22
mars 1949. Dans une petite rue du Marais, à Paris, Roland
Baudoin marche à pas pressés. Tous les vingt
mètres au moins, il se retourne. Il a l'air furtif, mal à
l'aise. Visiblement, il n'a pas la conscience tranquille. Mais personne
ne fait attention à lui. Il faut dire que son physique est du
genre insignifiant : il a la trentaine passée, il est
plutôt petit, avec une moustache blonde qui lui donne l'allure
d'un employé de bureau.
C'est pourquoi,
malgré ses airs de conspirateur, Roland Baudoin parvient sans
encombre à sa destination : un immeuble ancien, comme tous ceux
du quartier.
L'homme traverse rapidement la cour au pavage inégal,
relève le col de son manteau et monte l'escalier. Celui qui le
rencontrerait en ce moment, ne manquerait pas d'être
frappé par la pâleur de son visage et le tremblement de
ses mains. Mais il ne croise personne et parvient sans problème
au quatrième étage.
Roland Baudoin sort un papier de sa poche et le regarde quelques
instants. Il prend une longue inspiration et se dirige vers la porte de
gauche... Effectivement, c'est là. Sur la carte de visite
épinglée sur la porte, il peut lire : "Elisabeth Raymond
couturière".
Roland Baudoin a un dernier moment d'hésitation et il frappe.
Quelques instants s'écoulent... Il n'a pas frappé assez
fort. Il frappe de nouveau. Cette fois, il y a un bruit de pas
derrière la porte. Le moment qu'il redoutait est enfin
arrivé. Il est trop tard pour reculer.
Une femme brune d'une quarantaine d'années ouvre la porte... En
apercevant Roland, elle s'arrange les cheveux d'un geste rapide.
Visiblement, elle est coquette. Roland Baudoin se dit machinalement
qu'elle est jolie. Pour lui, c'est une surprise
désagréable. Il aurait préféré
qu'elle soit laide.
La femme l'interroge d'une voix aimable.
- Vous désirez, monsieur ?
Roland Baudoin se souvient de son rôle... D'abord sourire : il faut absolument la mettre en confiance.
- Voilà. C'est pour une commande importante : une robe de
mariée pour ma fiancée. On m'a dit que c'était
votre spécialité...
La couturière le fait entrer. Elle s'excuse du
dérangement où se trouve son petit appartement.
Rapidement, elle va débrancher son fer et retire une robe de la
planche à repasser. Elle lui désigne un fauteuil.
- Asseyez-vous, je vous en prie.
Mais Roland Baudoin ne s'assied pas. Il reste debout en face d'elle,
avec un air étrange, les yeux fixes. Et d'un seul coup il se
précipite sur le fer à repasser... Avant que la femme ait
pu esquisser un geste, il le saisit et la frappe à plusieurs
reprises à la tête. Elle s'écroule, tandis que le
sang gicle. Alors, saisissant, cette fois, le fil électrique du
fer, il le passe autour de son cou et le tire de toutes ses forces.
Sa victime n'a pas un cri. Elle tombe inerte sur le plancher, au milieu
du sang qui continue à couler. Roland Baudoin relève
prestement le col de son pardessus et s'enfuit. Il descend rapidement
les escaliers. Arrivé au rez-de-chaussée, il
aperçoit la concierge, qui est sorti de sa loge. Il
détourne la tête.
Si elle n'a pu distinguer ses traits, elle l'a vu ! Un instant, il est
sur le point de céder à la panique et de s'enfuir
à toutes jambes. Mais il se calme et continue à
s'éloigner d'un pas normal.
Tandis qu'il fait le trajet en sens inverse dans les rues du Marais, il
essaye de se raisonner. Si la concierge l'a aperçu, c'est au
contraire une chance pour lui ! Qu'est-ce qu'elle pourra dire ? Qu'elle
a vu un homme ? Justement : on recherchera parmi les connaissances de
la couturière, mais on ne pourra jamais le soupçonner
lui, puisqu'il ne la connaît pas, puisque c'était la
première fois qu'il allait chez elle !
