La vaste salle du palais de justice d'Aix-la-Chapelle est trop petite
pour accueillir le public qui s'y presse, ce 28 août 1970. De
toute la ville et des environs, les gens sont venus pour assister au
procès dont tout le monde parle : celui de Joachim Stern,
assassin, trois ans plus tôt, de sa femme Hildegarde.
Les circonstances du meurtre sont particulièrement dramatiques :
c'est avec la laisse de leur chien que le mari a étranglé
sa femme... L'accusé pénètre dans le box. Il est
grand, de corpulence plutôt forte, très brun. Mais son
attitude et son expression démentent l'impression de force qui
se dégage de son physique. Il est tassé sur
lui-même, presque recroquevillé, ses yeux fixent
obstinément le sol. Il n'ose même pas regarder son avocat.
A son arrivée, le public réagit. Mais pas du tout dans le
sens qu'on aurait pu supposer. Ce murmure qui s'élève de
la salle est, à n'en pas douter, un murmure de sympathie, un
murmure qui persiste, qui s'enfle, devient rumeur, à tel point
que le président doit réclamer le silence.
Les débats commencent... Peu après, c'est le principal
témoin de l'accusation qui dépose : Otto Kaufmann, le
père de Hildegarde, la victime. Il paraît moins que sa
soixantaine. Il s'exprime d'une voix ferme et regarde bien droit le
tribunal derrière ses grosses lunettes d'écaille. Au fur
et à mesure qu'il parle, il s'anime dans son fauteuil roulant.
Car il faut préciser qu'Otto Kaufmann est paralysé
à vie depuis sa jeunesse... Pourtant, après quelques
phrases, il doit s'interrompre. Des murmures se sont
élevés de nouveau. Mais cette fois, ce sont des murmures
hostiles, accompagnés bientôt de sifflets, de
huées. Le président doit s'époumoner pour
rétablir le calme.
- Silence, ou je fais évacuer la salle !
Oui, c'est le grand infirme au seuil du troisième âge,
père de la victime, que le public conspue ! D'ailleurs, tout
à l'heure, quand il est arrivé au tribunal dans son
fauteuil roulant, il a fallu qu'une dizaine d'agents l'entourent pour
le protéger. Et c'est au contraire le mari, assassin de son
épouse avec une laisse de chien, vers qui vont toutes les
sympathies !
Alors, pourquoi ces réactions en apparence
incompréhensibles ? Pour le savoir, il faut connaître
toute l'histoire de Joachim Stern, de sa femme Hildegarde et de son
beau-père Otto Kaufmann, une histoire où le moins que
l'on puisse dire, c'est que tous les torts ne sont pas du même
côté.
L'homme qui est en train de déposer dans son fauteuil roulant,
compte parmi les personnalités d'Aix-la-Chapelle. C'est une des
plus grosses fortunes de la ville. Dans toute la région, il
possède des garages, des stations-service, des dizaines de
camions spécialisés dans le transport international, des
restaurants, des bars. Une fortune, un empire qu'Otto Kaufmann a
développés patiemment, à cause d'elle.
C'est en 1937 que se produit l'événement capital de son
existence : un accident de moto le rend infirme à vie.
Hildegarde a alors quatre ans, son frère cadet vient juste de
naître. Deux ans plus tard, leur mère, qui n'a sans doute
pas assez de courage pour vivre avec un infirme, demande le divorce.
Du coup, le caractère, déjà dur, d'Otto Kaufmann,
s'aigrit encore. Il reporte tout sur son travail. Il se met à
développer ses affaires avec un acharnement, une hargne
inimaginables. Avec ses employés, c'est un homme
sévère, impitoyable. Malgré ses difficultés
à se déplacer, il veut tout contrôler, tout
décider lui-même. Et peu à peu, effectivement, ses
affaires et sa fortune s'accroissent.
A la maison, il est tout aussi dur. Pour ses enfants, il a tracé
un avenir dont ils ne devront pas s'écarter : le garçon
lui succédera à la tête de ses affaires. Quant
à la fille, le moment venu, elle fera un beau mariage. Elle
épousera de préférence un jeune homme de la
noblesse. Ainsi, Otto Kaufmann aura pris définitivement sa
revanche sur la vie. Il pourra oublier ses jambes mortes et la trahison
de sa femme.
