C'est
la mi-temps du match de football américain qui oppose, ce
dimanche 6 septembre 1973, les "Diables de Philadelphie" aux "Etoiles
de Boston". Dans tous les foyers de Harrisburg, à une
cinquantaine de kilomètres de Philadelphie, le match est suivi
avec passion. C'est le cas en particulier dans une modeste baraque en
contre-plaqué, située dans la forêt de l'Ours, aux
environs de la ville.
Philip Logan, quarante-cinq
ans, barbu aux cheveux longs, s'est retiré dans cet endroit
relativement sauvage sur les premiers contre-forts des Appalaches
depuis cinq ans déjà. Pour les uns, c'est un hippie, un
ami de la nature et un peu idéaliste ; pour les autres un
personnage plutôt louche. De quoi vit-il ? Personne ne le sait.
Donc Philip Logan est assis sur sa vieille chaise branlante face
à sa télévision. Il est un peu distrait car c'est
maintenant l'heure des publicités. Soudain le
présentateur reprend la parole.
- Mesdames et messieurs, je réclame toute votre attention. Vous allez entendre un message personnel urgent.
Son image est remplacée par celle d'un homme jeune de trente ans
environ. Il a des cheveux très bruns, les joues creuses, les
yeux cernés. Il fait face à la caméra et s'exprime
d'une voix émue :
- Je m'appelle Stephen Wallace. Ma femme Bessie a disparu depuis
avant-hier dix-huit heures trente. Elle a pris sa voiture pour faire
ses courses et je ne l'ai plus revue.
Stephen Wallace s'arrête, brisé par l'émotion. On
voit qu'il fait un violent effort pour retenir ses larmes.
- Je suis terriblement inquiet parce qu'elle n'a rien emporté
avec elle. Ce n'est pas une fugue, j'en suis sûr. Bessie et moi
nous étions... Nous sommes trop unis.
La caméra prend son visage en gros plan.
- Je vous en supplie ! Si vous savez quelque chose, si vous avez le
moindre indice, téléphonez à la police. Je ne suis
pas riche, mais j'offrirais toutes mes économies,
c'est-à-dire dix mille dollars à la personne qui me
permettra de retrouver Bessie.
Suit le signalement de la jeune femme : vingt-huit ans, blonde, taille moyenne, yeux marron, etc...
Après l'intervention de Stephen Wallace, le présentateur reprend la parole.
- Citoyens de Harrisburg, je suis sûr que vous avez tous
été bouleversés par le message de Stephen. Alors
il faut faire quelque chose pour lui. Merci à tous !
Et les publicités enchaînent sans transition... Il est
possible que la plupart des habitants de Harrisburg et des environs
aient été bouleversés par ce message ; mais pas
l'un d'eux. Ce n'est pas de l'émotion qui se lit sur le visage
de Philip Logan, c'est tout autre chose. Philip Logan se lève et
va tourner le bouton. Il ne regardera pas la fin du match, il a autre
chose à faire...
Lundi 7 septembre 1973. Stephen Wallace pénètre dans le
bureau du lieutenant Douglas Thompson, un des responsables de la police
de Harrisburg. Douglas Thompson a la trentaine, comme le mari de la
disparue, et on sent qu'il éprouve une sympathie instinctive
à son égard. Stephen Wallace a les yeux d'un homme qui
n'a pas trouvé le sommeil de la nuit. Il s'adresse au lieutenant
d'une voix implorante.
- Avez-vous eu des réactions après mon message ?
Le lieutenant Thompson a une mine contrariée.
- Trop... Le téléphone n'arrête pas de sonner. On a
vu votre femme partout, mais il n'y a malheureusement rien de
sérieux. C'est le cortège habituel : les chasseurs de
primes, ceux qui dénoncent leurs voisins, sans compter les
braves gens qui aimeraient faire quelque chose mais qui n'ont rien
à dire.
Stephen Wallace se tasse sur sa chaise.
- Avec chaque heure qui passe, c'est de l'espoir en moins.
Le policier lui adresse un regard encourageant.
- Faites-nous confiance, monsieur Wallace. Notre enquête
continue. Il y a dans la disparition de votre femme des
éléments sortant de l'ordinaire et, grâce à
eux, on va sûrement aboutir...
