Ce
jeudi 18 mai 1954 est doublement fête dans le village de
Grummelbach en Allemagne, au coeur de la Forêt-Noire. D'abord
parce que c'est l'Ascension et ensuite qu'on inaugure à cette
occasion dans l'église un nouveau christ d'autel.
Toute la petite communauté est là, endimanchée
pour la messe de consécration. L'évêque s'est
même déplacé ; c'est lui qui préside la
cérémonie.
L'église est juste assez grande pour contenir tout le monde.
Comme beaucoup d'autres dans la région, elle est de style
baroque, avec un grand luxe de moulures et de fresques, d'angelots aux
formes compliquées qui ornent les colonnes et le plafond.
Pourtant c'est le christ qui attire les regards. Une sculpture sur bois
magnifique. Les villageois ne peuvent s'empêcher de le contempler
avec admiration et ferveur. C'est surtout le visage qui est
remarquable. Un village tourmenté qui exprime la souffrance,
mais en même temps une sorte de sérénité,
d'espérance.
Les habitants de Grummelbach pensent qu'ils ont de la chance d'avoir
parmi eux un artiste capable de créer de tels chefs-d'oeuvre.
Quand ils détachent leurs regards du christ qui orne
désormais leur église, c'est pour essayer d'apercevoir au
premier rang Johann Menzel, celui qu'ils appellent "le sculpteur de bon
Dieu". Il s'est installé depuis sept ans déjà
à Grummelbach. Avec sa femme Ruth, il a ouvert une boutique
d'antiquités où il vend également ses sculptures.
Déjà, on vient de toute la région pour les acheter.
Et pourtant, le sculpteur de Bon Dieu a tout juste trente ans. C'est un
garçon timide, modeste et gentil, qui forment avec sa femme un
couple attachant. Ils ont l'ait d'avoir l'un pour l'autre une
véritable adoration.
L'évêque achève son sermon. Mais, tout au fond de
l'église, l'un des fidèles ne l'écoute que d'une
oreille distraite. Ce n'est d'ailleurs pas un paroissien. Il est venu
spécialement à Grummelbach pour retrouver Johann Menzel
et sa compagne Ruth Schoner. Car lui, il sait qu'ils ne sont jamais
passés devant monsieur le maire et il sait aussi beaucoup
d'autres choses.
Quand il est arrivé l'avant-veille dans le village, il est
tombé en pleins préparatifs. Lorsqu'il a appris que
c'était précisément en l'honneur du sculpteur et
de son oeuvre, il s'est dit que ce qu'il avait à faire pouvait
attendre la cérémonie.
L'homme hoche la tête en contemplant lui aussi le christ de bois.
Il n'est pas spécialiste, mais il en a rarement vu d'aussi
beaux. L'artiste qui a réalisé cette oeuvre a beaucoup de
sensibilité et de talent. L'homme soupire. Il n'est pas tous les
jours facile d'être commissaire de police... Mais il a une
mission à accomplir. Comme pour le lui rappeler, il se fait un
petit cliquetis dans la poche de son imperméable : ce sont les
deux paires de menottes réglementaires.
Après la messe, les habitants de Grummelbach tiennent à
féliciter Johann Menzel avec chaleur. Un peu à
l'écart, le commissaire les observe, sa "femme" et lui. C'est
vrai, on comprend la sympathie des villageois à leur
égard. Lui, c'est un grand jeune homme élancé aux
cheveux flous, tout à fait le genre artiste.
Il a des yeux rêveurs et candides à la fois. Tout à
l'heure il avait l'air gêné, confus de tous ces
compliments.
Elle, c'est une jolie femme brune. S'il ne savait pas qu'elle a dix ans
de plus que Johann, le commissaire lui aurait donné, à
elle aussi, la trentaine. Mais ce qui le frappe surtout, c'est l'air de
douceur de ce visage serein. Et aussi les regards d'adoration, presque
de dévotion, qu'elle lance de temps en temps à son
compagnon.
Encore une fois, comme lorsqu'il a regardé la statue du Christ,
le commissaire a un moment d'hésitation, de scrupule. Et
pourtant, ce sont eux, ça ne peut être qu'eux...
