Greta
et Angelica Velden sont bien connues dans le quartier qu'elle habitent,
au centre d'Amsterdam. Cela fait dix ans qu'elles partagent un
élégant appartement, au dernier étage d'une maison
qui donne sur les canaux.
Tous leurs voisins les
aiment bien. Elles sont sympathiques et méritantes. A la mort de
leurs parents, dans un bombardement à la fin de la guerre, elles
ont poursuivi seules leurs études. Maintenant, Greta a
vingt-quatre ans et Angelica, vingt-six. Elles ont toutes les deux
réussi. La cadette a trouvé un emploi de gérante
chez un fleuriste et l'aînée est modéliste dans une
maison de couture.
Et en plus, elles sont également charmantes, les petites Velden,
comme les appellent leurs voisins. Aussi blondes et aussi jolies l'une
que l'autre. La seule question qu'on se pose à leur sujet, est :
"Quand vont-elles se marier ?". Mais on n'est pas du tout inquiets pour
elles. Jolies, intelligentes et riches -car leurs parents leur ont
laissé un coquet héritage-, elles ne peuvent que bien
tomber.
Pourtant, la réalité est légèrement
différente. Il faut dire que les voisins ne peuvent pas entendre
les discussions qui opposent les deux soeurs depuis le début de
l'année 1954, depuis que Greta, la plus jeune, a
décidé de se fiancer...
Il y a six mois que Greta Velden a rencontré Jorgen Van Beck.
Ils se sont vus tout simplement dans sa boutique de fleuriste. Jorgen
venait acheter des fleurs. C'était un beau garçon,
très brun, ce qui est rare en Hollande, très
séduisant aussi, avec ses trente-cinq ans et son assurance
d'homme déjà bien installé dans la vie.
Avec la jeune fleuriste, il s'est permis quelques compliment discrets
et il a réussi à obtenir un rendez-vous. Greta a tout
raconté le soir même à sa soeur. Elle, pourtant
réservée d'habitude, avait accepté
immédiatement. Quelque chose lui disait que ce garçon
n'était pas comme les autres.
Trois jours plus tard, en rentrant de leur premier rendez-vous, elle
était plus enthousiaste encore. Jorgen était vraiment un
garçon comme elle n'en avait jamais rencontré. Sûr
de lui, mais modeste, ne se prenant pas au sérieux. Et,
cependant, il aurait pu, à juste titre, être fier de lui.
A trente-cinq ans, c'était déjà un grand avocat
criminel, il était au début d'une brillante
carrière.
Angelica Velden, plus réfléchie, plus posée que sa
soeur cadette, s'est contentée de sourire. Elle lui a dit :
- Eh bien, invite-le chez nous. Je te dirais ce que j'en pense de ton Jorgen.
La semaine suivante, Jorgen Van Beck est reçu chez les soeurs
Velden. Pendant tout le repas, il ne cesse de parler. Et il parle bien,
puisque c'est son métier. Mais Jorgen n'est pas seulement
éloquent, il est spirituel, enjoué. C'est un charmeur. Il
a une quantité d'anecdotes à raconter sur ses souvenirs
professionnels. Il dépeint avec beaucoup de pittoresque les
personnages qu'il a rencontrés : des escrocs, des
illuminés, mais aussi des assassins....
Pendant tout le repas, Greta écoute fascinée, les yeux
mi-clos. Angelica, au contraire, affiche une grande réserve.
Elle a les lèvres pincées, elle est juste polie.
Visiblement, le numéro de l'avocat la laisse froide. Et c'est
après son départ qu'a lieu la première discussion
entre les deux jeunes filles. Angelica confie franchement ses
impressions à sa soeur.
- Greta, cet homme ne me plaît pas. Il y a quelque chose en lui qui m'inquiète, qui me fait peur...
Greta prend mal la chose. Elle fait front à sa soeur.
- Je n'ai pas besoin de tes conseils, je suis assez grande pour savoir
ce que je dois faire. Je te dis que Jorgen est un garçon
charmant !