Mais si son fils se montre docile, il n'en est pas de même de
Hildegarde. Depuis son enfance, elle a toujours montré un
caractère très indépendant. A mesure qu'elle
grandit, les heurts sont de plus en plus fréquents avec son
père. C'est lorsqu'elle a dix-huit ans que le drame
éclate entre eux.
Une fois de plus, Otto Kaufmann vient de reprocher à sa fille
d'être rentrée trop tard. C'est la goutte d'eau qui fait
déborder le vase. Hildegarde se rebiffe.
- Un mot de plus et je pars !
Dans son fauteuil, l'infirme éclate de rire.
- Partir ! Pour aller où ? Qu'est-ce que tu ferais sans moi ?
Une lueur de haine dans les yeux de la jeune fille :
- Ce que je ferais ? Je vivrais ! Je ne peux plus vivre ici. Parce que
tu es infirme, tu voudrais que les autres ne sortent pas, ne s'amusent
pas. Tu n'es pas un père, tu es un monstre !
Et elle s'en va en claquant la porte... C'est longtemps après
son départ qu'Otto Kaufmann revient de sa surprise.
Décidément, sa fille est la seule personne qui ose lui
tenir tête. Mais il ne s'inquiète pas outre mesure. Ce
n'est qu'un caprice, elle reviendra et il arrivera à la mettre
au pas comme les autres...
Non, Hildegarde ne revient pas. Elle ne quitte pas Aix-la-Chapelle mais
pas une fois elle ne remet les pieds chez son père. Un an, deux
ans s'écoulent. Pour survivre, Hildegarde a trouvé un
emploi de vendeuse dans un magasin de meubles. Elle habite une chambre
de bonne dans la banlieue de la ville.
Hildegarde continue à voir son frère. C'est par lui
qu'Otto Kaufmann a de ses nouvelles. Il a compris qu'elle ne
céderait pas. Il en éprouve une sorte de rage
mêlée de fierté. Décidément, elle
tient de lui ! Mais il est sûr qu'un jour ou l'autre, c'est lui
qui sera le plus fort !
Janvier 1958. Hildegarde Kaufmann a vingt-cinq ans. Depuis sept ans,
l'héritière d'une des plus grosse fortunes de la ville
vit sa vie de jeune fille pauvre. Ce soir-là, elle se rend
à une réception chez des amis. Elle remarque tout de
suite un grand jeune homme très brun aux allures à la
fois fortes et douces. La soirée avançant, ils font
connaissance. Il s'appelle Joachim Stern. Il lui raconte sa vie
malheureuse. Il n'a pas connu ses parents. Il a été
élevé par sa grand-mère. Il n'a jamais beaucoup
aimé les études. Depuis qu'il a quitté
l'école, il a fait un peu tous les métiers : concierge,
employé des pompes funèbres. En ce moment, il travaille
dans une blanchisserie. Il gagne quelques marks par jour, juste de quoi
vivre. Mais cela lui suffit. Il n'a jamais eu de gros besoins.
Hildegarde, de son côté, ne lui dit rien de son
père. Elle lui parle de son existence, pauvre elle aussi. Ils se
sentent vite attirés l'un vers l'autre.
Et quelques mois plus tard, Hildegarde franchit, pour la
première fois depuis sept ans, la porte de la luxueuse villa
familiale. Elle annonce à son père son mariage sur un ton
de défi. La réaction de celui-ci est conforme à ce
qu'elle attendait.
- Si tu épouses ce bon à rien, je te maudis et je te déshérite.
Hildegarde soutient le regard de son père.
- Le mariage aura lieu dans trois semaines.
Otto Kaufmann a un ricanement dans son fauteuil.
- Vous n'arriverez à rien tous les deux. Vous n'êtes pas
faits l'un pour l'autre. Lui, c'est un être sans ambition, un
faible, toi, tu me ressemble, tu es faite pour commander, pour dominer.
Un jour ou l'autre, ça craquera !
Pour la seconde fois, Hildegarde part en claquant la porte...
Le ménage Stern débute courageusement dans la vie.
