Shepherd's
Market est un quartier particulièrement animé de Londres,
avec ses cafés, ses restaurants, ses cinémas. C'est un
peu l'équivalent de Montparnasse à Paris avec, en plus,
ces éléments typiques de la vie londonienne : des
camelots, des joueurs de bonneteau, des prédicateurs religieux...
Il fait très beau, ce 7 juin 1951. Nelly Blaker vient de
quitter, comme chaque jour à six heures du soir, le magasin de
confection tout proche où elle est employée. Elle rentre
chez elle sans se presser.
Nelly Blaker est une jolie blonde de vingt-trois ans. Elle adore ce
quartier, comme tout ce quartier, comme tout ce qui est animé et
plein de vie. Elle flâne, s'arrêtant aux attroupements.
Quand elle arrive devant la grosse horloge, elle lève les yeux
machinalement : il est six heures dix. Elle a mis dix minutes pour
faire deux cent mètres... C'est alors qu'elle ressent un choc
dans le dos. Quelqu'un vient de la bousculer. Elle se retourne : un
homme en imperméable, col relevé, s'éloigne et
disparaît dans la foule. Elle a le temps de penser : "C'est un
fou, on n'a pas idée de porter un imperméable par ce
temps-là !" et elle s'écroule, juste au pied de la grosse
horloge.
Les passants s'arrêtent, s'attroupent, appellent un policeman :
- Venez vite, une jeune femme vient d'avoir un malaise !
Quand le policier se penche sur elle, il constate tout de suite qu'il
ne s'agit pas d'un malaise : une tache de sang s'élargit
lentement dans son dos...
Peu après, tandis que la jeune femme est emmenée à
l'hôpital, le policeman vient faire son rapport à son
chef, responsable du quartier de Shepherd's Market. L'officier
l'écoute sans émotion particulière :
- Une affaire banale. Sans doute un amoureux éconduit.
Le policeman toussote :
- Excusez-moi Sir, mais je ne suis pas entièrement de cet avis. Est-ce que vous avez écouté la BBC hier ?
- Non et je ne vois pas le rapport.
- C'est que précisément, il y a un rapport, Sir. Au
programme, il y avait une pièce policière et une jeune
femme était poignardée à Shepherd's Market, juste
sous la grosse horloge, à six heures du soir...
8 juin 1951. L'affaire de Shepherd's Market a été
transmise à Scotland Yard. Le lieutenant John MacGregor, qui en
a été chargé, est un policier chevronné.
Intérieurement, il s'est déjà fait une idée
sur le problème. Il s'agit vraisemblablement d'un
déséquilibré et son intuition lui dit que c'est
peut-être le début d'une série.
Son premier soin a été de prendre des nouvelles de la
victime, Nelly Balker. A l'hôpital, on lui a dit que, si elle
était gravement blessée, ses jours n'étaient pas
en danger. Dans quelque temps, il pourrait l'interroger.
C'est alors que le standard lui passe un appel
téléphonique. L'homme n'a pas voulu se nommer. Il a
demandé seulement le policier qui s'occupait de l'affaire de
Shepherd's Market. John MacGregor prend la communication. Au bout du
fil, une voix jeune :
- Alors, comment va la victime ? C'était aussi réussi qu'à la radio, hein ?
Avant que le policier ait pu dire quoi que ce soit, l'homme ajoute :
- Ce soir, je remets ça à Trafalgar Square... à six heures, bien entendu !
Et il raccroche...
L'intuition du lieutenant MacGregor est malheureusement en train de se
vérifier, il a affaire à un maniaque dangereux. Il n'y a
aucune raison de prendre à la légère cet appel.
Même en sachant qu'il court un risque incroyable, l'homme est
capable de récidiver.
Le lieutenant réunit tous les hommes disponibles. On en met
à sa disposition une trentaine. Mais, en prenant position sur
les lieux, vers cinq heures du soir, John MacGregor ne peut
s'empêcher d'être inquiet. Trente hommes, ce n'est pas
suffisant. Pour bien faire, il faudrait un policier derrière
chaque passant. Et six heures, c'est la sortie des bureaux. A ce
moment-là, Trafalgar Square, en plein centre de Londres,
grouille de monde.
Le temps passe... A bord de sa voiture, MacGregor observe le
manège de ses hommes. Ils suivent fidèlement ses
instructions. Les policemen en uniforme patrouillent ostensiblement
afin de dissuader l'homme d'agir. Les hommes en civil, au contraire, se
sont mêlés à la foule, prêts à
l'appréhender au cas où il passerait tout de même
à l'acte.