Les choses en restent là ce soir-là. Entre Greta et le
jeune avocat, les relations évoluent vite. Ils se voient de plus
en plus souvent. Greta n'a pas voulu l'inviter de nouveau dans
l'appartement qu'elle partage avec sa soeur. Elle se rend chez lui, et,
plus d'une fois, elle n'en repart que le lendemain matin...
Et, au début de 1954, elle annonce sans commentaire à Angelica :
- Jorgen et moi, nous allons nous fiancer.
Contrairement à ce qu'elle attendait peut-être, Angelica
ne se met pas à crier. Au contraire, elle lui parle sur un ton
sérieux, grave :
- Tu fais ce que tu veux, Greta, mais prends garde. Jorgen est
dangereux. Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens. Mon intuition ne
m'a jamais trompée. C'est peut-être ces criminels qu'il
fréquente, mais il a quelque chose d'inquiétant...
Sans même répondre, Greta va s'enfermer dans sa chambre.
31 mars 1954. Depuis un mois, les soeurs Velden ne vivent plus
ensemble. Angelica a assisté à contrecoeur aux
fiançailles et elle est allée s'installer dans un petit
pavillon à la périphérie d'Amsterdam.
Greta vit seule dans le grand appartement. C'est une jeune fille
sérieuse et très attachée aux principes. Elle a
refusé de vivre avec Jorgen avant leur mariage.
Il est onze heures du soir, quand les voisins entendent un bruit
inhabituel. Cela vient de l'appartement d'en haut, celui des petites
Velden. C'est un gémissement, un peu comme celui d'un
bébé.
Les minutes passent et le bruit continue. A présent, il n'y a
plus de doute possible, c'est le chien de Greta qui hurle à la
mort. Les voisins sont surpris. Black est un animal tranquille. C'est
un gros bâtard tout noir, une bête placide qui n'a jamais
dérangé personne.
Au bout de dix minutes, les voisins se décident à monter
au dernier étage. Ils sonnent à la porte. Le bruit
provoque, à l'intérieur, des aboiements furieux. Mais
personne ne vient ouvrir. Alors, ils se décident à
appeler la police...
Les policiers doivent enfoncer la porte. Dès qu'ils entrent, ils
voient le chien partir vers une pièce au fond de l'appartement.
Les policiers le suivent. Le chien est là, au pied du lit, en
train de gémir. Sur le lit, il y a une forme allongée
dans une mare de sang : c'est Greta Velden, tuée de trois coups
de revolver.
Greta est morte quelques semaines avant son mariage...
Les premières investigations apportent plusieurs constatations
intéressantes. D'abord, il n'y a pas de traces d'effraction.
L'assassin devait avoir sa propre clé ou alors c'est sa victime
qui a ouvert. D'autre part, le vol semble le mobile du crime. Les
bijoux de Greta ont disparu, de même que son sac à la main
qui contenait une assez grosse somme d'argent, car elle avait sur elle
la recette de la journée.
A part cela, aucun indice. Pas d'autres empreintes que celles de Greta et celles, plus anciennes, de sa soeur.
Les policiers s'orientent donc naturellement vers un crime de
rôdeur. Ils s'attendent à une enquête de routine,
et, comme chaque fois en pareil cas, ils commencent à rechercher
les personnages suspects qu'on a pu voir dans le quartier.
Pourtant, quand ils interrogent la soeur de la victime, Angelica
Velden, ils se rendent compte que l'affaire est peut-être plus
compliquée qu'ils ne l'imaginaient.
En effet, Angelica leur confie immédiatement ses doutes
concernant le fiancé de sa soeur. Elle ne se sent pas le droit
d'accuser formellement Jorgen Van Beck, mais il lui a fait tout de
suite mauvaise impression. En quittant l'appartement, pour aller
s'installer dans son pavillon, elle a mis une dernière fois sa
soeur en garde. Elle lui a dit :
- Greta, j'ai peur. Jorgen ne te rendra pas heureuse. Méfie-toi de lui...
Les policiers accueillent cette déclaration avec scepticisme.
