Krystina
Pieszko presse le pas. Nous sommes le 15 juin 1952. Comme tous les
dimanches, les rues de Londres sont à peu près
désertes... Elle se retourne. Il n'y a personne. Pourtant, elle
est sûre qu'il est là ! Elle a entrevu sa silhouette tout
à l'heure à travers les arbres de Hyde Park.
Krystina Pieszko se dirige vers la gare où elle doit prendre le
train pour rentrer dans le château de ses patrons. Mais c'est
encore loin. Si au moins elle pouvait apercevoir un policeman ! Oui,
Krystina a peur, son visage brun, ses yeux noirs, tout en elle exprime
la peur. Cette belle femme de trente-sept ans ressemble à un
gibier traqué.
Krystina Pieszko accélère encore l'allure. Pourtant, ce
n'est pas la première fois qu'elle se trouve en danger. Car
quand on a été un agent secret de l'Intelligence Service,
on sait ce que le risque veut dire !
Krystina Pieszko continue à marcher d'un pas rapide en se
retournant de temps en temps. Elle ne voit rien, mais elle sait qu'il
est là. Elle le sait à cette sensation qu'elle a
découverte il y a quelques mois : la peur. Car c'est la
première fois qu'elle a peur. Ni les troupes allemandes, ni la
Gestapo, ni les combats dans le maquis n'avaient été
capables de lui inspirer ce qu'elle ressent en ce moment...
Des images passent devant ses yeux, en cet après-midi
ensoleillé de juin 1952, tandis qu'elle fuit toujours,
tenaillée par l'angoisse.
Elle se revoit, il y a longtemps, dans le domaine de son père,
le comte Pieszko, près de Varsovie. A six ans, elle montait
à cheval ; à douze ans, son passe-temps favori
était de dresser les pur-sang de l'élevage familial. Et
pourtant, elle n'avait rien d'un garçon manqué. Elle
était belle et elle le savait. A dix-huit ans, à la suite
d'un pari, elle s'est présentée au concours de Miss
Pologne et elle a été élue...
Mais le plus beau souvenir de Krystina, c'est son voyage de noces. Elle
avait vingt-quatre ans, c'était au début de
l'été 1939. Quand son fiancé lui a demandé
tendrement où elle voulait aller : à Venise, à
Paris, elle lui a répondu en relevant la tête avec un air
de défi :
- En Afrique, chasser le lion !
C'est au coeur de la forêt vierge africaine que Krystina et son
mari ont appris l'invasion de leur pays par les Allemands et son
écrasement en quelques semaines. Lui, il est rentré en
Pologne et Krystina ne l'a jamais revu. Il a été
tué dans un maquis. Quant à elle, il lui avait dit de se
rendre à Londres où ils avaient des amis et elle a
obéi...
Seulement, il n'était pas dans son tempérament de rester
inactive, surtout quand son pays était plongé dans le
malheur. Elle est allée trouver les autorités
britanniques et elle a demandé à combattre comme
auxiliaire féminine dans l'arme qu'on voudrait.
Son dossier a été examiné avec beaucoup
d'attention. Krystina Pieszko parlait toutes les langues d'Europe
centrale, l'anglais, le français et l'allemand ; de plus, elle
était jolie : elle avait toutes les qualités pour faire
un agent secret...
Krystina, essoufflée, s'est arrêtée quelques
instants sur un banc. Non, il n'y a personne. Elle s'est sans doute
affolée trop vite. Elle qui, auparavant, n'avait peur de rien,
maintenant, panique pour un oui ou pour un non...
Avec un sourire, elle revoit ce jour de décembre 1939 où
l'officier de l'Intelligence Service l'a reçue ; un colosse au
teint plutôt rougeaud qui semblait mieux fait pour se battre sur
le terrain que pour la guerre secrète dans un bureau. Il a sorti
une fiche où figurait déjà la photo de la jeune
femme. Il y a inscrit son nom, son état civil et il lui a dit
d'une voix nette :
- Si vous voulez, vous pouvez devenir un de nos agent spéciaux.
Mais je vous préviens que si vous vous faites prendre, personne
ne vous viendra en aide. Ici-même, dans ce bureau, je retirerai
cette fiche de mon classeur, je la brûlerai et ce sera toute
votre oraison funèbre.
Krystina l'a regardé bien en face, lui a souri et lui a répondu simplement :
- D'accord...
Krystina Pieszko a repris sa marche dans les rues de Londres. Elle ne
voit toujours rien derrière elle. Brusquement, elle se sent
rassurée et un peu honteuse de sa frayeur. Comme elle a
changé ! C'est peut-être l'âge, tout simplement...
