Le
lieutenant Horace Vernon est de garde au poste de police de Baychester,
une petite ville de l'état de New York, cette nuit du 4 novembre
1955. Le téléphone sonne. C'est une voix féminine
affolée.
- Il faut que vous veniez tout de suite...
- Que se passe-t-il, madame ? Gardez votre sang-froid.
Au bout du fil, il y a un ricanement désespéré.
- Mon sang-froid ! C'est trop tard maintenant. Je viens de tuer un homme...
Quelques minutes plus tard, le lieutenant Vernon se trouve à
l'adresse indiquée, celle de Peter Englewood : 703, Washington
Drive. Bien qu'il soit trois heures du matin, le pavillon est
éclairé et la porte d'entrée est ouverte. Le
lieutenant Horace Vernon entre dans le living. Une femme blonde
d'environ trente-cinq ans est assise sur le canapé. En temps
normal, elle devait être plutôt du genre insignifiant, mais
en cet instant précis elle semble n'avoir plus d'existence du
tout. On dirait un fantôme ; elle est livide, elle a les yeux
hagards, elle est recroquevillée sur elle-même. Elle tient
dans sa main droite un revolver...
Mais ce n'est pas vers elle que le lieutenant Vernon se dirige d'abord.
Il se penche sur un corps allongé sur le tapis. Peter Englewood
avait environ le même âge que sa meurtrière ; un
grand et beau garçon, mais son visage est tordu dans une grimace
de douleur. Une large tache rouge s'étale sur sa poitrine. Le
policier l'examine rapidement. Il n'y a hélas rien à
faire. Il se tourne vers la femme et prend délicatement, avec
son mouchoir, l'arme de ses mains.
- Vous vous appelez ?
- Dorothy Bradley.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Je passais la soirée avec lui. Il a essayé de se jeter
sur moi. Je l'ai repoussé. Il m'a couru après. Il
était comme fou je savais qu'il avait un revolver dans son
bureau, je l'ai pris et j'ai tiré. Voilà...
Et elle ajoute d'une voix lamentable :
- C'était presque de la légitime défense.
Le lieutenant Horace Vernon regarde attentivement celle qui lui parle
et il a une curieuse impression. Tout ce qu'elle dit sonne faux. Elle a
l'air de réciter comme le ferait une mauvaise
comédienne... Bien sûr, sous le coup de l'émotion,
les gens agissent d'une manière inattendue et l'on ne peut tirer
aucune conclusion certaine de leur comportement. Pourtant, le
lieutenant Vernon en jurerait : Dorothy Bradley n'est pas coupable.
- Il y a longtemps que vous le connaissiez ?
- Nous sommes voisins depuis six ans.
Sur un signe du lieutenant, les deux policiers qui viennent d'arriver
avec une civière emportent le corps. Quant à lui,
après avoir passé les menottes, il fait monter la jeune
femme dans sa voiture.
Le lieutenant Horace Vernon n'aime pas les choses trop faciles. Pour
beaucoup d'autres policiers, l'enquête serait d'ores et
déjà terminée. Pour lui, elle commence.
Il mène ses investigations de la manière la plus
sérieuse. Dans les aveux officiels qu'elle signe devant lui,
Dorothy Bradley donne plus de précisions que lors de son
arrestation.
Elle a trente-cinq ans. Elle a perdu son mari à la guerre, en
1945. Elle exerce la profession de comptable dans un
supermarché. C'est en 1945 également que Peter Englewood
s'est installé dans le pavillon à côté du
sien. Entre elle et ce fils de pasteur s'occupant d'oeuvres sociales,
il s'est vite crée une amitié. La jeune femme
désirait vivre seule et Peter est devenu son confident. Elle lui
parlait en particulier de ses aventures amoureuses, qui étaient
relativement nombreuses. Le soir du drame, elle venait d'annoncer
à Peter Englewood qu'elle s'était fiancée. C'est
cela qui l'a rendu fou. Il lui a avoué qu'il l'aimait en secret
et il s'en est suivi la scène qu'elle a racontée
lorsqu'on est venu l'arrêter.
Le lieutenant Vernon interroge ensuite les voisins de la victime, ainsi
que sa famille. Son père, le pasteur, est
particulièrement affirmatif.