Mais ils décident tout de même d'en savoir plus sur le
fiancé. Et ils découvrent, effectivement, plusieurs faits
troublants.
Jorgen Van Beck est actuellement un avocat très en vue à
Amsterdam. Mais ses débuts ne sont pas aussi clairs que la suite
de sa carrière.
Il s'est fait rapidement un nom, tout de suite après la guerre.
En 1946, il a accepté de défendre, au cours d'un
procès retentissant, un groupe de Hollandais collaborateur
nazis. Grâce à sa fougue, ils ont tous
échappé à la peine capitale. Jusque-là, il
n'y a rien à dire : le rôle d'un avocat est de plaider
toutes les causes quelles qu'elles soient.
Seulement, par la suite, on a murmuré qu'il avait gardé
des contacts avec ses anciens clients. Beaucoup d'entre eux faisaient
partie du milieu et le magot important qu'ils avaient amassé
pendant l'occupation allemande n'avait jamais été
retrouvé.
De là à penser qu'en remerciement, ils avaient
accepté de partager avec lui et que l'avocat avait pris
goût à cet argent facilement gagné...
Le meurtre de Greta Velden ressemble de moins en moins à un
crime de rôdeur. Dans le fond, Angelica, grâce à sa
seule intuition, a peut-être touché du doigt la
vérité...
Devant les policiers, Jorgen Van Beck nie farouchement. Et ses déclarations ont le ton de la sincérité.
- J'aimais profondément Greta. Je ne comprends pas pourquoi sa
soeur cherche à m'accabler. Quant à ma carrière
d'avocat, je n'ai rien à me reprocher. J'ai fait mon
métier, c'est tout.
L'enquête en reste là. Six mois plus tard, elle est
toujours au point mort. C'est alors qu'un élément
inattendu va amener, de la manière la plus imprévisible,
le dénouement de toute l'affaire...
En septembre 1954, le juge d'instruction décide d'opérer
une perquisition chez Jorgen Van Beck. Bien sûr, les charges
contre lui sont faibles, pour ne pas dire nulles. Mais l'enquête
tourne en rond et il faut tout essayer.
Jorgen qui n'a, bien sûr, pas été prévenu,
est réveillé, un matin, par les policiers qui
tambourinent à sa porte. Il leur ouvre en pyjama. Mais il a beau
protester, le mandat est parfaitement en règle. Pendant
plusieurs heures, les policiers entreprennent une fouille
complète, le grand jeu. Tous les tiroirs sont explorés,
les cloisons, les planchers sont sondés...
Et, au bout d'une heure, un des policiers revient triomphant. A la
main, il tient une longue pièce de fourrure, une étole de
vison...
Pour la première fois, face aux questions du commissaire, l'avocat perd sa belle assurance professionnelle.
- Oui, c'est bien l'étole de Greta, mais elle est ici depuis
bien avant le meurtre. Elle l'avait oubliée chez moi la
première fois où elle est venue. Je lui avait
demandé de la garder. C'était un peu enfantin, mais
c'était comme un fétiche. Quand elle n'était pas
là, je sortais l'étole pour la sentir près de moi.
Le commissaire hoche la tête.
- Eh bien, nous allons l'emporter et la montrer à Angelica
Velden. Si elle nous dit que sa soeur ne l'avait plus depuis le
début de votre liaison, nous serons tout disposés
à vous croire...
L'avocat regarde partir les policiers, sans dire un mot. Le commissaire
lui adresse un dernier regard, avec la certitude que l'homme vient de
lui mentir.
Quelques heures plus tard, tout le monde se retrouve dans le petit
pavillon d'Angelica Velden, dans la banlieue d'Amsterdam. Dès
qu'elle aperçoit la fourrure, Angelica a un cri :
- L'étole de ma soeur ! Où l'avez-vous trouvée ?
Le commissaire lui répond que c'est chez Jorgen Van Beck, et la
met au courant de ses explications. Elle le laisse à peine
terminer :
- C'est faux ! Absolument faux ! Greta l'avait encore un mois avant sa
mort. Elle était dans un placard de l'appartement. Je l'ai vue
quand je suis partie et que j'ai pris mes affaires...