Un peu plus tard, il frappe à la porte du logement du couple,
derrière le magasin d'antiquités. C'est Ruth qui vient
lui ouvrir. Elle semble plutôt surprise.
- Vous désirez, monsieur ?
Par l'entrebâillement, le commissaire aperçoit Johann
attablé dans la petite pièce. Il y a des sculptures
partout. Mais l'une d'entre elles surtout, qui trône sur la
cheminée, est extraordinaire. C'est une madone, c'est Ruth en
madone, les mains jointes, recueillie.
Ruth, devant le silence du visiteur, répète sa question. Le commissaire sort de sa rêverie.
- Je suis le commissaire principal de Tübingen. Je viens vous voir à propos de votre mari.
La jeune femme a un léger mouvement de recul mais elle se reprend aussitôt.
- Vous avez de ses nouvelles ?
Encore une fois, le commissaire ne répond pas tout de suite. Il
observe Johann Menzel au fond de la pièce. Lui n'a pas fait
preuve du même sang-froid ; il a pâli et ses mains se sont
mises à trembler.
- Sans doute pas au sens où vous l'entendez, madame. Mais je
peux vous dire que votre mari n'a pas disparu en Allemagne de l'Est ou
au Danemark comme nous l'avions cru. En revanche, nous savons
maintenant que c'est son corps qu'on a repêché près
de Tübingen le 27 juin 1947.
Tout en parlant, le commissaire s'avance dans la pièce. Il s'approche de Johann et le regarde bien en face.
- J'aurais quelques questions à vous poser, monsieur Menzel...
Mais Ruth intervient. Elle n'est plus la même. Son visage, il y a un instant, si serein, est devenu tendu, agressif.
- L'affaire a été classée il y a des années. Quelles preuves avez-vous de ce que vous dites ?
Le commissaire les regarde alternativement l'un et l'autre :
- Effectivement, l'affaire avait été classée,
comme tant d'autres, tout de suite après la guerre. A
l'époque la police venait juste de se réorganiser. C'est
pourquoi j'ai repris les dossiers de cette période. J'ai
même refait toute l'enquête. Eh bien, le ou les meurtriers
ont oublié un détail. Le fil de fer qui a servi à
attacher le sac où se trouvait le corps provenait du Tirpitz,
vous savez, ce cuirassé coulé par les Anglais, dans un
fjord de Norvège...
Le commissaire laisse passer un moment et puis poursuit doucement :
- Or, votre mari, madame, était marin sur le Tirpitz et il a
été fait prisonnier par les Anglais. J'ai retrouvé
plusieurs de ses compagnons de captivité. Ils m'ont dit une
chose intéressante : il avait gardé en souvenir une
bobine de fil à souder provenant du navire, une bobine qu'il a
emportée quand il a été libéré et
qui devait donc se trouver chez vous, le jour de sa disparition.
Johann Menzel a l'air complètement accablé. Il est
incapable d'ouvrir la bouche. Le commissaire s'approche de lui.
- Monsieur Menzel, à partir de quelle date avez-vous vécu sous le toit de Madame Ruth Schoner ?
Ruth s'interpose vivement entre les deux hommes. Elle a l'air comme folle.
- Eh bien, oui, nous nous sommes aimés Johann et moi, et presque
tout de suite, si vous voulez le savoir ! C'est pour ça que mon
mari est parti. Parce qu'il avait compris qu'il n'avait plus rien
à faire chez nous.
Mais Johann Menzel l'interrompt d'un geste. Il secoue la tête.
- C'est inutile, Ruth. Il fallait bien que ça arrive un jour.
C'était trop beau. Je vais tout vous dire, Commissaire...
Et Johann raconte son histoire et celle de Ruth. L'histoire du sculpteur du Bon Dieu et de la madone de Tübingen.
En octobre 1945, Tübingen ressemble à toutes les villes
d'Allemagne après le passage de la guerre : des maisons
détruites, des champs de ruines où croissent les herbes
et les arbustes sauvages.
Pourtant, la vie recommence peu à peu. Les commerces rouvrent
leurs portes ; il y a de nouveau des gens dans les rues. Depuis
quelques semaines, Ruth Schoner, elle aussi, a rouvert sa boutique
d'objets d'artisanat local, dans le centre de la cité. A sa
grande surprise, les affaires marchent bien. Les soldats anglais
d'occupation sont particulièrement amateurs de ce genre de
choses. Ils paient en cartouches de cigarettes ou en whisky qu'elle
revend au marché noir.
