Retour
III : Troisième cri

     Dix heures sonnaient à l'horloge hollandaise placée dans le coin de la cuisine, lorsque le messager s'assit près du feu, si troublé, si abattu par le chagrin, que le coucou, je crois, en fut tout effarouché, car, après s'être dépêché de pousser ses dix petits cris mélodieux afin d'annoncer l'heure, il se replongea bien vite dans le palais moresque, en fermant avec fracas la petite porte derrière lui, comme s'il ne se sentait pas le courage d'affronter plus longtemps ce spectacle inaccoutumé.
    Le petit faucheur lui-même, eût-il été armé de la faux la plus tranchante, et l'eût-il enfoncée à chaque coup dans le cœur du messager, n'aurait jamais pu le navrer, l'entailler aussi cruellement que l'avait fait Dot.
    C'était un cœur si rempli d'amour pour elle, uni si étroitement, si solidement au sien par d'innombrables liens, de souvenirs doux et puissants, tissu précieux que ses qualités, aussi nombreuses qu'attrayantes, travaillaient assidûment chaque jour à rendre plus serré ; c'était un cœur dans lequel Dot s'était, en quelque sorte, enchâssée si doucement et si profondément ; un cœur si simple et si vrai ; toujours si droit, toujours si innocent, qu'il ne put d'abord nourrir ni colère ni pensée de vengeance, et n'eut de place que pour y garder encore l'image brisée de son idole.
    Mais peu à peu, insensiblement, à mesure que le messager demeurait plus longtemps absorbé par ses réflexions devant son foyer, maintenant froid et sombre, d'autres pensées plus farouches commencèrent à se faire jour dans son esprit, comme un vent furieux qui s'élève au milieu de la nuit. L'étranger était sous son toit déshonoré. Trois pas pouvaient le conduire à sa chambre, un seul coup de poing suffirait pour en enfoncer la porte. "Vous pourriez bien assommer un homme avant de vous en douter", avait dit Tackleton. Ce ne serait pas l'assommer, s'il donnait à l'infâme le temps de lutter avec lui, corps à corps n'avait-il pas l'avantage de la jeunesse ?
    C'était une pensée dangereuse dans les sombres dispositions de son esprit. C'était une pensée de colère, une tentation de vengeance, qui pouvait changer sa joyeuse maison en un de ces repaires mal famés, devant lesquels le voyageur craindrait de passer seul pendant la nuit, et où les imaginations timides verraient, à travers les fenêtres brisées, des ombres lutter ensemble, quand la lune serait voilée, et entendraient des bruits sauvages dans les jours de tempête.
    Il avait l'avantage de la jeunesse ! Oui, oui ; c'était quelque amant qui avait trouvé le chemin d'un cœur que lui, John, n'avait jamais touché ; quelque amant choisi par elle autrefois, dans sa jeunesse, à qui elle avait songé toujours, dont elle avait rêvé dans son sommeil, pour qui elle languissait et soupirait, tandis qu'il la croyait si heureuse à ses côtés. Oh ! la cruelle angoisse seulement d'y penser !
    Elle était montée à l'étage supérieur pour coucher le baby. Pendant que John s'abandonnait de la sorte à ses tristes réflexions, seul, près du feu, elle vint se mettre à côté de lui, sans même qu'il la remarquât (car les douleurs qu'il souffrait dans ses tortures lui avaient fait perdre jusqu'à la perception des sens), et plaça son petit tabouret à ses pieds. Il ne s'en aperçut que lorsqu'il sentit la main de Dot se poser sur la sienne, et qu'il la vit le regarder en face.
    Avec étonnement ? Non. C'est ce qui le surprit d'abord, et il eut besoin de la regarder encore pour s'assurer que c'était bien vrai. Non, pas avec étonnement, avec un regard curieux et scrutateur, mais pas étonné du tout ; un regard inquiet, sérieux, qui fit place à un sourire étrange, sauvage, effrayant, comme si elle devinait ses pensées ; puis, rien autre chose, si ce n'est qu'elle appliqua ses mains croisées sur son front, les cheveux tombants.
    Quand John aurait pu disposer en ce moment de la toute-puissance de Dieu, n'ayez pas peur, qu'il en eût fait tomber sur Dot le poids d'une plume ; il avait dans le cœur trop de miséricorde, cet autre attribut du bon Dieu. Aussi ne pût-il supporter de la voir, ainsi affaissée sur le petit siège où il l'avait souvent contemplée, avec amour et orgueil, si innocente et si gaie ; et quand elle se leva et s'éloigna de lui en sanglotant, il se sentit plus soulagé de voir sa place vide à ses côtés, que si elle l'avait encore remplie de sa présence, autrefois et longtemps chère à son cœur. Cette présence était en ce moment pour lui la plus poignante de toutes les angoisses, parce qu'elle lui rappelait dans quel abîme de désolation il venait de tomber, et comment venait de se briser à toujours le lien suprême qui l'attachait à la vie.
    Plus il y songeait, plus il sentait qu'il aurait préféré la voir frappée à ses yeux d'une mort prématurée avec leur petit enfant entre les bras, et plus aussi la rage contre son ennemi redoublait de violence. Il regarda autour de lui pour chercher une arme.
    Un fusil se trouvait suspendu à la muraille. John le décrocha, et fit un pas ou deux vers la porte de la chambre du perfide étranger. Il savait que le fusil était chargé : une idée vague qu'il avait le droit de tuer cet homme comme une bête fauve, s'empara de son esprit, et l'envahit tout entier comme un noir démon, bannissant toute pensée de clémence et de pardon.
    Non, ce n'est pas cela que je voulais dire. Cette idée ne bannit point de son cœur toute pensée de clémence et de pardon, elle les transforma avec un art infernal, et en fit des aiguillons qui le stimulaient davantage, changeant l'eau en sang, l'amour en haine, la douceur en férocité aveugle. L'image de Dot désolée, humiliée, mais faisant encore appel à sa tendresse et à sa pitié avec un pouvoir irrésistible, ne sortait point de son esprit ; mais la vue même de cette image le poussait vers la porte, élevait l'arme à la hauteur de son épaule, adaptait, assurait son doigt sur la détente et lui criait : "Tue-le ! Dans son lit !".
    Il renversa le fusil pour enfoncer la porte avec la crosse ; déjà il le tenait levé en l'air ; il sentait une voix prête à s'échapper de ses lèvres pour crier à sa victime, dans un dernier accès de miséricorde "Sauve-toi, au nom du ciel ; sauve-toi par la fenêtre !".
    Quand, tout à coup, le feu, qui, jusque-là avait couvé en silence, illumina la cheminée par un jet brillant de lumière, et le grillon du foyer recommença son crrri, crrrri, crrri.
    Aucun des sons qu'il aurait pu entendre, aucune voix humaine, pas même la sienne, à elle, n'aurait ému et calmé le pauvre John d'une manière aussi efficace. Les paroles pleines de franchise par lesquelles Dot lui avait exprimé son amour pour ce petit favori retentissaient encore toutes vibrantes à ses oreilles ; il la revoyait avec son ton de franchise et de douceur, son léger tremblement dans tout son être, sa douce voix (oh ! quelle voix ! ou plutôt quelle musique domestique pour charmer un honnête homme au coin du feu !), tout cela venait ranimer ses bonnes pensées, les réchauffer, leur rendre le mouvement et la vie.
    Il recula auprès de la porte, comme un somnambule éveillé au milieu d'un rêve effrayant, et mit le fusil de côté. Alors, couvrant son visage de ses deux mains, il se rassit près du feu et trouva du soulagement dans les larmes.
    Le grillon du foyer s'avança dans la chambre, et vint se placer devant lui sous la forme d'une fée.
    "Je l'aime, dit la voix féerique, répétant les paroles que John se rappelait bien ; je l'aime, pour toutes les bonnes pensées que son innocente musique a fait naître en moi, chaque fois que j'ai pu l'entendre".
    - Ce sont ses propres paroles ! s'écria le messager. C'est bien cela !
    - "Vous m'avez rendu cette maison bien heureuse, et c'est à cause de cela que j'aime le grillon".
    - Oui, elle a été bien heureuse, Dieu le sait, cette maison, reprit le voiturier. C'est elle qui l'a rendue heureuse, toujours... jusqu'à présent.
    - Si gracieuse, d'humeur si douce ; si entièrement à son ménage, si joyeuse, si occupée, le cœur si léger ! dit la voix.
    - Sans cela, est-ce que je l'aurais aimée comme je l'aimais ? fit le voiturier.
    - Dites donc comme je l'aime ! ... reprit la voix.
    - Comme je l'aimais", répéta le messager ; mais son accent n'était plus aussi ferme ; sa langue, mal assurée, résistait à sa volonté et voulait parler à sa manière, pour elle-même et pour lui.
    L'apparition, dans une attitude solennelle, leva la main et dit :
    "Par ton foyer...
    - Le foyer qu'elle a désolé, interrompit John.
    - Le foyer qu'elle a... si souvent... béni et illuminé ! dit le grillon ; le foyer qui, sans elle, n'était qu'un assemblage de pierres et de briques avec des barreaux de fer rouillé, mais qui, par elle, est devenu ton autel domestique, l'autel sur lequel tu as sacrifié chaque soir quelque petite passion mauvaise, quelque égoïsme, quelque souci, pour y déposer l'offrande d'un esprit tranquille, d'une nature confiante et d'un cœur généreux, en sorte que la fumée, s'élevant de ta pauvre cheminée, est montée vers le ciel avec un parfum plus suave que le plus riche encens brûlé devant les plus riches châsses, dans tous les magnifiques temples de ce monde ! Par ton foyer, par son paisible sanctuaire, entouré de toutes les douces influences qu'il te rappelle, écoute-la ! écoute-moi ! car tout, ici, te parle le langage de ton foyer et de ton intérieur domestique.
    - Et, croyez-vous qu'il parle en sa faveur ? demanda John.