- Jamais Peter n'aurait fait une chose pareille, lieutenant. Et je peux
ajouter que Dorothy est incapable d'être une criminelle.
- Vous la connaissiez ?
- Je l'avais vue deux ou trois fois, mais Peter m'avait beaucoup
parlé d'elle. Je suis certain qu'il n'en était pas
amoureux, sinon il me l'aurait dit.
- Alors, que s'est-il passé selon vous ?
- Je ne sais pas. Je ne comprends pas... Mais je ne crois pas un mot des aveux de Dorothy.
Son enquête conduit le lieutenant Vernon à rencontrer le
fameux fiancé qui serait, selon la jeune femme, à la
source du drame. Il s'appelle Joe Caloun. Avant même de le
rencontrer, le policier possède un certain nombre de
renseignements sur son compte. Il n'a eu pour cela qu'à
consulter le fichier du FBI. Car Joe Caloun a déjà
été condamné à trois reprises pour
escroquerie, abus de confiance et tentative de chantage.
Le lieutenant Horace Vernon regarde attentivement le personnage. Joe
Caloun n'a pas perdu de temps pour récolter ce joli
palmarès. Il n'a que vingt-cinq ans, soit dix ans de moins que
Dorothy Bradley. Il forme d'ailleurs un contraste étonnant avec
elle et on a du mal à les imaginer ensemble. Très brun,
le type méditerranéen, Caloun est incontestablement
séduisant, même s'il y a quelque chose d'un peu hardi dans
sa personnalité. Il s'adresse au policier avec un ton
accablé qui semble un peu exagéré.
- La pauvre petite ! Elle n'est pas réellement coupable. C'était presque de la légitime défense.
Cette formule produit une drôle d'impression dans l'esprit du
lieutenant. Il l'a entendue prononcer, mot pour mot, par Dorothy
lorsqu'il est venu l'arrêter... Joe Caloun continue :
- Mais dans le fond, cela ne m'étonne pas de ce type. J'avais
dit à Dorothy : "Les fils de pasteur, il n'y a pas plus
hypocrite que ces gens-là. Ils ont des manières, mais
c'est tous cochons et compagnie !". Elle n'a pas voulu
m'écouter, malheureusement.
Le lieutenant hoche la tête :
- En somme, vous la croyez coupable...
- Non, puisque je viens de vous dire que c'était de la légitime défense.
- Je veux dire : vous croyez que c'est elle qui a tiré...
Le jeune repris de justice reste un instant interdit. Il finit par répondre d'une voix neutre :
- Qui voulez-vous que ce soit ?
18 septembre 1956, le procès de Dorothy Bradley s'ouvre devant
le petit tribunal de Baychester. Le lieutenant Horace Vernon,
malgré la désagréable impression qu'il ressentait,
a bien été obligé de clore son enquête.
Dorothy Bradley avait l'arme du crime en main au moment de son
arrestation ; sur le revolver, il n'y avait pas d'autres empreintes que
les siennes et elle n'a cessé de maintenir ses aveux. Que
demander de plus ?
Pourtant, cité comme témoin à l'audience, le
lieutenant Vernon fait une étonnante déposition :
- Quelque chose ne colle pas dans la psychologie de l'accusée.
C'est la première fois que je vois quelqu'un passer aux aveux de
cette manière. On ne dirait pas un coupable mais une victime.
Dorothy Bradley, tassée sur son banc, n'a aucune
réaction. Elle ne lève même pas les yeux. Mais
l'accusation, elle, réagit vivement. Le procureur prend à
partie le lieutenant Vernon :
- Etes-vous psychologue ou officier de police ?
- La psychologie fait partie de mon métier.
- Oui, mais à condition qu'elle n'aille pas contre les faits...
Lieutenant, les faits accusent-ils, oui ou non, Dorothy Bradley ?
- Oui, évidemment...
Le procureur se tourne vers les jurés :
- D'ailleurs je vous rappelle, mesdames et messieurs, que
l'accusée plaide coupable et que c'est elle-même qui vous
demande de la juger en tant que coupable.
Tout cela est parfaitement logique et, de l'avis général,
l'attitude du lieutenant Vernon est pour le moins bizarre. Le public
semble même choqué qu'il se soit cru le droit de faire
part au tribunal d'impressions purement subjectives.