Malgré son agitation, Roland Baudoin parvient à se
calmer... Dans le fond, il ne risque rien. Il n'a rien volé. Il
a assassiné cette femme, sans raison apparente. Les policiers ne
soupçonneront jamais qu'il s'agit d'un crime sans mobile, ou
plutôt que le mobile est si complexe qu'il faudrait, pour le
découvrir, connaître toute l'histoire de sa vie.
Dans l'autobus qui le ramène à son petit appartement du
19ème arrondissement, Roland Baudoin a tout le temps de se
replonger dans ses souvenirs...
Aussi loin qu'il se souvienne, pendant toute son enfance, il a toujours
été un garçon paisible, trop peut-être. Bon
fils, bon élève, il a passé son bac et il est
entré comme correcteur dans un journal du soir. Il s'est
marié en 1940, en rentrant de la guerre. Il a eu des enfants. Il
était bien installé dans une vie tranquille, bourgeoise.
Son salaire n'était pas énorme mais il lui permettait de
vivre sans problème.
C'est au printemps de 1946 que tout a changé. Il se souvient,
comme si c'était hier, du petit café, près du
journal, où il allait prendre ses repas... Pourquoi a-t-il fallu
que lui qui n'avait jamais levé les yeux sur une femme, ait fait
attention à Solange ?
C'était peut-être parce que Solange, la serveuse du
café, avait un sourire un peu plus marqué envers lui
qu'envers les autres clients. Solange, il doit bien le
reconnaître, n'était pas spécialement belle : elle
était aussi brune que sa femme était blonde, moins bien
faite, avec une bouche trop grande et un regard un peu cruel... Sans
doute, dans le fond, est-ce précisément ce regard qui l'a
attiré. Lui qui n'avait jamais connu qu'une vie rangée,
sans histoire, a senti en elle une volonté qui lui manquait,
à entrevu une vie nouvelle, l'aventure...
L'aventure a commencé, dès la première fois
où il a osé l'inviter à dîner. Solange n'a
pas fait de manières, Roland a été brillant. Il
n'a eu aucun mal à faire sa conquête et leur
première soirée s'est terminée chez elle.
Dès cet instant, Solange l'a envoûté. Quinze jours
après, sans aucun regret, il a quitté sa femme et ses
enfants pour vivre avec elle.
Tout de suite, Solange a révélé son
épouvantable caractère, mais Roland l'a accepté
sans mot dire. Il était fou d'elle. Elle a continué
à recevoir des amants pendant qu'il allait travailler au journal
: cela aussi, il l'a accepté. Tout ce qu'il demandait, c'est de
la retrouver chaque soir.
Au bout de plusieurs mois, Solange a eu une idée. Elle ne
supportait plus la différence de culture et de rang social qui
existait entre eux. Elle a décidé d'être
couturière et elle s'est inscrite à des cours du soir.
Roland l'a vivement encouragée dans cette voie. D'abord, il
espérait qu'elle allait enfin se ranger, avoir une vie stable.
Et puis aussi, il se sentait utile : elle allait pouvoir
s'élever grâce à lui.
C'est à ses cours du soir que Solange a rencontré
Elisabeth Raymond, une veuve de guerre issue de la meilleure
bourgeoisie qui se trouvait dans l'obligation de travailler pour
élever sa fille. Tout de suite, Solange et elle sont devenues
des amies inséparables. Le soir, Solange ne parlait que d'elle :
c'était "Elisabeth par-ci, Elisabeth pas-là".
Visiblement, elle était flattée de cette amitié
d'une femme d'une condition supérieure à la sienne.
Et puis, insensiblement, les choses ont changé. Solange a
commencé à critiquer Elisabeth Raymond, sans raison
apparente.
Roland, d'abord surpris, a fini par comprendre ce qui avait
motivé le changement de Solange. Elles étaient sorties
plusieurs fois ensemble et elle s'était rendu compte
qu'Elisabeth avait plus de succès qu'elle-même
auprès des hommes.