Six heures... Le lieutenant MacGregor redouble d'attention.
Mais malgré tout, il est pris par surprise. Tout se passe trop
vite. Il voit parfaitement le piéton s'engager sur le passage
protégé. Il voit la moto surgir, pilotée par un
homme vêtu d'un imperméable au col relevé. La moto
frôle l'homme, qui fait un demi-tour sur lui-même et
s'écroule.
Sans s'occuper de la victime, MacGregor démarre et fonce
à la poursuite du motocycliste. En même temps, il donne
l'alerte à toutes les voitures de police présentes dans
le secteur.
Mais la poursuite est impossible. Le fuyard a pris la direction de
Piccadilly Circus, en plein milieu des embouteillages. Le lieutenant
renonce à le suivre et fait demi-tour.
L'homme est toujours étendu sur le trottoir, dans l'attente de
l'ambulance. Comme la jeune femme, il a été frappé
dans le dos d'un coup de couteau.
Il a une quarantaine d'années et il est vêtu comme tous
les Londoniens qui travaillent dans la City : une redingote, un gilet
et un chapeau melon, qu'un policeman a ramassé et tient toujours
à la main. L'examen de ses papiers révèle qu'il
s'agit d'un certain Arthur Fergusson, employé de bureau.
Cette fois, l'affaire prend des proportions dramatiques. Le lendemain,
elle fait les gros titres des journaux : "Le maniaque de la BBC", titre
l'un ; "Le meurtrier de six heures du soir", titre l'autre.
A son bureau de Scotland Yard, le lieutenant MacGregor s'efforce de
garder son calme. Les nouvelles de la seconde victime sont les
mêmes que pour la première : son état est
sérieux mais ses jours ne sont pas en danger. Il devra encore
attendre un peu pour les interroger l'un et l'autre, mais il pressent
qu'ils n'auront pas grand-chose à lui dire. Visiblement, ils ont
été attaqués par hasard, parce qu'ils
étaient là au moment où l'homme avait
décidé de frapper.
Non, c'est autre chose qu'attend John MacGregor : un nouveau coup de
téléphone du maniaque. Il va l'appeler pour se vanter et
peut-être pour lui annoncer une nouvelle agression.
Mais toute la journée se passe sans qu'il reçoive
d'appel. Visiblement, le "meurtrier de six heures du soir" s'accorde
quelque répit avant de continuer la série...
Le jour suivant, le lieutenant MacGregor se rend à
l'hôpital interroger les victimes qui sont enfin en état
de répondre à ses questions.
Nelly Balker ne lui apprend pas grand-chose. Elle n'a pas vu son
agresseur. Quand elle s'est retournée, il était
déjà loin. Elle n'a distingué que son
imperméable avec les bords du col relevés. Elle croit se
souvenir qu'il avait les cheveux bruns, mais elle n'en est pas
certaine. Quand le lieutenant l'interroge sur sa vie privée,
elle secoue la tête désespérément. Elle ne
voit pas qui pourrait lui en vouloir au point de commettre un meurtre.
Bien sûr, comme toutes les jeunes filles de son âge, elle a
eu des aventures ; elle a rompu avec deux ou trois garçons, mais
ils l'ont très bien pris. Elle est certaine d'avoir eu affaire
à un maniaque, à un fou.
Pour Arthur Fergusson, le gentleman de Trafalgar Square, c'est
exactement la même chose. Lui n'a pas vu du tout son agresseur.
Quant aux raisons d'attenter à sa vie, elles semblent encore
plus inexistantes. Arthur Fergusson est comptable dans une compagnie
d'assurance. Il mène une vie rangée, il est père
de famille. C'est le type même du citoyen britannique respectable
et sans histoire.
Parce que c'est un policier consciencieux, John MacGregor
vérifie soigneusement les dépositions des deux victimes
et son enquête confirme exactement leurs propos. Nelly est une
jeune fille sérieuse. Dans la maison de confection où
elle travaille, elle ne donnait pas l'impression d'être en
danger, d'être poursuivie par quelqu'un qui lui en voudrait...
