Martin
Vallet, vingt-huit ans, redingote impeccable, petite moustache finement
relevée, entre avec sa clé dans le magasin Noémie
rue du Faubourg-Saint-Honoré. En cette année 1903,
Noémie est une des boutiques de frivolités les plus en
vogue à Paris. Les dames de la bonne société s'y
bousculent pour trouver les froufrous à la dernière mode.
Il est neuf heures du matin ce 11 septembre 1903. Martin Vallet,
premier vendeur de la maison Noémie, est quelques peu surpris.
C'est bien la première fois que le magasin est fermé.
D'habitude, Noémie Delaunay, la patronne, est déjà
là. Joseph Dumas, le patron, enfin celui qui vit avec madame,
lui, il n'est jamais là avant dix heures et demie.
Neuf heures et demie et toujours personne... Cette fois, le premier
vendeur de chez Noémie est franchement inquiet. Il décide
de faire une chose qu'il n'a jamais osée. Il ferme le magasin,
sort dans la rue, traverse le porche attenant à la boutique et
va sonner au luxueux appartement du premier étage qu'habitent
madame Noémie et monsieur Joseph. Mais il a beau tirer
frénétiquement le cordon, la sonnette s'agite en vain
derrière la porte.
Martin Vallet pressent quelque chose de grave. Il court trouver le
concierge et le convainc d'entrer avec son passe-partout. Peu
après, les deux hommes parcourent les pièces
somptueusement meublées. Devant la porte de la chambre à
coucher, Martin Vallet marque une hésitation. Mais, après
avoir frappé sans réponse, il entre...
Ce qu'il aperçoit d'abord, malgré les rideaux
tirés, c'est le désordre effrayant qui règne dans
la pièce. Il va à la fenêtre pour faire le jour et
pousse un cri... Son patron et sa patronne baignent dans leur sang.
Joseph Dumas gît, à moitié hors du lit, la poitrine
dans le vide. Il porte une horrible blessure au cou. Ses yeux ouverts
expriment quelque chose comme de la surprise. Martin Vallet regarde
avec stupeur ce beau garçon de vingt-huit ans à la
carrure athlétique. Comment a-t-il pu se laisser égorger
ainsi ?
Un léger soupir l'arrache de cette contemplation. Il se
précipite de l'autre côté du lit... Noémie
Delaunay est couverte de sang dans son déshabillé
à rubans et dentelles. Elle est inconsciente, mais elle respire
faiblement. Malgré le tragique de la scène, on ne peut
qu'être frappé par la beauté peu commune de cette
femme. C'est une créature superbe, d'un gabarit exceptionnel
pour une femme. Elle est grande et forte, mais son visage très
régulier et son opulente chevelure blonde lui gardent toute
féminité.
D'un même mouvement, Martin Vallet et le concierge retraversent
l'appartement et dégringolent l'escalier. L'un va
prévenir le médecin, l'autre la police...
Le commissaire François Guesnot, qui est peu après sur
les lieux, porte la même petite moustache à la mode que le
premier vendeur de la maison Noémie. Il est d'une
élégance raffinée, un peu trop même pour ses
cinquante-cinq ans. Il est visible qu'il consacre chaque jour de longs
moments à sa toilette. Mais après tout, cela est
peut-être nécessaire lorsqu'on est le responsable d'un
quartier chic comme le faubourg Saint-Honoré et qu'on est
amené à fréquenter le monde.
Aussi le commissaire François Guesnot n'est-il nullement
impressionné par le cadre majestueux du salon Louis XVI de
Noémie Delaunay. Il s'assied sans façon sur une
bergère et désigne un fauteuil à Martin Vallet qui
tortille nerveusement son mouchoir.
- Je peux vous demander ce qu'a dit le médecin, monsieur le commissaire ?
- L'homme est mort. La femme survivra...
Le commissaire attend beaucoup de l'interrogatoire du jeune homme. Car
les premières constatations qu'il a faites sont troublantes. Il
n'y a pas eu d'effraction. Un tiroir du bureau de Noémie
Delaunay a été ouvert et vidé, de même que
son coffre à bijoux, dans la chambre. Rien d'autre n'a
été touché dans l'appartement... De plus, il se
souvient vaguement d'une histoire pas très claire à
propos de Noémie Delaunay et il compte sur le premier vendeur
pour lui rafraîchir la mémoire...
