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Lieutenant, il y a une dame qui veut vous voir à propos de
l'écrasé du bois de Lakewood...
Le
lieutenant de police Brian Humber, qui vient de prendre son service, ce
2 juin 1976, dans son bureau de Nashville, Tennessee, lève un
sourcil interrogateur en direction de l'agent Taylor.
- Un témoin ?
- Ca, je ne sais pas, lieutenant. La dame m'a seulement dit...
- Eh bien, faites patienter.
L'agent Taylor a l'air embarrassé. Il considère le
lieutenant sans se décider à ouvrir la bouche. Il a
toujours été intimidé par son supérieur et
non sans raison. Le lieutenant Brian Humber n'a pas encore la trentaine
et avec ses cheveux blonds bouclés, il a gardé quelque
chose d'un peu enfantin. Mais ce n'est qu'une apparence : il
possède une forte autorité qui, par moments, n'est pas
exempte de dureté. Le lieutenant Humber qui s'est
replongé dans ses dossiers, redresse vivement la tête.
- Qu'est-ce que vous faites, Taylor ? Vous êtes sourd ou quoi ?
L'agent Taylor s'éclaircit la gorge.
- C'est que, lieutenant... La dame en question est madame Serena Hamilton...
- Hamilton ? Vous ne voulez pas dire Hamilton des supermarchés Hamilton ?
- Si, justement ! Elle m'a précisé : "Dites bien à
votre chef que je suis madame Hamilton des supermarchés
Hamilton...".
Le lieutenant Humber se met à rugir.
- Et vous ne me le disiez pas tout de suite, espèce
d'imbécile ! Vous laissez poireauter une madame Hamilton comme
une vulgaire madame Smith ! Allez la chercher tout de suite !
Tandis que l'agent s'exécute, Brian Humber se remémore
rapidement l'affaire du bois de Lakewood... Le drame s'est produit il y
a dix jours, le 23 mai, un dimanche, dans le bois qui sert de promenade
aux habitants de Nashville. La victime, Gilbert Price, un
médecin de trente-cinq ans, faisait son jogging en
survêtement. C'est alors qu'une Pontiac noire a surgi à
vive allure. Le conducteur ayant perdu, pour une raison inconnue, le
contrôle de son véhicule, a fauché le malheureux et
a disparu. L'unique témoignage dont on dispose jusqu'à
présent, celui d'un automobiliste, est malheureusement
très vague. Les recherches pour découvrir une Pontiac
noire accidentée dans l'état du Tennessee et le reste des
Etats-Unis n'ont, pour l'instant, rien donné...
Le jeune lieutenant se lève avec empressement à l'arrivée de madame Hamilton.
- Il ne fallait pas vous déplacer, chère madame. Il vous
suffisait de m'appeler : je me serais rendu à votre domicile.
Serena Hamilton ne répond pas tout de suite. Elle s'assied dans
un fauteuil sans y avoir été invitée et croise les
jambes... Le lieutenant Humber ne l'avait vue, jusqu'à
présent, qu'en photographie dans les échos de la presse
local, mais l'original est beaucoup mieux que la reproduction. Serena
Hamilton est ce qu'il est convenu d'appeler une créature superbe
: blonde aux yeux bleus, plutôt grande. Toujours par les
journaux, le lieutenant connaît quelques bribes de sa biographie
: elle était mannequin de mode lorsque Greg Hamilton l'a
épousée. Ce devait être sa troisième ou
quatrième femme. Mais depuis, malgré leur
différence d'âge -il doit avoir soixante ans et elle n'en
a pas encore trente-, c'est un des couples les plus en vue de Nashville.
- Vous voulez me parlez de cet accident du bois de Lakewood madame Hamilton ?
Serena Hamilton envoie au policier un regard aigu.
- Cela n'est pas un accident, lieutenant, c'est un meurtre !
Brian Humber sursaute.
- Un meurtre ! Vous en êtes sûre ? Vous l'avez vu ?
- Je n'ai rien vu du tout, mais je connais le meurtrier.
- Et... qui est-ce ?
- Mon mari ! Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai
préféré venir vous voir. Ici, il n'y a pas de
danger qu'il puisse nous entendre.
Devant les yeux du lieutenant Humber, le décor se met à
danser quelque peu... Voyons... Greg Hamilton doit peser cinquante
millions de dollars ou quelque chose comme cela. Et son épouse
légitime, Serena Hamilton est en train de l'accuser de meurtre !
Le lieutenant essaie de revenir à une vision plus raisonnable
des choses, mais il a le désagréable pressentiment
qu'elle vont au contraire s'aggraver.
- Enfin, madame, pourquoi votre mari aurait-il assassiné ce paisible médecin qui faisait son jogging dominical ?
La réponse est immédiate, prononcée sur un ton tranchant :
- Parce que le docteur Gilbert Price était mon amant !...
Le lieutenant Brian Humbert considère sa visiteuse d'un air
effaré. Jusqu'à ce jour, il était sûr de
réussir dans la police. Ses collègues et même ses
supérieurs lui prédisaient un brillant avenir et
voilà qu'il hérite d'une affaire qui briserait la
carrière du policier le plus chevronné ! Mais soudain,
son visage s'éclaire. Il vient d'avoir une idée ou
plutôt une vision.
- Attendez ! L'accident... enfin, les faits, se sont produits le
dimanche 23 mai. Or, je suis sûr d'avoir vu le lendemain une
photo de votre mari dans le journal : le dimanche, il était
à Atlanta. Il donnait une réception pour l'inauguration
d'un supermarché. Il ne pouvait être au même moment
à Nashville à cent cinquante miles de là. Je suis
désolé, mais vous faites erreur, madame Hamilton.
Serena Hamilton a un sourire de commisération.
- C'est justement une preuve supplémentaire, lieutenant ! Bien
sûr que Greg était à Atlanta au moment du meurtre.
Il a même convoqué le ban et l'arrière-ban des
journalistes pour se montrer sur toutes les coutures, chose qu'il
n'avait jamais faite pour une inauguration. Pauvre Greg ! C'est son
côté homme d'affaires organisé : il commet un
meurtre, donc il lui faut un alibi. Et comme toujours, il voit grand.
Quand on est Greg Hamilton, on ne fait pas les choses à
moitié !
Le lieutenant Brian Humber regarde la femme superbe qui est en face de
lui et qui malheureusement la messagère des pires soucis.
L'espoir qu'il avait eu un instant plus tôt se dissipe à
mesure qu'elle continue de parler.
- Enfin, lieutenant ! Est-ce que vous voyez sérieusement Greg
Hamilton commentant lui-même un meurtre ? C'est aussi ridicule
que de l'imaginer installé derrière un tiroir-caisse,
rendant la monnaie aux clients ! Quand Greg veut quelque chose, il
paie, tout simplement : le conducteur de la Pontiac noire était
un professionnel, un tueur à gages, si vous
préférez...
Le lieutenant Humber pousse un soupir. Il n'y a plus moyen d'empêcher l'inévitable.
- Je vois... Je vais faire une enquête.
Madame Hamilton remercie d'un signe de tête, se lève vivement et disparaît...
Après son départ, Brian Humber commence son
enquête. Elle est discrète et même confidentielle...
Quelques vagues coups de fil donnés ici ou là, quelques
avis de recherche sans citer de nom et sans parler de meurtre ; c'est
à peu près tout. Le mois de juin tout entier
s'écoule à ce semblant d'investigation, sans apporter,
évidemment, quelque résultat que ce soit.
Le lieutenant est satisfait. Il a évité le traquenard.
Bien sûr, c'était peut-être un meurtre ;
c'était même sans doute un meurtre, mais des crimes
impunis, il y en a des centaines par an aux Etat-Unis. Et puis, ce
n'est pas la première fois ni la dernière qu'un policier
ferme les yeux en face d'une affaire un peu trop... délicate.
Pourtant, contrairement à ce qu'il pense, il n'est pas au bout
de ses soucis. Il a oublié un peu vite un des
éléments du problème : Serena Hamilton... Serena
Hamilton qui vient se rappeler à son souvenir un mois
après sa première visite, le 1er juillet.
Elle fait irruption dans son bureau sans être annoncée,
semblable à elle-même, c'est-à-dire superbe et
tranchante.
- Alors, lieutenant, où en êtes-vous ?
Le lieutenant Humber se compose une contenance.
- Au point mort, malheureusement.
- Vous voulez dire que vous n'avez aucune piste ?
- Le cas est difficile. Il y a très peu d'éléments. Dans ces conditions...
Serena Hamilton se met à s'agiter.
- "Très peu d'éléments !". Qu'est-ce que cela veut
dire : "Très peu d'éléments ?". C'est très
précis au contraire : un tueur, cela se retrouve. Ils sont
fichés, ces gens-là. Ils appartiennent à la maffia
ou à quelque chose ; il y a des listes, à la police
locale, au FBI.
- Nous les avons consultées...
Madame Hamilton s'anime de plus en plus.
- C'est faux ! Je suis sûre que vous n'avez rien fait ! Et vous n'avez rien fait parce que vous avez peur.
Le policier essaie de placer un mot, mais madame Hamilton ne lui laisse pas le temps.
- Vous avez peur de Greg, bien sûr ! Il fait peur à tout
le monde. Vous êtes comme tous les autres, vous ne valez pas
mieux que les autres ! Mais rassurez-vous : j'avais prévu le
cas. Puisque vous n'avez pas voulu agir de vous-même, vous allez
le faire contraint et forcé.
Malgré la personnalité de sa visiteuse, le lieutenant
Humber a une réaction de colère. Personne n'a le droit de
lui parler sur ce ton, pas même une madame Hamilton !
- Qu'est-ce que cela signifie ? Ce sont des menaces ?
