, d'après vos déclarations,
n'importe qui aurait pu entrer la nuit dans la cabine sans que vous
vous en rendiez compte ?
Manuela ne se laisse pas démonter.
- C'est impossible moralement, Commissaire. Felipe n'aurait jamais fait
une chose pareille. Quand nous faisions des projets lui et moi,
c'était de nous enfuir ensemble, pas de tuer Sancho.
La belle Manuela se tord les bras de douleur. Elle cherche tous les arguments qu'elle peut trouver.
- Felipe ne pouvait pas tuer mon mari. Il savait bien que toute la
ville était au courant de notre liaison. Il savait qu'on allait
le soupçonner.
Luis Ortega soupire. Il es touché par cette fougue, comme il
avait été touché par les protestations d'innocence
de Felipe. Mais il ne peut rien faire. Il hausse les épaules.
- L'amour fait commettre toutes les imprudences... D'ailleurs, Felipe
Escuelo n'est pas seulement en raison de ses relations avec vous. Deux
témoins l'ont vu monter sur le bateau la nuit du crime : un
clochard qui dormait sur le quai et un de vos quatre hommes
d'équipage.
Manuela Marquez rectifie.
- Cinq, il y a cinq marins sur l'Atlantico...
- Alors, comment se fait-il que je n'en ai trouvé que quatre ?
La veuve parle d'une voix indifférente.
- Luis Menendez a une chambre en ville. C'est en quelque sorte le
second. Nous lui permettions, mon mari et moi, de ne pas coucher sur le
bateau quand nous faisons escale à Puerto Selle.
Malgré les protestations et les larmes de Manuela, qui veut le
retenir, le commissaire Ortega quitte l'Atlantico. Il a une
dernière démarche à faire. Il va interroger ce
Menendez.
Il le fait par conscience professionnelle, pour qu'on ne puisse pas dire qu'il a oublié un membre de l'équipage.
Luis Menendez habite un tout petit appartement pas loin du centre de la
ville. Il accueille le commissaire avec amabilité.
- Entrez, Commissaire. Je m'attendais à votre visite. Mais, vous
savez, je ne vous serai guère utile. Je n'ai rien vu.
Luis Ortega détaille le second de l'Atlantico. Lui, ce n'est pas
un Indien ni un métis. Il est d'un physique plutôt
sympathique. Mais quelque chose trouble le commissaire sans qu'il
puisse dire quoi.
Et brusquement, il trouve : Felipe ! Menendez a une certaine
ressemblance avec Felipe Escuelo... Sa silhouette surtout : mêmes
cheveux noirs coupés courts, même taille
élancée.
Le commissaire reste sans dire un mot, planté au milieu de la
pièce, devant Luis Menendez qui n'y comprend rien. Il
réfléchit intensément.
Dans le fond, est-ce bien Felipe que les témoins ont reconnu ?
Non, tous deux n'ont parlé que d'une chose : la veste tricolore
; une veste qu'il était facile de confectionner pour se faire
passer pour l'amant de Manuela Marquez...
Luis Ortega se décide à tenter le tout pour le tout. S'il
s'est trompé, il n'aura qu'à s'excuser. Luis Menendez,
qui le voit garder l'immobilité et le silence, a un regard de
plus en plus étonné, et même inquiet... "Il a
peur", pense le commissaire. Il pointe le doigt vers lui et lui dit
d'une voix accusatrice.
- C'est vous qui avez tué Sancho Marquez. Je vous laisse le
choix entre deux solutions. Si vous refusez d'avouer, je vous embarque
et je fais fouiller votre appartement par mes hommes. Et ils
retrouveront la veste bleu, blanc, rouge. Je vous le jure, même
s'ils doivent arracher les planchers et abattre les murs ! Si vous
avouez, peut-être que le jury en tiendra compte et que vous
sauverez votre tête.
Luis Menendez ouvre et referme plusieurs fois la bouche sans
émettre aucun son, puis il se laisse tomber sur son lit. Il
désigne un endroit par terre, devant lui.
- La veste est là, sous le plancher...
Le commissaire arrache deux lattes. Il sort une espèce de
paletot fait de bandes d'étoffes bleues, blanches et rouges
grossièrement cousues ensemble. De jour, une telle
défroque n'aurait trompé personne, mais la nuit, on
pouvait tout à fait la confondre avec la veste de Felipe Escuelo.
Le commissaire Ortega a un dernier point à éclaircir : le mobile.
- Pourquoi avez-vous fait cela, Menendez ?
Le second de l'Atlantico baisse la tête.
- Pour Manuela : j'étais amoureux d'elle. Et puis aussi, pour
l'argent. Il fallait que je m'arrange pour tuer le patron en faisant
accuser Felipe. Une fois débarrassé du mari et de
l'amant, je m'étais dit que je finirais bien par faire
céder la veuve...
Quelques minutes plus tard, Luis Ortega a la joie de libérer son
ami Felipe. C'est Luis Menendez qui prend sa place derrière les
barreaux et c'est lui qui passe peu après devant les juges.
Selon la justice sans fioritures de Puerto Selle, il est
condamné à mort.
Felipe Escuelo avait été emprisonné à tort
et il avait eu, pendant quelques heures, l'horrible perspective
d'être exécuté pour un crime qu'il n'avait pas
commis. Mais il faut dire qu'il a été largement
dédommagé par la suite. En quittant la prison, il
était totalement libre. Rien ne l'empêchait plus
d'épouser Manuela. Sans le vouloir, il avait perdu ses deux
rivaux. En quelque sorte, le destin généreux
s'était chargé de faire le travail à sa place.
Manuela Marquez et Felipe Escuelo se sont marié sans attendre,
ils ont tout vendu et ils ont quitté Puerto Selle. Par la route,
car ils se sont jurés de ne plus jamais mettre les pieds sur un
bateau.
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