    - Oui, tout ce qui parle le langage de ton foyer et de ton intérieur doit parler en sa faveur ! répondit le grillon, car ce langage-là ne peut mentir".
    Et, pendant que le messager, la tête appuyée sur ses mains, continuait à rêver, assis sur sa chaise, l'image de Dot, présente en personne, se tenait à ses côtés, lui suggérant ses pensées par un effet de son pouvoir surnaturel, et les lui remettant devant les yeux, comme dans un miroir ou dans un tableau.
    Et l'image présente n'était pas seule. De la pierre du foyer, de la cheminée, de l'horloge, de la pipe, de la bouilloire et du berceau ; du plancher, des murs, du plafond et de l'escalier ; de la voiture au-dehors et du buffet au-dedans, de tous les ustensiles de ménage ; de chaque objet, de chaque lieu avec lesquels Dot avait toujours été familière, et auxquels se rattachait un souvenir d'elle dans l'esprit de son infortuné mari, des fées sortaient en troupes, non pour se tenir immobiles à côté de lui, comme avait fait le grillon, mais pour s'occuper et s'agiter en tous sens ; pour rendre toutes sortes d'honneurs a l'image, pour le tirer par le pan de son habit, et la lui montrer du doigt quand elle paraissait ; pour se grouper autour d'elle, l'enlacer dans leurs bras et jeter des fleurs sur ses pas ; pour essayer de couronner sa belle tête avec leurs petites mains ; pour lui montrer qu'elles l'aimaient tendrement, et qu'il n'y avait pas une seule créature laide, méchante et accusatrice qui pût se vanter de la connaître... Elles, elles seules, ses compagnes folâtres et fidèles, savaient tout ce qu'elle valait.
    Ses pensées suivaient constamment l'image, qui était toujours là.
    Assise devant le feu, elle travaillait à l'aiguille en chantonnant toute seule. Quelle créature enjouée, active et patiente que cette petite Dot ! Les figures des fées se tournèrent toutes à la fois vers lui, d'un seul et même accord, et concentrant sur elle un regard, semblaient dire, toutes fières de leur idole : "Et c'est là la femme légère que tu accuses ?".
    Au-dehors, on entendait des sons joyeux d'instruments de musique, de voix bruyantes et de rires éclatants. Une troupe de jeunes gens et de jeunes personnes en train de se divertir se précipitèrent dans la maison ; parmi elles, May Fielding, avec une vingtaine d'autres aussi jolies ; Dot était la plus belle de toutes, et aussi jeune que pas une d'elles. Elles venaient l'inviter à prendre part à leur fête ; il s'agissait d'aller danser. Si jamais pieds furent faits pour danser, c'étaient assurément les siens. Mais elle se mit à rire, hocha la tête et leur montra son dîner sur le feu et la table déjà mise, avec un air de satisfaction peu jalouse de leurs plaisirs qui la rendait encore plus charmante. Elle les congédia donc gaiement, saluant de la tête, l'un après l'autre, à mesure qu'ils sortaient, ses danseurs prétendus, avec une indifférence comique ; ils n'avaient plus, après cela, ces beaux galants, qu'à s'aller jeter à l'eau de désespoir ; et pourtant l'indifférence n'était pas son défaut, oh non ! car en ce moment, parut à la porte certain messager, et Dieu sait quel bon accueil elle lui fit !
    Les fées se tournèrent toutes à la fois vers lui et semblèrent lui dire : "Et c'est là la femme qui t'a abandonné.
    Une ombre passa sur le miroir ou le tableau, comme il vous plaira. Une grande ombre de l'étranger, tel qu'il apparut d'abord sous leur toit ; elle en couvrait toute la surface et effaçait tous les autres objets. Mais les fées agiles travaillèrent comme des abeilles diligentes à la dissiper ; Dot reparut encore belle et brillante.
    Elle berçait son petit enfant ; lui chantait doucement une chanson, la tête sur une épaule qui avait sa contre-partie dans la figure rêveuse près de laquelle se tenait le grillon-fée.
    La nuit, je veux dire la nuit réelle, et non pas celle qui se règle aux horloges des fées, la nuit poursuivait sa course ; dans cette phase des pensées du messager, la lune se montra au ciel, brillante de clarté. Peut-être une lumière calme et tranquille s'était-elle aussi levée dans son esprit, et put-il réfléchir avec plus de sang-froid à ce qui était arrivé.
    Quoique l'ombre de l'étranger passât par intervalles sur le miroir, toujours distincte, grande et parfaitement définie, elle ne paraissait déjà plus aussi sombre que d'abord. Toutes les fois qu'elle se montrait, les fées poussaient un cri général de consternation, et employaient, avec une activité inconcevable, leurs petits bras et leurs petites jambes à l'effacer. Puis, quand elles retrouvaient dessous celle de Dot, et la lui faisaient voir, une fois de plus, belle et brillante, elles manifestaient leur joie de la manière la plus communicative.
    Elles ne la montraient jamais autrement que brillante et belle, car elles étaient de ces génies domestiques pour lesquels le mensonge est le néant : aussi, Dot ne pouvait être pour elles qu'une petite créature active, radieuse, pleine de charmes, qui avait été la lumière et le soleil de la maison du messager !
    Les fées redoublèrent d'ardeur lorsqu'elles la montrèrent avec le baby, causant au milieu d'un groupe de sages vieilles matrones, affectant des airs merveilleux de sage et vieille matrone elle-même, s'appuyant d'un air posé, grave et digne d'une vieille dame sur le bras de son mari, tentant. Elle ! une fleur de petite femme à peine éclose) de leur persuader qu'elle avait abjuré les vanités du monde en général, et appartenait à cette catégorie de personnes mûres pour lesquelles ce n'était point chose nouvelle que la maternité ; cependant, à la même minute, elles la montraient encore, riant de la gaucherie du messager, remontant son col de chemise pour faire de lui un dandy, et l'entraînant gaiement, avec sa mine rieuse, tout autour de la chambre pour lui apprendre à danser !
    Elles se tournaient plus que jamais vers lui et le regardaient avec de grands yeux démesurément ouverts, lorsqu'elles la lui montraient auprès de la jeune fille aveugle, car bien qu'elle portât en tous lieux, avec elle, son animation et sa gaieté naturelles, c'était surtout dans la demeure de Caleb Plummer qu'elle les faisait couler à plein bord. L'amour que lui portait la jeune aveugle, sa confiance absolue en elle, sa reconnaissance, la manière délicate dont elle savait repousser les remerciements de Bertha, ses petites ruses adroites pour mettre à profit chacun des moments de sa visite en faisant quelque chose d'utile dans le ménage, se donnant en réalité beaucoup de peine, sous prétexte de prendre un jour de plaisir ; sa prévoyance généreuse, relativement aux gourmandises de fondation, le pâté de veau et jambon, et les bouteilles de bière ; sa figure radieuse lorsqu'elle arrivait à la porte et lorsqu'elle prenait congé ; cette merveilleuse conviction, répandue dans toute sa personne, depuis l'extrémité de ses pieds jusqu'au sommet de sa tête, qu'elle sentait l'importance de son rôle dans la tête qu'elle avait fondée, qu'elle y était nécessaire, indispensable, faisait la joie des fées et redoublait leur amour pour elle. Aussi regardèrent-elles une fois encore le messager, l'appelant toutes ensemble et semblant lui dire, pendant que quelques-unes d'entre elles allaient se nicher dans les plis de sa robe pour la caresser de plus près "Et c'est là la femme qui a trahi ta confiance ?".
    Plus d'une fois, plus de deux, trois fois dans le cours des rêves, de cette longue nuit, elles la lui montrèrent assise sur son siège favori, la tête penchée en avant, les mains croisées sur son front, les cheveux dénoués comme il l'avait vue la dernière fois. Et quand elles la trouvaient ainsi, elles ne se tournaient plus vers lui, ne le regardaient plus, mais se pressaient, s'ingéniaient à lui donner des marques de leur sympathie et de leur tendresse, oubliant complètement son mari.
    La nuit se passa de la sorte. La lune descendit à l'horizon ; les étoiles pâlirent ; les premières lueurs du jour percèrent les ténèbres ; la fraîcheur du matin se fit sentir : le soleil se leva. John était encore assis tout pensif au coin de la cheminée ; il se retrouvait dans la même position qu'il avait prise la veille au soir, la tête dans ses mains. Toute la nuit, John avait écouté cri, cri, cri, crié dans le foyer ; toute la nuit, John avait écouté sa voix ; toute la nuit, les fées domestiques avaient été occupées autour de lui ; toute la nuit, Dot avait été aimable et sans reproche dans le miroir des fées, excepté dans les moments où cette certaine ombre venait à passer.
    John se leva dès qu'il fut grand jour, fit sa toilette et s'habilla. Il ne pouvait vaquer à ses joyeuses occupations du matin, il n'en avait pas le courage, mais peu importe : comme c'était le jour du mariage de Tackleton, il avait pris ses arrangements pour se faire remplacer dans ses tournées. Il s'était proposé d'abord d'aller gaiement à l'église avec Dot, mais il n'y fallait plus penser. C'était aussi le jour anniversaire de leur mariage. Qui lui aurait jamais dit qu'une telle année dut avoir une telle fin !
    Le messager s'attendait à une visite matinale de Tackleton ; il ne se trompait pas. A peine avait-il commencé à se promener de long en large devant sa porte, qu'il aperçut, le long de sa route, la carriole du marchand de jouets. A mesure qu'il approchait davantage, John put voir que Tackleton était déjà paré pour la noce, et qu'il avait orné la tête de son cheval de fleurs et de rubans.
    Le cheval ressemblait plus à un fiancé que son maître, dont l'œil, à demi fermé, avait une expression plus désagréable que jamais. Mais le messager n'en fit pas la remarque. Il avait bien autre chose en tête.
    "John Peerybingle ! dit Tackleton d'un air de condoléances. Mon pauvre ami, comment vous trouvez-vous ce matin ?