Mais ce jour-là, un jeune homme à l'air timide passe et
repasse devant sa vitrine. Il est grand, il a des cheveux blonds
presque roux. Il fait mine d'admirer les objets exposés, mais
Ruth sait bien que ce n'est pas cela qui l'intéresse. De toute
évidence, c'est un Allemand et les Allemands n'ont pas assez
d'argent.
Enfin, il se décide à pousser la porte. Mais une fois
dans la boutique, il reste tout gauche, cherchant ses mots. Elle lui
sourit :
- Vous avez longtemps hésité avant d'entrer. Ca devait être une décision très importante.
- C'est que... Je ne viens pas pour acheter. Je m'appelle Johann Menzel.
Il sort plusieurs petits objets de son blouson.
- Ce sont des pièces de jeu d'échecs. J'ai pensé
que ça vous intéresserait peut-être. Je suis
sculpteur. Enfin, j'aimerais être sculpteur car jusqu'ici je n'ai
pas pu à cause de la guerre.
Ruth prend les pièces et les examine.
- Mais, c'est excellent ! Vous avez beaucoup de talent. Pouvez-vous m'apporter le jeu entier ?
- Bien sûr, dans une semaine.
Ruth Schoner lui tend la main.
- Eh bien ! d'accord, monsieur Menzel, à partir d'aujourd'hui
vous me réservez l'exclusivité de vos créations.
Et Johann Menzel revient au jour dit. Dans les semaines suivantes, il
apporte d'autres objets sculptés sur bois. A mesure que le temps
passe, son talent s'affirme, devient plus personnel et plus vigoureux.
Et avec le temps aussi, Ruth et lui commencent à échanger
des propos plus intimes.
Elle lui parle de son mari qui était marin sur le Tirpitz et qui
a été fait prisonnier par les Anglais dès le
début de la guerre. En fait, ils se sont très peu connus
tous les deux puisqu'ils s'étaient mariés en 1939.
Lui,évoque brièvement sa campagne d'aviateur en Russie et
sa famille qu'il a perdue, parce qu'elle est restée à
Iéna en Allemagne de l'Est. Et c'est à Tübingen
qu'il a échoué, au hasard de sa démobilisation,
dans un camp de réfugiés.
Six mois après leur première rencontre, Ruth l'invite
à dîner chez elle. Elle habite une suite de mansardes
qu'elle a su aménager avec goût. Johann se présente
avec un gros paquet sous le bras. Sans rien dire, il le dépose
sur la table. Quand Ruth l'ouvre, elle pousse un cri, et reste un
moment saisie, transportée. Cette sculpture sur bois qu'elle a
sous les yeux, c'est elle, elle en madone, les mains jointes,
idéalisée, transfigurée par l'amour.
Johann s'adresse à elle d'un air suppliant :
- Je l'ai faite pour vous seule. Il ne faudra pas la vendre, n'est-ce pas ?
Non, Ruth Schoner ne vend pas la madone. Elle reste dans son petit
appartement mansardé, de même que Johann, qui s'installe
chez elle à partir de ce jour.
Pendant trois mois, Ruth et Johann sont heureux ensemble. Ils ont
oublié la guerre, ils ont même oublié qu'il y avait
encore des prisonniers allemands qui attendaient de rentrer dans leurs
foyers.
Un jour de juin 1946, le matelot Joseph Schoner entre dans la boutique
de sa femme, un gros sac sur les épaules. Johann est là,
bien entendu. Au début, le mari le prend pour un client. Ruth le
lui présente avec autant de diplomatie que possible.
- J'ai dû prendre un associé, tu comprends ? Monsieur
Menzel est un sculpteur remarquable. Je lui ai installé un
atelier dans l'arrière-boutique. Ses oeuvres se vendent
très bien.
Le matelot fait la grimace, salue à peine Johann qui n'en mène pas large, et la vie à trois commence.