- Parlez-moi du passé de votre patronne.
Martin Vallet a parfaitement saisi.
- Vous voulez dire son premier mari, monsieur Armand...
Armand Delaunay : maintenant le commissaire Guesnot se souvient.
C'était il y a cinq ans environ. Le mari de Noémie avait
disparu, paraît-il, en emportant les bijoux de sa femme. Des
bruits avaient couru pendant quelque temps à ce sujet. Il y
avait eu une enquête discrète dont le commissaire Guesnot
ne s'était pas personnellement occupé, et l'affaire avait
été classée.
- Qu'est-ce qu'on a pensé, au magasin, quand Armand Delaunay est parti ?
Martin Vallet semble hésiter un instant... Après avoir baissé les yeux, il regarde le commissaire.
- Autant vous dire la vérité. Cela n'allait pas bien
entre monsieur Armand et madame Noémie. Ils se disputaient
souvent, même en présence du personnel. A plusieurs
reprises, elle a menacé de le tuer. Madame Noémie est une
femme très virulente. Il faut dire que monsieur Armand
s'intéressait beaucoup à... la clientèle. Et
madame Noémie de son côté, avec Joseph Dumas, qui
était alors premier vendeur... Enfin, vous me comprenez.
- Bref, vous accusiez tous Noémie Delaunay d'avoir tué son mari avec la complicité de Joseph Dumas ?
Martin Vallet hésite encore avant de répondre en fin de compte :
- Oui.
- Est-ce que, depuis son "départ", Armand Delaunay a donné de ses nouvelles ?
- Jamais.
- Madame Delaunay n'était pas surprise ?
- Non. Elle disait qu'il était parti faire fortune en Amérique avec l'argent qu'il lui avait volé.
- Parlez-moi d'elle et de ce Joseph Dumas. Ils avaient une grande différence d'âge.
Martin Vallet a malgré lui une pointe d'amertume dans la voix.
- Dix-sept ans. Nous avions le même âge, Joseph et moi...
Oh ! Cela n'a pas traîné. Un mois après, il
s'installait dans l'appartement.
Le commissaire Guesnot écoute manifestement avec le plus grand intérêt.
- Je vois. Et, entre eux, cela allait comment ?
- Au début, très bien. Mettez-vous à la place de
Joseph : l'argent, l'oisiveté... D'autant que madame
Noémie est plutôt attirante. Seulement, il y a quelque
temps, tout comme monsieur Armand, il a commencé à
s'intéresser aux clientes...
- Et ils se sont disputés ?
- Oui.
- Et elle a menacé de le tuer ?
- Oui.
Le commissaire Guesnot se lève.
- Je vous remercie, monsieur...
Une semaine plus tard, le commissaire est au chevet de Noémie
Delaunay dans la chambre de l'Hôtel-Dieu où elle a
été transportée. La blessée est encore
très pâle, mais on sent que la vie a repris le dessus. Le
commissaire remarque sa stature imposante. Cette femme doit être
d'une force physique exceptionnelle et tout à fait capable de
tuer un homme d'un coup de couteau. Mais il n'a pas le temps de poser
de questions, elle se met à parler d'une voix
précipitée.
- J'ai tout vu ! C'est mon mari !
Le commissaire Guesnot est tellement surpris qu'il a une question absurde :
- Quel mari ?
- Je n'en ai qu'un : Armand. Je vous dis que je l'ai vu !
Le commissaire a repris ses esprits. Il lisse sa moustache avec un air sceptique.
- Ainsi donc, ce serait un crime passionnel ?
Noémie agite les mains nerveusement.
- Mais non. Pas du tout ! Il venait pour voler. Il était en
train d'ouvrir mon coffre à bijoux quand Joseph s'est
réveillé. Armand s'est jeté sur lui avec un
couteau. Alors j'ai crié. Il a bondi sur moi. Il m'a
frappée... C'est horrible !
François Guesnot a l'air de plus en plus sceptique.
- J'avais cru comprendre que, d'après vous, votre mari était en Amérique...
Malgré sa blessure, Noémie Delaunay retrouve sa vivacité :
- Eh bien, il est rentré, voilà tout !