    - Je n'ai pas passé une bonne nuit, maître Tackleton, répondit le messager en secouant la tête j'avais l'esprit troublé. Mais maintenant, c'est fini Pouvez-vous m'accorder quelque chose comme une demi-heure d'entretien particulier ?
    - Je suis venu exprès, dit Tackleton en descendant de voiture. Ne vous inquiétez pas du cheval. Il se tiendra assez tranquille, les rênes passées par-dessus ce poteau, si vous voulez lui donner une poignée de foin".
    Le messager alla en chercher à l'écurie et le mit devant le cheval ; puis ils entrèrent tous deux dans la maison.
    "Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense ? dit John.
    - Non, répondit Tackleton. J'ai bien le temps ! J'ai bien le temps !".
    Au moment où ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowboy frappait à la porte de l'étranger, tout près de là. Un de ses yeux rouges (car Tilly avait pleuré toute la nuit, parce que sa maîtresse pleurait) était appliqué au trou de la serrure ; elle frappait à coups redoublés et paraissait fort effrayée.
    "S'il vous plaît, dit Tilly regardant autour d'elle, je ne puis me faire entendre de personne. J'espère qu'il n'y a personne de parti pour l'autre monde, s'il vous plaît !".
    En formulant ce souhait philanthropique. miss Slowboy redoubla de plus belle ses coups de poing et ses coups de pied contre la porte, mais sans obtenir plus de résultat.
    "Voulez-vous que j'aille voir ? dit Tackleton. C'est curieux".
    Le messager, qui avait détourné le visage de la porte, lui fit signe qu'il pouvait y aller, s'il voulait.
    Tackleton alla donc au secours de Tilly ; il frappa aussi à coups de pied et à coups de poing, et n'obtint, lui non plus, pas la moindre réponse. Mais il eut la pensée de prendre le bouton ; l'ayant tourné sans peine, il passa la tête dans la porte entrebâillée, regarda dans l'intérieur de la chambre, entra, et revint aussitôt en courant.
    "John Peerybingle, lui dit-il à l'oreille, j'espère qu'il n'y a rien eu là... pas de violences cette nuit".
    Le messager se retourna vivement de son coté.
    "C'est qu'il est parti ! reprit Tackleton ; et la fenêtre est ouverte. Je ne vois aucune marque... Certainement la chambre est presque de niveau avec le jardin... mais j'ai eu peur de... quelque... quelque bagarre, hein ?".
    Il ferma presque entièrement son œil expressif arrêté sur John avec une persistance opiniâtre, et lui fit faire, ainsi qu'à son visage et à toute sa personne, une contorsion singulière ; on aurait dit qu'il voulait lui arracher la vérité comme on débouche une bouteille de vin de Champagne.
    "Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré dans cette chambre hier au soir sans avoir éprouvé de ma part le moindre mal ni la moindre injure, et personne n'y est entré depuis. Il est parti de sa propre volonté, et je sortirais moi-même avec plaisir de cette maison pour aller demander mon pain de porte en porte, le reste de mes jours, si je pouvait faire à ce prix qu'il ne fût jamais entré ici. Mais il est venu et il est parti ; que ce soit une affaire finie.
    - Oh ! oh ! Eh bien ! il peut se vanter d'en être quitte à bon marché", dit Tackleton prenant une chaise.
    Son ricanement moqueur fut perdu pour John, qui s'assit pareillement, et se couvrit un instant le visage de ses mains avant de continuer.
    "Hier au soir, dit-il enfin, vous m'avez montré ma femme que j'aime... qui secrètement...
    - Et tendrement, insinua Tackleton.
    - Aidait cet homme à se déguiser, et lui avait fourni l'occasion d'un tête à tête. C'était ce que je pouvais voir qui me fit le plus de peine, et ce qui me fâcha le plus, c'est que ce soit vous qui me l'ayez fait voir.
    - J'avoue que j'ai toujours eu mes soupçons, dit Tackleton ; et c'est aussi ce qui m'a toujours fait voir ici de mauvais oeil, je le sais.
    - Mais, comme c'est vous qui me l'avez fait voir, poursuivit le messager sans faire attention à ses paroles, et que vous l'avez vue, ma femme, ma femme que j'aime...". Sa voix, son regard, son geste, prirent quelque chose de plus ferme et de plus assuré à mesure qu'il prononçait ces mots, preuve évidente qu'il avait un but bien arrêté... "Que vous l'avez vue dans une circonstance fâcheuse pour elle, il est de toute justice que vous la voyiez aussi avec mes yeux, et que vous pénétriez dans mon cœur pour y lire mes intentions sur ce point. Car mon parti est pris, dit le messager le regardant avec attention ; et rien ne pourra vraiment ébranler ma résolution".
    Tackleton murmura en termes généraux quelques paroles d'approbation sur la nécessité où il se trouvait d'exercer une vengeance quelconque ; mais les manières de son interlocuteur lui imposèrent. Quelques simples et rudes qu'elles fussent, elles avaient une certaine noblesse et une dignité surnaturelle qui ne pouvaient provenir que d'un fond d'honneur et de générosité bien enracinés dans son âme.
    "Je suis un être simple et grossier, continua John, je n'ai pas grand-chose pour moi. Je ne suis pas un homme d'esprit, comme vous le savez fort bien ; je ne suis pas un jeune homme ; j'aimais ma petite Dot, parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance, dans la maison de son père ; parce que je savais tout ce qu'elle valait ; parce qu'elle avait été ma vie depuis des années. Il y a beaucoup d'hommes auxquels je ne puis me comparer, mais qui n'auraient pu, je crois, aimer ma petite Dot autant que moi !".
    Il s'arrêta et frappa doucement le plancher du pied pendant quelques instants avant de poursuivre :
    "J'ai souvent pensé que, quoique je ne fusse pas fait pour elle, je pourrais faire un bon mari, et apprécier peut-être mieux qu'un autre tout ce qu'elle vaut ; c'est ce qui fait que j'en suis venu à croire qu'un mariage entre nous n'était pas déraisonnable. Et en effet, nous nous sommes mariés.
    Ah ! dit Tackleton avec un hochement de tête significatif.
    - Je m'étais étudié, je m'étais mis à l'épreuve ; je savais combien je l'aimais et combien je serais heureux, ajouta le messager. Mais je n'avais pas (je le sens aujourd'hui) suffisamment réfléchi aux conséquences qui en résulteraient pour elle.
    - Bien sûr, dit Tackleton. L'étourderie, la frivolité, la légèreté, le désir de plaire ! Vous n'aviez pas réfléchi ! vous aviez perdu de vue !... Ah !
    - Vous feriez bien mieux de ne pas m'interrompre, reprit John avec un peu de mauvaise humeur, jusqu'à ce que vous me compreniez, et vous en êtes bien loin. Hier, j'aurais assommé d'un coup de poing l'homme qui se serait permis de dire un seul mot contre, elle ; aujourd'hui, je lui écraserais la figure avec mon pied, à cet homme, fût-il mon frère !".
    Le marchand de jouets le regarda étonné. John continua d'un ton plus radouci.
    "Avais-je réfléchi, dit-il, que je l'enlevais, à son âge, avec sa beauté, à ses jeunes camarades, aux différentes scènes dont elle était l'ornement, la plus radieuse étoile du firmament, pour l'enfermer à jamais dans ma triste maison et l'enchaîner à mon ennuyeuse société ? Avais-je réfléchi combien j'avais peu fait pour sa vivacité, et combien ma conception lente doit être pénible à un esprit prompt comme le sien ? Avais-je réfléchi que ce n'était pas un mérite pour moi, ou un titre pour moi de Vanner, quand tous ceux qui la connaissaient se voyaient forcés d'en faire autant ? Non, jamais ! J'ai profité de son caractère enjoué, confiant dans l'avenir, et je l'ai épousée : je voudrais ne l'avoir jamais fait ! Pour elle, grand Dieu ! non pour moi !".
    Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil ; et même, son œil à demi fermé s'ouvrit, cette fois, tout entier.
    "Que Dieu la bénisse, dit John, pour la généreuse constance avec laquelle elle a cherché à écarter de moi cette douloureuse découverte ! Et que le ciel me pardonne de n'avoir pas, dans mon intelligence épaisse, compris plus tôt la chose ! Pauvre enfant ! Pauvre Dot ! je ne l'ai pas devinée, moi, qui ai vu ses yeux se remplir de larmes quand on parlait de mariages semblables au nôtre ! Moi, qui ai vu cent fois le secret errer sur ses lèvres tremblantes sans jamais en soupçonner l'existence, jusqu'à la nuit dernière. Pauvre jeune fille ! avoir pu espérer qu'elle m'aimerait ! avoir pu croire qu'elle m'aimait en effet !
    - C'est qu'aussi elle en a bien fait semblant, dit Tackleton, et c'était même si fort, qu'à vous parler franchement, c'est là ce qui a donné naissance à mes soupçons". Et ici, il fit valoir la supériorité de May Fielding, qu'on ne pouvait, à coup sûr, accuser de faire semblant d'être amoureuse de lui.
    "C'est qu'elle essayait, dit le pauvre John avec une émotion plus grande qu'il ne l'avait encore laissé paraître ; je commence seulement maintenant à savoir combien il a dû lui en coûter d'essayer d'être ma femme fidèle et dévouée. Combien elle a été bonne ! combien elle a fait pour moi ! quel cœur brave et énergique ! j'en atteste le bonheur que j'ai goûté sous ce toit ! Ce sera toujours une consolation et un soulagement pour moi, lorsque je serai seul ici.
    - Seul ici ? dit Tackleton. Vous avez donc l'intention de donner suite à cet incident ?
    - J'ai l'intention, répondit le messager, de lui donner la plus grande marque de tendresse et de lui faire la réparation la plus complète qui soient en mon pouvoir. Je puis l'affranchir d'une souffrance de chaque jour, celle qui résulte d'un mariage mal assorti et des efforts qu'elle fait pour me le cacher. Elle sera aussi libre qu'il peut dépendre de moi.
