Un
pavillon plutôt modeste dans une banlieue d'une grand ville de
province. Nous sommes le 20 juillet 1955. Il est huit heures du soir.
Accoudé sur la table de la salle à manger devant la
radio, Henri Dubost rêve... Henri Dubost est de plus en plus
rêveur depuis quelque temps et ses rêveries n'ont,
malheureusement, rien d'agréable.
Que dire
à son sujet ? Il est ni grand, ni petit ; il a vingt-huit ans,
mis il en paraît plus ou, plutôt ; il ne paraît aucun
âge. Il n'est ni blond, ni brun, entre les deux. Il est
habillé sans recherche ni laisser-aller. Bref, il n'a rien de
spécial, rien de remarquable. Les mauvaises langues diraient
qu'il est insignifiant.
A quoi pense Henri Dubost en cette soirée du 20 juillet 1955 ?
Certainement pas à son travail. Quand on est employé de
banque subalterne, on a bien des problèmes quotidiens, mais dans
le fonds, on s'en moque un peu. Non, le problème d'Henri Dubost
est ailleurs...
- Henri !
Henri Dubost bondit de son siège comme si une abeille l'avait
piqué. Il se retourne et se trouve face à sa femme
Francine, qui le regarde d'un oeil noir. Francine Dubost est tout le
contraire de son mari. Elle a vingt-cinq ans, elle est brune, pas
spécialement grande, pas spécialement jolie, mais elle,
on la remarque tout de suite. Elle a on ne sait quoi d'attirant et
même d'ensorcelant : un charme, une présence, une
personnalité.
- Henri ! Qu'est-ce que tu fais ?
- Eh bien, rien. Mais le dîner est prêt, je vais mettre le couvert.
- C'est ça ! Et après, tu t'en iras !
- Tu veux dire que... tu veux manger toute seule ?
- Non. Tu mets le couvert pour deux et tu t'en vas !
- Je ne comprends pas.
- Ce que tu peux être bête, mon pauvre Henri ! Je dîne ici ce soir, mais pas avec toi.
Henri Dubost ouvre des yeux ronds.
- Je peux savoir avec qui ?
- Mais oui, tu le connais : c'est Gabriel, le grand blond, celui qui vient me chercher le matin en voiture.
Henri Dubost ne réplique pas. Il connaît effectivement le
grand blond. Avant, c'était un petit brun du type italien,
avant...
Francine n'a pourtant pas terminé.
Et puis, tu as intérêt à faire un sacré tour ! Jusqu'à au moins six heures du matin...
Encore une fois, Henri Dubost ne réplique rien. Il s'en va d'un
pas mécanique, ouvre la porte et disparaît dans les rues.
Francine le regarde partir. Elle n'a tout de même pas l'aplomb de
lui reprocher de ne pas avoir mis le couvert...
Des reproches, elle en fait pourtant à son mari le lendemain
matin lorsque, prévenu par un coup de téléphone,
elle va le chercher au commissariat. Henri, qui a passé toute la
nuit à boire dans les bistrots, a été
ramassé, ivre mort, par un car de police. Il est
débraillé, livide, les yeux injectés de sang. Elle
s'adresse à lui d'un ton rogue :
- Tu es content de toi ? Tu en as fait de belles, espèces
d'ivrogne ! Allez, viens, tu vas être en retard à ta
banque...
Après avoir récupéré ses papiers, Henri
Dubost se retrouve dehors. Malgré la chaleur de ce matin de
juillet, il a froid. Il se sent immensément malheureux. Il a
touché le fond de la déchéance et il ne voit pas
ce qui pourrait l'empêcher de couler tout à fait...
La banque où travaille Henri Dubost n'est heureusement pas
très loin du commissariat et il peut s'y présenter
à l'heure. Il prend rapidement place derrière son bureau
étroit, encombré de classeurs et de paperasses. Mais son
allure physique et vestimentaire n'échappe pas à tout le
monde. En tout cas, pas à Virginie Dupré.
Virginie Dupré occupe le bureau d'en face. Cela fait cinq ans
qu'ils travaillent à quelques mètres l'un de l'autre,
sans rien échanger de plus que des banalités aimables.
Henri Dubost n'a jamais spécialement remarqué Virginie
Dupré. Trente ans, de taille moyenne, elle n'est ni mal faite ni
disgracieuse, mais son gros chignon brun, de même que ses robes
extrêmement strictes, ne la mettent pas en valeur.
C'est dans sa nature. Virginie Dupré n'est pas expansive. Elle
est même secrète. C'est pour cela qu'elle n'a jamais dit
à son collègue les sentiments qu'il lui inspire. Car
Virginie sent bien qu'il est malheureux et elle a l'impression qu'elle
pourrait lui apporter ce qu'il souhaite sans le savoir.
- Qu'est-ce qu'il vous est arrivé, monsieur Henri ?
Henri Dubost reste un instant la bouche ouverte, cherchant une
explication qu'il ne trouve pas. Et puis il s'effondre. Il raconte tout
: les deux couverts, Gabriel le grand blond, l'interdiction de rentrer
avant six heures du matin, la marche dans la nuit, les bistrots, le
commissariat... Virginie Dupré le regarde, l'air
bouleversé.