Elle se souvient de sa première mission. Ses chefs devaient
avoir une confiance extraordinaire en ses capacités car elle
était très difficile et follement risquée. Il
s'agissait tout simplement de rentrer en Pologne, de se procurer un
exemplaire d'un bazooka révolutionnaire utilisé pour la
première fois par les Allemands pendant la campagne, et de le
rapporter en Angleterre.
Krystina a fait preuve, dès sa première mission, d'un
sang-froid extraordinaire. En Tchécoslovaquie, un peu avant la
frontière polonaise, la voiture dans laquelle elle se trouvait,
en compagnie d'un agent anglais, est tombée en panne. Dehors, il
y avait une tempête de neige épouvantable. C'est alors
qu'une patrouille allemande est arrivée en sens inverse. Son
compagnon prenait déjà son revolver pour se faire sauter
la cervelle, conformément aux instructions, mais Krystina,
très maîtresse d'elle même, est sorti de la voiture
et est allée droit vers les Allemands.
Avec son plus charmant sourire, elle leur a dit :
- Messieurs les militaires, nous sommes en panne. Pourriez-vous nous aider ?
Et pendant près d'une heure, le soldats de la Wehrmacht se sont
essoufflés dans la neige pour pousser le véhicule,
jusqu'à ce qu'il démarre.
Par la suite, Krystina Pieszko a réussi à se procurer le
fameux bazooka. Elle l'a démonté et l'a rapporté
en le cachant sous ses jupes.
Le danger : en six ans de guerre dans l'intelligence Service, Krystina
l'a côtoyé à chaque mission. Elle y a fait face
avec une assurance tranquille, un sang-froid souriant qui remplissaient
d'admiration ses compagnons, même les plus chevronnés.
C'est sans doute pour cela que ses chefs l'ont choisie, en 1944, pour
une mission plus dangereuse encore : la liaison avec le maquis du
Vercors. Une nuit, Krystina a été parachutée
au-dessus du territoire français. Et c'est là qu'elle a
couru le plus gros risque de sa vie.
En approchant de la terre, Krystina a été accueillie par
des coups de feu. Une patrouille allemande l'avait
repérée. Dès qu'elle a atterri, elle a
coupé rapidement les sangles de son parachute, et s'est enfuie
dans un bois. Cachée dans un buisson, elle a entendu des pas se
rapprocher et surtout des aboiements : ils avaient des chiens. Elle
était perdue !
Krystina n'a pas bougé. Elle a attendu. Soudain, un grondement
et un halètement : un énorme chien a passé son
museau à travers les feuilles. Alors, obéissant à
une impulsion subite, elle a étendu doucement la main vers lui.
Le chien, surpris, l'a reniflée et s'est mis à remuer la
queue...
Pendant une demie-heure, Krystina l'a caressé silencieusement.
Quand les Allemands, fatigués de chercher sans résultat,
ont rappelé leurs bêtes, il en manquait une à
l'appel, et Krystina a eu, par la suite,toutes les peines du monde
à s'en débarrasser.
Oui, pour ses chefs, Krystina Pieszko était
considérée comme un agent exceptionnel doué d'un
courage qui n'était pas loin de l'héroïsme. A la fin
de la guerre, elle a d'ailleurs reçu des décorations que
peu de femmes ont eues : l'ordre de l'Empire britannique, la
médaille militaire française, la croix de la valeur
polonaise...
En Pologne, Krystina n'avait plus rien : sa famille avait
été exterminée, ses biens dispersés. Alors
elle a demandé et obtenu la nationalité anglaise et elle
a cherché du travail.
C'est dur de trouver un emploi tout de suite après la guerre,
surtout quand on est naturalisé de fraîche date. Bien
sûr, Krystina Pieszko aurait pu faire jouer la corde sensible,
mettre en avant ses médailles, les services qu'elle avait rendus
au pays. Mais c'était une jeune femme modeste et
discrète. Elle s'est tue. Quand on lui a proposé un
emploi de bonne à tout faire, elle a accepté.
Après tant d'aventure, faire le ménage et servir à
table n'était guère exaltant, mais elle était
sûre que tout cela n'était que provisoire. Bientôt,
sa situation allait s'améliorer. Et puis, il y avait en elle un
optimisme fondamental, une passion de vivre qui étaient plus
forts que tout.
Krystina, toujours souriante, a fait plusieurs places, jusqu'à
ce qu'elle aboutisse, l'année précédente, dans le
château d'un lord, aux environs de Londres.
Et c'est alors que tout a changé. La peur, cette sensation
inconnue pour elle, a fait brusquement irruption dans sa vie. Elle
avait un visage : celui d'un homme aux alentours de la cinquantaine, le
majordome du château. Elle, l'agent secret intrépide,
l'héroïne de l'Intelligence Service, avait peur, une peur
folle, insurmontable, animale, d'un employé de maison
quinquagénaire...