    - Lui faire une réparation, à elle ! s'écria Tackleton en roulant ses grandes oreilles autour de ses doigts. Il faut qu'il y ait ici quelque erreur. J'aurai mal entendu".
    John saisit au collet le marchand de joujoux et le secoua comme un roseau.
    "Ecoutez-moi ! dit-il, et prenez garde de bien m'entendre. Ecoutez-moi. Est-ce que je ne parle pas clairement ?
    - Très clairement, au contraire, répondit Tackleton.
    - En homme qui est bien résolu ?
    Sûrement, sûrement, en homme qui est bien résolu.
    - Je suis resté la nuit dernière, toute la nuit, assis devant ce foyer, s'écria le messager, à la place où elle s'est souvent assise à mes côtés, en me regardant avec son doux visage. J'ai passé en revue sa vie entière, jour par jour ; j'ai revu sa chère image se présenter devant mes yeux dans toutes les situations de sa vie. Sur mon âme, elle est innocente, aussi vrai qu'il y a un Dieu pour juger le coupable et l'innocent".
    Brave grillon du foyer ! loyales fées domestiques !
    "La colère et la défiance m'ont abandonné ! continua John. Il ne me reste plus que mon chagrin. Dans un moment malheureux, quelque ancien amant, mieux assorti que moi à son âge et à ses goûts, abandonné peut-être pour moi, contre sa volonté, sera revenu. Dans un moment malheureux, prise à l'improviste, sans avoir le temps de réfléchir à ce qu'elle faisait, elle s'est rendue elle-même complice de sa trahison par un rendez-vous clandestin. Elle l'a vu la nuit dernière dans l'entretien dont nous avons été témoins. Elle a eu tort ; mais, à part cela, elle est innocente, ou il n'y a plus d'honneur sur la terre.
    - Si c'est là votre opinion... commença Tackleton. Ainsi qu'elle parte ! poursuivit le messager. Qu'elle parte avec ma bénédiction pour toutes les heures de bonheur qu'elle m'a données, et mon pardon pour les angoisses dont elle a été pour moi la cause. Qu'elle parte, avec la paix du cœur que je lui souhaite ! Elle ne me haïra jamais ; elle apprendra, au contraire, à m'aimer davantage quand je ne la traînerai plus à la remorque de ma destinée. Elle portera alors plus légèrement la chaîne que j'ai rivée si malheureusement pour elle. C'est aujourd'hui le jour où je l'ai enlevée au foyer paternel, sans m'être inquiété de savoir si elle serait heureuse. C'est aujourd'hui qu'elle y retournera, et je ne l'importunerai plus. Son père et sa mère seront ici tout à l'heure ; nous avions formé un petit plan pour passer ensemble cette journée ; ils la ramèneront chez eux. Je peux me fier à elle là et partout. Si je mourais (je puis mourir peut-être pendant qu'elle est jeune encore ; je sens que j'ai perdu de mes forces en quelques heures), elle verrait que je me suis souvenu d'elle, et que je l'ai aimée jusqu'au dernier jour ! Voilà la conclusion de ce que vous m'avez fait voir. Maintenant tout est fini !
    - Oh ! non, John, tout n'est pas fini. Ne dites pas encore que c'est fini. Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles ; je ne veux pas m'en aller sans vous dire que j'en suis pénétrée d'une profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est fini, avant que l'horloge ait sonné encore une fois".
    Dot, entrée peu après Tackleton, était demeurée là. Elle n'avait pas seulement regardé Tackleton ; mais, les yeux fixés sur son mari, elle s'était tenue à l'écart, laissant entre elle et lui la plus grande distance possible ; et quoiqu'elle parlât avec l'entraînement le plus passionné, elle ne s'approcha point de lui, même alors. Qu'elle était en cela différente d'elle-même, de la Dot d'autrefois !
    "Il n'y a pas d'horloge qui puisse maintenant sonner pour moi une seconde fois les heures qui écoulées, malheureusement, répliqua le message avec un faible sourire. Mais, puisque vous le voulez ma chère, je le veux bien. L'heure sonnera bien. Nous n'en aurons pas pour longtemps. Je ferais Volontiers des choses plus difficiles que cela pour vous faire plaisir.
    - Fort bien, murmura Tackleton. Il faut que je parte ; car, lorsque l'heure sonnera, je dois être en route pour l'église. Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être privé du plaisir de rester avec vous pour votre compagnie d'abord, et puis aussi pour la circonstance.
    - J'ai parlé clairement ? dit John en l'accompagnant vers la porte.
    - Oh ! très clairement.
    - Et vous vous souviendrez de ce que je vous ai dit :
    - Oui, et si vous me forcez d'en faire la remarque, dit Tackleton, non sans avoir pris au préalable la sage précaution de commencer par monter en voiture, je dois vous dire que ça été pour moi quelque chose de si inattendu, qu'il n'est guère probable que je l'oublie.
    - Tant mieux pour nous deux, reprit John. Adieu. Bien du plaisir !
    - Je voudrais pouvoir vous faire le même souhait, dit Tackleton. Comme la chose ne m'est pas possible, merci toujours pour moi. Entre nous (je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas ?) je ne crois pas que j'en ai moins de plaisir dans ma vie conjugale, parce que May n'aura pas été trop empressée autour de moi, ni trop démonstrative. Adieu ! soignez-vous bien".
    John le suivit des yeux jusqu'à ce que la distance le fît paraître assez petit pour se perdre dans les fleurs et les rubans de son cheval. Alors, poussant un profond soupir, il s'en alla errer, comme une âme en peine, à l'ombre de quelques ormeaux du voisinage, ne voulant pas rentrer chez lui avant que l'horloge fût sur le point de sonner.
    Sa petite femme, laissée seule, sanglotait à faire pitié ; mais elle s'essuyait souvent les yeux et arrêtait le cours de ses larmes pour se dire : "Mon Dieu ! comme il est bon, comme il est excellent !". Et puis, une fois ou deux, elle rit de si bon cœur, avec un tel air de triomphe et d'une manière si incohérente (car elle ne cessait pas de pleurer en même temps), que Tilly en fut tout épouvantée.
    "Ouh ! ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas cela, dit-elle. Il y aurait de quoi tuer et enterrer l'enfant, s'il vous plaît !
    L'apportez-vous quelquefois à son père, Tilly, quand je ne pourrai plus habiter ici, et que je serai retournée dans mon ancienne maison ? lui demanda sa maîtresse essuyant ses yeux.
    Ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas cela, s'écria Tilly renversant la tête et poussant un hurlement affreux, tout à fait comme Boxer : Ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas cela. Ouh ! qu'est-ce que tout le monde a donc été faire à tout le monde, pour rendre tout le monde si malheureux ! Ouh-ouh-ouh-ouh !".
    Le sensible Slowboy allait laisser éclater là-dessus un hurlement si terrible, à raison même des efforts qu'elle avait faits pour l'étouffer plus longtemps, que le baby en aurait été réveillé infailliblement et en aurait éprouvé une frayeur suivie de conséquences très fâcheuses (de convulsions probablement), si ses yeux n'eussent rencontré Caleb Plummer, qui entrait avec sa fille. Cette vue la rappelant au sentiment de convenances, elle resta silencieuse quelques minutes, la bouche toute grande ouverte ; puis, courant au galop vers le lit où dormait l'enfant, elle se mit a danser sur le plancher une ronde de sabbat, ou danse de saint Guy, en même temps qu'elle se fourrait le visage et la tête dans les draps, trouvant sans doute beaucoup de soulagement à sa peine dans ces exercices extraordinaires.
    "Comment ! dit Bertha, vous n'êtes pas au mariage ?
    - Je lui ai dit, madame, que vous n'y assisteriez pas, dit Caleb à voix basse. J'en ai entendu assez hier soir sur votre compte. Mais que Dieu vous bénisse, ajouta le petit homme en pressant ses deux mains avec tendresse, ce n'est pas moi qui m'occupe de ce qu'ils disent ; ce n'est pas moi qui irais les croire. Je ne vaux pas grand-chose, mais le peu que je vaux se ferait hacher en mille morceaux plutôt que de croire un seul mot contre vous !".
    Il lui passa les bras autour du cou et la tint serrée, comme un enfant presse sa poupée dans ses bras.
    "Bertha n'a pas pu rester à la maison ce matin, continua Caleb. Elle avait peur, j'en suis sûr, d'entendre sonner les cloches, et ne pouvait prendre sur elle de se sentir si près d'eux le jour de leurs noces. Nous sommes donc partis de bonne heure et nous sommes venus ici. J'ai réfléchi à ce que j'ai fait, dit-il après un moment de silence. Je me suis reproché, jusqu'à ne plus savoir que faire ou que devenir, tout le chagrin que je lui ai causé, et j'en suis arrivé à cette conclusion qu'il valait mieux si vous voulez rester avec moi pendant ce temps-là, madame, lui dire la vérité. "Voulez-vous rester avec moi tout ce temps", lui demanda-t-il, tremblant de la tête aux pieds. "J'ignore quel effet cela peut produire sur elle ; j'ignore ce qu'elle pensera de moi ; j'ignore si, après cela, elle aimera encore son pauvre père. Mais il faut absolument pour elle qu'elle soit désabusée ; et, pour moi, quelles qu'en soient les conséquences, il est juste que je les subisse.
    Mary, dit Bertha, où est votre main ? Ah ! la voici, la voici. Elle la porta à ses lèvres avec un sourire et l'attira sous son bras. Je les ai entendus chuchoter entre eux, la nuit dernière, et critiquer votre conduite. Ils avaient tort".
    La femme du messager demeura silencieuse. Caleb répondit pour elle.
    "Ils avaient tort, dit-il.