Ruth et son mari vivent dans l'appartement mansardé. Johann
travaille dans l'atelier derrière la boutique où il
couche la nuit. Et le jour, c'est la vie en commun. Le mari n'a pas
repris son ancien métier de camionneur, faute de trouver un
camion, tout simplement, car dans l'Allemagne de 1946, c'est une chose
pratiquement impossible. Alors, il tourne en rond dans la boutique, au
milieu de ces objets d'art dont il n'a jamais compris ni
l'utilité ni l'intérêt. Ses rapports avec sa femme
sont tendus. Il parle d'aller acheter un camion aux Russes en Allemagne
de l'Est ou au Danemark.
Johann ne voit plus Ruth qu'au déjeuner et en présence de
son mari. Les repas, pris sur un coin de table dans la boutique pendant
la fermeture, sont lugubres. Johann n'a qu'une hâte : retourner
au plus vite dans son atelier et s'abrutir dans la sculpture,
créer, créer toujours, en pensant à Ruth.
Ruth vient le voir chaque fois qu'elle le peut, à la
dérobée, pendant les courtes absences de son mari. Au
début, ils se désespèrent tous les deux. Et puis
un jour, Ruth dit à Johann :
- Ca ne peut pas durer, il faut faire quelque chose.
Johann est d'accord, bien sûr. Mais peu à peu, à
mesure que le temps passe, Ruth précise sa pensée :
- Il faut qu'il disparaisse. Il faut que nous agissions.
C'est ainsi que l'idée du meurtre fait son chemin... Pourquoi
Ruth et Johann n'envisagent-ils pas d'autres solutions ? Après
tout, ils s'aiment et n'ont rien à se reprocher. Ruth pourrait
parler à son mari, tout lui expliquer et demander le divorce ou
même, si elle n'en avait pas le courage, ils pourraient fuir,
Johann et elle.
Mais inexplicablement, ils n'envisagent l'un et l'autre qu'un dénouement brutal, définitif.
Le 13 novembre 1946, au début de l'après-midi,
après un déjeuner plus sinistre encore que les autres,
Ruth entre dans l'atelier où Johann est en train de sculpter.
Elle tient à la main une hache.
- C'est maintenant qu'il le faut, Johann. Il dort. J'ai mis du somnifère dans son vin.
Johann hésite, recule devant l'arme hideuse que lui tend Ruth. Mais elle est déterminée.
- Si tu n'oses pas, je vais le faire moi-même.
Alors Johann se précipite comme un fou, lui prend la hache des mains et disparaît dans la boutique.
La nuit suivante, deux silhouettes transportent sur une bicyclette un
sac de marin solidement attaché par un fil métallique,
une relique la guerre, le fil à souder du Tirpitz. Il y a un lac
tout proche. Personne ne les voit y jeter leur fardeau...
L'affaire est vite classée. Aux enquêteurs, Ruth
déclare que son mari est parti acheter un camion en Allemagne de
l'Est ou au Danemark. A cette époque, les disparitions de
personnes au-delà des frontières de l'Allemagne sont
quotidiennes. L'explication est plausible, et puis la police a si peu
de moyens !
L'enquête ne progresse pas davantage quand sept mois plus tard,
en juin 1947, un corps non identifié remonte à la surface
du lac. La police suit plusieurs pistes qui ne donnent rien et classe
encore une fois cette affaire. A cette époque, Ruth Schoner et
Johann Menzel se sont déjà installés dans le petit
village de Grummelbach, au coeur de la Forêt-Noire, où ils
commencent à faire la conquête des uns et des autres...
Ce jeudi d'Ascension 1954, c'est la fin de leur aventure. Après
leurs aveux, le commissaire de Tübingen les a
arrêtés, mais seule Ruth est passée en jugement.
Johann s'est ouvert les veines dès sa première nuit de
cellule, avec son ciseau de sculpteur qu'il avait réussi
à cacher sur lui.
Ruth Schoner a été condamnée à cinq ans de
prison pour complicité de meurtre. Devant le tribunal, elle ne
s'est pas défendue. Elle a assisté à son
procès, lointaine, presque indifférente, comme s'il
s'agissait d'une étrangère. La vie s'était
arrêtée pour elle avec la mort de Johann. Tous les
observateurs ont été frappés par son maintien
raide, figé : on aurait dit une statue !
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