Marley
était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l'ombre d'un
doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre,
le clerc, l'entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait
mené le deuil. Scrooge l'avait signé, et le nom de
Scrooge était bon à la Bourse, quel que fût le
papier sur lequel il lui plût d'apposer la signature.
Le vieux Marley était aussi mort qu'un clou de porte(1).
Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce
qu'il y a de particulièrement mort dans un clou de porte.
J'aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt
à regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le plus
mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres
éclate dans les similitudes, et mes mains profanes n'iront pas
toucher l'arche sainte ; C'était une colonne de lit.
Oui ; et de son lit encore et dans sa chambre, bien mieux. Le lendemain
lui appartenait pour s'amender et réformer sa vie !
"Je veux vivre dans le passé, le présent et l'avenir !
répéta Scrooge en sautant à bas du lit. Les
leçons des trois esprits demeureront gravées dans ma
mémoire. Oh Jacob Marley ! que le ciel et la fête de
Noël soient bénis de leurs bienfaits ! Je le dis à
genoux, vieux Jacob, oui, à genoux".
Il était
si animé, si échauffé par de bonnes
résolutions que sa voix brisée répondait à
peine au sentiment qui l'inspirait. Il avait sangloté violemment
dans sa lutte avec l'esprit, et son visage était inondé
de larmes.
"Ils ne sont pas arrachés, s'écria
Scrooge embrassant un des rideaux de son lit, ils ne sont pas
arrachés, ni les anneaux non plus. Ils sont ici, je suis ici,
les images des choses qui auraient pu se réaliser peuvent
s'évanouir ; elles s'évanouiront, je le sais !".
Cependant ses mains étaient occupées à brouiller
ses vêtements ; il les mettait à l'envers, les retournait
sens dessus dessous, le bas en haut et le haut en bas ; dans son
trouble, il les déchirait, les laissait tomber à terre,
les rendait enfin complices de toutes sortes d'extravagances.
"Je ne sais pas ce que je fais ! s'écria-t-il riant et pleurant
à la fois, et se posant avec ses bas en copie parfaite du
Laocoon antique et de ses serpents. Je suis léger comme une
plume ; je suis heureux comme un ange, gai comme un écolier,
étourdi comme un homme ivre. Un joyeux Noël à tout
le monde ! une bonne, une heureuse année à tous !
Holà ! hé ! ho ! holà !".
Il avait
passé en gambadant de sa chambre dans son salon, et se trouvait
là maintenant, tout hors d'haleine.
"Voilà bien
la casserole où était l'eau de gruau !
s'écria-t-il en s'élançant de nouveau et
recommençant ses cabrioles devant la cheminée.
Voilà la porte par laquelle est entré le spectre de
Marley ! voilà le coin où était assis l'esprit de
Noël présent ! voilà la fenêtre où j'ai
vu les âmes en peine ; tout est à sa place, tout est vrai,
tout est arrivé... Ah ! ah ! ah !".
Réellement,
pour un homme qui n'avait pas pratiqué depuis tant
d'années, c'était un rire splendide, un des rires les
plus magnifiques ; le père d'une longue, longue lignée de
rires éclatants !
"Je ne sais quel jour du mois nous
sommes aujourd'hui ! continua Scrooge. Je ne sais combien de temps je
suis demeuré parmi les esprits. Je ne sais rien : je suis comme
un petit enfant. Cela m'est bien égal. Je voudrais bien
l'être, un petit enfant. Hé ! holà ! houp !
holà ! hé !".
Il fut interrompu dans ses
transports par les cloches des églises qui sonnaient le carillon
le plus folichon qu'il eût jamais entendu.
Ding, ding, dong, boum ! boum, ding, ding, dong ! Boum ! boum ! boum ! dong ! ding, ding, dong ! boum !
"Oh ! superbe, superbe !".
Courant à la fenêtre, il l'ouvrit et regarda dehors. Pas
de brume, pas de brouillard ; un froid clair, éclatant, un de
ces froids qui vous égayent et vous ravigotent ; un de ces
froids qui sifflent à faire danser le sang dans vos veines ; un
soleil d'or, un ciel divin ; un air frais et agréable ; des
cloches en gaieté, Oh ! superbe, superbe !
"Quel jour
sommes-nous aujourd'hui ? cria Scrooge de sa fenêtre à un
petit garçon endimanché, qui s'était
arrêté peut-être pour le regarder.
- Hein ? répondit l'enfant ébahi.
- Quel jour sommes-nous aujourd'hui, mon beau petit garçon ? dit Scrooge.
- Aujourd'hui ! repartit l'enfant ; mais c'est le jour de Noël.
- Le jour de Noël ! se dit Scrooge. Je ne l'ai donc pas
manqué ! Les esprits ont tout fait en une nuit. Ils peuvent
faire tout ce qu'ils veulent ; qui en doute ? certainement qu'ils le
peuvent. Holà ! hé ! mon beau petit garçon !
- Holà ! répondit l'enfant.
- Connais-tu la boutique du marchand de volailles, au coin de la seconde rue ?
- Je crois bien !
- Un enfant plein d'intelligence ! dit Scrooge. Un enfant remarquable !
Sais-tu si l'on a vendu la belle dinde qui était hier en montre
? pas la petite ; la grosse ?
- Ah ! celle qui est aussi grosse que moi ?
- Quel enfant délicieux ! dit Scrooge. Il y a plaisir à causer avec lui. Oui, mon chat !
- Elle y est encore, dit l'enfant.
- Vraiment ! continua Scrooge. Eh bien, va l'acheter !
- Farceur ! s'écria l'enfant.
- Non, dit Scrooge, je parle sérieusement. Va l'acheter et dis
qu'on me l'apporte ; je leur donnerai ici l'adresse où il faut
la porter. Reviens avec le garçon et je te donnerai un
schelling. Tiens ! si tu reviens avec lui en moins de cinq minutes, je
te donnerai un écu".
L'enfant partit comme un trait.
Il aurait fallu que l'archer eût une main bien ferme sur la
détente pour lancer sa flèche moitié seulement
aussi vite.
"Je l'enverrai chez Mr Bob Cratchit, murmura
Scrooge se frottant les mains et éclatant de rire. Il ne saura
pas d'où cela lui vient. Elle est deux fois grosse comme Tiny
Tim. Je suis sûr que Bob goûtera la plaisanterie ; jamais
Joe Miller n'en a fait une pareille".
Il écrivit
l'adresse d'une main qui n'était pas très ferme, mais il
l'écrivit pourtant, tant bien que mal, et descendit ouvrir la
porte de la rue pour recevoir le commis du marchand de volailles. Comme
il restait là debout à l'attendre, le marteau frappa ses
regards.
"Je l'aimerai toute ma vie ! s'écria-t-il en
le caressant de la main. Et moi, qui, jusqu'à présent, ne
le regardais jamais, je crois. Quelle honnête expression dans sa
figure ! Ah ! le bon, l'excellent marteau ! Mais voici la dinde !
Holà ! hé ! Houp, houp ! comment vous va ? Un joyeux
Noël !".