Solange n'a pas réussi à ses cours du soir. Elisabeth, au
contraire, a obtenu son CAP de couturière et s'est mise à
son compte. C'est à partir de ce moment que la mauvaise humeur
de Solange s'est transformée en haine. Elisabeth, qui avait
réussi aussi bien auprès des hommes que dans le travail,
était devenue le symbole, l'image vivante de son propre
échec.
Poussée par une sorte de besoin morbide, Solange allait lui
rendre visite de temps en temps dans son petit appartement du Marais.
Elle en revenait chaque fois hors d'elle.
- C'est une ordure. Je la déteste ! Je ne peux plus la voir !
Roland subissait ces éclats avec philosophie.
- Eh bien, n'y vas plus. Pense à autre chose, pense à nous.
Mais les choses n'ont fait qu'empirer. C'est au début de
l'année 1949 que Solange a lancé la phrase fatidique :
- Roland, je veux que tu la tues...
Roland Baudoin a tenté de prendre cette déclaration comme
une plaisanterie. Mais Solange s'est emportée de plus en plus.
- C'est une ordure, je te dis ! Elle ne mérite pas de vivre. Il faut que tu la tues !
Alors Roland a compris qu'elle ne plaisantait pas. Et il a résisté de toutes ses forces.
- Solange, tu peux me demander n'importe quoi. Tu sais que je le ferai. Mais pas une chose pareille, je ne peux pas !
Il a fini la première fois par la calmer. Mais depuis, chaque
jour ou presque, Solange est revenue à la charge. Et puis,
c'était il y a trois jours, le 19 mars, elle a employé
enfin l'argument décisif.
- Roland, si tu ne la tues pas, c'est fini nous deux. Je te jure que je te quitte pour toujours !
Cette fois encore, Roland a tout essayé pour la faire changer
d'avis, mais Solange s'est montrée irréductible.
Alors, tout a basculé en lui. La peur de la perdre était
plus forte que tout. Il a tenté une dernière et
dérisoire résistance :
- D'accord. Mais tu viens avec moi et c'est toi qui la tues.
Solange, bien entendu, ne s'est pas laissée faire.
- Pas question. Je n'irai pas. Je vais te faire un plan...
Roland Baudoin est arrivé chez lui, c'est-à-dire
l'appartement misérable qu'il partage depuis trois ans avec
Solange. Il essaye de chasser les pensées qui l'assaillent :
lui, employé modèle, bon père de famille et bon
époux, en trois ans, il est devenu un criminel. Et puis non,
après tout, il ne regrette rien ! Dans quelques instants, il
sera de nouveau avec Solange. Il va la garder, il va rester avec elle.
Son bonheur va continuer, même s'il pressent que l'avenir lui
réserve d'autres drames...
L'enquête sur ce que la presse appelle : "Le mystère de la
couturière du Marais" commence plutôt bien. Le commissaire
qui en est chargé espère faire rapidement la
lumière.
Le témoignage de la concierge est formel. Elle a vu descendre un
homme à une heure qui est vraisemblablement celle du crime,
même si elle ne peut en donner qu'une description
imprécise qui pourrait s'appliquer à n'importe qui.
La fouille effectuée dans l'appartement de la victime ne laisse
aucun doute elle non plus. L'assassin n'a rien emporté. Il n'a
pas touché au sac à main de la couturière
où se trouvait une somme d'argent relativement importante.
Alors, tout naturellement, le commissaire se penche sur la vie
privée d'Elisabeth Raymond. A quarante ans, elle était
encore très jolie et elle avait beaucoup d'aventures amoureuses.
Il ne peut s'agir que d'un crime passionnel, de la vengeance d'un amant
éconduit ou sur le point de l'être.
Et, par chance, Elisabeth Raymond notait les événements
de sa vie sur son agenda. Tous les hommes qu'elle a connus y figurent.
On les retrouve facilement les uns après les autres.
Mais à partir de là, les choses se compliquent. Ou bien
ils ont un alibi, ou bien leurs relations avec la victime sont si
anciennes qu'on ne comprend pas pourquoi ils auraient attendu un tel
délai pour se venger.