La déposition de Joe Caloun au contraire une forte impression.
Ses efforts pour excuser Dorothy Bradley sont touchants et
chevaleresques. Et l'émotion de l'assistance est nettement
perceptible lorsqu'il conclut :
- Quoi qu'ait fait Dorothy, je ne l'abandonnerai pas. Rendez-la moi vite, mesdames et messieurs les jurés !
C'est sans doute en partie grâce à Joe Caloun que Dorothy
Bradley bénéficie d'un verdict relativement indulgent :
dix ans de prison.
Cette fois tout est dit et chacun se retire avec le sentiment que
justice a été faite. Sauf peut-être le lieutenant
Vernon. Mais s'il conserve des doutes, ils n'intéressent
personne...
En prison, Dorothy Bradley se montre une détenue
modèle... Elle n'a pas une plainte. On dirait presque qu'elle
est heureuse de se trouver là. Joe Caloun vient lui rendre
visite au début, moins souvent ensuite. Et, après avoir
purgé sept ans de sa peine, Dorothy Bradley est
libérée pour bonne conduite le 8 avril 1963...
En sortant, elle est un peu surprise de ne pas trouver Joe Caloun. Elle
était sûre qu'il l'aurait attendue. Déçue,
elle se rend chez lui. Mais c'est pour apprendre qu'il a
déménagé. Et l'adresse que lui donnent les
nouveaux occupants est située dans la partie la plus
résidentielle de Baychester.
Dorothy Bradley arrive peu après devant un somptueux pavillon,
entouré d'un parc. Qu'est-ce que cela veut dire ? Joe vit dans
le luxe ? Jamais, lors de ses dernières visites, il ne lui avait
parlé d'un tel changement de situation.
Elle sonne... Une femme brune de vingt-cinq ans environ, au physique agréable, vient lui ouvrir.
- C'est à quel sujet ?
Dorothy ne peut cacher un mouvement de recul.
- C'est-à-dire... monsieur Caloun. C'est bien ici ?
Son interlocutrice hausse les épaules.
- Oui, c'est ici. Je suis madame Caloun.
Dorothy est abasourdie.
- Madame Caloun !... Mais ce n'est pas possible !
- Evidemment si, c'est possible... Et d'abord, qui êtes-vous ?
Dorothy Bradley se nomme, ce qui provoque la fureur de madame Caloun :
- Ah ! C'est vous ! Allez-vous en ! Disparaissez ! Et ne revenez plus jamais !
Une voix masculine s'élève à l'intérieur du pavillon :
- Laisse-la entrer, Carol. Il faut que je lui dise deux mots.
Dorothy Bradley pénètre dans un living-room luxueusement
meublé. Joe est devant elle. Il n'a l'air nullement
gêné. Dorothy est parvenue à reprendre ses esprits.
- Mais qu'est-ce que cela veut dire ?
- Cela veut dire que je me suis marié. C'est mon droit, non ?
- Mais quand tu venais me voir, tu me disais que tu m'attendrais... Que tu m'épouserais.
- Je ne voulais pas te faire de peine parce que tu étais en prison. Maintenant que tu es sortie, tu sais !
- Mais tu m'avais promis de m'épouser. Enfin, c'est pour cela que j'ai tout fait...
Le regard de Joe Caloun se durcit.
- Tout fait quoi ?
- Que je me suis accusée du crime à ta place.
Madame Caloun, qui avait assisté à toute la conversation,
se met à vociférer. Joe l'apaise d'un geste.
- Ne fais pas attention. Tu vois bien qu'elle est jalouse et qu'elle dit n'importe quoi.
Il se tourne vers son ex-fiancée :
- Ma pauvre Dorothy !... Tu ne te figurais tout de même pas que
j'allais épouser une criminelle ? Allez, maintenant tire-toi.
C'est ce que tu as de mieux à faire !...
9 avril 1963, deux heures du matin. Le lieutenant Horace Vernon est
dans son lit et il dort comme il est normal à pareille heure
lorsque le téléphone sonne. Il étend le bras vers
sa table de nuit. Il a toujours son récepteur à
portée de la main en cas d'urgence. Il demande d'une voix
ensommeillée :
- Qui est à l'appareil ?
Au bout du fil, une voix de femme :
- Dorothy Bradley...