Plusieurs éléments sortent, effectivement, de
l'ordinaire. D'après la déposition de Stephen Wallace,
Bessie Wallace a pris sa voiture le vendredi 4 septembre à
dix-huit heures trente pour aller faire ses courses au
supermarché. Stephen l'a regardée partir depuis les
fenêtres de la maison et a constaté que la voiture, au
lieu de tourner à droite, dans la direction du
supermarché, a tourné à gauche. La voiture de
Bessie a été retrouvée peu après que
Stephen eut prévenu la police. Elle était sur le parking
du supermarché et ne contenait absolument aucun indice.
Tout cela est déjà mystérieux, mais il y a
d'autres énigmes. A plusieurs reprises, Stephen a vu une
Oldsmobile verte, immatriculée dans le Minnesota, rôder
dans les parages. Et -il en est certain- elle a suivi celle de sa femme
le jour de sa disparition.
Bessie Wallace, d'ailleurs, n'était plus la même depuis
quelque temps, surtout après avoir répondu au
téléphone. Et Stephen, de son côté, avait
remarqué que, parfois, lorsqu'il décrochait l'appareil,
le correspondant raccrochait aussitôt en entendant une voix
d'homme.
Pourtant, le plus étrange est la disparition du père et
de la mère de Bessie. Ceux-ci -des commerçants
aisés de New York- ont été tués dans un
accident de voiture en revenant d'une excursion aux Chutes du Niagara.
C'est depuis ce drame que Bessie a changé. Et ce n'était
pas seulement à cause du chagrin. Elle avait visiblement peur.
Un jour, elle a laissé échapper devant son mari :
- Si tu savais pour mes parents...
Stephen a insisté, mais Bessie n'a pas voulu en dire davantage.
- Non. Je ne peux pas. Je ne peux pas...
Tels sont les faits. Dans le bureau du lieutenant, Stephen Wallace poursuit ses questions.
- Pour l'Oldsmobile, vous avez du nouveau ?
- Pas encore. Pourtant j'ai pu obtenir le concours de nos
collègues du Minnesota. Ce n'est pas facile ; il s'agit soit
d'une voiture volée, soit d'une fausse plaque d'immatriculation.
- Et les parents de Bessie ?
- J'ai fini par avoir les policiers de l'Etat de New York, qui ont fait
les constats. D'après eux, rien d'anormal. C'était bien
un accident de la route.
Stephen Wallace pousse un gros soupir.
- Mais alors, qu'est-ce qui a pu se passer ? Quels sont ces gens qui en
voulaient à Bessie ? Une affaire politique, ce n'est pas
possible. Une affaire de drogue non plus. Alors quoi ?
Le policier répond avec plus de conviction qu'il n'en a réellement.
- Faites-nous confiance, monsieur Wallace. Nous trouverons...
Le lieutenant Douglas Thompson va pourtant avoir du nouveau
l'après-midi même. Mais pas du tout du côté
qu'il attendait. L'appel téléphonique provient du
directeur d'une succursale de la Morgan Bank à Harrisburg.
- Il m'a semblé de mon devoir de vous prévenir,
Lieutenant. Il s'agit de Stephen Wallace, qui a un compte chez nous. Il
vient de passer à notre guichet et il a retiré dix mille
dollars en petites coupures.
Le policier remercie. Ainsi donc, l'appel lancé à la
télévision a porté ses fruits. Mais le ou les
ravisseurs n'ont pas été assez fous pour appeler la
police. Ils ont appelé directement Wallace. En tout cas, il n'y
a pas de doute : ces dix mille dollars en petites coupures constituent
la rançon. Il va falloir agir avec discrétion et
efficacité.
Le soir même, le lieutenant Thompson est au volant d'une voiture
banalisée en vue du domicile de Stephen Wallace. A onze heures
trente, ce dernier sort de chez lui et monte dans sa voiture, le
lieutenant démarre doucement.