Comme lors de sa première visite, Serena Hamilton a une moue de
commisération. Pauvre lieutenant Humber ! S'il imaginait un
chantage aux relations ou quelque chose de ce genre, il va tomber de
haut.
- J'ai un moyen imparable pour que vous enquêtiez sur son mari,
lieutenant... Greg est d'une jalousie féroce, maladive, et c'est
bien lui qui a tué Gilbert Price, mon amant. Pour vous le
prouver, je vais en prendre un second !
- Qu'est-ce que vous dites ?
- Vous avez parfaitement entendu : je vais prendre un second amant. Si
mon mari le tue lui aussi, vous serez obligé d'admettre qu'il
est l'auteur, non seulement de ce meurtre, mais également du
précédent. D'accord ?
- Mais c'est.. fou !
- Non, c'est logique et c'est la seule solution qui me reste. J'aimais
profondément Gilbert et Greg doit payer son assassinat...
Voilà, lieutenant : mon futur amant s'appelle Eroll Moore. C'est
notre décorateur, un charmant garçon. Cela fait des
années qu'il me tourne autour et je l'ai toujours envoyé
promener. Il suffira que je dise "oui" pour que cela se fasse. Ensuite,
je n'aurais qu'à laisser traîner une preuve de notre
liaison à l'attention de Greg. Je compte le faire... voyons...
à la mi-juillet. Oui, c'est cela... Eroll Moore sera en danger
de mort dans quinze jours.
- Mais vous n'avez pas le droit !
- Pas le droit de quoi ? De prendre un amant ? C'est contraire à
la morale, je vous l'accorde, mais pas à la loi. Je vous ai tout
dit, lieutenant. Le gentil décorateur servira d'appât.
Faites-le surveiller et vous prendrez le tueur la main dans le sac.
Sinon, vous aurez sa mort sur la conscience et je raconterai tout aux
journalistes.
Et Serena Hamilton disparaît une nouvelle fois sans dire au revoir.
4 août 1976 : cela fait un peu plus de quinze jours qu'Eroll
Moore, sur lequel Serena a jeté son dévolu, est, sans le
savoir, en danger de mort. Bien entendu, le lieutenant Humber n'a pas
eu d'autre solution que de le protéger de loin. Au bout d'un peu
plus de deux semaines de surveillance, il connaît à peu
près tout de la vie, assez régulière, d'Eroll
Moore. Etant décorateur, il se rend à domicile chez ses
clients et y passe ses journées. Il y va en voiture.
D'une manière générale, il semble assez difficile
de le tuer en imitant un accident, sauf à un moment : tous les
dimanches, il va seul à la pêche. Et pas n'importe
où : au bord du lac Kentucky, à une cinquantaine de
kilomètres de Nashville. L'endroit où il pose ses cannes
doit être particulièrement poissonneux car il n'en change
pas. Il s'agit d'un promontoire rocheux qui domine le lac de plusieurs
mètres. En-dessous, il y a d'autres rochers assez
acérés. Lorsque Eroll Moore est absorbé dans sa
pêche, il suffirait d'une légère poussée
pour qu'il soit tué sur le coup...
Il fait beau, ce 4 août 1976. Il n'est encore que six heures du
matin, mais la journée s'annonce splendide. Arrêté
dans un bosquet à bord de sa voiture banalisée, le
lieutenant Humber observe de loin le pêcheur. Il a le dos
tourné et fixe sa canne, immobile. A cette heure matinale, les
lieux sont déserts. Si madame Hamilton n'est pas une mythomane
et si le tueur existe bien, c'est maintenant qu'il devrait agir.
Derrière lui, le lieutenant Humber perçoit un bruit
discret. Une voiture s'arrête un peu plus loin sur la route et,
chose étonnante, on n'entend pas de moteur : le conducteur a
dû couper le contact. Le lieutenant se retourne : un homme de
corpulence assez forte est en train de sortir d'une Pontiac noire...
La suite n'est que de la routine. Il suffit de suivre l'homme et de
l'arrêter au dernier moment. L'individu, un certain Bugs Chapman,
recherché pour assassinat, ne fait aucune difficulté pour
passer aux aveux. Il reconnaît que c'est lui qui a
assassiné Gilbert Price tandis qu'il faisait son jogging un
dimanche de mai. Pour cela, monsieur Hamilton lui avait versé
dix mille dollars, de même qu'il a touché dix mille autres
dollars pour le meurtre d'Eroll Moore.
L'arrestation de Greg Hamilton a eu lieu une heure plus tard. Elle a
été un peu plus mouvementée, en raison de la
personnalité de l'accusé. Greg Hamilton a tenté de
le prendre de haut. Mais Brian Humber l'a vite remis à sa place.
- L'intimidation, avec moi, cela ne marche pas, monsieur Hamilton !
Jamais je ne me suis laissé impressionner par la
personnalité d'un assassin. Pour moi, clochards ou
milliardaires, ils ne sont rien d'autres que des assassins !
Serena Hamilton, qui était présente, a regardé le
policier avec un rien d'ironie, mais elle n'a fait aucun commentaire.
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