- Mais pourquoi ?
- Pourquoi elle fait cela ? Je n'en sais rien. Je suis sûr que ce
n'est pas par méchanceté. Dans le fond, elle n'est pas
méchante.
- Non. Je vous demandais : pourquoi acceptez-vous cela ?
Henri Dubost répond sur un ton d'évidence :
- Mais parce que je l'aime !
Alors Virginie Dupré parle. Elle lui donne son sentiment sur la
scandaleuse inconduite de Francine Dubost et l'incroyable faiblesse
dont il fait preuve vis-à-vis d'elle. Henri parle à son
tour et, progressivement, leur conversation prend un tour affectueux...
25 juillet 1955, huit heures du soir. Henri Dubost est accoudé
sur la table de la salle à manger, devant la radio. Il
rêve, le regard perdu, avec un sourire béat.
- Henri !
Henri ne bouge pas de son siège, ne se retourne pas.
- Henri, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu es sourd ou quoi ?
Henri Dubost ne se retourne toujours pas. Francine s'approche. A son
air surpris a succédé une expression d'inquiétude.
- Henri, tu n'es pas très bien ? Tu es malade ?
Henri Dubost se retourne enfin. Il est radieux.
- Mais non, je vais très bien ! Je ne me suis jamais senti aussi bien. Je pensais au grand blond : je te laisse !
- Pourquoi me parles-tu de Gabriel ? Il ne va pas venir ce soir.
- Eh bien, tant pis pour toi : tu resteras toute seule. Car, moi, je m'en vais !
Qu'est-ce que tu dis ?
- Je dis que je m'en vais. Maintenant, excuse-moi, je dois aller
prendre quelques affaires pour la nuit. Le reste, je reviendrai le
chercher plus tard.
Francine est aussi abasourdie que si un extraterrestre venait de
débarquer dans la salle à manger avec sa soucoupe. Elle
balbutie d'abord une série de sons incompréhensibles tout
en agitant les mains. Elle finit par se ressaisir et barre la route
à son mari, qui se dirigeait vers la chambre à coucher.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Il y a une femme là-dessous !
Henri Dubost la repousse doucement.
Bien sûr qu'il y a une femme. Elle s'appelle Virginie...
Francine est décomposée. De grosses gouttes de sueur coulent sur son maquillage.
- Et... Tu m'avoues cela froidement !
- Comme toi, hier, pour Gabriel. Au fait, tu peux aller lui annoncer la
bonne nouvelle à Gabriel : tu es libre. Si le coeur vous en
dit...
Il se produit alors une nouvelle métamorphose dans le
comportement de Francine Dubost. Des larmes, de vraies larmes se
mettent à couler sur ses joues.
- Henri ! Tu ne vas pas me quitter ?
- Si. Tu vois...
- Mais tu sais bien que sans toi, je suis perdue. Je ne peux pas vivre sans toi !
Henri Dubost, qui finissait de remplir sa valise, se retourne, l'air ironique :
- Je ne m'en étais pas aperçu !
- Mais Henri, je t'aime !
Cette fois, pour toute réponse, Francine Dubost ne reçoit
qu'un éclat de rire de son mari, qui la bouscule, la valise
à la main, et disparaît dans la nuit...
2 septembre 1955 ; Henri Dubost a tenu parole. Ayant trouvé en
Virginie Dupré la femme qui lui convenait vraiment, il a
changé du tout au tout. Il est allé effectivement
reprendre ses affaires au domicile conjugal et a passé ses
vacances d'été avec Virginie. Francine, au début,
n'a pas voulu y croire. Et puis, elle a dû se rendre à
l'évidence... Francine qui, ce matin du 2 septembre 1955, attend
devant l'entrée de l'immeuble où habite Virginie
Dupré et, depuis peu, Henri. A la main, elle tient son sac
ouvert.
Henri Dubost paraît sur le seuil. Il arbore un air guilleret et se met en marche d'un pas allègre...
Deux détonations éclatent et, l'instant d'après,
Henri Dubost baigne dans son sang en travers du trottoir tandis que
Francine reste immobile, le revolver fumant à la main.
Il y a des cris, une bousculade. On la désarme. Un agent
survient, se penche sur la victime, constate qu'elle est morte d'une
balle en plein front. Il se relève et s'adresse à la
meurtrière :
- Pourquoi avez-vous fait cela ?
Francine Dubost parle d'une voix absente :
- C'était mon mari. Il me trompait.
Et elle poursuit, en fondant en larmes :
- Je l'aimais !...
- Francine Dubost, pourquoi avez-vous tué votre mari, le 2 septembre 1955 ?
Nous sommes le 12 février 1956. Le procès de Francine
Dubost, meurtrière d'Henri Dubost, vient de s'ouvrir devant la
cour d'assises de la grande ville de province où a eu lieu le
drame. Le public est venu nombreux en raison des circonstances
exceptionnelles qui ont entouré le crime. Un public en grande
majorité hostile à l'accusée et qui attend avec
fébrilité la réponse que celle-ci va faire
à la question que vient de lui poser le président... Pour
l'instant, Francine Dubost, qui se tient recroquevillée dans son
box, reste silencieuse. Ceux qui la connaissent sont effrayés
par le changement, la métamorphose, qui se sont
opérés en elle depuis le drame. Pour quelle raison ? Le
chagrin ? Le remords ? L'interrogatoire va peut-être permettre de
le savoir.... Le président repose sa question :
- Francine Dubost, pourquoi avez-vous tué votre mari ?
Et la réponse vient, prononcée presque dans un cri :
- Parce que je l'aimais !
Il y a dans la salle un brouhaha de réprobation que le président met un certain temps à faire taire.
- Curieuse façon d'aimer ! Vous aviez des amants. Vous ne vous en cachiez pas...
- C'est vrai...
- Une fois, vous êtes même allée jusqu'à
passer la nuit avec l'un d'eux. Vous avez demandé à votre
mari de mettre le couvert pour deux et d'aller dehors.
- C'est vrai.
Dans le public, la rumeur hostile s'enfle de nouveau.
- Et quand ce mari bafoué, humilié, ridiculisé par
vous, décide de refaire sa vie avec une jeune fille
irréprochable, vous allez le tuer... par amour !
- Il m'avait trompée !
- Et vous, combien de fois l'aviez-vous trompé depuis le début de votre mariage ?
Encore une fois, la réponse ressemble à un cri :
- Ce n'était pas la même chose !
- Alors, expliquez-nous la différence !
- Henri, c'était vraiment sérieux, il l'aimait. Moi, mes
amants, cela ne comptait pas. Ils étaient insignifiants. Je n'ai
jamais aimée qu'Henri et je l'ai tué quand il en a
aimé une autre !
- En somme, vous aviez le droit de le tromper et pas lui !
- Exactement !
C'est sur cette exclamation que se termine l'interrogatoire de Francine
Dubost. Pourtant, l'impression désastreuse qu'il a
laissée va être entièrement effacée,
à la fin des débats, par la plaidoirie de la
défense.
Maître Pelletier est un jeune avocat commis d'office, mais il fait en quelques phrases, la preuve de tout son talent.
- Francine Dubost avait le droit de tromper son mari, et son mari
n'avait pas le droit de la tromper elle : c'est odieux, c'est
scandaleux, pensez-vous ? Eh bien, pas tant que cela ! Ce n'est
peut-être pas juste, mais c'est en tout cas beaucoup plus
fréquent qu'on ne pourrait le croire...
L'avocat se tait un instant pour donner à cette affirmation tout son effet et il reprend :
- Mais oui, c'est fréquent, à condition de faire un petit
effort et d'inverser les sexes : de remplacer mari par femme et femme
par mari ! Imaginez qu'Henri Dubost trompe Francine honteusement. Il a
maîtresse sur maîtresse, celles-ci ne font que passer. Ce
ne sont que des aventures sans lendemain auxquelles il n'attache aucune
importance car, dans le fond, à sa manière, il aime
profondément sa femme. Et voilà que, brusquement,
Francine, qui était jusque-là entièrement soumise,
se révolte. Elle rencontre un homme dont elle tombe follement
amoureuse. Le soir même, sans transition, sans avertissement,
elle quitte son mari. Elle lui dit qu'elle a cessé de l'aimer et
qu'elle va vivre avec un autre. Alors, si Henri avait tué sa
femme dans ces conditions, est-ce que vous ne diriez pas que c'est bien
parce qu'il l'aimait ?
De nouveau, maître Pelletier marque une pause... Dans le public,
l'état d'esprit n'est plus le même. Cela se sent à
d'imperceptibles murmures. Et l'avocat reprend :
- Dans cette affaire, Francine Dubost s'est comportée en homme
avec une mentalité d'homme. C'est vrai que, pour elle, ses
aventures n'avaient pas d'importance et que, sentimentalement, elle ne
trompait pas son mari. C'est vrai que lorsque Henri Dubost l'a
quittée pour Virginie Dupré, il l'a vraiment trahie. Et
son amour, qui n'avait jamais cessé d'exister, a
été profondément, mortellement blessé...
Messieurs, je vous le demande, ce que vous accorderiez à
l'accusée s'il s'agissait d'un homme, allez-vous le refuser
parce qu'il s'agit d'une femme ? Non, messieurs, il n'y a pas de doute
possible : nous sommes bien en présence d'un véritable
crime passionnel !...
Les jurés ont été sensibles à cette
argumentation puisqu'ils ont accordé à Francine Dubost
les circonstances atténuantes et qu'elle n'a été
condamnée qu'à dix ans de prison. Sortie six ans plus
tard, Francine Dubost a tenté de refaire sa vie à l'autre
bout de la France, en cachant son identité. Elle a cru y
parvenir un instant, lorsqu'elle a eu une liaison qui lui a
semblé sérieuse. Elle a révélé alors
son passé à son compagnon mais il a disparu le jour
même pour ne plus revenir et Francine s'est pendue un mois
après.
Auprès d'elle, il y avait un mot demandant pardon à Henri, le grand, le seul amour de sa vie.
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