    - Je le savais, s'écria Bertha fièrement. Je le leur ai dit. Je n'ai pas daigné écouter un seul mot ! Elle ! la critiquer ! allons donc ! et elle pressait la main de Dot dans la sienne, et approchait sa bonne joue contre la sienne. Non, non, je ne suis pas encore assez aveugle pour cela.
    Son père vint se placer à sa droite, tandis que Dot restait à sa gauche, lui tenant la main.
    "Je vous connais tous, dit Bertha, mieux que vous ne pensez, triais personne aussi bien qu'elle, pas même vous, mon père. Il n'y a rien d'aussi pur et d'aussi vrai qu'elle dans tout ce qui m'entoure. Si je pouvais recouvrer la vue en ce moment, je la reconnaîtrais au milieu d'une foule nombreuse, sans qu'elle eût besoin de dire un mot ! ... ma soeur !
    - Bertha, chère enfant ! dit Caleb, j'ai quelque chose sur la conscience que j'ai besoin de vous dire, pendant que nous sommes seuls tous les trois. Ecoutez-moi avec bonté ! J'ai une confession à vous faire, mon ange ?
    - Une confession, mon père ?
    - Je me suis écarté de la vérité, et je me suis, perdu, mon enfant, dit Caleb avec une expression déchirante, qui bouleversait tous ses traits. Je me suis écarté de la vérité par amour pour vous, et cet amour m'a rendu cruel".
    Elle tourna vers lui son visage où se peignait l'excès de l'étonnement et répéta : "Cruel !".
    "Il s'accuse trop sévèrement, Bertha, reprit Dot, vous le lui direz tout à l'heure : vous serez la première à le lui dire.
    - Lui, cruel pour moi ! s'écria Bertha avec un sourire d'incrédulité.
    - Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb. Mais je l'ai été, quoique je ne m'en sois aperçu qu'hier. Ma chère fille aveugle, écoutez-moi et pardonnez-moi ! Le monde où vous vivez, cher enfant de mon cœur, n'existe pas tel que je vous l'ai représenté. Les yeux auxquels vous vous êtes fiée vous ont menti.
    Elle tourna encore vers lui son visage où se peignait une surprise toujours croissante, mais elle recula et se serra plus près de son amie.
    "Le chemin de la vie était rude pour vous, ma pauvre bien-aimée, continua Caleb ; j'ai voulu vous le rendre plus doux. J'ai altéré les objets, dénaturé les caractères des gens, inventé bien des choses qui n'ont jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. J'ai eu des secrets pour vous, je vous ai entourée d'illusions, Dieu me pardonne ! et je vous ai placée au milieu d'une existence toute de rêves.
    - Mais les personnes vivantes ne sont pas des rêves ! dit-elle avec précipitation, en pâlissant et en s'éloignant de lui encore davantage. Vous ne pouvez les changer.
    - Je l'ai pourtant fait, Bertha, confessa Caleb. Il y a une personne que vous connaissez, ma colombe...
    - Oh ! mon père, répondit-elle avec un accent d'amer reproche, pourquoi dites-vous que je la connais ? Est-ce que je connais quelqu'un ou quelque chose, moi, pauvre misérable aveugle ! qui n'ai pas de guide ?".
    Dans l'angoisse de son cœur, elle étendit les mains, comme si elle cherchait sa route à tâtons, puis les ramena sur son visage avec un geste de tristesse et de sombre désespoir.
    "Celui qui se marie aujourd'hui, dit Caleb, est un homme égoïste, avare, despote ; un maître dur pour vous et pour moi, chère enfant, depuis bien des années, hideux de visage comme de naturel, toujours froid, toujours dur ; tout à fait différent du portrait que je vous en ai tracé sous tous les rapports, ma chère Bertha, sous tous les rapports.
    Oh ! pourquoi, s'écria la jeune aveugle visiblement en proie à une torture cruelle presque au-dessus de ses forces, pourquoi avez-vous fait, cela ? Pourquoi avoir toujours rempli mon cœur à pleins bords, et puis venir, comme la mort, en arracher les objets de mon amour ? Oh ! ciel, comme je suis aveugle ! comme je suis seule, sans assistance !".
    Son père, désolé, baissa la tête et ne répondit que par son repentir et son affliction.
    Elle se livrait depuis un moment à peine à ces violents transports de regret, lorsque le grillon du foyer, entendu d'elle seule, commença son crrri, non pas gaiement, cette fois, mais sur un ton bas, faible, mélancolique, et si triste, si lugubre, qu'elle se mit à fondre en larmes ; et, quand l'image qui s'était tenue près du messager pendant toute la nuit parut derrière elle, lui montrant du doigt son père, ses larmes coulèrent à torrents.
    Elle entendit aussi bientôt plus clairement la voix du grillon ; et cette image mystérieuse, si ses yeux ne purent la voir, son âme la sentit voltiger autour de son père.
    "Mary, demanda la jeune aveugle, dites-moi ce qu'est ma demeure, ce qu'elle est réellement.
    - C'est une pauvre habitation, Bertha, très pauvre et bien nue, en vérité. La maison vous abritera difficilement un autre hiver contre le vent et la pluie. Elle est aussi mal protégée contre le mauvais temps, Bertha, continua Dot d'une voix basse, mais distincte, que votre pauvre père dans son surtout de toile d'emballage".
    La jeune aveugle, très agitée, se leva et tira à l'écart la petite femme du messager.
    "Ces présents dont je m'occupais tant, dit-elle toute tremblante, ces présents qui prévenaient mes moindres désirs, et que je recevais avec tant de reconnaissance, d'où venaient-ils ? Est-ce vous qui me les envoyiez ?
    - Non.
    - Qui donc ?".
    Dot vit qu'elle le devinait déjà et garda le silence. La jeune aveugle se couvrit une seconde fois le visage de ses mains, mais cette fois avec une toute autre expression.
    "Chère Mary, un moment ! Un seul moment ! ... Venez un peu par ici. Parlez-moi plus bas. Vous êtes sincère, je le sais. Vous ne voudriez pas me tromper ?
    - Non, Bertha, en vérité !
    - Non, je suis sûre que vous ne le voudriez pas. Vous avez trop pitié de moi. Mary, regardez à travers la chambre l'endroit où nous étions tout à l'heure ; l'endroit où est mon père, mon père si compatissant, si plein d'amour pour moi, et dites-moi ce que vous voyez.
    - Je vois, dit Dot, qui la comprenait parfaitement, un vieillard assis sur une chaise, tristement renversé sur le dossier, le visage appuyé sur sa main, comme s'il avait besoin de son enfant pour le consoler, Bertha.
    - Oui, oui, elle le consolera. Continuez.
    - C'est un vieillard usé par le travail et les soucis : un homme maigre, abattu, pensif, dont les cheveux blanchissent. Je le vois maintenant désespéré, courbé en deux, accablé sous le poids de ses peines. Mais, Bertha, je l'ai vu bien des fois précédemment lutter avec courage et constance pour un but grand et sacré. Aussi j'honore sa tête grise et je le bénis !".
    La jeune aveugle la quitta brusquement ; et, se jetant à genoux (levant son père, elle prit sa tête blanchie qu'elle serra contre son cœur.
    Caleb ne trouvait pas de paroles pour exprimer son émotion.
    Il n'y a pas sur cette terre de tête belle et noble, s'écria la jeune aveugle en la tenant embrassée, que je pusse aimer aussi tendrement, chérir avec une affection aussi dévouée que celle-ci ; plus elle est blanche et triste, plus elle m'est chère ! Qu'on ne vienne plus me dire que je suis aveugle ! Il n'y a pas une ride sur ce visage, il n'y a pas un cheveu sur cette tête qui soit à l'avenir oublié dans mes prières et dans mes actions de grâces au ciel !".
    Caleb essaya de balbutier : "Ma Bertha !".
    "Et dans mon infirmité, aveugle que j'étais, dit la jeune fille, mêlant à ses caresses les larmes de la plus vive tendresse, je le croyais si différent ! L'avoir près de moi, jour par jour ! si préoccupé toujours de moi, et n'avoir jamais songé à cela !
    - Ce petit-maître de père, Bertha, avec son bel habit bleu, dit le pauvre Caleb, ma Bertha !
    - Rien n'est parti, répondit-elle. Père chéri, non ! Tout est ici, en vous ! Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez aimé et jamais connu, le bienfaiteur que j'ai d'abord commencé à révérer et à aimer, parce qu'il avait pour moi une si tendre sympathie, tout se retrouve ici en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui m'était le plus cher est ici, ici, avec son visage flétri, et sa tête blanche, et, de plus, je ne suis plus aveugle, mon père !".
    Toute l'attention de Dot, pendant ce discours, avait été concentrée sur le père et la fille ! mais dirigeant ses regards maintenant vers le petit faucheur dans la prairie moresque, elle vit que l'heure allait sonner au bout de quelques minutes, et tomba aussitôt dans un état d'agitation nerveuse très prononcé.
    "Mon père, dit Bertha, en hésitant... Marie...
    - Oui, ma chère enfant, répondit Caleb, elle est là.
    - II n'y a pas de changements en elle. Vous ne m'avez jamais rien dit d'elle qui ne fût vrai ?
    Je l'aurais fait, ma chère enfant, j'en ai peur, répondit Caleb, si j'avais pu la figurer meilleure qu'elle n'était. Mais, pour peu que je l'eusse changée, je n'aurais pu que lui faire tort".
    Quelle que fût la confiance dont la jeune aveugle avait été animée en faisant cette question, sa joie et son orgueil à la réponse de Caleb, et les nouvelles caresses qu'elle prodiguait à Dot étaient charmants à voir.
    "Cependant, chère amie, reprit Dot, il peut encore arriver plus de changements que vous ne pensez. Des changements en mieux, je veux dire, des changements qui causeront une grande joie à quelques-uns de nous. S'il en est qui vous touchent, il ne faudra pas vous laisser entraîner par une émotion trop vive. N'est-ce pas un bruit de roues, qu'on entend sur le chemin ? Vous avez l'oreille fine, Bertha : sont-ce bien des roues ?
    - Oui, et qui s'avancent avec une grande rapidité.
    - Je... je... je sais que vous avez l'oreille fine, dit Dot, une main sur son cœur, et, évidemment, parlant aussi vite qu'elle le pouvait, afin d'en dissimuler les palpitations : je le sais, parce que je l'ai souvent remarqué, et surtout hier au soir où vous avez été si prompte à reconnaître ce pas étranger : quoique je ne sache pas trop pourquoi vous avez dit, Bertha, car je me le rappelle fort bien, quel est ce pas ? pourquoi vous l'avez remarqué plus qu'un autre. Oui, comme je le disais tout à l'heure, il se fait de grands changements dans le monde, de grands changements, et ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous préparer à n'être surpris de rien".
    Caleb se demandait ce que cela voulait dire, s'apercevant qu'elle s'adressait à lui aussi bien qu'à sa fille. Il la vit avec étonnement si troublée, si agitée, qu'elle pouvait à peine respirer et obligée de se retenir à une chaise pour éviter de tomber.
    "Ce sont des roues, en effet, s'écria-t-elle haletante : les voilà qui approchent ! Plus près encore ! Encore un moment et les voici. Les entendez-vous s'arrêter à la porte du jardin ? Et, quel est le pas en dehors de la porte d'entrée ? Le même pas qu'hier, Bertha, n'est-ce pas le même ?... et maintenant !...".
    Dot poussa un cri de joie, un de ces cris que rien ne peut arrêter, et, se précipitant vers Caleb, lui mit la main sur les yeux, au moment où un jeune homme entrait précipitamment dans la chambre et, jetant son chapeau en l'air, s'approchait d'eux en courant.
    "Est-ce fini ? s'écria Dot.
    - Oui. Heureusement ?
    - Oui. Vous rappelez-vous cette voix, cher Caleb ? Avez-vous jamais entendu une voix semblable à celle-ci auparavant ? s'écria Dot.
    - Si mon garçon, parti pour l'Amérique, là-bas, au Sud, dans la Californie, vivait encore ! dit Caleb tremblant.
    - Il vit ! cria Dot, écartant ses mains des yeux qu'elles couvraient et les frappant l'une contre l'autre dans l'excès de sa joie ; regardez-le ! Voyez-le devant vous, fort et bien portant ! votre fils chéri ! votre frère chéri, Bertha, qui vit et qui vous aime !".
    Honneur à la petite créature pour ses transports ! Honneur pour ses larmes et ses rires, pendant que le père et les deux enfants étaient enlacés dans les bras l'un de l'autre ! Honneur à la franche cordialité avec laquelle Dot alla au-devant du matelot brûlé par le soleil, avec ses cheveux noirs flottant sur ses épaules, sans détourner sa petite bouche vermeille et lui permettant, au contraire, de l'embrasser bonnement et simplement et de la presser sur son cœur palpitant d'émotion.
    Mais, honneur aussi au coucou (et pourquoi pas ?), pour s'être précipité hors de la trappe à bascule du palais moresque, comme un enfonceur de portes et pour avoir salué douze fois la société de la ritournelle intermittente, comme s'il était, lui aussi, ivre de joie !
    Le messager, entrant alors, fit un pas en arrière ; il ne s'attendait pas à trouver si bonne compagnie.
    "Regardez, John ! dit Caleb hors de lui, regardez ici ! Mon garçon de la Californie, mon fils ! mon propre fils ! celui que vous aviez équipé et embarqué vous-même ; celui pour qui vous avez toujours été un si bon ami !".
    Le messager s'approcha pour lui donner la main ; mais il recula brusquement, en croyant reconnaître les traits du sourd qu'il avait pris dans la voiture.
    - Edouard ! dit-il ; quoi ! c'était vous ?
    - Racontez-lui tout, maintenant ! s'écria Dot. Racontez-lui tout, Edouard, et ne m'épargnez pas, car je suis bien décidée à ne pas m'épargner moi-même.
    - C'était moi, dit Edouard.
    - Et comment avez-vous eu le courage d'entrer clandestinement, travesti, dans la maison de votre vieil ami ? reprit le messager. J'ai connu autrefois un loyal garçon... (combien d'années de cela, Caleb, depuis que nous avons entendu dire qu'il était mort et que nous crûmes en avoir la preuve ?...) qui n'aurait jamais fait cela.
    C'est comme moi, j'ai connu autrefois un généreux ami, un père pour moi plutôt qu'un ami, dit Edouard, qui n'aurait jamais voulu juger un homme, moi surtout, sans l'entendre. C'était vous. Aussi, j'espère que vous m'entendrez, maintenant".
    Le messager, jetant un regard troublé sur Dot, qui se tenait encore éloignée de lui, répondit" Eh bien ! soit ! Rien de plus juste. Je vous écoute.
    Il faut que vous sachiez que quand je partis d'ici, encore bien jeune, dit Edouard, j'étais amoureux, et mon amour était payé de retour. Il s'agissait d'une très jeune fille qui, peut-être (allez-vous me dire), ne connaissait pas son propre cœur. Mais, moi, je connaissais le mien, et j'avais une vive passion pour elle.
    Vous ! s'écria John : vous !
    - Oui, en vérité, répondit l'autre. Et elle me payait de retour. Je l'ai toujours cru depuis, et maintenant, j'en suis sûr.
    Dieu du ciel ! dit le messager. Il ne manquait plus que cela.
    - Demeuré constant, reprit Edouard, et revenant, plein d'espérance, après bien des dangers et des souffrances, pour accomplir ma part de notre mutuel engagement, j'apprends, à vingt milles d'ici, qu'elle a été parjure, qu'elle m'a oublié et qu'elle s'est donnée à un autre, à un homme plus riche que moi. Je n'avais pas l'intention de lui adresser des reproches, mais je désirais la voir et me convaincre par moi-même que c'était la vérité. J'espérais qu'elle aurait pu être contrainte à prendre ce parti contre ses voeux et ses souvenirs. Ce serait une bien légère consolation, pensais-je, mais enfin s'en serait une, et je suis venu. Afin de pouvoir connaître la vérité, la vérité vraie et d'observer librement par moi-même, de juger sans obstacle de son côté, et, sans user de mon influence personnelle sur elle (à supposer que j'en eusse), je me déguisai ... vous savez comment, j'attendis sur la route... vous savez où. Vous n'eûtes aucun soupçon, ni elle non plus (montrant Dot), jusqu'à ce que je lui glissai un mot à l'oreille, près de ce même foyer, et qu'elle fût, par l'explosion de sa surprise, sur le point de me trahir.
    - Mais quand elle sut qu'Edouard vivait et qu'il était de retour, reprit Dot, la voix entrecoupée de sanglots, parlant pour elle-même comme elle avait brûlé de le faire pendant tout le récit du marin ; et quand elle connut son projet, elle lui recommanda expressément de garder le secret, car son vieil ami John Peerybingle était beaucoup trop ouvert de sa nature, et trop maladroit pour rien cacher, oui, un vrai maladroit en tout et pour tout, incapable d'aider à sa ruse, dit Dot, moitié riant, moitié pleurant ; et quand elle, c'est-à-dire moi, John, ajouta en sanglotant la petite femme, lui eut tout raconté, comment sa maîtresse l'avait cru mort, comment, à la fin, elle s'était laissé pousser par sa mère à un mariage que la vieille bonne femme, dans sa simplicité, appelait avantageux ; et quand elle, c'est encore moi, John, lui eut dit qu'ils n'étaient pas encore mariés (quoique bien près de l'être) et que, si ce mariage se faisait, ce ne serait pas autre chose qu'un sacrifice, car du côté de la future il n'y' y avait point d'amour ; et quand il devint presque fou de joie à cette nouvelle, alors elle, c'est-à-dire encore moi, dit qu'elle interviendrait, comme elle avait souvent fait autrefois, John, qu'elle sonderait sa maîtresse et saurait bien s'assurer qu'elle, moi encore, John, ne se trompait pas dans ce qu'elle disait là. Et, en effet, elle ne s'était pas trompée, John ! et ils ont été réunis, John ! et ils ont été mariés, John ! Il y a une heure. Et voici la nouvelle mariée ! Et Gruff et Tackleton risque bien de mourir garçon ! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous bénisse !". Or, vous savez, par parenthèse que c'était une irrésistible petite femme ; mais jamais elle n'avait été si irrésistible que dans les transports auxquels elle se livrait en ce moment. Jamais il n'y eut de félicitations si tendres, si délicieuses que celles qu'elle se prodiguait à elle-même et à la nouvelle mariée.
    Au milieu du tumulte d'émotions qui s'élevait dans sa poitrine, l'honnête messager était resté confondu. Tout à coup, il court vers elle, mais Dot, étend la main pour l'arrêter et recule loin de lui, conservant sa distance.
    "Non, John, non ! entendez tout ! Ne m'aimez plus, John, jusqu'à ce que vous ayez entendu tout ce que j'ai à vous dire. C'était mal d'avoir un secret pour vous, John : j'en suis très fâchée. Je ne croyais pas avoir si mal fait, jusqu'au moment où je vins m'asseoir près de vous, sur le petit tabouret, hier soir ; mais quand je pus lire sur votre visage que vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Edouard, quand je vis ce que vous pensiez, je compris toute l'étendue de ma faute étourdie. Mais aussi, cher John, comment avez-vous pu, ah ! comment avez-vous pu avoir de pareilles idées !
    Pauvre petite femme, comme elle sanglotait encore ! John Perrybingle voulait la serrer dans ses bras. Mais non ; elle ne le permit pas.
    "Ne m'aimez pas encore, s'il vous plaît, John ! pas de longtemps, encore ! Quand j'étais triste de ce prochain mariage, cher, c'est parce que je me rappelais May et Edouard, qui s'aimaient tant dans leur jeunesse, et parce que je savais que le cœur de May était bien loin de s'être donné à Tackleton. Vous croyez cela maintenant, n'est-ce pas, John ?".
    John, à cet appel, allait de nouveau se précipiter vers sa femme, mais elle l'arrêta encore.
    "Non, restez là, s'il vous plaît, John ! Quand il m'arrive de vous plaisanter, comme je le fais quelquefois, John, en vous appelant un maladroit, mon vieil oison chéri, et d'autres noms pareils, c'est parce que je vous aime tant. John, et vous et vos manières, que je ne voudrais pas vous voir changer le moins du monde, fût-ce même demain, pour vous changer en roi.
    - Bravo ! bravissimo ! s'écria Caleb avec une vigueur inaccoutumée, c'est mon opinion.
    - Et lorsque je parle de gens entre deux âges, de gens rassis, John, et qu'alors je prétends que nous faisons un drôle de couple, un attelage boiteux et mal assorti, c'est seulement parce que je ne suis qu'une sotte petite créature, et par la même raison qui fait que j'aime aussi quelquefois à jouer à la madame ; tout cela, c'est seulement pour de rire".
    Elle vit bien qu'il allait encore s'approcher ; elle l'arrêta une troisième fois, mais elle faillit bien ne pas s'y être prise à temps.
    "Non ; ne m'aimez pas encore ; seulement une minute ou deux, s'il vous plaît, John ! Ce que je désire surtout vous dire, je l'ai gardé pour la fin. Mon cher, mon bon, mon généreux John, quand nous parlions l'autre soir du grillon, j'avais un aveu sur mes lèvres, j'allais le laisser échapper, à savoir que je ne vous avais pas aimé d'abord tout à fait aussi tendrement que je vous aime maintenant ; que, lorsque je vins pour la première fois ici, dans votre maison, je craignais presque de ne pouvoir réussir à vous aimer aussi bien que je l'espérais et que je priais Dieu de m'y aider ; j'étais si jeune, John Mais, cher John, chaque jour, chaque heure, je vous ai aimé de plus en plus. Et s'il m'eût été possible de vous aimer plus que je ne vous aime, les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce matin auraient bien suffit pour cela. Mais je ne le puis. Toute l'affection que j'avais en moi (et j'en avais beaucoup à donner, John), je vous l'ai donnée, comme vous le méritez bien, il y a longtemps, longtemps, et je n'en ai plus à donner maintenant. A présent, mon cher mari, reprenez-moi sur votre cour ! Voici ma maison, John, et ne songe, jamais, non jamais, à me renvoyer de celle-là pour en habiter une autre !".
    Vous n'éprouverez jamais autant de plaisir à voir une noble petite femme dans les bras de personne, que vous en auriez ressenti, si vous aviez vu Dot courir au-devant des embrassements du messager. Ce fut bien la plus complète, la plus naïve, la plus franche petite scène de tendresse et d'émotion que vous puissiez jamais voir dans toute votre vie vivante.
    Soyez sûr que John se trouvait dans un état de ravissement indicible ; et soyez sûr aussi qu'il en était de même de Dot ; mais, soyez sûr, en même temps, que tout le monde était aux anges, y compris miss Slowboy, qui pleurait de joie, et, dans son désir de faire participer son jeune fardeau à cet échange général de félicitations, le présentait successivement, à la ronde, à chacun des assistants, absolument comme elle aurait fait circuler un plateau de rafraîchissements.
    Mais un bruit de roues se fit encore entendre au-dehors, et quelqu'un s'écria que c'était Gruff et Tackleton qui revenait. En effet, le digne gentleman fit presque aussitôt son apparition, le visage enflammé et tout ému.
    "Voyons, que diable est-ce, John Peerybingle ? dit-il en entrant. Il faut qu'il y ait quelque erreur. J'ai donné rendez-vous à Mme Tackleton dans l'église, et je parierais que nous nous sommes croisés sur la route, pendant qu'elle venait ici. Tiens, mais la voici ! Je vous demande bien pardon, monsieur, je n'ai pas le plaisir de vous connaître ; mais, si vous pouvez me faire la faveur de me laisser cette demoiselle, elle a un engagement particulier pour ce matin.
    - Mais non, je n'ai pas l'intention de vous la laisser du tout, répondit Edouard. Cela m'est impossible.
    - Que voulez-vous dire, vagabond, reprit Tackleton.
    - Je veux dire, dit l'autre en souriant, que je veux bien vous pardonner votre humeur, parce que je vois que vous êtes vexé ; je serai aussi sourd ce matin à vos propos grossiers, que je l'étais hier soir à toute espèce de propos".
    Quel regard lui lança Tackleton, et comme il tressaillit !
    "Je suis fâché, monsieur, continua celui-ci en tenant la main gauche de May, et surtout le doigt du milieu, avec une affectation toute particulière, que cette jeune dame ne puisse vous accompagner à l'église ; mais comme elle y a déjà été une fois ce matin, peut-être voudrez-vous l'excuser ?".
    Tackleton regarda d'un air mécontent ce doigt du milieu, et tira de la poche de son gilet un petit morceau de papier argenté, qui, selon l'apparence, contenait un anneau.
    "Miss Slowboy, dit-il, voulez-vous avoir la bonté de jeter ceci au feu ?... Merci.
    - Voyez-vous, dit Edouard, c'était un engagement antérieur au vôtre, un engagement déjà fort ancien, qui a empêché ma femme d'être exacte à votre rendez-vous, je vous assure.
    - Mr Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je lui en avais très fidèlement fait confidence, et que maintes fois, ajouta May en rougissant, je lui ai dit qu'il me serait impossible de l'oublier jamais.
    - Oh ! certainement ! fit Tackleton, certainement. C'est parfaitement juste ; il n'y a rien à dire. Monsieur Edouard Plummer, je présume ?
    - C'est mon nom, répondit le nouveau marié.
    - Ah ! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, l'examinant avec un regard inquisiteur et lui faisant un profond salut. Je vous fais mes compliments, monsieur.
    - Merci.
    Madame Peerybingle, reprit Tackleton en se tournant tout à coup du côté où Dot se tenait avec son mari, recevez l'expression de mes regrets. Vous n'avez jamais eu pour moi une grande bienveillance, mais, sur mon âme, je regrette sincèrement ce qui s'est passé, vous valez mieux que je ne croyais. John Peerybingle, recevez aussi mes excuses. Vous me comprenez cela suffit. Il n'y a rien à dire. Mesdames et messieurs, tout va pour le mieux. Bonjour !".
    Là-dessus, le voilà parti, sans demander son reste ; il s'arrêta seulement un instant à la porte pour dépouiller la tête de son cheval des rubans et des fleurs qui l'ornaient, et donner au pauvre animal un violent coup de pied dans les côtes, sans doute afin de lui apprendre qu'il y avait quelque anicroche.
    A présent, il n'y avait pas à badiner ; il fallut songer sérieusement à célébrer ce jour-là, de manière qu'il laissât à tout jamais sa trace dans le calendrier des fêtes de galas de la maison Peerybingle. En conséquence, Dot se mit à l'œuvre pour préparer un régal qui pût couvrir d'un honneur immortel son ménage et chacune des parties intéressées. En moins de rien, elle plongea ses bras dans la farine jusqu'au coude, y compris les charmantes fossettes, et se fit un jeu malin de blanchir l'habit du bon John, chaque fois qu'il venait près d'elle, en l'arrêtant pour lui donner un baiser. Ce brave garçon lava les légumes, ratissa les navets, brisa les assiettes, renversa les marmites de fer pleines d'eau froide sur le feu, enfin il se rendit utile de toutes les façons, tandis qu'un couple d'aides de cuisine, appelées à la hâte de quelque endroit du voisinage, continu dans une question de vie ou de mort, couraient l'une contre l'autre, se heurtaient à chaque porte et se cognaient à tous les coins. Pour Tilly Slowboy avec l'enfant, tout le monde était sûr de la trouver partout sur son passage. Tilly n'avait jamais encore, jusqu'alors, fait preuve d'une telle activité ; elle se multipliait ; son ubiquité était l'objet de l'admiration générale. Elle était dans le corridor à deux heures vingt-cinq minutes, véritable pierre d'achoppement pour ceux qui entraient et sortaient ; dans la cuisine, à deux heures et demie précises, comme un traquenard ; dans le grenier, compte un trébuchet, à trois heures moins vingt-cinq minutes. La caboche du baby tint lieu de pierre de touche à toute sorte de matière animale, végétale et minérale avec laquelle elle se trouva en contact ; ou plutôt, il n'y eut ce jour-là en mouvement, ni gens, ni meubles, ni ustensiles qui ne fissent à un moment donné, connaissance intime avec la tête du poupon.
    Puis il y eut une grande expédition mise sur pied pour aller chercher Mme Fielding, pour exprimer de touchants regrets à cette excellente dame, et l'amener, de gré ou de force, à se trouver heureuse de pardonner la chose. Et, quand l'expédition envoyée à la découverte fit sa première reconnaissance, la dame ne voulut d'abord rien entendre, répéta un nombre incalculable de fois qu'elle avait vécu uniquement pour voir ce beau jour, qu'on ne lui demandât pas autre chose ; qu'on n'avait plus qu'à la porter en terre : ce qui paraissait absurde avec raison, attendu qu'elle n'était point morte ; bien loin de là, au bout d'un certain temps elle tomba dans un état de calme effrayant, et observa qu'à l'époque de cette fameuse catastrophe dans le commerce de l'indigo, elle avait bien prévu que sa vie entière serait exposée à toute espèce d'insulte et d'outrage ; qu'elle n'était donc pas étonnée de ce qui arrivait et qu'elle suppliait qu'on ne se donnât pas la moindre peine à son occasion (qu'était-elle en effet ? Bon Dieu ! rien ! un zéro !) ; qu'on voulût bien oublier, qu'une pauvre petite créature comme elle eût jamais vécu, et que l'on continuât d'aller tout droit son chemin, comme si elle n'existait pas. Passant de ce ton amer et sarcastique à un langage inspiré par la colère, elle fit entendre cette expression remarquable "que le ver se retourne quand on le foule aux pieds" ; après quoi, elle finit par exprimer un tendre regret. Encore s'ils lui avaient seulement donné leur confiance, quelles idées n'aurait-elle pas pu leur suggérer ! Profitant de cette crise opérée dans ses sentiments, l'expédition l'embrassa ; alors, Mme Fielding eut bientôt mis ses gants, et se dirigea vers la maison de John Peerybingle, dans une tenue irréprochable en femme comme il faut, portant à sa ceinture, dans une enveloppe de papier, un bonnet de cérémonie, presque aussi haut et certainement aussi roide qu'une mitre.
    Le père et la mère de Dot, qui devaient aussi venir dans une autre petite carriole, étaient en retard ; on eut des inquiétudes, et on regarda souvent du côté de la route si on les voyait ; Mme Fielding regardait toujours au rebours et dans une direction moralement impossible ; et, lorsqu'on lui en faisait l'observation, elle espérait, répondait-elle, qu'elle pouvait prendre la liberté de regarder où bon lui semblait. A la fin, ils arrivèrent : un petit couple potelé, marchant de ce petit pas serré et solide, véritable cachet de la famille Dot. Dot et sa mère, assises à côté l'une de l'autre, offraient une ressemblance frappante.
    Alors la mère de Dot eut à renouveler connaissance avec la mère de May ; la mère de May affectait toujours de se tenir sur ses grands airs, tandis que la mère de Dot ne se tenait sur rien autre chose que sur ses petits pieds d'une rare activité. Et le vieux Dot (c'est le père de Dot que je veux dire : j'ai oublié que ce n'était pas son vrai nom, mais n'importe) prenait des libertés avec Mme Fielding ; il lui donna des poignées de main à première vue, sans autre révérence pour le fameux bonnet, dans lequel il eut l'air de ne voir qu'un composé d'empois et de mousseline, ne témoigna pas la moindre sensibilité pour les malheurs de feu l'indigo, vu qu'il n'y avait rien à y faire ; enfin, d'après la définition de Mme Fielding, c'était une bonne pâte d'homme ! mais si grossière, ma chère !
    Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, oublier Dot, faisant les honneurs avec sa robe de noce ; béni soit son joli visage ! Non ! ni le bon messager, si jovial et si rubicond, au bout de la table ; ni le brun et frais matelot avec sa gracieuse femme, ni un seul de ses convives. Quant au dîner, ce serait bien dommage de l'oublier aussi. Jamais il ne se mangea de dîner plus substantiel ni plus appétissant ; j'aimerais presque autant oublier les rouges bords dans lesquels on trinqua à la santé des noces : le pire de tous les oublis.
    Après le dîner, Caleb chanta sa chanson bachique en l'honneur du vin mousseux. Aussi vrai que je suis un homme vivant, qui espère l'être encore un an ou deux, il la chanta sans en perdre un couplet.
    Et d'aventure, un incident tout a fait imprévu survint précisément au moment où Caleb achevait sa chanson.
    On frappa un léger coup à la porte : un homme entra en chancelant sans dire : Avec votre permission, ou : Sauf votre permission ; il portait quelque chose de lourd sur la tête, et déposa son fardeau au centre de la table, sans déranger la symétrie, au beau milieu des pommes et des noix.
    "Mr Tackleton, dit-il, vous présente ses compliments, et comme il n'a pas besoin pour lui de son gâteau de noces, il espère que vous voudrez bien lui faire l'honneur de le manger".
    Après ce peu de mots, il sortit.
    Il y eut quelque surprise parmi la compagnie, comme vous pouvez l'imaginer, Mme Fielding, personne d'un discernement infini, insinua que le gâteau était empoisonné, et raconta l'histoire d'un autre gâteau, qui, à sa connaissance, avait fait tourner au bleu toute une pension de jeunes demoiselles ; mais on lui répondit par des réclamations unanimes qui décidèrent le siège de la place ; May y plongea le couteau en grande cérémonie et au milieu de la joie générale.
    Je ne crois pas que personne y eût encore goûté, lorsqu'un autre coup léger fut frappé à la porte ; le même homme parait de nouveau, portant sous son bras un énorme paquet recouvert de papier gris.
    "Mr Tackleton vous présente ses compliments, et il envoie quelques joujoux au baby. Ils ne sont pas vilains".
    Puis, cela dit, il se retire comme la première fois.
    Tous les convives auraient été fort embarrassés de trouver des paroles capables d'exprimer leur étonnement, quand même ils auraient eu plus de temps de reste pour en chercher. Mais on ne le leur laissa pas, car le commissionnaire avait à peine fermé la porte derrière lui, qu'à un troisième coup, frappé presque immédiatement, Tackleton lui-même entra dans la chambre.
    "Madame Peerybingle, dit le marchand de jouets, le chapeau à la main, j'ai beaucoup de regrets, plus de regrets encore que ce matin. J'ai eu tout le temps d'y penser. John Peerybingle, mon caractère est naturellement assez mauvais, mais il ne peut manquer de s'améliorer, plus ou moins, dans la compagnie d'un homme comme vous. Caleb, cette petite bonne m'a donné hier soir, sans s'en douter, une sorte d'avis énigmatique dont j'ai retrouvé la clef. Je rougis de penser combien il m'aurait été facile de vous attacher à moi, vous et votre fille ; et quel misérable idiot j'étais moi-même de la prendre pour une idiote. Mes amis, permettez-moi de vous appeler tous de ce nom, ma maison est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas même un grillon dans mon foyer, puisque je les ai tous effarouchés. Ayez pitié de mon isolement, et permettez que je me joigne à votre heureuse réunion !".
    En cinq minutes, il fut comme chez lui. Jamais vous n'avez vu un tel compagnon. Qu'est-ce qu'il avait donc eu toute sa vie, de n'avoir jamais su, jusqu'à ce jour, quel joyeux convive il pouvait faire ? ou bien comment les fées s'y étaient-elles donc prises pour opérer en lui un tel changement ?
    "John ! vous ne voulez plus me renvoyer chez mes parents ce soir ; le voulez-vous encore, John ?" murmura Dot à voix basse.
    Il en avait pourtant été bien près !
    Il ne manquait plus qu'un être vivant pour rendre la partie complète ; en un clin d'œil, il fut là, très altéré, à force d'avoir couru, et cherchant par des efforts inutiles à faire entrer sa tête dans le goulot trop étroit d'une cruche. Il avait suivi la voiture jusqu'au terme de son voyage, très fort contrarié de l'absence de son maître, et prodigieusement rebelle à son remplaçant. Après avoir rôdé aux environs de l'écurie pendant quelque temps, bien peu de temps, après avoir tenté en vain d'exciter le vieux cheval à retourner seul, par un acte positif de mutinerie, il était allé se coucher devant le feu, dans la salle commune du cabaret voisin. Mais, cédant tout à coup, à la conviction que le remplaçant de l'honnête John n'était qu'une mauvaise plaisanterie, qui ne valait pas la peine qu'on restât avec lui, il s'était remis sur ses jambes, lui avait tourné le dos et repris le chemin du logis.
    Le soir, on se mit à la danse. Je me serais contenté de mentionner d'une manière générale ce divertissement, sans en rien dire de plus, si je n'avais quelque raison de supposer que ce fut une danse tout à fait originale et d'un caractère peu commun. Voici la manière bizarre dont elle se trouva engagée.
    Edouard, le marin, un bon, brave et loyal garçon, leur avait fait divers récits merveilleux sur les perroquets, les mines, les Mexicains, la poudre d'or, etc... quand tout à coup il lui passa par la tête de s'élancer de sa chaise, et de proposer une danse, car la harpe de Bertha était là, et elle maniait son instrument a ravir. Dot (la bonne pièce ! avec ses petits airs hypocrites quelquefois), Dot prétendit que le temps de la danse était passé pour elle ; mais la bonne raison, je présume, c'est que le voiturier fumait en ce moment sa pipe, et qu'elle aimait mieux demeurer assise auprès de lui. Après cela, Mme Fielding, vous pensez bien, ne pouvait guère accepter un danseur, et fut bien obligée de dire ainsi, que le temps de la dame était également passé pour elle : tout le monde dit de même, excepté May ; May était prête.
    Ainsi, Edouard et May se levèrent au milieu des applaudissements pour danser seuls ; et Bertha joue son air le plus entraînant.
    Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais ils n'eurent pas dansé cinq minutes que, tout à coup, le messager jette sa pipe, saisit Dot par la taille, s'élance au milieu de la chambre et tourbillonne avec elle d'une manière surprenante, pirouettant, tantôt sur les talons, tantôt sur la pointe du pied. Tackleton ne les voit pas plutôt, qu'il glisse légèrement jusqu'à Mme Fielding, la saisit à son tour par la taille, et suit le branle. Le vieux Dot ne voit pas plutôt cela, que le voilà debout, alerte, qui entraîne Mme Dot au milieu du groupe et se met en tête ; Caleb, à son tour, ne voit pas plutôt cela, qu'il prend miss Slowboy par les deux mains, et part sur-le-champ avec elle ; miss Slowboy, bien convaincue que les seuls principes de la danse consistent à plonger vivement au milieu des autres couples et à exécuter à leurs dépens un certain nombre de chocs plus ou moins violents, s'en donne à coeur joie.
    Ecoutez, comme le grillon accompagne la Musique de son crrri, crrri, crrri, et comme la bouilloire bourdonne !

    Mais, qu'est-ce que ceci ? Pendant que je les écoute avec un vif sentiment de satisfaction et de bonheur, et que je me tourne du côté de Dot, afin d'apercevoir encore une dernière fois cette petite figure qui me plaît tant, Dot et les autres se sont évanouis dans les airs et m'ont laissé seul. Un grillon chante dans le foyer ; un jouet d'enfant brisé gît sur le sol, et rien de plus.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée