Un
dimanche de mai 1956, un marché sur une place d'Aubervilliers,
rempli d'une foule décontractée. C'est le jour où
la ménagère se laisse aller à acheter quelque
chose pour améliorer l'ordinaire.
Des cris s'élèvent, avec un bel accent de banlieue :
- Elle est belle ! Elle est belle !...
- Approchons, les petites dames !...
Marcel Deschamps, trente-cinq ans, ne semble pas dans l'ambiance
générale. Il est tendu, nerveux. Il n'a pas un regard
vers les étalages. De temps à autre, il joue des coudes
et bouscule les chalands sans même s'excuser, comme s'il avait
peur de se laisser distancer par quelqu'un. Par moment, au contraire,
il s'arrête sans raison apparente et affecte un air
dégagé...
C'est justement le cas en cet instant. Marcel Deschamps prend place
brusquement dans la file d'un poissonnier, mais il fixe au loin un
couple qui s'est arrêté chez un charcutier. La femme est
une grande rousse de trente-cinq ans également, plutôt
corpulente, très maquillée. L'homme, assez petit,
très brun, a les cheveux savamment ondulés et
brillantinés. Il tient familièrement sa compagne par la
taille. De temps en temps, celle-ci se tourne vers lui et lui adresse
un petit sourire.
- Et qu'est-ce que ça sera pour vous, monsieur ?
Marcel Deschamps a un sursaut en direction du poissonnier. Il bredouille :
- Moi ? Rien du tout... Merci.
Et, laissant le commerçant à sa surprise, il s'en va d'un
pas lent. D'ailleurs, l'homme et la femme viennent de quitter le
charcutier, leurs paquets sous le bras. Il faut recommencer à
les suivre.
Marcel Deschamps se maintient à une vingtaine de mètres
du couple. Elle, c'est Mauricette, sa femme, et lui, c'est Roger
Brunelli, un camarade de régiment, son meilleur ami... Comme
tout cela est banal ! Banal et triste ! Roger était souvent leur
invité, sans qu'il ne se passe rien avec Mauricette, ou du moins
sans qu'il s'en doute. Pourtant, Roger était célibataire,
Marcel aurait dû se méfier... Et puis, un jour, Mauricette
est venue lui dire tout tranquillement :
- Je te quitte. Je vais vivre avec Roger.
C'était il y a six mois. Les menaces, les supplications, rien
n'y a fait. Mauricette est allée s'installer chez Roger, dans un
autre quartier d'Aubervilliers. Qu'est-ce qu'elle a bien pu lui trouver
? Evidemment, il sait causer et il a des manières. Mais tout
cela n'est rien, à côté des vrais sentiments.
Le couple illégitime vient de s'arrêter devant une
voiture. Galamment, Roger Brunelli se précipite pour ouvrir la
portière à sa compagne et il s'installe ensuite au
volant. Marcel Deschamps ressent un choc : une Simca Vedette ! Ils ont
une Simca Vedette... Evidemment, c'est facile quand on est
mécano, comme Roger, de retaper un vieux clou pour qu'il ait
l'air neuf. Et c'est comme cela qu'on tourne la tête aux femmes.
La voiture démarre. Où vont-ils ? Ce n'est hélas
pas difficile à deviner : ils vont pique-niquer, comme autrefois
Mauricette et lui. Seulement, eux deux, ils prenaient le train. Il n'a
jamais pu lui offrir une auto.
Chassant ces souvenirs trop douloureux, Marcel Deschamps revient vers
son vélo et il rentre dans son quartier. Il pousse la porte du
bistrot en dessous de chez lui. A son arrivée, les conversations
cessent un instant. Quelques consommateurs se poussent du coude ou
échangent un clin d'oeil... Marcel s'installe seul à une
table.
- Alors, Marcel, un petit pastis comme d'habitude ?
La voix du patron est faussement joviale. Et puis d'abord, ce n'est pas
vrai : le patron sait très bien que, depuis six mois, ce n'est
plus un petit pastis, mais huit ou dix tous les dimanches. Mais le
patron est comme les autres : il ne sait pas quoi lui dire. Qu'est-ce
qu'on peut dire à un cocu. Une tristesse de cocu, cela
dérange tout le monde...
Marcel Deschamps vide son apéritif d'un trait. Son visage au
teint pâle, aux traits mous, se colore brusquement et en
même temps se durcit. Ils se trompent tous, à commencer
par Mauricette ! Demain, il va aller la voir. Il lui laissera une
dernière chance. Sinon, eh bien, tant pis pour eux deux : il les
tuera. Mais pas de n'importe quelle manière. Marcel Deschamps a
décidé de commettre un crime parfait...
Le lendemain matin, avant de prendre son travail à son chantier,
il se rend dans un autre café d'Aubervilliers, celui où
Mauricette travaille comme serveuse. En le voyant
pénétrer dans l'établissement, le patron se porte
à sa rencontre et lui barre le passage :
- Pas de scène de ménage ici ! Je ne veux pas de scandale.
Mais Marcel est très calme.
- J'ai juste un mot à dire à ma femme... Une question pratique à régler.
Rassuré, le patron s'écarte.
- Bon, Mais pas longtemps, alors.
Marcel Deschamps entraîne Mauricette à un endroit
désert du comptoir. Celle-ci lui adresse la parole à voix
basse, l'air furieux :
- Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
- Fallait que je te voie, Mauricette. C'est important ce que j'ai à te dire.
- Eh bien, parle !
Marcel, brusquement, a du mal à trouver ses mots :
- Eh bien voilà... Je ne peux pas vivre sans toi. Je suis trop malheureux.
La grande femme rousse a un regard de colère :
- Je t'ai déjà dit que, nous deux, c'était fini. Tu n'as donc pas compris ?
Marcel se fait implorant :
- Je ferai tout pour toi, Mauricette ! Tu n'as qu'à demander.
La voix de Mauricette devient sifflante :
- Il n'y a qu'une chose que tu puisse faire pour moi : divorce !
Du coup, Marcel change d'attitude.
- C'est ton dernier mot ?
- Oui.
- Alors, tant pis pour toi !
Et il quitte le bistrot...
Dimanche 24 mai 1956 : il y a une semaine, Marcel Deschamps suivait sa
femme et son rival, sur un marché d'Aubervilliers. Maintenant,
c'est chez eux qu'il se rend, mais il n'est plus entouré de la
même foule décontractée : il est deux heures du
matin.
Sur son vélo, Marcel pédale calmement. Les rues sont
désertes, mais même s'il rencontrait quelqu'un, en quoi
pourrait-il paraître suspect ? Il est habillé comme tous
les jours. Le seul accessoire qu'il emporte est une paire de gants dans
la poche de son blouson. Car le crime qu'il va commettre dans quelques
instants ne nécessite aucune arme...
Le petit immeuble ou habite Roger est tout aussi triste que celui qu'il
habitait avec Mauricette et où il vit maintenant seul. Marcel
Deschamps met pied à terre et pose son vélo le long de la
façade. Il franchit le porche, se dirige vers la cour
intérieure. Il connaît parfaitement les lieux : il y est
venu tant de fois, du temps où il était ami avec Roger !
La cour est, bien entendu, silencieuse. Marcel jette un coup d'oeil au
premier étage avec un sourire : la fenêtre du couloir est
ouverte. Il enfile lentement ses gants...
La suite, il l'a répétée par la pensée
pendant des nuits entières d'insomnie. Il s'approche de la
gouttière, l'agrippe de ses mains gantée et, en quelques
secondes, se retrouve sur le rebord de zinc du premier étage.
Ensuite, il n'a plus qu'à se glisser dans l'appartement par la
fenêtre... Maintenant, il faut souhaiter qu'ils auront tous deux
le sommeil lourd : c'est le seul danger.
Mauricette et Roger ont laissé la porte de leur chambre ouverte.
Marcel perçoit parfaitement leur double respiration
régulière. S'il avait encore une hésitation, ce
bruit insupportable la balaierait définitivement. Il passe
à l'action et se dirige vers la cuisine... Son plan criminel est
d'une déroutante simplicité : ouvrir les robinets du gaz
et de s'en aller après avoir refermé la fenêtre. La
police croira à un suicide. Elle le soupçonnera
peut-être, mais elle n'aura jamais la moindre preuve.
D'un geste vif, il ouvre les deux robinets du réchaud : un
sifflement emplit la pièce. Dans le silence, Marcel dresse
l'oreille : est-ce qu'ils ont entendu ?... Non : au loin, la maudite
double respiration lui parvient toujours. Ils sont perdus !