- Uniquement pour vous voler ?
- Oui. Je suppose qu'il s'était ruiné. Et comme il avait
gardé la clé et que je n'avais pas changé la
serrure...
Le commissaire Guesnot garde le silence...
- Mais enfin vous ne me croyez pas ?
- Non madame, je ne vous crois pas. Mais je dois dire que je vous
admire. J'ai rarement entendu une histoire aussi ingénieuse :
elle vous innocente en même temps des deux crimes que vous avez
commis...
Noémie Delaunay a un cri d'indignation.
- Mais c'est monstrueux !
Le commissaire reste très calme :
- Je vais vous dire ce qui s'est passé, madame. Il y a cinq ans,
vous avez tué votre mari, avec la complicité de Joseph
Dumas. Il y a une semaine, vous avez décidé la mort de
votre amant qui vous trompait. Vous l'égorgez pendant son
sommeil et vous vous frappez ensuite avec suffisamment de
gravité pour qu'on puisse croire à une agression. C'est
un geste dont peu de femmes seraient capables, mais vous n'êtes
pas n'importe quelle femme.
- C'est faux ! C'est un mensonge !
- C'est la vérité et, en disant que votre mari est
l'assassin de votre amant, vous vous mettez du même coup hors de
cause.
Malgré les protestations d'innocence de Noémie Delaunay,
le commissaire Guesnot l'arrête sur-le-champ et elle est peu
après inculpée non seulement du meurtre de Joseph Dumas,
mais celui d'Armand Delaunay.
Le 30 septembre 1903, son état de santé le permettant,
Noémie Delaunay est transférée de
l'Hôtel-Dieu à la prison de la Petite Roquette...
Noémie Delaunay ne passera qu'un seul jour derrière les
barreaux. Le lendemain matin, ses gardiennes la découvrent
morte. Elle s'était ouvert les veines avec un morceau de verre
qu'elle avait dérobé à l'hôpital.
Près d'elle, un mot griffonné : "Je ne peux pas supporter
cette accusation. Je suis innocente".
3 novembre 1903. Le commissaire François Guesnot est dans son
bureau. Il a presque oublié l'affaire Noémie Delaunay,
classée avec la mort de l'inculpée. Malgré
l'ultime protestation d'innocence de la marchande de frivolités,
le commissaire n'a jamais remis en doute le bien-fondé de son
enquête. Pour lui, elle avait bel et bien tué son mari et
son amant.
Aussi, le commissaire François Guesnot a-t-il la plus
désagréable surprise de sa vie quand le planton de
service vient lui annoncer :
- Monsieur le commissaire, il y a là un certain Armand Delaunay qui désire vous voir...
Le commissaire porte la main à son faux col. Ce n'est pas
possible ! C'est un homonyme, cela existe, les homonymes... Mais le
planton précise :
- Il dit qu'il est le veuf d'une certaine Noémie Delaunay et qu'il a des choses importantes à vous dire.
Le commissaire Guesnot n'a plus qu'à ordonner au planton d'une voix blanche :
- Faites entrer...
Dès qu'Armand Delaunay pénètre dans son bureau, le
commissaire a la certitude que la malheureuse marchande de
frivolités n'avait pas menti : cet homme est bien un assassin...
Armand Delaunay a quarante-cinq ans environ. Son visage buriné
par la fréquentation des pays exotiques a quelque chose de dur
et de veule à la fois. Il correspond tout à fait au type
de l'homme sans scrupule de tout pour de l'argent...
- Vous arrivez bien tard, monsieur Delaunay !
Armand Delaunay parle d'une vois douce.
- C'est que j'étais loin quand j'ai appris la terrible nouvelle,
comme cela, par hasard, dans un journal de Paris. J'étais au
Brésil et j'ai pris le premier bateau pour la France... Quand je
pense qu'elle est morte parce qu'on l'accusait de m'avoir tué !
Le commissaire trouve le personnage de plus en plus déplaisant.
- Et que venez-vous faire ici ? Elle est morte et enterrée. Pour
l'avoir quitté et laissée sans nouvelles depuis cinq ans,
je suppose que vous ne devez pas la pleurer beaucoup.
Le mari de Noémie a l'air gêné, mais il répond tout de même.