Krystina Pieszko n'est maintenant plus très loin de Victoria
Station, où elle prendra le train pour le domaine où elle
travaille comme bonne.
Les battements de son coeur se sont un peu ralentis. Elle s'en veut
maintenant de la peur qu'elle a éprouvée tout à
l'heure. Depuis quelque temps, elle n'est plus elle-même, elle ne
se contrôle plus. C'est qu'elle a cru reconnaître, marchant
derrière elle, Harry Murdoch !
Harry Murdoch : rien qu'à ce nom, Krystina ne peut
s'empêcher d'avoir la gorge nouée. Pourtant, qu'est-il ?
Rien d'autre qu'un employé de maison. Et que lui a-t-il fait ?
Rien, absolument rien. Seulement dès qu'elle l'a vu, il lui a
fait peur, sans raison... Elle a tout de suite été
effrayée par cet homme.
Quand Krystina Pieszko s'est présentée au château
pour la place, il y a un peu plus d'un an, c'est lui qui lui a ouvert
la porte. Tout de suite, elle a pensé : "Pourvu qu'on ne me
prenne pas. Je ne veux pas travailler ici. Je n'aime pas cet homme !".
Et puis elle s'est raisonnée. Elle s'est avancée d'un pas
ferme et a dit d'une voix aussi assurée que possible :
- Je viens pour la place.
Le majordome n'a rien répondu. Il s'est contenté de sourire. Un sourire qui lui a fait froid dans le dos...
Tandis qu'elle se rapproche de la gare, Krystina Pieszko revoit Harry
Murdoch. Un homme d'une cinquantaine d'années, grand,
élancé même, mais avec des bras immenses,
terminés par des mains aux doigts très longs. Des pattes
d'araignée, on aurait dit des pattes d'araignée ! Mais il
y a surtout son visage : d'épais sourcils noirs qui se
rejoignent, un regard fixe, intense qui semble vous transpercer et un
sourire affreux. Krystina n'avait jamais vu des dents pareilles :
jaunes, pointues... des dents de poisson.
Dans les jours qui ont suivi son engagement, la jeune femme a
réussi à chasser l'impression désagréable
qu'elle avait ressentie. D'autant que le majordome se conduisait tout
à fait normalement avec elle. Et puis un soir, alors qu'elle
terminait la vaisselle, il est venu dans la cuisine. Krystina ne
l'avait pas entendu entrer. Quand elle s'est retournée, il
était derrière elle ; il lui souriait de ses horribles
dents. Elle a été tellement saisie qu'elle a
laissé tomber son assiette. C'était la première
fois de sa vie qu'elle perdait son sang-froid !
Pourtant, l'homme se tenait à une distance respectueuse. Il
s'est mis à lui parler d'une voix douce, beaucoup trop douce.
- Madame Krystina... Je voulais vous dire, je suis heureux que vous
soyez ici. Je suis sûr que nous nous entendrons très bien,
n'est-ce pas ?
Krystina Pieszko est restée sans rien dire, ses mains pleines de
mousse. Elle s'est aperçue qu'elles tremblaient.
Le majordome a insisté d'une voix plus douce encore : presque confidentielle :
- N'est-ce pas, madame Krystina ?
Alors, elle a réussi à bredouiller quelque chose comme :
- Mais oui, certainement, monsieur Murdoch.
A partir de ce jour, Krystina a vécu dans la hantise de se
trouver seule avec le majordome. Et pourtant il était là,
toujours au moment où elle s'y attendait le moins. Il
s'approchait de son pas feutré et quand elle se retournait, il
était derrière elle à lui sourire.
Enfin, il y a deux mois, il l'a arrêtée dans un couloir.
Il avait l'air embarrassé. Et puis il s'est décidé
à parler.
- Madame Krystina, voudriez-vous sortir avec moi dimanche prochain ? Nous pourrions aller au cinéma...
Comme la fois précédente, Krystina Pieszko s'est
trouvée incapable de répondre. Elle n'a pu que faire
"non" de la tête. Alors, elle a vu une lueur de colère,
une lueur mauvaise passer sous les épais sourcils. Harry Murdoch
a marqué un temps et il a murmuré de sa voix mielleuse :
- Alors, le dimanche d'après. Il ne faut pas me repousser, madame Krystina... Vous me plaisez beaucoup.