Hildegarde et Joachim ont deux filles. Pour subsister, ils travaillent
tous deux d'arrache-pied. Hildegarde passe toutes ses journées
derrière sa machine à coudre. Elle confectionne des
rideaux que Joachim va vendre au porte à porte. Chaque soir, il
rentre épuisé mais content de lui. Leur travail ne leur
apporte pas richesse. Ils gagnent deux mille marks par mois, soit
environ sept mille francs. Mais cela leur suffit pour vivre. Ils sont
contents de leur sort, leurs filles grandissent harmonieusement. Les
Stern sont un couple heureux.
C'est en mars 1965 qu'ils reçoivent une invitation d'Otto
Kaufmann. Hildegarde et Joachim sont perplexes. Qu'est-ce que cela veut
dire ? Depuis leur mariage, il ne s'était pas manifesté.
Joachim surtout est réticent. Il a peur de son beau-père.
Il flaire un piège. Mais c'est l'avis de Hildegarde qui
l'emporte. Après si longtemps, son père a dû se
rendre compte qu'il n'était pas le plus fort. Il désire
sûrement faire la paix. Dans le fond, sous son apparence rude, il
n'est pas si méchant que cela. Et elle-même n'est pas
fâchée que leur brouille prennent fin. Car, si elle
était décidée à ne jamais céder,
cette rupture de plus de dix ans commençait à lui peser.
Et effectivement, Hildegarde avait apparemment raison. Dans son
fauteuil roulant, Otto Kaufmann les accueille avec un grand sourire. Il
leur parle d'une voix joviale.
- Approchez, mes enfants. Viens ici, ma petite Hildegarde, venez
Joachim ! Je sais reconnaître mes torts. Je m'étais
trompé.
Hildegarde embrasse son père tandis que Joachim reste réservé. L'infirme continue.
- Oui, j'ai eu tort. Et pour me faire pardonner, je veux vous faire un
cadeau. Le restaurant des Ambassadeurs est à vous !
Hildegarde pousse un cri joyeux. Parmi tous ceux que possède son
père, le restaurant des Ambassadeurs, au centre
d'Aix-la-Chapelle est le plus grand et le plus luxueux. Et c'est son
mari et elle qui vont en devenir les patrons ! Du coup, toute leur vie
est transformée.
Après un dîner, au cours duquel Otto Kaufmann se montre
enjoué et charmant, le couple prend congé. Dès
qu'ils sont dans la rue, Hildegarde agrippe le bras de son mari.
- Tu te rends compte, Joachim ! Le restaurant des Ambassadeurs est à nous !
Joachim fait la moue !
- Qu'est-ce que nous allons en faire ?
Hildegarde réplique avec vivacité.
- Nous allons le diriger, bien sûr ! Il faudra moderniser le cadre, changer la carte, le personnel.
Son mari a un ton affolé.
- Mais Hildegarde, nous n'aurons plus le temps de nous occuper de nos rideaux...
Du coup, la jeune femme se fâche.
- Nos rideaux... Nous avons le plus grand restaurant de la ville et tu
me parles de rideaux ! Tu ne comprends donc pas que c'est fini, les
rideaux ? Tiens, mon père n'avait pas tort quand il disait que
tu n'avais pas la moindre ambition.
Pendant ce temps, Otto Kaufmann sourit dans son fauteuil roulant. Sa
fille et son gendre se sont entêtés à lui
résister, tant pis pour eux ! Maintenant, le ver est dans le
fruit. Le couple est condamné. Ce cadeau empoisonné va
révéler la vraie nature de chacun d'eux et les dresser
l'un contre l'autre. Il n'a plus qu'à attendre...
Mai 1967. Depuis qu'ils sont propriétaires du restaurant des
Ambassadeurs, à Aix-la-Chapelle, Hildegarde et Joachim Stern
forment un couple désuni, déchiré. C'est
Hildegarde seule qui s'occupe de l'établissement, Joachim y a
mis les pieds une fois ou deux et puis il a renoncé à
aller dans cet endroit élégant, luxueux qui
l'impressionne.
Au contraire, tous les soirs, Hildegarde, très à son
aise, règne en parfaite maîtresse des lieux. Elle s'occupe
personnellement de tout. Elle vérifie de très près
la comptabilité. Elle a engagé du personnel : des
maîtres d'hôtel, des garçons et un nouveau chef.