Tandis qu'elle discute avec les policiers, Black s'est approché.
Black, le gros chien noir de Greta, qui avait alerté les voisins
en hurlant à la mort et qu'Angelica, tout naturellement, a
repris avec elle après la disparition de sa soeur.
Black s'est approché de la fourrure. Il renifle
fébrilement en reconnaissant l'odeur de sa maîtresse
disparue. Et puis il se met à aboyer furieusement et file en
courant dans le jardin.
Le commissaire pose quelques questions supplémentaires à
Angelica Velden. Peu à peu, les choses s'éclaircissent.
Cette étole n'est pas encore une preuve suffisante pour
arrêter Jorgen Van Beck, mais il va l'interroger
sérieusement.
Dehors, dans le jardin, le chien continue à aboyer. Angelica se lève et lui crie par la fenêtre :
- Tais-toi, Black ! Tu es impossible !
Quand elle se retourne, son visage a changé. Elle fait
visiblement un violent effort pour se maîtriser, mais elle ne
peut cacher son trouble. Elle est blanche, elle est livide...
D'un bond, le commissaire est à la fenêtre. Le chien est
en train de faire un trou au milieu du massif de tulipes. Suivi de ses
hommes, le commissaire sort dans le jardin. Aussitôt Black
accourt vers eux. Il tient quelque chose de volumineux dans sa gueule,
le dépose à leurs pieds, remue la queue, reste quelques
instants, comme s'il s'attendait à des caresses ou à des
compliments et repart en courant vers le massif de tulipes.
Le policier prend dans ses mains l'objet recouvert de terre. C'est un
sac de femme. A l'intérieur, il y a des billets de banque,
beaucoup de billets, et des papiers d'identité au nom de Greta
Velden...
Et Black revient encore une fois. Il va directement vers le
commissaire, qui lui tend la main, et y dépose un second objet
plus petit enveloppé d'une étoffe. C'est un revolver de
dame à crosse de nacre.
Quand, une minute plus tard, Black rapporte un sac de toile, le
commissaire n'a même pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'il
contient. C'est la dernière pièce à conviction
manquante : les bijoux de la victime.
Pendant tout ce temps, Angelica est restée à sa
fenêtre, aussi immobile qu'une statue. Quand le commissaire et
ses hommes reviennent, elle s'effondre. Elle dit dans un souffle :
- Pardon Greta ! Pardon Jorgen !
Et Angelica Velden raconte l'histoire de son crime. Quand elle a vu
pour la première fois Jorgen, elle a ressenti un
véritable coup de foudre. Avant même qu'il ait ouvert la
bouche, elle a su qu'il était l'homme de sa vie.
Leur soirée en commun avec Greta avait été un
supplice. Les regards tendres qu'ils échangeaient lui
étaient insupportables. Ensuite, elle a fait tout ce qu'elle a
pu pour détourner Greta de l'avocat. Mais elle n'a abouti
qu'à l'effet inverse. Sa soeur, soit pour affirmer son
indépendance vis-à-vis d'elle, soit tout simplement parce
qu'elle l'aimait, s'est de plus en plus liée avec Jorgen.
C'est peu après leurs fiançailles qu'Angelica a
décidé de se venger. Elle tuerait Greta et ferait tout
pour qu'on accuse Jorgen Van Beck. L'étole, Greta l'avait bien
laissée chez Jorgen la première fois où elle
était allée chez lui. Elle le lui avait dit
elle-même...
Angelica Velden a été condamnée, quelque temps
plus tard, à la prison à vie. On a vu beaucoup de monde
défiler à son procès, des témoins de toutes
sortes, tous les acteurs de l'enquête. Mais il manquait le
principal, celui sans lequel elle n'aurait jamais été au
banc des accusés.
Un brave gros chien tout noir que Greta, sans beaucoup d'imagination,
avait appelé Black. Un chien paisible, pas méchant pour
deux sous, mais fidèle à sa maîtresse, même
par-delà la mort.
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