La jeune femme n'a rien dit et pourtant, elle savait, elle sentait
qu'il fallait dire quelque chose, trouver un prétexte ou mettre
franchement les choses au point. Il fallait désamorcer la
situation. Elle avait bien été capable autrefois de
tendre la main vers le berger allemand qui lui faisait face dans le
fourré. Et par son seul calme, sa seule confiance en elle, elle
l'avait subjugué. Seulement là, elle ne pouvait pas faire
le geste nécessaire. Ce n'était pas un chien
féroce qu'elle avait en face, d'elle, elle avait l'impression
que c'était un serpent...
C'est le dimanche suivant que s'est produit le premier incident. Comme
toutes les semaines, Krystina Pieszko s'était rendue à
Londres, dans le cercle d'émigrés polonais qu'elle
fréquentait. Et c'est sur le chemin du retour qu'elle a cru
l'apercevoir. L'espace d'un instant, il lui a semblé entrevoir
l'horrible visage souriant derrière un arbre.
Alors ça été plus fort qu'elle, elle s'est mise
à courir. Quand elle s'est retournée, hors d'haleine, il
n'y avait personne. Krystina est restée stupéfaite : pour
la première fois de sa vie, elle venait de fuir. Et pourquoi ? A
cause d'un homme qui ne lui avait rien fait, qui ne l'avait même
pas menacée ! Mais tout en elle lui disait qu'il s'agissait d'un
danger bien plus redoutable que tous ceux qu'elle avait
affrontés jusque-là.
Les semaines suivantes, Krystina a vu ou cru voir le visage du
majordome dans les rues de Londres. Et chaque fois, elle a
éprouvé cette même peur irraisonnée,
invincible.
Ce dimanche 15 juin, en partant pour Londres, elle s'est sentie plus
inquiète encore que les autres fois. La veille, le majordome lui
avait répété son invitation à sortir avec
lui. Comme la première fois, elle n'avait pu que faire "non" de
la tête et elle s'était enfuie en courant dans sa chambre.
Dans son dos, elle avait entendu cette voix qui la glaçait lui
dire :
- Il ne faut pas me repousser, madame Krystina...
La jeune femme est presque arrivée à la gare. Tout
à l'heure, elle a demandé à l'un de ses amis
polonais, de l'accompagner. Elle a dû trouver un prétexte.
Elle ne pouvait tout de même pas lui avouer qu'elle, Krystina
Pieszko, avait peur. Mais l'ami avait un rendez-vous. Il n'a pas pu
venir.
Krystina se retourne et elle pousse un cri d'effroi : il est là
derrière elle ! Il marche silencieusement, au même pas
qu'elle. Il lui sourit, de toutes ses dents de poisson, et il y a dans
ses yeux la lueur inquiétante, mauvaise, qu'elle connaît
bien.
Krystina se met à courir, sans réfléchir,
n'importe où, comme une bête affolée. Elle ne se
retourne pas mais elle sait qu'il est là. Elle tourne dans une
rue et entre dans le premier immeuble qu'elle trouve...
Quelques heures plus tard, on découvre le corps de Krystina
Pieszko sous le porche de l'immeuble. Elle a été
tuée d'un coup de couteau en plein coeur. Quelques heures plus
tard encore, Harry Murdoch se constitue prisonnier. Aux policiers, il
déclare d'un ton parfaitement calme :
- J'ai tué cette femme parce qu'elle m'avait repoussé.
Mais dès qu'elle a les premiers éléments de
l'enquête, la police est très sceptique sur les mobiles
avancés par le meurtrier. En effet, la personnalité de la
victime change tout... Un ancien agent de l'Intelligence Service, une
Polonaise émigrée : les enquêteurs pensent tout
naturellement à une histoire d'espionnage ou à une
vengeance politique. On ne peut pas imaginer un seul instant que cette
femme, qui pendant six ans a été mêlée
à tant d'événements importants, a connu tant de
secret, ait été assassinée uniquement parce
qu'elle a repoussé les avances d'un majordome !
On enquête dans toutes les directions. La police britannique se
renseigne sur les activités de Krystina Pieszko en France,
où elle est retournée plusieurs fois après la
guerre.
Mais, au bout de quelques semaines, on doit bien admettre que le
meurtre n'a aucun rapport avec les activités passées de
la victime. D'ailleurs dans ses papiers intimes, on a retrouvés
des notes qui ne laissent aucun doute sur son état d'esprit :
Le majordome est encore venu rôder autour de moi.
Cet homme me fait peur. Il est horrible. Pour la première fois de ma vie, j'ai peur.
Harry Murdoch a été condamné à mort et exécuté.
Pendant quelque temps, à l'occasion du procès, la presse
britannique a parlé des exploits de Krystina Pieszko. Krystina,
qui n'avait jamais connu la peur, sauf une fois, la dernière.
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