Ses parents, encore sous le coup de l'émotion, tiennent le même langage devant le lieutenant :
- C'est un fou. Ce ne peut être qu'un fou ! Bien sûr, Nelly
fréquentait des garçons. C'est de son âge. Mais
elle n'a jamais eu d'histoires. D'ailleurs, elle n'est jamais
rentrée à la maison après minuit.
A la compagnie d'assurances, le patron d'Arthur Fergusson confirme qu'il s'agit de l'employé modèle.
- C'est bien simple, Lieutenant, depuis presque vingt ans qu'il est
dans la maison, il n'y a pas une anecdote à raconter à
son sujet.
L'enquête sur les victimes s'arrête là. A quoi bon
aller plus loin ? Une jeune fille de vingt-trois ans, à la fois
sérieuse et gaie, un employé de quarante ans, exemple de
toutes les vertus professionnelles et familiales : il est inutile de
s'obstiner de ce côté-là. Ce n'est pas leur
personnalité qui les a fait tomber sous les coups du criminel,
c'est le hasard, uniquement le hasard.
En fait, le lieutenant MacGregor attend que l'agresseur se manifeste de
nouveau. Et c'est là que les choses prennent un tour inhabituel.
Depuis l'attaque de Trafalgar Square, c'est le silence total. Pas un
coup de téléphone, à lui-même ou aux
journaux.
MacGregor a de l'expérience. Il connaît la
mentalité de ce genre de criminels. Il y a une constante qu'on
retrouve chez eux : c'est leur besoin maladif de se mettre en avant, la
recherche effrénée de la publicité. C'est
d'ailleurs ainsi que la police finit par avoir le dernier mot. Car ils
prennent de plus en plus de risques, et, un jour ou l'autre, ils
commettent l'imprudence qui leur est fatale...
Un mois passe encore. On est à la mi-juillet 1951. Ce sont les
vacances. La presse a oublié le maniaque de Shepherd's Market et
de Trafalgar Square. Mais pas le lieutenant MacGregor. Lui, il ne pense
qu'à cela, c'est même devenu son obsession.
Pour la centième fois, seul dans son bureau, il
récapitule l'affaire... Voilà un individu qui agresse une
jeune femme à un endroit et à une heure précise
parce qu'il a entendu une pièce policière à la
radio, qui défie le lendemain même la police en
réussissant un coup plus risqué encore et qui s'en tient
là ! Il se contente de ces deux coups et reprend sa vie normale
comme si rien ne s'était passé ! Mais cela n'a aucun sens
! Car il y a une logique dans la folie. Ce type de criminel ne se
laisse pas oublier. Il recommence toujours. Il faut qu'il recommence !
Le lieutenant reprend un à un, avec l'énergie du
désespoir, tous les éléments du dossier... C'est
alors qu'il remarque un détail infime. Et ce détail le
plonge dans un abîme de réflexions...
La presse a parlé du "meurtrier de six heures du soir", or c'est
faux ! Si la seconde agression a bien eu lieu à six heures, la
première celle contre Nelly Balker, s'est produite à six
heures dix. Le rapport de l'agent est formel.
Et, quand on y réfléchit, c'est inexplicable ! Dans la
pièce policière qui a inspiré le maniaque, le
crime avait lieu sous la grosse horloge de Shepherd's Market à
six heures juste. Or, en dix minutes, il a dû passer des dizaines
de jeunes femmes qui auraient tout aussi bien pu faire l'affaire...
A moins que ce ne soit précisément Nelly Balker qu'on ait
voulu frapper, elle et personne d'autre. Et si c'est le cas, il faut
tout reconsidérer depuis le début d'une manière
différente.
John MacGregor se rend chez la jeune femme. Elle a l'air plutôt
surpris de le revoir. Elle est encore convalescente. L'agression l'a
touchée autant nerveusement que physiquement. Le lieutenant lui
parle avec douceur.
- Mademoiselle Balker, essayez de vous souvenir, c'est très
important. Qu'avez-vous fait, le 7 juin, en sortant de votre magasin ?
La jeune femme répond sans hésitation.
- C'est très simple, j'ai flâné.
- Pendant combien de temps ?
- Je ne sais pas... dix minutes environ.
- De sorte que, normalement, vous auriez dû vous trouver sous la pendule à six heures...
Le policier la regarde intensément.
- Mademoiselle, j'ai eu tort de ne pas insister la première fois
que je vous ai interrogée. Mais il doit y avoir quelqu'un qui
vous en veut, qui vous en veut mortellement. Cherchez bien. Dites-moi
de qui il peut s'agir, même si cela vous semble absurde.
Subitement impressionnée, Nelly Balker se concentre. Au bout d'un moment, elle plisse le front.
- Ca ne peut tout de même pas être Pablo...
- Qui est Pablo ?
- Pablo Rodriquez, un étudiant espagnol que j'avais
rencontré au restaurant. Cela n'a pas été une
liaison, juste un simple flirt. Nous sommes sortis quatre fois et c'est
tout. J'ai rompu rapidement parce que je le sentais -comment dire ?-
trop passionné...
La jeune femme s'arrête brusquement et elle reprend d'une voix troublée :
- Notre premier rendez-vous, il me l'avait donné sous la pendule de Shepherd's Market !...
Le lieutenant de Scotland Yard se met immédiatement à la
recherche de ce Pablo Rodriguez. A l'université, où il
suivait les cours de littérature anglaise pour étrangers,
on lui apprend qu'il a regagné son pays aux vacances.
C'est donc par l'intermédiaire d'Interpol qu'une demande
d'enquête est adressée à la police espagnole
concernant le jeune homme. Les Espagnols sont surpris. Pablo Rodriguez
appartient à l'une des meilleures familles de la bourgeoisie
madrilène. Seulement, en perquisitionnant à son domicile,
ils découvrent, soigneusement rangés dans un classeur,
tous les articles concernant les agressions de Shepherd's Market et de
Trafalgar Square.
Dans un sens, le lieutenant MacGregor avait eu raison. C'est quand
même la vanité qui a perdu le criminel. S'il n'avait pas
gardé ces coupures de journaux, on n'aurait jamais pu rien
prouver contre lui.
Pablo Rodriguez passe aux aveux. Quelque temps plus tard, il est
extradé vers l'Angleterre et les répète devant
John MacGregor. Celui-ci, en face de ce jeune homme bien vêtu,
à l'aspect convenable, a du mal à se dire qu'il s'agit du
criminel le plus machiavélique qu'il ait rencontré.
Pablo Rodriguez parle anglais sans accent. Le lieutenant reconnaît la voix du téléphone :
- J'ai beaucoup souffert quand Nelly a rompu avec moi. Cela
paraît stupide, mais je l'aimais. Nous ne nous étions vus
que quatre fois mais j'étais sûr que c'était la
femme de ma vie. Tout de suite après, j'ai voulu me venger, mais
je ne voyais pas comment. Et puis le temps a passé, j'ai fini
par oublier... Mais il y eu cette émission policière
à la radio, avec le meurtre sous l'horloge de Shepherd's
Market...
Le jeune homme s'interrompt. Il a l'air très ému.
- Pour moi, cela a été un signe du destin. Cette jeune
femme frappée sous l'horloge, à l'endroit précis
où avait eu lieu notre rendez-vous, ce devait être Nelly.
J'irais l'attendre le lendemain, comme la première fois, mais
avec un couteau dans ma poche... Nelly est arrivée en retard :
dix minutes. Mais j'ai attendu et j'ai frappé.
Pablo Rodriguez regarde le lieutenant.
- Jusque-là, j'avais agi sous l'effet d'une impulsion. Je
n'avais rien prémédité, je vous demande de le
croire. C'est ensuite, une fois rentré chez moi, que je me suis
mis à réfléchir.
"J'ai tout de suite compris que j'étais perdu. Nelly m'avait
repoussé : les soupçons allaient obligatoirement se
porter sur moi. En plus, l'horloge de notre rendez-vous était
presque une signature".
"C'est alors que j'ai eu l'idée de maquiller mon acte en un
geste de déséquilibré. Mais pour convaincre la
police, je n'avais qu'une solution. Il fallait que je recommence, il
fallait que je commette une seconde agression, encore plus folle.
Voilà pourquoi je vous ai téléphoné,
pourquoi je vous ai annoncé que j'allais récidiver
à Trafalgar Square. Bien sûr, c'était
risqué. J'avais neuf chances sur dix de me faire prendre. Mais
sans quoi, j'avais dix chances sur dix d'être suspecté. Je
n'avais pas le choix...".
Les jurés de Londres ont condamné Pablo Rodriguez
à vingt ans de prison bien que ses deux victimes n'aient
été que blessées.
Mais les Anglais n'ont jamais admis le crime passionnel et puis,
poignarder un gentleman pour détourner les soupçons de la
police, c'était par trop choquant.
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