- Autant vous dire la vérité, monsieur le commissaire.
Comme Noémie n'avait pas d'enfant, je suis son seul
héritier. Alors vous comprenez...
Le commissaire comprend. Et il décide de frapper un grand coup.
- Je vais vous la dire, moi, la vérité ! Vous n'arrivez
pas du Brésil. Ou plutôt, vous en êtes
rentré, il y a un peu plus d'un mois et demi, avant votre
meurtre. Car c'est vous l'agresseur de madame Delaunay et l'assassin de
Joseph Dumas. La pauvre femme avait raison !
Armand Delaunay ne perd pas son sang-froid. Il prend une expression apitoyée.
- Je sais que la malheureuse Noémie a prétendu cela. Mais
comment pouvez-vous y croire ? Elle n'était plus elle-même
après ce drame.
Le commissaire Guesnot continue :
- Après votre meurtre, vous vous êtes caché quelque
part en France en attendant que les choses s'arrangent. Et non
seulement les choses se sont arrangées, puisque madame Delaunay
a été arrêtée par ma faute, mais vous avez
appris sa mort... Alors, vous n'avez pas hésité. Au lieu
de rentrer en Amérique avec ce que vous aviez volé, vous
avez attendu le temps nécessaire avant de vous manifester. En
faisant cela, vous saviez parfaitement que vous couriez un grand
risque, puisque Noémie vous a accusé. Mais que ne
ferait-on pas pour un tel héritage ?
Armand Delaunay veut se récrier, mais le commissaire l'arrête d'un geste.
- Ce risque, c'est maintenant que vous le courez, dans ce bureau. Tout
dépend de la chance. Si elle est avec vous, vous êtes
libre, avec les millions de Noémie, si elle est contre vous, je
vous arrête pour meurtre...
Le vis-à-vis du commissaire est soudain devenu très pâle malgré son bronzage.
- Quand êtes-vous arrivé en France, monsieur Delaunay ?
Armand Delaunay manifeste un imperceptible soulagement. Visiblement, il
s'attendait à ce genre de questions, et ses réponses sont
toutes prêtes.
- Hier, au Havre.
- A quelle heure ?
- Je ne sais plus exactement... En fin de matinée.
- Par quel bateau ?
- Le Porto Allegre.
- Bien. Je suppose que votre nom est sur la liste des passagers.
Là encore, la réponse vient d'elle-même.
- C'est que... non. J'ai eu pas mal d'ennuis financiers au
Brésil. Quand j'ai appris la mort de Noémie, je n'avais
pas de quoi me payer la traversée. Alors, je me suis
embarqué tout de même, mais comme passager clandestin.
Le commissaire Guesnot a un sourire entendu :
- Pas mal imaginé. Encore une formalité et je vous libère définitivement.
Il appelle le planton.
- Vous allez télégraphier au Havre et demander l'heure d'arrivée du Porto Allegre, hier, 2 novembre.
Le policier salue et disparaît... Le commissaire et son visiteur
restent face à face. Il y a un long silence que le commissaire
Guesnot prend plaisir à faire durer. Enfin, le planton revient,
tenant dans sa main un morceau de papier. Le commissaire Guesnot le
prend et ne peut réprimer un sourire.
- Porto Allegre dérouté Southampton cause avarie. Sera au Havre demain 4 novembre... Alors, monsieur Delaunay ?
Bien entendu, l'homme ne s'avoue pas vaincu.
- Le piège est un peu grossier : vous ne trouvez pas ?
- Eh bien, nous allons attendre la confirmation officielle. D'ici
là, vous ne serez pas surpris si je me vois dans l'obligation de
vous faire enfermer.
La confirmation officielle est venue deux jours plus tard, suivie de
l'inculpation. Mais tout comme sa femme, Armand Delaunay a
réussi à mettre fin à ses jours dans sa cellule.
Il l'a fait d'une manière particulièrement horrible : en
se fracassant le crâne contre les murs. Quand les gardiens sont
entrés, il y avait de la cervelle par terre.
Ainsi s'est achevé l'affaire Delaunay, qui avait eu, de bout en
bout, des allures de grand guignol et qui avait baigné
jusqu'à la fin dans l'horreur et dans le sang... Et dire que
Noémie s'occupait de frivolités !
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