C'était une dinde, celle-là !
Non, il n'est pas possible qu'il se soit jamais tenu sur ses jambes, ce
volatile ; il les aurait brisées en moins d'une minute, comme
des bâtons de cire à cacheter. "Mais j'y pense, vous ne
pourrez pas porter jusqu'à Camden-Town, mon ami, dit Scrooge ;
il faut prendre un cab".
Le rire avec lequel il dit cela, le
rire avec lequel il paya la dinde, le rire avec lequel il paya le cab,
et le rire avec lequel il récompensa le petit garçon ne
fut surpassé que par le fou rire avec lequel il se rassit dans
son fauteuil, essoufflé, hors d'haleine, et il continua de rire
jusqu'aux larmes.
Ce ne lui fut pas chose facile que de se
raser, car sa main continuait à trembler beaucoup ; et cette
opération exige une grande attention, même quand vous ne
dansez pas en vous faisant la barbe. Mais il se serait coupé le
bout du nez, qu'il aurait mis tout tranquillement sur l'entaille un
morceau de taffetas d'Angleterre sans rien perdre de sa bonne humeur.
Il s'habilla, mit tout ce qu'il avait de mieux, et, sa toilette faite,
sortit pour se promener dans les rues. La foule s'y précipitait
en ce moment, telle qu'il l'avait vue en compagnie du spectre de
Noël présent. Marchant les mains croisées
derrière le dos, Scrooge regardait tout le monde avec un sourire
de satisfaction. Il avait l'air si parfaitement gracieux, en un mot,
que trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s'empêcher de
l'interpeller. "Bonjour, monsieur ! Un joyeux Noël, monsieur !".
Et Scrooge affirma souvent plus tard que, de tous les sons
agréables qu'il avait jamais entendus, ceux-là avaient
été, sans contredit, les plus doux à son oreille.
Il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il reconnut, se
dirigeant de son côté, le monsieur à la tournure
distinguée qui était venu le trouver la veille dans son
comptoir, et lui disant : "Scrooge et Marley, je crois ?". Il sentit
une douleur poignante lui traverser le cœur à la
pensée du regard qu'allait jeter sur lui le vieux monsieur au
moment où ils se rencontreraient ; mais il comprit
aussitôt ce qu'il avait à faire, et prit bien vite son
parti.
"Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui
prendre les deux mains, comment vous portez-vous ? J'espère que
votre journée d'hier a été bonne. C'est une
démarche qui vous fait honneur ! Un joyeux Noël, monsieur !
- Monsieur Scrooge ?
- Oui, c'est mon nom ; je crains qu'il ne vous soit pas des plus
agréables. Permettez que je vous fasse mes excuses.
Voudriez-vous avoir la bonté... (Ici Scrooge lui murmura
quelques mots à l'oreille).
- Est-il Dieu possible !
s'écria ce dernier, comme suffoqué. Mon cher monsieur
Scrooge, parlez-vous sérieusement ?
- S'il vous
plaît, dit Scrooge ; pas un liard de moins. Je ne fais que solder
l'arriéré, je vous assure. Me ferez-vous cette
grâce ?
- Mon cher monsieur, reprit l'autre en lui secouant la main cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi...
- Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir ; voulez-vous venir me voir ?
- Oui ! sans doute", s'écria le vieux monsieur. Evidemment,
c'était son intention ; on ne pouvait s'y méprendre,
à son air.
"Merci, dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous remercie mille fois. Adieu !".
Il entra à l'église ; il parcourut les rues, il examina
les gens qui allaient et venaient en grande hâte, donna aux
enfants de petites tapes caressantes sur la tête, interrogea les
mendiants sur leurs besoins, laissa tomber des regards curieux dans les
cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fenêtres ; tout ce
qu'il voyait lui faisait plaisir. Il ne s'était jamais
imaginé qu'une promenade, que rien au monde pût lui donner
tant de bonheur. L'après-midi, il dirigea ses pas du
côté de la maison de son neveu.
Il passa et
repassa une douzaine de fois devant la porte avant d'avoir le courage
de monter le perron et de frapper. Mais enfin il s'enhardit et laissa
retomber le marteau.
"Votre maître est-il chez lui, ma
chère enfant ? dit Scrooge à la servante... Beau brin de
fille, ma foi !
- Oui, monsieur.
- Où est-il, mignonne ?
- Dans la salle à manger, monsieur, avec madame. Je vais vous conduire au salon, s'il vous plaît.
- Merci ; il me connaît, reprit Scrooge, la main
déjà posée sur le bouton de la porte de la salle
à manger ; je vais entrer ici, mon enfant".
Il tourna
le bouton tout doucement et passa la tête à
côté par la porte entrebâillée. Le jeune
couple examinait alors la table (dressée comme pour un gala),
car ces nouveaux mariés sont toujours excessivement pointilleux
sur l'élégance du service : ils aiment à s'assurer
que tout est comme il faut.
"Fred !" dit Scrooge.
Dieu du ciel ! comme sa nièce par alliance tressaillit ! Scrooge
avait oublié, pour le moment, comment il l'avait vue assise dans
son coin avec un tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait point
entré de la sorte ; il n'aurait pas osé.
"Dieu me pardonne ! s'écria Fred, qui est donc là ?
- C'est moi, votre oncle Scrooge ; je viens dîner, voulez-vous que j'entre, Fred ?".
S'il voulait qu'il entrât ! Peu s'en fallut qu'il ne lui
disloquât le bras pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes,
Scrooge fut à son aise comme dans sa propre maison. Rien ne
pouvait être plus cordial que la réception de son neveu ;
la nièce imita son mari ; Topper en fit autant, lorsqu'il
arriva, et aussi la petite sœur rondelette, quand elle vint, et
tous les autres convives, à mesure qu'ils entrèrent.
Quelle admirable partie, quels admirables petits jeux, quelle admirable
unanimité, quel ad-mi-ra-ble bonheur !
Mais le
lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir, oh ! de
très bonne heure. S'il pouvait seulement y arriver le premier et
surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard !
C'était en ce moment sa préoccupation la plus
chère.
Il y réussit ; oui, il eut ce plaisir !
L'horloge sonna neuf heures, point de Bob ; neuf heures un quart, point
de Bob. Bob se trouva en retard de dix-huit minutes et demie. Scrooge
était assis, la porte toute grande ouverte, afin qu'il le
pût voir se glisser dans sa citerne.
Avant d'ouvrir la
porte, Bob avait ôté son chapeau, puis son cache-nez : en
un clin d'œil, il fut installé sur son tabouret et se mit
à faire courir sa plume, comme pour essayer de rattraper neuf
heures.
"Holà ! grommela Scrooge imitant le mieux
qu'il pouvait son ton d'autrefois ; qu'est-ce que cela veut dire de
venir si tard ?
- Je suis bien fâché, monsieur, dit Bob. Je suis en retard.
- En retard ! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous
êtes en retard. Venez un peu par ici, s'il vous plait.