Elle entrevoit déjà des agrandissements, peut-être
la création d'une succursale.
Pendant ce temps, Joachim erre, désoeuvré, à la
maison. Il n'a que faire de tout cet argent. Il n'a jamais eu de
besoins, il a toujours été habitué à se
contenter de peu. Quand il vendait des rideaux avec Hildegarde, il
était heureux de ce travail qui les réunissait tous les
deux. Maintenant, c'est Hildegarde seule qui travaille qui
ramène tout l'argent du ménage ; une nouvelle Hildegarde
qu'il ne connaissait pas, une femme de tête, sûre d'elle,
autoritaire, âpre au gain, la vraie fille de son père.
En fait, Hildegarde est redevenue ce qu'elle était
réellement. Quand ils se sont mariés, elle l'avait
trompé. Elle, c'était une fausse pauvre qui n'attendait
qu'une occasion pour retourner à sa vraie vie. Tandis que lui,
il est resté le même : un être sans ambition, un
faible sous ses dehors de colosse, un brave garçon qui ne
demandait qu'une vie sans histoire partagée avec la femme qu'il
aimait...
Otto Kaufmann voit maintenant souvent le couple. Il s'enquiert des
activités de sa fille, la félicite de ses
résultats, l'encourage à aller de l'avant, ignorant
Joachim qui, d'ailleurs, ne se mêle pas à leur
conversation.
Pourtant, ce jour de fin mai 1967, c'est le jeune homme qu'il vient
voir. C'est le soir. Hildegarde est au restaurant. Depuis quelque
temps, elle rentre de plus en plus tard... Quand il voit son
beau-père arriver dans son fauteuil roulant, poussé par
son chauffeur, Joachim s'étonne.
- Hildegarde n'est pas rentrée...
Mais son beau-père congédie le chauffeur et lui dit à voix basse :
- C'est vous que je venais voir. J'ai à vous parler.
Joachim Stern ouvre de grands yeux. Lui parler ?... Que pourrait-il lui
dire ? Il sait bien en quelle estime le tient Otto Kaufmann.
Jusque-là, il ne lui a pas prêté plus d'attention
qu'à un meuble, lui adressant de temps en temps un regard
méprisant ou une réflexion désobligeante.
- Oui, j'ai à vous parler. Tout ce qui touche à l'honneur de ma famille me concerne !
- Joachim répète incrédule :
- L'honneur de votre famille...
L'infirme approche son fauteuil roulant et pose la main sur le bras de son gendre.
- Ecoutez, Joachim, nous sommes des adultes et il faut que je vous dise
la vérité. Je suis très satisfait de la
réussite d'Hildegarde, seulement, j'ai des craintes en ce qui
concerne sa conduite... Enfin, voilà : certains clients du
restaurant, qui sont de mes amis, m'ont laissé entendre qu'il y
aurait quelque chose entre elle et un des garçons qu'elle vient
d'engager.
Joachim est tellement surpris qu'il ne peut que balbutier :
- Ce n'est pas possible !
Mais déjà Otto Kaufmann appelle son chauffeur.
L'entretien est terminé. Joachim reste seul. Il entend le
fauteuil d'infirme qui s'éloigne en grinçant... C'est
vrai que Hildegarde rentre de plus en plus tard. Depuis qu'elle a ce
restaurant, sa vie lui échappe tout à fait. Tout à
l'heure, quand il la verra, il devra lui parler franchement et tout
rentrera dans l'ordre. Il a toujours confiance en elle même si,
depuis quelque temps, elle a beaucoup changé.
Hildegarde Stern rentre particulièrement tard ce soir-là.
Joachim n'a pas eu le courage de l'attendre. Il s'est
déjà couché. Il n'est pas tellement
fâché d'échapper à cette explication. Dans
le fond, c'est peut-être vrai qu'il est un lâche. Et puis,
depuis quelque temps, sa femme lui fait un peu peur.
Les jours suivants non plus, Joachim n'ose rien dire, mais le
soupçon que son beau-père a fait naître en lui
grandit. C'est vrai qu'elle a l'air heureux quand elle rentre du
restaurant. Il fait semblant de dormir, mais il observe du coin de
l'oeil. Jusque-là, il avait pensé que c'était la
satisfaction de diriger cette affaire, mais maintenant, il se rend
compte qu'il s'agit de bien autre chose. Quel âge a-t-il, ce
garçon de restaurant ? Il ne connaît aucun d'entre eux.