Le temps passe... Pour les policiers, le meurtre d'Elisabeth Raymond
prend de plus en plus des allures insolubles. Il ne peut s'agir que
d'un crime passionnel. Or on a interrogé tous les amants de la
victime et cela ne peut pas être l'un d'eux. Alors qui et
pourquoi ? Tout reste incompréhensible jusqu'au moment où
l'affaire se dénoue de la manière la plus
imprévisible...
Le 30 juillet 1949, plus de quatre mois après le crime, un homme
se présente dans un commissariat parisien du 19ème
arrondissement. Il est d'allure plutôt insignifiante, fluet,
effacé, avec une petit moustache blonde.
L'inspecteur de service le reçoit de mauvaise grâce. Il
fait très chaud ce jour-là et il ne se sent guère
d'humeur à enregistrer une plainte sans intérêt.
Mais il ne va pas tarder à se rendre compte qu'il s'agit de tout
autre chose. L'homme commence sa déposition d'une voix
hésitante.
- Je suis venu pour le meurtre d'Elisabeth Raymond...
L'inspecteur, bien sûr, se souvient de l'affaire.
- Et alors ? Vous connaissez l'assassin ?
Roland Baudoin répond timidement :
- C'est moi...
Une heure plus tard, le commissaire qui s'était occupé de
l'enquête et qu'on a prévenu par téléphone,
arrive à son tour au commissariat. Il demande à Roland
Baudoin plusieurs détails qui n'avaient pas été
révélés à la presse. A chaque fois,
celui-ci répond sans hésitation. Pas de doute, c'est bien
lui ! Le commissaire lui pose alors la question qui lui brûle les
lèvres :
- Et pourquoi l'avez-vous tuée ? Vous avez été son amant ?
Roland Baudoin hoche la tête.
- Non. Je ne l'avais jamais vue...
Et il raconte toute l'histoire : l'amitié, puis la haine de
Solange pour Elisabeth. L'ordre qu'elle lui a donné de la tuer.
Le commissaire le considère attentivement... Il n'y pas de
doute, il dit la vérité ! Il comprend du même coup
que jamais il n'aurait pu découvrir la solution de
l'énigme. On ne pouvait pas imaginer une chose pareille. Si le
coupable n'était pas venu lui-même se dénoncer, il
serait certainement resté impuni...
Mais au fait, pourquoi s'est-il dénoncé ? Roland Baudoin
sait qu'il va aller en prison et qu'il va du même coup perdre
Solange. Or, d'après lui, Solange est ce qui compte le plus. Il
reste un dernier mystère...
Roland Baudoin a terminé son récit. Le commissaire lui pose sa seconde question.
- Pourquoi êtes-vous venu nous dire tout cela ?
Roland le regarde, regarde les autres policiers qui sont dans la
pièce... Visiblement, ce qu'il a à dire n'est pas facile.
Il prend une grande inspiration et commence d'une voix hésitante
:
- Parce que... hier soir, elle m'a demandé de tuer la concierge
! Elles venaient de se disputer toutes les deux. Et puis il y avait
l'argent des mandats qu'elle voulait que je vole. Solange m'a dit : "Si
tu ne tues pas cette ordure, je te quitte !".
Roland Baudoin avale sa salive. Il prononce la suite d'une voix
blanche, les yeux fixés sur ses souliers, sans oser regarder
personne.
- Le pire, voyez-vous, c'est que je crois bien que j'aurais
cédé. Je l'aurais fait pour garder Solange. Alors je suis
venu ici. C'était la seule manière de m'empêcher
moi-même de commettre un second meurtre...
Au cours de l'instruction et au procès, Solange a nié de
toutes ses forces les déclarations de Roland Baudoin. Il y a
pourtant une question à laquelle elle n'a jamais su
répondre : pourquoi Roland aurait-il été tuer une
femme qu'il n'avait jamais vue et qu'elle-même connaissait
parfaitement ?
Solange et Roland ont été tous les deux condamnés
à quinze ans de prison. Les jurés les ont jugés
aussi coupables l'un que l'autre. Elle parce que c'était en fait
la véritable meurtrière et lui, parce que la faiblesse
est, elle aussi, criminelle.
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