- Ce n'est qu'une fois tous les ans monsieur, fit Bob timidement en
sortant de sa citerne ; cela ne m'arrivera plus. Je me suis un peu
amusé hier, monsieur.
- Fort bien ; mais je vous
dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je ne puis laisser plus longtemps
aller les choses comme cela. Par conséquent, poursuivit-il, en
sautant à bas de son tabouret et en portant à Bob une
telle botte dans le flanc qu'il le fit trébucher jusque dans sa
citerne ; par conséquent, je vais augmenter vos appointements !".
Bob trembla et se rapprocha de la règle de son bureau. Il eut un
moment la pensée d'en assener un coup à Scrooge, de le
saisir au collet et d'appeler à l'aide les gens qui passaient
dans la ruelle pour lui faire mettre la camisole de force.
"Un joyeux Noël, Bob ! dit Scrooge avec un air trop sérieux
pour qu'on pût s'y méprendre et en lui frappant
amicalement sur l'épaule. Un plus joyeux Noël, Bob, mon
brave garçon, que je ne vous l'ai souhaité depuis de
longues années ! Je vais augmenter vos appointements et je
m'efforcerai de venir en aide à votre laborieuse famille ;
ensuite cet après-midi nous discuterons nos affaires sur un bol
de Noël rempli d'un bischoff fumant. Bob ! Allumez les deux feux ;
mais avant de mettre un point sur un "i", Bob Cratchit, allez vite
acheter un seau neuf pour le charbon".
Scrooge fit encore plus qu'il n'avait promis ; non seulement il tint sa parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux.
Quant à Tiny Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second père.
Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon
homme que le bourgeois de la bonne vieille Cité, ou de toute
autre bonne vieille cité, ville ou bourg, dans le bon vieux
monde. Quelques personnes rirent de son changement ; mais il les laissa
rire et ne s'en soucia guère ; car il en savait assez pour ne
pas ignorer que, sur notre globe, il n'est jamais rien arrivé de
bon qui n'ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens.
Puisqu'il faut que ces gens-là soient aveugles, il pensait
qu'après tout, il vaut tout autant que leur maladie se manifeste
par les grimaces, qui leur rident les yeux à force de rire, au
lieu de se produire sous une forme moins attrayante. Il riait
lui-même au fond du cœur ; c'était toute sa
vengeance.
Il n'eut plus de commerce avec les esprits ; mais
il en eut beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa
famille tout le long de l'année pour bien se préparer
à fêter Noël, et personne ne s'y entendait mieux que
lui : Tout le monde lui rendait cette justice.
Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors comme disait Tiny Tim :
"Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes !". Le pays
est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec
énergie que Marley était aussi mort qu'un clou de porte.
Scrooge savait-il qu'il fût mort ? Sans contredit. Comment
aurait-il pu en être autrement ? Scrooge et lui étaient
associés depuis je ne sais combien d'années. Scrooge
était son seul exécuteur testamentaire, le seul
administrateur de son bien, son seul ayant cause, son seul
légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi
son convoi. Quoiqu'à dire vrai, il ne fût pas si
terriblement bouleversé par ce triste événement,
qu'il ne se montrât un habile homme d'affaires le jour même
des funérailles et qu'il ne l'eût solennisé par un
marché des plus avantageux.
La mention des funérailles de Marley me ramène à
mon point de départ. Il n'y a pas de doute que Marley
était mort : ceci doit être parfaitement compris,
autrement l'histoire que je vais raconter ne pourrait rien avoir de
merveilleux. Si nous n'étions bien convaincus que le père
d'Hamlet est mort, avant que la pièce commence, il n'y aurait
rien de plus remarquable à le voir rôder la nuit, par un
vent d'est, sur les remparts de sa ville, qu'à voir tout autre
monsieur d'un âge mûr se promener mal à propos au
milieu des ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la
brise, comme serait, par exemple, le cimetière de Saint-Paul,
simplement pour frapper d'étonnement l'esprit faible de son fils.
Scrooge n'effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était
encore inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la
porte du magasin : "Scrooge et Marley". La maison de commerce
était connue sous la raison Scrooge et Marley. Quelquefois des
gens peu au courant des affaires l'appelaient Scrooge-Scrooge,
quelquefois Marley tout court ; mais il répondait
également à l'un et à l'autre nom ; pour lui,
c'était tout un.
Oh ! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme
Scrooge ! Le vieux pécheur était un avare qui savait
saisir fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point
lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une pierre à fusil
dont jamais l'acier n'a fait jaillir une étincelle
généreuse, secret, renfermé en lui-même et
solitaire comme une huître. Le froid qui était au-dedans
de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait
sa joue, rendait sa démarche raide et ses yeux rouges,
bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au-dehors par le
son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment
sa tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait
toujours et partout avec lui sa température au-dessous de
zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne
le dégelait pas d'un degré à Noël.
La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d'influence sur
Scrooge. Les ardeurs de l'été ne pouvaient le
réchauffer, et l'hiver le plus rigoureux ne parvenait pas
à le refroidir. Aucun souffle de vent n'était plus
âpre que lui. Jamais neige en tombant n'alla plus droit à
son but, jamais pluie battante ne fut plus inexorable. Le mauvais temps
ne savait par où trouver prise sur lui ; les plus fortes
averses, la neige, la grêle, les giboulées ne pouvaient se
vanter d'avoir sur lui qu'un avantage : elles tombaient souvent "avec
profusion". Scrooge ne connut jamais ce mot.
Personne ne l'arrêta jamais dans la rue pour lui dire d'un air
satisfait : "Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous ? quand
viendrez-vous me voir ?". Aucun mendiant n'implorait de lui le plus
léger secours, aucun enfant ne lui demandait l'heure. On ne vit
jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule fois
dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel endroit. Les
chiens d'aveugle eux-mêmes semblaient le connaître, et,
quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres
sous les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la
queue comme pour dire : "Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut
pas d'œil du tout qu'un mauvais œil !".
Mais qu'importait à Scrooge ? C'était là
précisément ce qu'il voulait. Se faire un chemin
solitaire le long des grands chemins de la vie fréquentés
par la foule, en avertissant les passants par un écriteau qu'ils
eussent à se tenir à distance, c'était pour
Scrooge du vrai "nanan", comme disent les petits gourmands.
Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l'année, la
veille de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort
occupé, dans son comptoir. Il faisait un froid vif et
perçant, le temps était brumeux ; Scrooge pouvait
entendre les gens aller et venir dehors dans la ruelle, soufflant dans
leurs doigts, respirant avec bruit, se frappant la poitrine avec les
mains et tapant des pieds sur le trottoir pour les réchauffer.
Trois heures seulement venaient de sonner aux horloges de la
Cité, et cependant il était déjà presque
nuit. Il n'avait pas fait clair de tout le jour, et les lumières
qui paraissaient derrière les fenêtres des comptoirs
voisins ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres
qui s'étalaient sur le fond noirâtre d'un air épais
et en quelque sorte palpable. Le brouillard pénétrait
dans l'intérieur des maisons par toutes les fentes et les trous
de serrure ; au-dehors il était si dense, que, quoique la rue
fût des plus étroites, les maisons en face ne paraissaient
plus que comme des fantômes. A voir les nuages sombres s'abaisser
de plus en plus et répandre sur tous les objets une
obscurité profonde, on aurait pu croire que la nature
était venue s'établir tout près déjà
pour y exploiter une brasserie montée sur une vaste
échelle.