Horace Vernon met un certain temps à retrouver ses esprits...
C'est un nom qui lui dit quelque chose... D'un seul coup, tout lui
revient : la jeune femme, condamnée pour meurtre il y a sept ans
; une affaire qui lui avait laissé une très
désagréable impression. Malgré les faits, il ne
l'avait jamais crue coupable et il avait été vivement
critiqué par ses chefs pour l'avoir dit au tribunal. Mais
pourquoi l'appelle-t-elle ?
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Vous parler.
- A cette heure-ci !
- Oui. Je vous en supplie, écoutez-moi et ne m'interrompez pas. C'est très important !
- Mais enfin...
- Je vais tout vous dire parce qu'il faut que quelqu'un le sache et ce
quelqu'un c'est vous... Ce n'est pas moi qui ai tué Peter
Englewood, c'est Joe Caloun. C'est ce que vous avez toujours cru,
n'est-ce pas ?
Oui, c'est ce qu'a toujours pensé le lieutenant Horace Vernon.
Mais une autre pensée le traverse, plus importante encore :
- Pourquoi m'appelez-vous maintenant ? Où êtes-vous ?
- Ne m'interrompez pas... Je vais vous raconter comment cela s'est
passé. Ce soir-là, Joe était avec moi chez Peter
Englewood. J'avais dit à Peter que j'avais un fiancé et
il m'avait demandé de le lui présenter. Tout de suite,
ils se sont déplus. Peter m'a dit devant lui de ne pas
l'épouser. Joe l'a très mal pris. Il l'a injurié.
Ensuite ils se sont battus. Joe, qui était armé, a sorti
son revolver et il a tiré...
La voix de Dorothy Bradley s'est affaiblie en prononçant la
dernière phrase. Le policier crie dans le
téléphone :
- Qu'est-ce que vous avez fait ? Où êtes-vous ?
Dorothy ne répond pas à ces deux questions. Elle poursuit, mais sa voix devient encore plus faible :
- Après... avoir tué Peter, Joe était
effondré. Il m'a dit : "Avec le casier judiciaire que j'ai, ce
sera sûrement la chaise électrique, tandis que toi...".
J'ai tout de suite été d'accord. Il m'a...
expliqué que je pourrais dire que j'étais en...
légitime défense... Il m'avait... promis de
m'épouser quand je sortirais de prison...
Le lieutenant l'interrompt :
- Je vous en supplie, dites-moi où vous êtes ! Je vais venir et vous me raconterez la suite.
La voix est devenue pâteuse :
- La suite, je l'ai apprise tout à l'heure : Joe en a
épousé une autre. Tout ce qu'il m'a dit n'était
que des mensonges. Il s'est servi de moi. J'ai été assez
bête pour le croire...
Horace Vernon pose toujours les mêmes questions :
- Qu'avez-vous fait ? Où êtes-vous ?
- Ce que j'ai fait, je peux vous le dire maintenant : j'ai avalé
un tube de somnifères. Où je suis ? Je ne le dirai pas.
Quand vous me retrouverez, il sera trop tard. Lieutenant Vernon, est-ce
que vous croyez que je vous ai dit la vérité ?
- Oui je vous crois, mais...
- Merci !
Une sonnerie intermittente résonne dans l'écouteur. Dorothy Bradley a raccroché...
Malgré les recherches entreprises la nuit même par le
lieutenant, il n'a pas été possible de sauver Dorothy
Bradley. Lorsque les policiers l'ont découverte, le lendemain
matin, dans une chambre d'hôtel de la ville, elle était
morte.
Il n'y a pas eu de réouverture de l'enquête non plus. Les
affirmations de Dorothy n'avaient aucune valeur juridique. Dans sa
confession, elle n'avait pas apporté la moindre preuve.
Et d'ailleurs, si le lieutenant Horace Vernon restait bien
persuadé qu'elle avait dit la vérité, l'inverse
était aussi plausible. Dorothy Bradley avait fort bien pu, sous
l'effet de la jalousie, inventer toute cette histoire et poursuivre son
ancien fiancé d'une atroce vengeance posthume. Comment savoir ?
L'affaire de la pauvre Dorothy Bradley se termine par un point
d'interrogation, un douloureux point d'interrogation.
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