Stephen Wallace suit un trajet compliqué, sans doute afin de
s'assurer qu'il n'est pas suivi. Le policier ne peut continuer à
zigzaguer dans les rues sans se faire remarquer, mais la chose
était prévue : une autre voiture de police prend le
relais, et poursuit la filature et ainsi de suite. Il n'y en a pas
moins de quinze dans Harrisburg.
Une demie-heure plus tard, le lieutenant Thompson est de nouveau en
personne derrière la voiture de Wallace. Il a de la chance :
c'est le bon moment. Stephen Wallace est dans une grande artère
de Harrisburg, complètement déserte à cette heure.
Il ralentit, s'arrête devant une corbeille à papiers,
jette un paquet enveloppé dans un journal, remonte dans sa
voiture et part à toute allure.
Le policier voit alors une voiture en stationnement démarrer.
C'est une guimbarde toute rafistolée, datant des années
cinquante ou même avant. Elle s'arrête devant la corbeille.
Un individu surgit. Un personnage étrange : une sorte d'homme
des bois vêtu comme un clochard, avec les cheveux et la barbe
hirsutes. L'individu s'empare prestement du paquet et remonte dans son
véhicule. Le lieutenant n'a plus qu'à appliquer le
dispositif prévu : toutes les voitures de police convergent vers
un carrefour que leur désigne le lieutenant et, lorsque la
guimbarde arrive dans la souricière, le tour est joué.
Le lieutenant Douglas Thompson arrive, revolver au poing, devant
l'homme barbu qui lève les mains. Il pense que maintenant tout
est clair. Au contraire. C'est maintenant que tout se complique et,
dans quelques instants, il va avoir la plus formidable surprise de sa
vie !
Le policier met son revolver de gros calibre sous le nez du prisonnier.
- Qui es-tu ?
L'homme a l'air terrorisé.
- Je m'appelle Philip Logan. J'habite la forêt de l'Ours, dans une baraque, mais...
- Où est madame Wallace ?
Le lieutenant a posé la question avec violence. La
réponse qu'il obtient est prononcée sur un ton presque
tranquille.
- Elle est enterrée dans la forêt...
Le lieutenant Thompson en a le souffle coupé... Comment !
Voilà un homme qui avoue le plus calmement du monde qu'il a
assassiné la femme qu'il a kidnappée ! C'est un fou ! Il
n'y a pas d'autre explication.
Philip Logan reprend la parole. Cette fois, il s'exprime avec véhémence :
- Hé, oh ! Faut pas confondre ! C'est pas moi qui l'ai tuée, la petite dame. C'est son mari...
- Quoi ?
- C'était vendredi dernier. J'étais dans la forêt
quand j'ai entendu des cris. Je suis arrivé. J'ai vu un homme
qui serrait le cou d'une femme. Elle était déjà
morte, sans quoi je serais intervenu. L'homme est allé à
sa voiture, il a sorti une pelle du coffre et il l'a enterrée.
Le lieutenant Thompson a un ricanement.
- Et tout cela, tu le gardais pour toi, sans le dire à la police...
- Faut que je vous fasse un aveu, Lieutenant : j'ai jamais beaucoup
aimé les flics. Et eux non plus ne m'aiment pas. A cause d'une
histoire de jeunesse... Et puis, ce crime, c'était pas mon
affaire. Après tout, qu'est-ce que ça pouvait me faire
que ce type-là soit arrêté ou pas ? C'est dimanche
que tout a changé !
- Dimanche ? Pourquoi ?
- Quand j'ai vu Stephen Wallace à la télé, j'ai
tout de suite reconnu l'assassin. J'ai beau avoir les idées
larges, c'était quand même un peu trop fort. Venir pleurer
après avoir tué sa femme, c'est dégueulasse !
Dans l'esprit du policier, tout tourne un peu dans tous les sens. Il
n'est pas encore en état de parler. Philip Logan poursuit :
- Moi, j'ai rien fait de mal. Il promettait dix mille dollars pour
celui qui ferait retrouver sa femme. Alors, je lui ai écrit :
"Votre femme est enterrée à tel endroit dans la
forêt de l'Ours. J'étais caché, j'ai assisté
au meurtre". Et j'ai indiqué une corbeille à papiers
à Harrisburg...
Le lieutenant Thompson se traite intérieurement
d'imbécile ! Pas un instant, il n'avait supposé que tout
ce qui lui avait dit Stephen Wallace était faux. C'est que
l'homme a d'incontestables dons de comédien. Mais qui, à
part lui, a vu l'Oldsmobile verte ? Qui pourrait confirmer la
réalité des mystérieux coups de
téléphone ? Quant à la mort des parents de Bessie
Wallace, elle a été jugée naturelle par les
policiers de l'Etat de New-York parce que, tout simplement, elle l'est.
Et c'est peut-être même le mobile du meurtre... Et si ce
couple exemplaire n'en était pas un ? Et si Bessie Wallace avait
eu l'intention de divorcer, privant ainsi Stephen Wallace de la fortune
qu'elle avait héritée de ses parents ? Dans ce cas, il
n'y avait qu'une solution : devenir son veuf, son veuf
éploré.
Mais d'un autre côté, c'est peut-être Philip Logan
qui ment. Ses dehors de clochard rustique cachent peut-être un
redoutable machiavélisme. Il a pu inventer cet habile mensonge
pour sauver sa peau. Le plus simple serait de supposer qu'il est bien
le ravisseur et l'assassin de Bessie Wallace...
C'est cette version que soutient le lendemain Stephen Wallace dans le
bureau du lieutenant. Philip Logan est à ses côtés.
Entre temps les policiers ont retrouvé le corps de Bessie
Wallace à l'endroit exact qu'il avait indiqué. L'un des
deux hommes est donc l'assassin. Mais lequel ?
Stephen Wallace parle avec fièvre.
- C'est abominable ! Répondre à une accusation pareille
alors que je viens de perdre ma femme ! La lettre que j'ai reçue
était bien une demande de rançon : "Si vous voulez revoir
votre femme vivante, déposez dix mille dollars à
l'endroit indiqué". Tout ce que dit cet individu est un ignoble
mensonge.
Le lieutenant Thompson garde son calme.
- Et vous l'avez, cette demande de rançon ?
- Non. Je l'ai détruite. Cela faisait partie des instructions.
Le policier ne réplique rien. Si Stephen Wallace est bien
l'assassin, il est très fort. Il se tourne vers Philip Logan :
- Pouvez-vous nous dire comment, d'après vous, était habillé l'assassin ?
Le vagabond a un sourire.
- Ca, ce n'est pas dur. J'ai une mémoire
d'éléphant ! Il avait un jean, une chemise à
carreaux et un blouson de sport jaune.
- Vous avez ce genre de vêtements, monsieur Wallace ?
- Oui. Mais cela ne prouve rien...
- Détrompez-vous. Les techniques modernes sont très au
point. Si vous avez été à l'endroit où a
été retrouvé le corps, on pourra certainement le
prouver. On fera l'analyse de la terre et de tous les
éléments végétaux qui s'y trouvent. Et
même si vous avez donné vos vêtements chez le
teinturier, même si vous avez brossé vos chaussures
pendant des heures, on en retrouvera des fragments. Si on ne retrouve
rien, bien entendu, je dirais que vous êtes innocent et
j'arrêterai Philip Logan pour enlèvement et assassinat...
Stephen Wallace baisse la tête.
- Ce n'est pas la peine. Laissez ce pauvre diable tranquille. J'avoue
que je n'ai jamais pensé que le meurtre avait eu un
témoin. On ne peut pas imaginer que le témoin d'un
meurtre ne dise rien à la police. C'est pour cela que, quand je
suis passé à la télévision, je pensais ne
courir aucun risque.
- Et pourquoi l'avez-vous tuée ?
- Bessie voulait divorcer. Moi, je ne voulais pas. Ce n'était
pas pour l'argent de ses parents, c'était parce que je l'aimais.
Je vous le jure !
- Cela, c'est votre avocat que cela regarde, pas moi, Wallace...
Stephen Wallace a été condamné à la prison à vie, la peine de mort ayant été abolie dans l'état de Pensylvanie, dont Harrisburg est la capitale. Quant à Philip Logan, la police lui a laissé ses dix mille dollars. Il n'avait fait, en somme, que répondre au message qu'avait lancé Stephen Wallace à la télévision : chose promise, chose due.
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