C'est elle qui les a tous engagés. Elle a dû les choisir
jeunes et beaux, pour plaire à la clientèle,
évidemment.
Pendant plus de quinze jours, Joachim Stern n'ose pas poser à sa
femme la question qui lui brûle les lèvres. Pendant quinze
jours, son angoisse s'accroît, sa colère s'accumule et,
comme chez tous les faibles, elle va éclater d'un seul coup,
imprévisible, irréparable.
Le 13 juin 1967, il aborde Hildegarde dès qu'elle franchit le
seuil. Il lui parle avec violence,avec toute sa colère trop
longtemps contenue :
- Pourquoi rentres-tu si tard ? C'est ce garçon du restaurant, allez, avoue !
Hildegarde a un moment de surprise. Puis elle redresse la tête et lui lance, avec un rire de défi :
- Qu'est-ce que cela peut te faire ? D'abord, tu n'as qu'à y
venir au restaurant ! Mais non, Monsieur préfère rester
à la maison.
- Hildegarde, je t'en prie...
Mais Hildegarde se déchaîne.
- Oui, mon père avait raison, tu es un bon à rien ! D'ailleurs, j'en ai assez de toi. Je vais vivre ma vie !
Joachim a un cri :
- Hildegarde !
Mais rien ne peut plus la toucher.
- Bon à rien, minable ! Je vais te quitter et le plus tôt sera le mieux...
Joachim Stern a une vision : la laisse de leur chien accroché
dans le couloir. Par la suite, il dira qu'il ne sait pas ce qui s'est
passé. Lorsqu'il reprend conscience, son visage et ses mains
sont couverts d'égratignures. A ses pieds, Hildegarde est
étendue, morte.
La suite non plus, Joachim n'en a pas gardé une claire
conscience. Il part dans la ville endormie. Il prend sa voiture et il
va droit devant lui. Il est arrêté deux jours plus tard...
Aussitôt après son arrestation, la presse s'empare de
l'affaire. Dans son ensemble, elle prend position contre ce
beau-père monstrueux qui, pour briser l'opposition du couple,
n'a pas hésité à mettre en jeu la vie de sa propre
fille.
Mais, au procès, malgré les murmures hostiles, Otto
Kaufmann continue à jouer son rôle. Il poursuit sa
vengeance, il accable son gendre :
- Joachim invoque la colère. C'est faux, il a tout prémédité !
Le président l'interrompt :
- C'est bien vous qui lui aviez donné des soupçons en ce
qui concerne sa femme et le garçon de restaurant.
Otto Kaufmann répond sans se troubler :
- Je pensais avant tout à l'honneur de mon nom.
- Pourtant, l'enquête a établi que toute cette histoire était sans fondement.
- Eh bien, c'est que les amis qui m'ont averti se sont trompés.
Je n'ai pas à me justifier. Ce n'est tout de même pas moi
le coupable...
La réponse à la question n'est pourtant pas
évidente. Pour l'avocat de la défense, en tout cas, le
vrai coupable, c'est bien Otto Kaufmann.
- Est-ce qu'une casserole qui déborde, une chaudière qui
explose est coupable ? Non, le coupable c'est celui qui a allumé
le feu dans le but délibéré de provoquer la
catastrophe. En leur faisant cadeau de ce restaurant qui ne pouvait que
les diviser, en faisant ses fausses confidences à Joachim Stern,
Otto Kaufmann a voulu détruire deux êtres : son gendre
qu'il méprisait et sa fille, qu'il haïssait à cause
de sa rébellion...
Les jurés n'ont pas suivi la plaidoirie de l'avocat ni l'opinion
publique. Ils ont jugé que le coupable était bien celui
qui était dans le box. Joachim Stern a été
condamné à vingt ans de prison, un verdict accueilli par
des huées, tandis qu'un cordon de policiers protégeait
Otto Kaufmann qui s'éloignait dans son fauteuil roulant.
Les protagonistes du drame retournaient, l'un vers sa cellule, l'autre
à la tête de ses affaires. Et il n'était pas
certain que tous deux y étaient à leur place.
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