Prestement, Marcel Deschamps revient à la fenêtre, la
referme sans, bien entendu, pouvoir la verrouiller, mais c'est
secondaire, et se laisse glisser le long de la gouttière... En
refaisant le chemin inverse sur son vélo, il savoure une joie
amère. Comme c'est simple, un crime parfait ! Si Mauricette
avait voulu, il ne serait rien arrivé. En allant au café
il lui avait laissé une dernière chance. Elle n'en a pas
voulu : tant pis pour elle, tant pis pour lui !
Mais s'il savait ce qui est en train de se passer au même moment,
dans l'appartement du couple illégitime, Marcel Deschamps
n'afficherait pas le même calme...
Si l'état de Roger Brunelli n'inspire aucune inquiétude,
les pompiers ont un certain mal à ranimer Mauricette Deschamps
et elle reste quelques jours en observation. Le couple niant
farouchement avoir voulu se suicider, la police ouvre une enquête
à l'issue de laquelle, l'inspecteur Grison d'Aubervillers se
présente au domicile de Marcel Deschamps.
- Je viens vous apprendre que votre femme est hors de danger, monsieur Deschamps...
- Je suis content pour elle. Malgré ce qu'elle m'a fait, je ne souhaitais pas sa mort.
L'inspecteur Grison regarde bien en face son interlocuteur :
- Mais si, vous souhaitez sa mort, puisque vous avez voulu la tuer !
- Qu'est-ce que vous dites ?
- Vous avez une paire de baskets, monsieur Deschamps ?
Le mari trompé pâlit soudain.
- Oui. Pourquoi ?
Sans répondre, le policier va les chercher. Il a un sourire :
- La même pointure : du quarante et un. Nous comparerons la
semelle aux traces que vous avez laissées, mais je suis
sûr d'avance du résultat. Car il y avait une couche de
plâtre sur la gouttière et le rebord de la
fenêtre... Vous avez sans doute pensé à mettre des
gants, mais vous avez oublié que vous pouviez laisser des traces
avec vos pieds.
Marcel Deschamps s'effondre d'un bloc.
- Je souffrais tellement ! Vous ne pouvez pas savoir !...
A son procès, Marcel Deschamps a bénéficié
de l'indulgence traditionnellement accordée aux auteurs de
crimes passionnels : il a été condamné à
huit ans de prison. Le public a été
particulièrement frappé par la noble attitude de
Mauricette Deschamps qui a déposé avec beaucoup de
modération et qui a publiquement pardonné à son
mari. Ce qui ne l'a pas empêchée de demander et d'obtenir
le divorce quelque mois plus tard, aux torts de Marcel
évidemment, vu les circonstances.
Mauricette Deschamps est donc devenue Mauricette Brunelli, ce qui, sans
doute à ses yeux, valait bien quelques bouffées de gaz de
ville...
Malheureusement, les plus grands génies -et Roger Brunelli en
était un pour avoir tiré parti de la situation avec tant
d'à propos- ont parfois leurs faiblesses ; dans le cas de Roger,
il parlait trop, surtout entre amis, au café, après boire.
Un an après avoir convolé en justes noces, il a
raconté toute l'histoire à ses compagnons de beuverie et
l'un d'eux a été trouver la police, qui a ouvert une
enquête.
L'inspecteur Grison est donc revenu dans le petit appartement
d'Aubervilliers. Roger Brunelli a, bien sûr, nié ces
propos qu'il a attribués à l'ivresse de ses compagnons.
Et, en l'absence de toute preuve, les choses en sont restées
là. D'ailleurs, sur quel chef d'accusation aurait-on pu le
poursuivre ? Outrage à magistrat ? Mais à aucun moment il
n'a prétendu que c'était Marcel le coupable ; c'est la
police qui l'a établi elle-même au cours de son
enquête. Non-assistance à personne en danger ? - Mais il
était dans la même situation que sa compagne.
Alors, les policiers ont préféré se retirer et
laisser madame Brunelli s'occuper du bébé qu'elle venait
d'avoir...
Marcel Deschamps, prisonnier modèle, est sorti en 1960,
après quatre ans de détention. Il a retrouvé son
petit appartement, mais six mois plus tard on le découvrait
mort, après avoir absorbé plusieurs tubes de
barbituriques.
Cette fois, il n'y a pratiquement pas eu d'enquête, tant il
était évident que, dans son cas, il s'agissait d'un vrai
suicide.
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