La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pût
avoir l'œil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans
une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé
à copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu,
mais celui du commis était beaucoup plus petit encore : on
aurait dit qu'il n'y avait qu'un seul morceau de charbon. II ne pouvait
l'augmenter, car Scrooge gardait la boîte à charbon dans
sa chambre, et toutes les fois que le malheureux entrait avec la pelle,
son patron ne manquait pas de lui déclarer qu'il serait
forcé de le quitter. C'est pourquoi le commis mettait son
cache-nez blanc et essayait de se réchauffer à la
chandelle ; mais comme ce n'était pas un homme de grande
imagination, ses efforts demeuraient superflus.
"Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous garde
!" cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de Scrooge,
qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait pas eu le
temps de le voir.
"Bah ! dit Scrooge, sottise !".
Il s'était tellement échauffé, dans sa marche
rapide par ce temps de brouillard et de gelée, le neveu de
Scrooge, qu'il en était tout en feu ; son visage était
rouge comme une cerise, ses yeux étincelaient, et la vapeur de
son haleine était encore toute fumante.
"Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n'est pas là ce que vous voulez dire sans doute ?
- Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit
avez-vous d'être gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer
à des gaietés ruineuses ? Vous êtes
déjà bien assez pauvre !
- Allons, allons ! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous
d'être triste ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à
vos chiffres moroses ? Vous êtes déjà bien assez
riche !
- Bah !" dit encore Scrooge qui, pour le moment, n'avait pas une
meilleure réponse prête ; et son bah ! fut suivi de
l'autre mot : sottise !
"Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu.
- Et comment ne pas l'être, repartit l'oncle, lorsqu'on vit dans
un monde de fous tel que celui-ci ? Un gai Noël ! Au diable vos
gais Noëls ! Qu'est-ce que Noël, si ce n'est une
époque pour payer l'échéance de vos billets,
souvent sans avoir d'argent ? un jour où vous vous trouvez plus
vieux d'une année et pas plus riche d'une heure ? un jour
où, la balance de vos livres établie, vous reconnaissez,
après douze mois écoulés, que chacun des articles
qui s'y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre
profit ? Si je pouvais en faire à ma tête, continua
Scrooge d'un ton indigné, tout imbécile qui court les
rues avec un gai Noël sur les lèvres serait mis à
bouillir dans la marmite avec son propre pouding et enterré avec
une branche de houx au travers du cœur. C'est comme ça.
- Mon oncle ! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Noël.
- Mon neveu ! reprit l'oncle sévèrement, fêtez
Noël à votre façon, et laissez-moi le fêter
à la mienne.
- Fêter Noël ! répéta le neveu de Scrooge ; mais vous ne le fêtez pas, mon oncle.
- Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous
faire ! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien !
- Il y a quantité de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu
retirer quelque bien, sans en avoir profité néanmoins,
répondit le neveu ; Noël entre autres. Mais au moins ai-je
toujours regardé le jour de Noël quand il est revenu
(mettant de côté le respect dû à son nom
sacré et à sa divine origine, si on peut les mettre de
côté en songeant à Noël), comme un beau jour,
un jour de bienveillance, de pardon, de charité, de plaisir, le
seul, dans le long calendrier de l'année, où je sache que
tous, hommes et femmes, semblent, par un consentement unanime, ouvrir
librement les secrets de leurs cœurs et voir dans les gens
au-dessous d'eux de vrais compagnons de voyage sur le chemin du
tombeau, et non pas une autre race de créatures marchant vers un
autre but. C'est pourquoi, mon oncle, quoiqu'il n'ait jamais mis dans
ma poche la moindre pièce d'or ou d'argent, je crois que
Noël m'a fait vraiment du bien et qu'il m'en fera encore ; aussi
je répète : Vive Noël !".
Le commis dans sa citerne applaudit involontairement ; mais,
s'apercevant à l'instant même qu'il venait de commettre
une inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu'en
éteindre pour toujours la dernière apparence
d'étincelle.
"Que j'entende encore le moindre bruit de votre côté, dit
Scrooge, et vous fêterez votre Noël en perdant votre place.
Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son
neveu, vous êtes en vérité un orateur
distingué. Je m'étonne que vous n'entriez pas au
parlement.
- Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez nous".
Scrooge dit qu'il voudrait le voir au... oui, en vérité,
il le dit. Il prononça le mot tout entier, et dit qu'il aimerait
mieux le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui
plaît).
"Mais pourquoi ? s'écria son neveu... Pourquoi ?
- Pourquoi vous êtes-vous marié ? demanda Scrooge.
- Parce que j'étais amoureux.
- Parce que vous étiez amoureux ! grommela Scrooge, comme si
c'était la plus grosse sottise du monde après le gai
Noël. Bonsoir !
- Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon mariage.
Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir maintenant ?
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Je ne désire rien de vous ; je ne vous demande rien. Pourquoi ne serions-nous pas amis ?
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous
voir si résolu. Nous n'avons jamais eu rien l'un contre l'autre,
au moins de mon côté. Mais j'ai fait cette tentative pour
honorer Noël, et je garderai ma bonne humeur de Noël jusqu'au
bout. Ainsi, un gai Noël, mon oncle !
- Bonsoir, dit Scrooge.
- Et je vous souhaite aussi la bonne année !
- Bonsoir", dit Scrooge.
Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de
mécontentement. Il s'arrêta à la porte
d'entrée pour faire ses souhaits de bonne année au commis
qui, bien que gelé, était néanmoins plus chaud que
Scrooge, car il les lui rendit cordialement.
"Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l'entendit de sa place
: mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des
enfants, parlant d'un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux
petites maisons".
Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu de Scrooge,
avait introduit deux autres personnes. C'étaient deux messieurs
de bonne mine, d'une figure avenante, qui se tenaient en ce moment,
chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main
des registres et des papiers, et le saluèrent.
"Scrooge et Marley, je crois ? dit l'un d'eux en consultant sa liste.
Est-ce à Mr Scrooge ou à Mr Marley que j'ai le plaisir de
parler ?
- Mr Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a juste sept ans qu'il est mort, cette nuit même.
- Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit
bien représentée par son associé survivant", dit
l'étranger en présentant ses pouvoirs pour quêter.
Elle l'était certainement ; car les deux associés se
ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Au mot fâcheux de
générosité, Scrooge fronça le sourcil,
hocha la tête et rendit au visiteur ses certificats.
"A cette époque joyeuse de l'année, monsieur Scrooge, dit
celui-ci en prenant une plume, il est plus désirable encore que
d'habitude que nous puissions recueillir un léger secours pour
les pauvres et les indigents qui souffrent énormément
dans la saison où nous sommes. Il y en a des milliers qui
manquent du plus strict nécessaire, et des centaines de mille
qui n'ont pas à se donner le plus léger bien-être.
- N'y a-t-il pas des prisons ? demanda Scrooge.
- Oh ! en très grand nombre, dit l'étranger laissant retomber sa plume.
- Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus en activité ?
- Pardon, monsieur, répondit l'autre ; et plût à Dieu qu'elles ne le fussent pas !
- Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en pleine vigueur, alors ? dit Scrooge.
- Toujours ; et ils ont fort à faire tous deux.
- Oh ! J'avais craint, d'après ce que vous me disiez d'abord,
que quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la
marche de ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d'apprendre le
contraire, fit Scrooge.
- Persuadés qu'elles ne peuvent guère fournir une
satisfaction chrétienne du corps et de l'âme à la
multitude, quelques-uns d'entre nous s'efforcent de réunir une
petite somme pour acheter aux pauvres un peu de viande et de
bière, avec du charbon pour se chauffer. Nous choisissons cette
époque, parce que c'est, de toute l'année, le temps
où le besoin se fait le plus vivement sentir, et où
l'abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous inscrirai-je ?
- Pour rien ! répondit Scrooge.
- Vous désirez garder l'anonyme ?
- Je désire qu'on me laisse en repos. Puisque vous me demandez
ce que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je
ne me réjouis pas moi-même à Noël, et je ne
puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir. J'aide
à soutenir les établissements dont je vous parlais tout
à l'heure ; ils coûtent assez cher : ceux qui ne se
trouvent pas bien ailleurs n'ont qu'à y aller.
- Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d'autres qui aimeraient mieux mourir.
- S'ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très
bien de suivre cette idée et de diminuer l'excédent de la
population. Au reste, excusez-moi ; je ne connais pas tout ça.
- Mais il vous serait facile de le connaître, observa l'étranger.
- Ce n'est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien
assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des
autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs".
Voyant clairement qu'il serait inutile de poursuivre leur
requête, les deux étrangers se retirèrent. Scrooge
se remit au travail, de plus en plus content de lui, et d'une humeur
plus enjouée qu'à son ordinaire.
Cependant le brouillard et l'obscurité s'épaississaient
tellement, que l'on voyait des gens courir çà et
là par des rues avec des torches allumées, offrant leurs
services aux cochers pour marcher devant les chevaux et les guider dans
leur chemin. L'antique tour d'une église, dont la vieille cloche
renfrognée avait toujours l'air de regarder Scrooge curieusement
à son bureau par une fenêtre gothique pratiquée
dans le mur, devint invisible et sonna les heures, les demies et les
quarts dans les nuages, avec des vibrations tremblantes et
prolongées, comme si ses dents eussent claqué
là-haut dans sa tête gelée. Le froid devint intense
dans la rue même. Au coin de la cour, quelques ouvriers,
occupés à réparer les conduits du gaz, avaient
allumé un énorme brasier, autour duquel se pressait une
foule d'hommes et d'enfants déguenillés, se chauffant les
mains et clignant les yeux devant la flamme avec un air de ravissement.
Le robinet de la fontaine était délaissé et les
eaux refoulées qui s'étaient congelées tout autour
de lui formaient comme un cadre de glace misanthropique, qui faisait
horreur à voir.
Les lumières brillantes des magasins, où les branches et
les baies de houx pétillaient à la chaleur des becs de
gaz placés derrière les fenêtres, jetaient sur les
visages pâles des passants un reflet rougeâtre. Les
boutiques de marchands de volailles et d'épiciers étaient
devenues comme un décor splendide, un glorieux spectacle, qui ne
permettait pas de croire que la vulgaire pensée de négoce
et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe
inusité. Le lord-maire, dans sa puissante forteresse de
Mansion-House, donnait ses ordres à ses cinquante cuisiniers et
à ses cinquante sommeliers pour fêter Noël, comme
doit le faire la maison d'un lord-maire ; et même le petit
tailleur qu'il avait condamné, le lundi précédent,
à une amende de cinq schellings pour s'être laissé
arrêter dans les rues ivre et faisant un tapage infernal,
préparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain,
tandis que sa maigre moitié sortait, avec son maigre nourrisson
dans les bras, pour aller acheter à la boucherie le morceau de
bœuf indispensable.
Cependant le brouillard redouble, le froid redouble ! un froid vif,
âpre, pénétrant. Si le bon Saint Dunstan avait
seulement pincé le nez du diable avec un temps pareil, au lieu
de se servir de ses armes familières, c'est pour le coup que le
malin esprit n'aurait pas manqué de pousser des hurlements. Le
propriétaire d'un jeune nez, petit, rongé,
mâché par le froid affamé, comme les os sont
rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de
Scrooge pour le régaler d'un chant de Noël ; mais au
premier mot de :
"Dieu vous aide, mon gai monsieur !
Que rien ne trouble votre cœur !".
Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le
chanteur s'enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la
serrure au brouillard et aux frimas qui semblèrent se
précipiter vers Scrooge par sympathie.
Enfin l'heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de son
tabouret d'un air bourru, paraissant donner ainsi le signal tacite du
départ au commis qui attendait dans la citerne et qui,
éteignant aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa
tête.
"Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose ? dit Scrooge.
- Si cela vous convenait, monsieur.
- Cela ne me convient nullement et ce n'est pas juste. Si je vous
retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous croiriez
lésé, j'en suis sûr ?".
Le commis sourit légèrement.
"Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme
lésé, moi, si je vous paye une journée pour ne
rien faire".
Le commis observa que cela n'arrivait qu'une fois l'an.
"Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d'un homme tous les 25
décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu'au
menton. Mais je suppose qu'il vous faut la journée tout
entière ; tâchez au moins de m'en dédommager en
venant de bonne heure après-demain matin".
Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir fut
fermé en un clin d'œil, et le commis, les deux bouts de
son cache-nez blanc pendant jusqu'au bas de sa veste (car il
n'élevait pas ses prétentions jusqu'à porter une
redingote), se mit à glisser une vingtaine de fois sur le
trottoir de Cornhill, à la suite d'une bande de gamins, en
l'honneur de la veille de Noël, et, se dirigeant ensuite vers sa
demeure à Camden-Town, il y arriva toujours courant de toutes
ses forces pour jouer à colin-maillard.
Scrooge prit son triste dîner dans la triste taverne où il
mangeait d'ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charmé le
reste de la soirée en parcourant son livre de compte, il alla
chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occupé
autrefois par feu son associé. C'était une enfilade de
chambres obscures qui faisaient partie d'un vieux bâtiment
sombre, situé à l'extrémité d'une ruelle
où il avait si peu de raison d'être, qu'on ne pouvait
s'empêcher de croire qu'il était venu se blottir
là, un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à
cache-cache avec d'autres maisons et ne s'était plus ensuite
souvenu de son chemin. Il était alors assez vieux et assez
triste, car personne n'y habitait, excepté Scrooge, tous les
autres appartements étant loués pour servir de comptoirs
ou de bureaux. La cour était si obscure, que Scrooge
lui-même, quoiqu'il en connût parfaitement chaque
pavé, fut obligé de tâtonner avec les mains. Le
brouillard et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte
sombre de la maison, qu'il semblait que le génie de l'hiver se
tînt assis sur le seuil, absorbé dans ses tristes
méditations.
Le fait est qu'il n'y avait absolument rien de particulier dans le
marteau de la porte, sinon qu'il était trop gros ; le fait est
encore que Scrooge l'avait vu soir et matin, chaque jour, depuis qu'il
demeurait en ce lieu ; qu'en outre Scrooge possédait aussi peu
de ce qu'on appelle imagination qu'aucun habitant de la Cité de
Londres, y compris même, je crains d'être un peu
téméraire, la corporation, les aldermen et les notables.
Il faut bien aussi se mettre dans l'esprit que Scrooge n'avait pas
pensé une seule fois à Marley, depuis qu'il avait, cette
après-midi même, fait mention de la mort de son ancien
associé, laquelle remontait à sept ans. Qu'on m'explique
alors, si on le peut, comment il se fit que Scrooge, au moment
où il mit la clef dans la serrure, vit dans le marteau, sans
avoir prononcé de paroles magiques pour le transformer, non plus
un marteau, mais la figure de Marley.
Oui, vraiment, la figure de Marley ! Ce n'était pas une ombre
impénétrable comme les autres objets de la cour, elle
paraissait au contraire entourée d'une lueur sinistre, semblable
à un homard avarié dans une cave obscure. Son expression
n'avait rien qui rappelât la colère ou la
férocité, mais elle regardait Scrooge comme Marley avait
coutume de le faire, avec des lunettes de spectre relevées sur
son front de revenant. La chevelure était curieusement
soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude, et, quoique
les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient parfaitement
immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la rendaient
horrible ; mais l'horreur qu'éprouvait Scrooge à sa vue
ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutôt de
lui-même et ne tenait pas à l'expression de la physionomie
du défunt. Lorsqu'il eut considéré fixement ce
phénomène, il n'y trouva plus qu'un marteau.
Dire qu'il ne tressaillit pas ou que son sang ne ressentit point une
impression terrible à laquelle il avait été
étranger depuis son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la
main sur la clef qu'il avait lâchée d'abord, la tourna
brusquement, entra et alluma sa chandelle.
Il s'arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte,
et commença par regarder avec précaution derrière
elle, comme s'il se fût presque attendu à être
épouvanté par la vue de la queue effilée de Marley
s'avançant jusque dans le vestibule. Mais il n'y avait rien
derrière la porte, excepté les écrous et les vis
qui y fixaient le marteau ; ce que voyant, il dit :
"Bah ! bah !" en la poussant avec violence.
Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque
chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du
marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa
partie dans ce concert d'échos. Scrooge n'était pas homme
à se laisser effrayer par des échos. Il ferma solidement
la porte, traversa le vestibule et monta l'escalier, prenant le temps
d'ajuster sa chandelle chemin faisant.
Vous parlez des bons vieux escaliers d'autrefois par où l'on
aurait fait monter facilement un carrosse à six chevaux ou le
cortège d'un petit acte du parlement ; mais moi, je vous dis que
celui de Scrooge était bien autre chose ; vous auriez pu y faire
monter un corbillard, en le prenant dans sa plus grande largeur, la
barre d'appui contre le mur, et la portière du côté
de la rampe, et c'eût été chose facile : il y avait
bien assez de place pour cela et plus encore qu'il n'en fallait.
Voilà peut-être pourquoi Scrooge crut voir marcher devant
lui, dans l'obscurité, un convoi funèbre. Une
demi-douzaine des becs de gaz de la rue auraient eu peine à
éclairer suffisamment le vestibule ; vous pouvez donc supposer
qu'il y faisait joliment sombre avec la chandelle de Scrooge.
Il montait toujours, ne s'en souciant pas plus que de rien du tout.
L'obscurité ne coûte pas cher, c'est pour cela que Scrooge
ne la détestait pas. Mais avant de fermer sa lourde porte, il
parcourut les pièces de son appartement pour voir si tout
était en ordre. C'était peut-être un souvenir
inquiet de la mystérieuse figure qui lui trottait dans la
tête.
Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras,
tout se trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le
sofa ; un petit feu dans la grille ; la cuiller et la tasse
prêtes ; et sur le feu la petite casserole d'eau de gruau (car
Scrooge avait un rhume de cerveau). Personne sous le lit, personne dans
le cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la
muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras
comme d'habitude un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers
à poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon.
Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s'enferma
à double tour, ce qui n'était point son habitude. Ainsi
garanti de toute surprise, il ôta sa cravate, mit sa robe de
chambre, ses pantoufles et son bonnet de nuit, et s'assit devant le feu
pour prendre son gruau.
C'était, en vérité, un très petit feu, si
peu que rien pour une nuit si froide. Il fut obligé de s'asseoir
tout près et de le couver en quelque sorte, avant de pouvoir
extraire la moindre sensation de chaleur d'un feu si mesquin qu'il
aurait tenu dans la main. Le foyer ancien avait été
construit, il y a longtemps, par quelque marchand hollandais, et garni
tout autour de plaques flamandes sur lesquelles on avait
représenté des scènes de l'Ecriture. Il y avait
des Caïn et des Abel, des filles de Pharaon, des reines de Saba,
des messagers angéliques descendant au travers des airs sur des
nuages semblables à des lits de plume, des Abraham, des
Balthazar, des apôtres s'embarquant dans des bateaux en forme de
saucière, des centaines de figures capables de distraire sa
pensée ; et cependant, ce visage de Marley, mort depuis sept
ans, venait, comme la baguette de l'ancien prophète, absorber
tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies eût
commencé par être un cadre vide avec le pouvoir de
représenter sur sa surface unie quelques formes composées
des fragments épars des pensées de Scrooge, chaque
carreau aurait offert une copie de la tête du vieux Marley.
"Sottise !" dit Scrooge ; et il se mit à marcher dans la chambre de long en large.
Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la
tête dans son fauteuil, son regard s'arrêta par hasard sur
une sonnette hors de service suspendue dans la chambre et qui, pour
quelque dessein depuis longtemps oublié, communiquait avec une
pièce située au dernier étage de la maison. Ce fut
avec une extrême surprise, avec une terreur étrange,
inexplicable, qu'au moment où il la regardait, il vit cette
sonnette commencer à se mettre en mouvement. Elle s'agita
d'abord si doucement, qu'à peine rendit-elle un son ; mais
bientôt elle sonna à double carillon et toutes les autres
sonnettes de la maison se mirent de la partie.
Cela ne dura peut-être qu'une demi-minute ou une minute au plus,
mais cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu'une heure. Les
sonnettes s'arrêtèrent comme elles avaient
commencé, toutes en même temps. Leur bruit fut
remplacé par un choc de ferrailles venant de profondeurs
souterraines, comme si quelqu'un traînait une lourde chaîne
sur les tonneaux dans la cave du marchand de vin. Scrooge se souvint
alors d'avoir ouï dire que, dans les maisons hantées par
les revenants, ils traînaient toujours des chaînes
après eux.
La porte de la cave s'ouvrit avec un horrible fracas, et alors il
entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée,
puis monter l'escalier, et enfin s'avancer directement vers sa porte.
"Sottise encore que tout cela ! dit Scrooge ; je ne veux pas y croire".
Il changea cependant de couleur, lorsque, sans le moindre temps
d'arrêt, le spectre traversa la porte massive et,
pénétrant dans la chambre, passa devant ses yeux. Au
moment où il entrait, la flamme mourante se releva comme pour
crier : "Je le reconnais ! c'est le spectre de Marley !" puis elle
retomba.
Le même visage, absolument le même. Marley avec sa queue
effilée, son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses
bottes dont les glands de soie se balançaient en mesure avec sa
queue, les pans de son habit et son toupet. La chaîne qu'il
traînait était passée autour de sa ceinture ; elle
était longue, tournait autour de lui comme une queue, et
était faite (car Scrooge la considéra de près) de
coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de paperasses et
de bourses pesantes en acier. Son corps était transparent, si
bien que Scrooge, en l'observant et regardant à travers son
gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par derrière
à la taille de son habit.
Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n'avait pas d'entrailles, mais il ne l'avait jamais cru jusqu'alors.
Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard
pût traverser le fantôme d'outre en outre, quoiqu'il le
vît là debout devant lui, quoiqu'il sentît
l'influence glaciale de ses yeux glacés par la mort, quoiqu'il
remarquât jusqu'au tissu du foulard plié qui lui couvrait
la tête, en passant sous son menton, et auquel il n'avait point
pris garde auparavant, il refusait encore de croire et luttait contre
le témoignage de ses sens.
"Que veut dire ceci ? fit Scrooge caustique et froid comme toujours. Que désirez-vous de moi ?
- Beaucoup de choses !".
C'est la voix de Marley, plus de doute à cet égard.
"Qui êtes-vous ?
- Demandez-moi qui j'étais ?
- Qui étiez-vous alors ? dit Scrooge élevant la voix. Vous êtes bien puriste... pour une ombre.
- De mon vivant j'étais votre associé, Jacob Marley.
- Pouvez-vous... pouvez-vous vous asseoir ? demanda Scrooge en le regardant d'un air de doute.
- Je le puis.
- Alors faites-le".
Scrooge fit cette question parce qu'il ne savait pas si un spectre
aussi transparent pourrait se trouver dans la condition voulue pour
prendre un siège, et il sentait que, si par hasard la chose
était impossible, il le réduirait à la
nécessité d'une explication embarrassante. Mais le
fantôme s'assit vis-à-vis de lui, de l'autre
côté de la cheminée, comme s'il ne faisait que cela
toute la journée.
"Vous ne croyez pas en moi ? observa le spectre.
- Non, dit Scrooge.
- Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le témoignage de vos sens ?
- Je ne sais trop, répondit Scrooge.
- Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
- Parce que, fit Scrooge, la moindre chose suffit pour les affecter. Il
suffit d'un léger dérangement dans l'estomac pour les
rendre trompeurs ; et vous pourriez bien n'être au bout du compte
qu'une tranche de bœuf mal digérée, une
demi-cuillerée de moutarde, un morceau de fromage, un fragment
de pomme de terre mal cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous
sentez plus la bière que la bière".
Scrooge n'était pas trop dans l'habitude de faire des
calembours, et il se sentait alors réellement, au fond du
cœur, fort peu disposé à faire le plaisant. La
vérité est qu'il essayait ce badinage comme un moyen de
faire diversion à ses pensées et de surmonter son effroi,
car la voix du spectre le faisait frissonner jusque dans la mœlle
des os.
Demeurer assis, même pour un moment, ses regards
arrêtés sur ces yeux fixes, vitreux, c'était
là, Scrooge le sentait bien, une épreuve diabolique. Il y
avait aussi quelque chose de vraiment terrible dans cette
atmosphère infernale dont le spectre était
environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-même, mais
elle n'était pas moins réelle ; car, quoique le spectre
restât assis, parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de
son habit, les glands de ses bottes étaient encore agités
comme par la vapeur chaude qui s'exhale d'un four.
"Voyez-vous ce cure-dents ? dit Scrooge retournant vivement à la
charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant,
ne fût-ce que pour une seconde, détourner de lui le regard
du spectre, froid comme un marbre.
- Oui, répondit le fantôme.
- Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge.
- Cela ne m'empêche pas de le voir, dit le spectre.
- Eh bien ! reprit Scrooge, je n'ai qu'à l'avaler, et le reste
de mes jours, je serai persécuté par une légion de
lutins, tous de ma propre création. Sottise, je vous dis...
sottise !".
A ce mot, le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne
avec un bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se
cramponna à sa chaise pour s'empêcher de tomber en
défaillance. Mais combien redoubla son horreur lorsque le
fantôme, ôtant le bandage qui entourait sa tête,
comme s'il était trop chaud pour le garder dans
l'intérieur de l'appartement, sa mâchoire
inférieure retomba sur sa poitrine.
Scrooge tomba à genoux et se cacha le visage dans ses mains.
"Miséricorde ! s'écria-t-il. Epouvantable apparition !... pourquoi venez-vous me tourmenter ?
- Ame mondaine et terrestre ! répliqua le spectre ; croyez-vous en moi ou n'y croyez-vous pas ?
- J'y crois, dit Scrooge ; il le faut bien. Mais pourquoi les esprits
se promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me trouver ?
- C'est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que
son âme renfermée au-dedans de lui se mêle à
ses semblables et voyage de tous côtés ; si elle ne le
fait pendant la vie, elle est condamnée à le faire
après la mort. Elle est obligée d'errer par le monde...
(oh ! malheureux que je suis !...) et doit être témoin
inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa part,
quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre pour les
faire servir à son bonheur !".
Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains fantastiques.
"Vous êtes enchaîné ? dit Scrooge tremblant ; dites-moi pourquoi.
- Je porte la chaîne que j'ai forgée pendant ma vie,
répondit le fantôme. C'est moi qui l'ai faite anneau par
anneau, mètre par mètre ; c'est moi qui l'ai suspendue
autour de mon corps, librement et de ma propre volonté, comme je
la porterai toujours de mon plein gré. Est-ce que le
modèle vous en paraît étrange ?".
Scrooge tremblait de plus en plus.
"Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et la
longueur du câble énorme que vous traînez
vous-même ? Il était exactement aussi long et aussi pesant
que cette chaîne que vous voyez, il y a aujourd'hui sept veilles
de Noël. Vous y avez travaillé depuis. C'est une bonne
chaîne à présent !".
Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s'attendant à se
trouver lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante
brasses de câbles de fer ; mais il ne vit rien.
"Jacob, dit-il d'un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-moi
encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.
- Je n'ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les
consolations viennent d'ailleurs, Ebenezer Scrooge ; elles sont
apportées par d'autres ministres à d'autres
espèces d'hommes que vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce
que je voudrais. Je n'ai plus que très peu de temps à ma
disposition. Je ne puis me reposer, je ne puis m'arrêter, je ne
puis séjourner nulle part. Mon esprit ne s'écarta jamais
guère au-delà de notre comptoir ; vous savez, pendant ma
vie, mon esprit ne dépassa jamais les étroites limites de
notre bureau de change ; et voilà pourquoi, maintenant, il me
reste à faire tant de pénibles voyages".
C'était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les
goussets de son pantalon toutes les fois qu'il devenait pensif.
Réfléchissant à ce qu'avait dit le fantôme,
il prit la même attitude, mais sans lever les yeux et toujours
agenouillé.
"Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, observa Scrooge en
véritable homme d'affaires, quoique avec humilité et
déférence.
- En retard ! répéta le spectre.
- Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce temps-là.
- Tout ce temps-là, dit le spectre... ni trêve ni repos, l'incessante torture du remords.
- Vous voyagez vite ? demanda Scrooge.
- Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme.
- Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans", reprit Scrooge.
Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et
produisit avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne
silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du monde
de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne.
"Oh ! captif, enchaîné, chargé de fers !
s'écria-t-il, pour avoir oublié que chaque homme doit
s'associer, pour sa part, au grand travail de l'humanité,
prescrit par l'Etre suprême, et en perpétuer le
progrès, car cette terre doit passer dans
l'éternité avant que le bien dont elle est susceptible
soit entièrement développé : pour avoir
oublié que l'immensité de nos regrets ne pourra pas
compenser les occasions manquées dans notre vie ! et cependant
c'est ce que j'ai fait oh ! oui, malheureusement, c'est ce que j'ai
fait !
- Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en
affaires,Jacob, balbutia Scrooge qui commençait en ce moment
à faire un retour sur lui-même.
- Les affaires ! s'écria le fantôme en se tordant de
nouveau les mains. C'est l'humanité qui était mon affaire
; c'est le bien général qui était mon affaire ;
c'est la charité, la miséricorde, la tolérance et
la bienveillance ; c'est tout cela qui était mon affaire. Les
opérations de mon commerce n'étaient qu'une goutte d'eau
dans le vaste océan de mes affaires".
Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour
montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta
lourdement à terre.
"C'est à cette époque de l'année expirante, dit le
spectre, que je souffre le plus. Pourquoi ai-je alors traversé
la foule de mes semblables toujours les yeux baissés vers les
choses de la terre, sans les lever jamais vers cette étoile
bénie qui conduisit les mages à une pauvre demeure ? N'y
avait-il donc pas de pauvres demeures aussi vers lesquelles sa
lumière aurait pu me conduire ?".
Scrooge était très effrayé d'entendre le spectre
continuer sur ce ton, et il commençait à trembler de tous
ses membres.
"Ecoutez-moi, s'écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé.
- J'écoute, dit Scrooge ; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de rhétorique, Jacob, je vous en prie.
- Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme que
vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis mainte et
mainte fois à vos côtés en restant invisible".
Ce n'était pas une idée agréable. Scrooge
fût saisi de frissons et essuya la sueur qui découlait de
son front.
"Et ce n'est pas mon moindre supplice, continua le spectre... Je suis
ici ce soir pour vous avertir qu'il vous reste encore une chance et un
espoir d'échapper à ma destinée, une chance et un
espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.
- Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.
- Vous allez être hanté par trois esprits", ajouta le spectre.
La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du fantôme lui-même.
"Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob ? demanda-t-il d'une voix défaillante.
- Oui.
- Je... je... crois que j'aimerais mieux qu'il n'en fût rien, dit Scrooge.
- Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer
d'éviter mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier
demain, quand l'horloge sonnera une heure.
- Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir, Jacob ? insinua Scrooge.
- Attendez le second à la même heure la nuit
d'après, et le troisième la nuit suivante, quand le
dernier coup de minuit aura cessé de vibrer. Ne comptez pas me
revoir, mais, dans votre propre intérêt, ayez soin de vous
rappeler ce qui vient de se passer entre nous".
Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa
mentonnière sur la table et l'attacha autour de sa tête
comme auparavant. Scrooge le comprit au bruit sec que firent ses dents
lorsque les deux mâchoires furent réunies l'une à
l'autre par le bandage. Alors il se hasarda à lever les yeux et
aperçut son visiteur surnaturel debout devant lui, portant sa
chaîne roulée autour de son bras.
L'apparition s'éloigna en marchant à reculons ; à
chaque pas qu'elle faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de
sorte que quand le spectre l'eut atteinte, elle était toute
grande ouverte. Il fit signe à Scrooge d'approcher ; celui-ci
obéit. Lorsqu'ils furent à deux pas l'un de l'autre,
l'ombre de Marley leva la main et l'avertit de ne pas approcher
davantage. Scrooge s'arrêta, non pas tant par obéissance
que par surprise et par crainte ; car, au moment où le
fantôme leva la main, il entendit des bruits confus dans l'air,
des sons incohérents de lamentation et de désespoir, des
plaintes d'une inexprimable tristesse, des voix de regrets et de
remords. Le spectre, ayant un moment prêté l'oreille, se
joignit à ce chœur lugubre, et s'évanouit au sein
de la nuit pâle et sombre.
Scrooge suivit l'ombre jusqu'à la fenêtre, et, dans sa
curiosité haletante, il regarda par la croisée.
L'air était rempli de fantômes errant çà et
là, comme des âmes en peine, exhalant, à mesure
qu'ils passaient, de profonds gémissements. Chacun d'eux
traînait une chaîne comme le spectre de Marley ;
quelques-uns, en petit nombre (c'étaient peut-être des
cabinets de ministres complices d'une même politique),
étaient enchaînés ensemble ; aucun n'était
libre. Plusieurs avaient été, pendant leur vie,
personnellement connus de Scrooge. Il avait été
intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc,
à la cheville duquel était attaché un monstrueux
anneau de fer et qui se lamentait piteusement de ne pouvoir assister
une malheureuse femme avec son enfant qu'il voyait au-dessous de lui
sur le seuil d'une porte. Le supplice de tous ces spectres consistait
évidemment en ce qu'ils s'efforçaient, mais trop tard,
d'intervenir dans les affaires humaines, pour y faire quelque bien ;
ils en avaient pour jamais perdu le pouvoir.
Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard
ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre. Scrooge n'en
put rien savoir, mais et leurs ombres et leurs voix
s'éteignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu'elle
était lorsqu'il était rentré chez lui.
Il ferma la fenêtre : il examina soigneusement la porte par
laquelle était entré le fantôme. Elle était
fermée à double tour, comme il l'avait fermée de
ses propres mains ; les verrous n'étaient point
dérangés. Il essaya de dire : "Sottise !" mais il
s'arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand
besoin de repos, soit par suite de l'émotion qu'il avait
éprouvée des fatigues de la journée, de cet
aperçu du monde invisible, ou de la triste conversation du
spectre, soit à cause de l'heure avancée, il alla droit
à son lit, sans même se déshabiller, et s'endormit
aussitôt.
(1) Locution proverbiale en Angleterre.
Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée