Dix heures sonnaient à l'horloge hollandaise placée dans
le coin de la cuisine, lorsque le messager s'assit près du feu,
si troublé, si abattu par le chagrin, que le coucou, je crois,
en fut tout effarouché, car, après s'être
dépêché de pousser ses dix petits cris
mélodieux afin d'annoncer l'heure, il se replongea bien vite
dans le palais moresque, en fermant avec fracas la petite porte
derrière lui, comme s'il ne se sentait pas le courage
d'affronter plus longtemps ce spectacle inaccoutumé.
Le petit faucheur lui-même, eût-il été
armé de la faux la plus tranchante, et l'eût-il
enfoncée à chaque coup dans le cœur du messager,
n'aurait jamais pu le navrer, l'entailler aussi cruellement que l'avait
fait Dot.
C'était un cœur si rempli d'amour pour elle, uni si
étroitement, si solidement au sien par d'innombrables liens, de
souvenirs doux et puissants, tissu précieux que ses
qualités, aussi nombreuses qu'attrayantes, travaillaient
assidûment chaque jour à rendre plus serré ;
c'était un cœur dans lequel Dot s'était, en quelque
sorte, enchâssée si doucement et si profondément ;
un cœur si simple et si vrai ; toujours si droit, toujours si
innocent, qu'il ne put d'abord nourrir ni colère ni
pensée de vengeance, et n'eut de place que pour y garder encore
l'image brisée de son idole.
Mais peu à peu, insensiblement, à mesure que le messager
demeurait plus longtemps absorbé par ses réflexions
devant son foyer, maintenant froid et sombre, d'autres pensées
plus farouches commencèrent à se faire jour dans son
esprit, comme un vent furieux qui s'élève au milieu de la
nuit. L'étranger était sous son toit
déshonoré. Trois pas pouvaient le conduire à sa
chambre, un seul coup de poing suffirait pour en enfoncer la porte.
"Vous pourriez bien assommer un homme avant de vous en douter", avait
dit Tackleton. Ce ne serait pas l'assommer, s'il donnait à
l'infâme le temps de lutter avec lui, corps à corps
n'avait-il pas l'avantage de la jeunesse ?
C'était une pensée dangereuse dans les sombres
dispositions de son esprit. C'était une pensée de
colère, une tentation de vengeance, qui pouvait changer sa
joyeuse maison en un de ces repaires mal famés, devant lesquels
le voyageur craindrait de passer seul pendant la nuit, et où les
imaginations timides verraient, à travers les fenêtres
brisées, des ombres lutter ensemble, quand la lune serait
voilée, et entendraient des bruits sauvages dans les jours de
tempête.
Il avait l'avantage de la jeunesse ! Oui, oui ; c'était quelque
amant qui avait trouvé le chemin d'un cœur que lui, John,
n'avait jamais touché ; quelque amant choisi par elle autrefois,
dans sa jeunesse, à qui elle avait songé toujours, dont
elle avait rêvé dans son sommeil, pour qui elle
languissait et soupirait, tandis qu'il la croyait si heureuse à
ses côtés. Oh ! la cruelle angoisse seulement d'y penser !
Elle était montée à l'étage
supérieur pour coucher le baby. Pendant que John s'abandonnait
de la sorte à ses tristes réflexions, seul, près
du feu, elle vint se mettre à côté de lui, sans
même qu'il la remarquât (car les douleurs qu'il souffrait
dans ses tortures lui avaient fait perdre jusqu'à la perception
des sens), et plaça son petit tabouret à ses pieds. Il ne
s'en aperçut que lorsqu'il sentit la main de Dot se poser sur la
sienne, et qu'il la vit le regarder en face.
Avec étonnement ? Non. C'est ce qui le surprit d'abord, et il
eut besoin de la regarder encore pour s'assurer que c'était bien
vrai. Non, pas avec étonnement, avec un regard curieux et
scrutateur, mais pas étonné du tout ; un regard inquiet,
sérieux, qui fit place à un sourire étrange,
sauvage, effrayant, comme si elle devinait ses pensées ; puis,
rien autre chose, si ce n'est qu'elle appliqua ses mains
croisées sur son front, les cheveux tombants.
Quand John aurait pu disposer en ce moment de la toute-puissance de
Dieu, n'ayez pas peur, qu'il en eût fait tomber sur Dot le poids
d'une plume ; il avait dans le cœur trop de miséricorde,
cet autre attribut du bon Dieu. Aussi ne pût-il supporter de la
voir, ainsi affaissée sur le petit siège où il
l'avait souvent contemplée, avec amour et orgueil, si innocente
et si gaie ; et quand elle se leva et s'éloigna de lui en
sanglotant, il se sentit plus soulagé de voir sa place vide
à ses côtés, que si elle l'avait encore remplie de
sa présence, autrefois et longtemps chère à son
cœur. Cette présence était en ce moment pour lui la
plus poignante de toutes les angoisses, parce qu'elle lui rappelait
dans quel abîme de désolation il venait de tomber, et
comment venait de se briser à toujours le lien suprême qui
l'attachait à la vie.
Plus il y songeait, plus il sentait qu'il aurait
préféré la voir frappée à ses yeux
d'une mort prématurée avec leur petit enfant entre les
bras, et plus aussi la rage contre son ennemi redoublait de violence.
Il regarda autour de lui pour chercher une arme.
Un fusil se trouvait suspendu à la muraille. John le
décrocha, et fit un pas ou deux vers la porte de la chambre du
perfide étranger. Il savait que le fusil était
chargé : une idée vague qu'il avait le droit de tuer cet
homme comme une bête fauve, s'empara de son esprit, et l'envahit
tout entier comme un noir démon, bannissant toute pensée
de clémence et de pardon.
Non, ce n'est pas cela que je voulais dire. Cette idée ne bannit
point de son cœur toute pensée de clémence et de
pardon, elle les transforma avec un art infernal, et en fit des
aiguillons qui le stimulaient davantage, changeant l'eau en sang,
l'amour en haine, la douceur en férocité aveugle. L'image
de Dot désolée, humiliée, mais faisant encore
appel à sa tendresse et à sa pitié avec un pouvoir
irrésistible, ne sortait point de son esprit ; mais la vue
même de cette image le poussait vers la porte, élevait
l'arme à la hauteur de son épaule, adaptait, assurait son
doigt sur la détente et lui criait : "Tue-le ! Dans son lit !".
Il renversa le fusil pour enfoncer la porte avec la crosse ;
déjà il le tenait levé en l'air ; il sentait une
voix prête à s'échapper de ses lèvres pour
crier à sa victime, dans un dernier accès de
miséricorde "Sauve-toi, au nom du ciel ; sauve-toi par la
fenêtre !".
Quand, tout à coup, le feu, qui, jusque-là avait
couvé en silence, illumina la cheminée par un jet
brillant de lumière, et le grillon du foyer recommença
son crrri, crrrri, crrri.
Aucun des sons qu'il aurait pu entendre, aucune voix humaine, pas
même la sienne, à elle, n'aurait ému et
calmé le pauvre John d'une manière aussi efficace. Les
paroles pleines de franchise par lesquelles Dot lui avait
exprimé son amour pour ce petit favori retentissaient encore
toutes vibrantes à ses oreilles ; il la revoyait avec son ton de
franchise et de douceur, son léger tremblement dans tout son
être, sa douce voix (oh ! quelle voix ! ou plutôt quelle
musique domestique pour charmer un honnête homme au coin du feu
!), tout cela venait ranimer ses bonnes pensées, les
réchauffer, leur rendre le mouvement et la vie.
Il recula auprès de la porte, comme un somnambule
éveillé au milieu d'un rêve effrayant, et mit le
fusil de côté. Alors, couvrant son visage de ses deux
mains, il se rassit près du feu et trouva du soulagement dans
les larmes.
Le grillon du foyer s'avança dans la chambre, et vint se placer devant lui sous la forme d'une fée.
"Je l'aime, dit la voix féerique, répétant les
paroles que John se rappelait bien ; je l'aime, pour toutes les bonnes
pensées que son innocente musique a fait naître en moi,
chaque fois que j'ai pu l'entendre".
- Ce sont ses propres paroles ! s'écria le messager. C'est bien cela !
- "Vous m'avez rendu cette maison bien heureuse, et c'est à cause de cela que j'aime le grillon".
- Oui, elle a été bien heureuse, Dieu le sait, cette
maison, reprit le voiturier. C'est elle qui l'a rendue heureuse,
toujours... jusqu'à présent.
- Si gracieuse, d'humeur si douce ; si entièrement à son
ménage, si joyeuse, si occupée, le cœur si
léger ! dit la voix.
- Sans cela, est-ce que je l'aurais aimée comme je l'aimais ? fit le voiturier.
- Dites donc comme je l'aime ! ... reprit la voix.
- Comme je l'aimais", répéta le messager ; mais son
accent n'était plus aussi ferme ; sa langue, mal assurée,
résistait à sa volonté et voulait parler à
sa manière, pour elle-même et pour lui.
L'apparition, dans une attitude solennelle, leva la main et dit :
"Par ton foyer...
- Le foyer qu'elle a désolé, interrompit John.
- Le foyer qu'elle a... si souvent... béni et illuminé !
dit le grillon ; le foyer qui, sans elle, n'était qu'un
assemblage de pierres et de briques avec des barreaux de fer
rouillé, mais qui, par elle, est devenu ton autel domestique,
l'autel sur lequel tu as sacrifié chaque soir quelque petite
passion mauvaise, quelque égoïsme, quelque souci, pour y
déposer l'offrande d'un esprit tranquille, d'une nature
confiante et d'un cœur généreux, en sorte que la
fumée, s'élevant de ta pauvre cheminée, est
montée vers le ciel avec un parfum plus suave que le plus riche
encens brûlé devant les plus riches châsses, dans
tous les magnifiques temples de ce monde ! Par ton foyer, par son
paisible sanctuaire, entouré de toutes les douces influences
qu'il te rappelle, écoute-la ! écoute-moi ! car tout,
ici, te parle le langage de ton foyer et de ton intérieur
domestique.
- Et, croyez-vous qu'il parle en sa faveur ? demanda John.
- Oui, tout ce qui parle le langage de ton foyer et de ton
intérieur doit parler en sa faveur ! répondit le grillon,
car ce langage-là ne peut mentir".
Et, pendant que le messager, la tête appuyée sur ses
mains, continuait à rêver, assis sur sa chaise, l'image de
Dot, présente en personne, se tenait à ses
côtés, lui suggérant ses pensées par un
effet de son pouvoir surnaturel, et les lui remettant devant les yeux,
comme dans un miroir ou dans un tableau.
Et l'image présente n'était pas seule. De la pierre du
foyer, de la cheminée, de l'horloge, de la pipe, de la
bouilloire et du berceau ; du plancher, des murs, du plafond et de
l'escalier ; de la voiture au-dehors et du buffet au-dedans, de tous
les ustensiles de ménage ; de chaque objet, de chaque lieu avec
lesquels Dot avait toujours été familière, et
auxquels se rattachait un souvenir d'elle dans l'esprit de son
infortuné mari, des fées sortaient en troupes, non pour
se tenir immobiles à côté de lui, comme avait fait
le grillon, mais pour s'occuper et s'agiter en tous sens ; pour rendre
toutes sortes d'honneurs a l'image, pour le tirer par le pan de son
habit, et la lui montrer du doigt quand elle paraissait ; pour se
grouper autour d'elle, l'enlacer dans leurs bras et jeter des fleurs
sur ses pas ; pour essayer de couronner sa belle tête avec leurs
petites mains ; pour lui montrer qu'elles l'aimaient tendrement, et
qu'il n'y avait pas une seule créature laide, méchante et
accusatrice qui pût se vanter de la connaître... Elles,
elles seules, ses compagnes folâtres et fidèles, savaient
tout ce qu'elle valait.
Ses pensées suivaient constamment l'image, qui était toujours là.
Assise devant le feu, elle travaillait à l'aiguille en
chantonnant toute seule. Quelle créature enjouée, active
et patiente que cette petite Dot ! Les figures des fées se
tournèrent toutes à la fois vers lui, d'un seul et
même accord, et concentrant sur elle un regard, semblaient dire,
toutes fières de leur idole : "Et c'est là la femme
légère que tu accuses ?".
Au-dehors, on entendait des sons joyeux d'instruments de musique, de
voix bruyantes et de rires éclatants. Une troupe de jeunes gens
et de jeunes personnes en train de se divertir se
précipitèrent dans la maison ; parmi elles, May Fielding,
avec une vingtaine d'autres aussi jolies ; Dot était la plus
belle de toutes, et aussi jeune que pas une d'elles. Elles venaient
l'inviter à prendre part à leur fête ; il
s'agissait d'aller danser. Si jamais pieds furent faits pour danser,
c'étaient assurément les siens. Mais elle se mit à
rire, hocha la tête et leur montra son dîner sur le feu et
la table déjà mise, avec un air de satisfaction peu
jalouse de leurs plaisirs qui la rendait encore plus charmante. Elle
les congédia donc gaiement, saluant de la tête, l'un
après l'autre, à mesure qu'ils sortaient, ses danseurs
prétendus, avec une indifférence comique ; ils n'avaient
plus, après cela, ces beaux galants, qu'à s'aller jeter
à l'eau de désespoir ; et pourtant l'indifférence
n'était pas son défaut, oh non ! car en ce moment, parut
à la porte certain messager, et Dieu sait quel bon accueil elle
lui fit !
Les fées se tournèrent toutes à la fois vers lui
et semblèrent lui dire : "Et c'est là la femme qui t'a
abandonné.
Une ombre passa sur le miroir ou le tableau, comme il vous plaira. Une
grande ombre de l'étranger, tel qu'il apparut d'abord sous leur
toit ; elle en couvrait toute la surface et effaçait tous les
autres objets. Mais les fées agiles travaillèrent comme
des abeilles diligentes à la dissiper ; Dot reparut encore belle
et brillante.
Elle berçait son petit enfant ; lui chantait doucement une
chanson, la tête sur une épaule qui avait sa contre-partie
dans la figure rêveuse près de laquelle se tenait le
grillon-fée.
La nuit, je veux dire la nuit réelle, et non pas celle qui se
règle aux horloges des fées, la nuit poursuivait sa
course ; dans cette phase des pensées du messager, la lune se
montra au ciel, brillante de clarté. Peut-être une
lumière calme et tranquille s'était-elle aussi
levée dans son esprit, et put-il réfléchir avec
plus de sang-froid à ce qui était arrivé.
Quoique l'ombre de l'étranger passât par intervalles sur
le miroir, toujours distincte, grande et parfaitement définie,
elle ne paraissait déjà plus aussi sombre que d'abord.
Toutes les fois qu'elle se montrait, les fées poussaient un cri
général de consternation, et employaient, avec une
activité inconcevable, leurs petits bras et leurs petites jambes
à l'effacer. Puis, quand elles retrouvaient dessous celle de
Dot, et la lui faisaient voir, une fois de plus, belle et brillante,
elles manifestaient leur joie de la manière la plus
communicative.
Elles ne la montraient jamais autrement que brillante et belle, car
elles étaient de ces génies domestiques pour lesquels le
mensonge est le néant : aussi, Dot ne pouvait être pour
elles qu'une petite créature active, radieuse, pleine de
charmes, qui avait été la lumière et le soleil de
la maison du messager !
Les fées redoublèrent d'ardeur lorsqu'elles la
montrèrent avec le baby, causant au milieu d'un groupe de sages
vieilles matrones, affectant des airs merveilleux de sage et vieille
matrone elle-même, s'appuyant d'un air posé, grave et
digne d'une vieille dame sur le bras de son mari, tentant. Elle ! une
fleur de petite femme à peine éclose) de leur persuader
qu'elle avait abjuré les vanités du monde en
général, et appartenait à cette catégorie
de personnes mûres pour lesquelles ce n'était point chose
nouvelle que la maternité ; cependant, à la même
minute, elles la montraient encore, riant de la gaucherie du messager,
remontant son col de chemise pour faire de lui un dandy, et
l'entraînant gaiement, avec sa mine rieuse, tout autour de la
chambre pour lui apprendre à danser !
Elles se tournaient plus que jamais vers lui et le regardaient avec de
grands yeux démesurément ouverts, lorsqu'elles la lui
montraient auprès de la jeune fille aveugle, car bien qu'elle
portât en tous lieux, avec elle, son animation et sa
gaieté naturelles, c'était surtout dans la demeure de
Caleb Plummer qu'elle les faisait couler à plein bord. L'amour
que lui portait la jeune aveugle, sa confiance absolue en elle, sa
reconnaissance, la manière délicate dont elle savait
repousser les remerciements de Bertha, ses petites ruses adroites pour
mettre à profit chacun des moments de sa visite en faisant
quelque chose d'utile dans le ménage, se donnant en
réalité beaucoup de peine, sous prétexte de
prendre un jour de plaisir ; sa prévoyance
généreuse, relativement aux gourmandises de fondation, le
pâté de veau et jambon, et les bouteilles de bière
; sa figure radieuse lorsqu'elle arrivait à la porte et
lorsqu'elle prenait congé ; cette merveilleuse conviction,
répandue dans toute sa personne, depuis
l'extrémité de ses pieds jusqu'au sommet de sa
tête, qu'elle sentait l'importance de son rôle dans la
tête qu'elle avait fondée, qu'elle y était
nécessaire, indispensable, faisait la joie des fées et
redoublait leur amour pour elle. Aussi regardèrent-elles une
fois encore le messager, l'appelant toutes ensemble et semblant lui
dire, pendant que quelques-unes d'entre elles allaient se nicher dans
les plis de sa robe pour la caresser de plus près "Et c'est
là la femme qui a trahi ta confiance ?".
Plus d'une fois, plus de deux, trois fois dans le cours des
rêves, de cette longue nuit, elles la lui montrèrent
assise sur son siège favori, la tête penchée en
avant, les mains croisées sur son front, les cheveux
dénoués comme il l'avait vue la dernière fois. Et
quand elles la trouvaient ainsi, elles ne se tournaient plus vers lui,
ne le regardaient plus, mais se pressaient, s'ingéniaient
à lui donner des marques de leur sympathie et de leur tendresse,
oubliant complètement son mari.
La nuit se passa de la sorte. La lune descendit à l'horizon ;
les étoiles pâlirent ; les premières lueurs du jour
percèrent les ténèbres ; la fraîcheur du
matin se fit sentir : le soleil se leva. John était encore assis
tout pensif au coin de la cheminée ; il se retrouvait dans la
même position qu'il avait prise la veille au soir, la tête
dans ses mains. Toute la nuit, John avait écouté cri,
cri, cri, crié dans le foyer ; toute la nuit, John avait
écouté sa voix ; toute la nuit, les fées
domestiques avaient été occupées autour de lui ;
toute la nuit, Dot avait été aimable et sans reproche
dans le miroir des fées, excepté dans les moments
où cette certaine ombre venait à passer.
John se leva dès qu'il fut grand jour, fit sa toilette et
s'habilla. Il ne pouvait vaquer à ses joyeuses occupations du
matin, il n'en avait pas le courage, mais peu importe : comme
c'était le jour du mariage de Tackleton, il avait pris ses
arrangements pour se faire remplacer dans ses tournées. Il
s'était proposé d'abord d'aller gaiement à
l'église avec Dot, mais il n'y fallait plus penser.
C'était aussi le jour anniversaire de leur mariage. Qui lui
aurait jamais dit qu'une telle année dut avoir une telle fin !
Le messager s'attendait à une visite matinale de Tackleton ; il
ne se trompait pas. A peine avait-il commencé à se
promener de long en large devant sa porte, qu'il aperçut, le
long de sa route, la carriole du marchand de jouets. A mesure qu'il
approchait davantage, John put voir que Tackleton était
déjà paré pour la noce, et qu'il avait orné
la tête de son cheval de fleurs et de rubans.
Le cheval ressemblait plus à un fiancé que son
maître, dont l'œil, à demi fermé, avait une
expression plus désagréable que jamais. Mais le messager
n'en fit pas la remarque. Il avait bien autre chose en tête.
"John Peerybingle ! dit Tackleton d'un air de condoléances. Mon pauvre ami, comment vous trouvez-vous ce matin ?
- Je n'ai pas passé une bonne nuit, maître Tackleton,
répondit le messager en secouant la tête j'avais l'esprit
troublé. Mais maintenant, c'est fini Pouvez-vous m'accorder
quelque chose comme une demi-heure d'entretien particulier ?
- Je suis venu exprès, dit Tackleton en descendant de voiture.
Ne vous inquiétez pas du cheval. Il se tiendra assez tranquille,
les rênes passées par-dessus ce poteau, si vous voulez lui
donner une poignée de foin".
Le messager alla en chercher à l'écurie et le mit devant
le cheval ; puis ils entrèrent tous deux dans la maison.
"Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense ? dit John.
- Non, répondit Tackleton. J'ai bien le temps ! J'ai bien le temps !".
Au moment où ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowboy
frappait à la porte de l'étranger, tout près de
là. Un de ses yeux rouges (car Tilly avait pleuré toute
la nuit, parce que sa maîtresse pleurait) était
appliqué au trou de la serrure ; elle frappait à coups
redoublés et paraissait fort effrayée.
"S'il vous plaît, dit Tilly regardant autour d'elle, je ne puis
me faire entendre de personne. J'espère qu'il n'y a personne de
parti pour l'autre monde, s'il vous plaît !".
En formulant ce souhait philanthropique. miss Slowboy redoubla de plus
belle ses coups de poing et ses coups de pied contre la porte, mais
sans obtenir plus de résultat.
"Voulez-vous que j'aille voir ? dit Tackleton. C'est curieux".
Le messager, qui avait détourné le visage de la porte, lui fit signe qu'il pouvait y aller, s'il voulait.
Tackleton alla donc au secours de Tilly ; il frappa aussi à
coups de pied et à coups de poing, et n'obtint, lui non plus,
pas la moindre réponse. Mais il eut la pensée de prendre
le bouton ; l'ayant tourné sans peine, il passa la tête
dans la porte entrebâillée, regarda dans
l'intérieur de la chambre, entra, et revint aussitôt en
courant.
"John Peerybingle, lui dit-il à l'oreille, j'espère qu'il
n'y a rien eu là... pas de violences cette nuit".
Le messager se retourna vivement de son coté.
"C'est qu'il est parti ! reprit Tackleton ; et la fenêtre est
ouverte. Je ne vois aucune marque... Certainement la chambre est
presque de niveau avec le jardin... mais j'ai eu peur de... quelque...
quelque bagarre, hein ?".
Il ferma presque entièrement son œil expressif
arrêté sur John avec une persistance opiniâtre, et
lui fit faire, ainsi qu'à son visage et à toute sa
personne, une contorsion singulière ; on aurait dit qu'il
voulait lui arracher la vérité comme on débouche
une bouteille de vin de Champagne.
"Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré dans cette
chambre hier au soir sans avoir éprouvé de ma part le
moindre mal ni la moindre injure, et personne n'y est entré
depuis. Il est parti de sa propre volonté, et je sortirais
moi-même avec plaisir de cette maison pour aller demander mon
pain de porte en porte, le reste de mes jours, si je pouvait faire
à ce prix qu'il ne fût jamais entré ici. Mais il
est venu et il est parti ; que ce soit une affaire finie.
- Oh ! oh ! Eh bien ! il peut se vanter d'en être quitte à bon marché", dit Tackleton prenant une chaise.
Son ricanement moqueur fut perdu pour John, qui s'assit pareillement,
et se couvrit un instant le visage de ses mains avant de continuer.
"Hier au soir, dit-il enfin, vous m'avez montré ma femme que j'aime... qui secrètement...
- Et tendrement, insinua Tackleton.
- Aidait cet homme à se déguiser, et lui avait fourni
l'occasion d'un tête à tête. C'était ce que
je pouvais voir qui me fit le plus de peine, et ce qui me fâcha
le plus, c'est que ce soit vous qui me l'ayez fait voir.
- J'avoue que j'ai toujours eu mes soupçons, dit Tackleton ; et
c'est aussi ce qui m'a toujours fait voir ici de mauvais oeil, je le
sais.
- Mais, comme c'est vous qui me l'avez fait voir, poursuivit le
messager sans faire attention à ses paroles, et que vous l'avez
vue, ma femme, ma femme que j'aime...". Sa voix, son regard, son geste,
prirent quelque chose de plus ferme et de plus assuré à
mesure qu'il prononçait ces mots, preuve évidente qu'il
avait un but bien arrêté... "Que vous l'avez vue dans une
circonstance fâcheuse pour elle, il est de toute justice que vous
la voyiez aussi avec mes yeux, et que vous pénétriez dans
mon cœur pour y lire mes intentions sur ce point. Car mon parti
est pris, dit le messager le regardant avec attention ; et rien ne
pourra vraiment ébranler ma résolution".
Tackleton murmura en termes généraux quelques paroles
d'approbation sur la nécessité où il se trouvait
d'exercer une vengeance quelconque ; mais les manières de son
interlocuteur lui imposèrent. Quelques simples et rudes qu'elles
fussent, elles avaient une certaine noblesse et une dignité
surnaturelle qui ne pouvaient provenir que d'un fond d'honneur et de
générosité bien enracinés dans son
âme.
"Je suis un être simple et grossier, continua John, je n'ai pas
grand-chose pour moi. Je ne suis pas un homme d'esprit, comme vous le
savez fort bien ; je ne suis pas un jeune homme ; j'aimais ma petite
Dot, parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance, dans la maison
de son père ; parce que je savais tout ce qu'elle valait ; parce
qu'elle avait été ma vie depuis des années. Il y a
beaucoup d'hommes auxquels je ne puis me comparer, mais qui n'auraient
pu, je crois, aimer ma petite Dot autant que moi !".
Il s'arrêta et frappa doucement le plancher du pied pendant quelques instants avant de poursuivre :
"J'ai souvent pensé que, quoique je ne fusse pas fait pour elle,
je pourrais faire un bon mari, et apprécier peut-être
mieux qu'un autre tout ce qu'elle vaut ; c'est ce qui fait que j'en
suis venu à croire qu'un mariage entre nous n'était pas
déraisonnable. Et en effet, nous nous sommes mariés.
Ah ! dit Tackleton avec un hochement de tête significatif.
- Je m'étais étudié, je m'étais mis
à l'épreuve ; je savais combien je l'aimais et combien je
serais heureux, ajouta le messager. Mais je n'avais pas (je le sens
aujourd'hui) suffisamment réfléchi aux
conséquences qui en résulteraient pour elle.
- Bien sûr, dit Tackleton. L'étourderie, la
frivolité, la légèreté, le désir de
plaire ! Vous n'aviez pas réfléchi ! vous aviez perdu de
vue !... Ah !
- Vous feriez bien mieux de ne pas m'interrompre, reprit John avec un
peu de mauvaise humeur, jusqu'à ce que vous me compreniez, et
vous en êtes bien loin. Hier, j'aurais assommé d'un coup
de poing l'homme qui se serait permis de dire un seul mot contre, elle
; aujourd'hui, je lui écraserais la figure avec mon pied,
à cet homme, fût-il mon frère !".
Le marchand de jouets le regarda étonné. John continua d'un ton plus radouci.
"Avais-je réfléchi, dit-il, que je l'enlevais, à
son âge, avec sa beauté, à ses jeunes camarades,
aux différentes scènes dont elle était l'ornement,
la plus radieuse étoile du firmament, pour l'enfermer à
jamais dans ma triste maison et l'enchaîner à mon
ennuyeuse société ? Avais-je réfléchi
combien j'avais peu fait pour sa vivacité, et combien ma
conception lente doit être pénible à un esprit
prompt comme le sien ? Avais-je réfléchi que ce
n'était pas un mérite pour moi, ou un titre pour moi de
Vanner, quand tous ceux qui la connaissaient se voyaient forcés
d'en faire autant ? Non, jamais ! J'ai profité de son
caractère enjoué, confiant dans l'avenir, et je l'ai
épousée : je voudrais ne l'avoir jamais fait ! Pour elle,
grand Dieu ! non pour moi !".
Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil ; et
même, son œil à demi fermé s'ouvrit, cette
fois, tout entier.
"Que Dieu la bénisse, dit John, pour la généreuse
constance avec laquelle elle a cherché à écarter
de moi cette douloureuse découverte ! Et que le ciel me pardonne
de n'avoir pas, dans mon intelligence épaisse, compris plus
tôt la chose ! Pauvre enfant ! Pauvre Dot ! je ne l'ai pas
devinée, moi, qui ai vu ses yeux se remplir de larmes quand on
parlait de mariages semblables au nôtre ! Moi, qui ai vu cent
fois le secret errer sur ses lèvres tremblantes sans jamais en
soupçonner l'existence, jusqu'à la nuit dernière.
Pauvre jeune fille ! avoir pu espérer qu'elle m'aimerait ! avoir
pu croire qu'elle m'aimait en effet !
- C'est qu'aussi elle en a bien fait semblant, dit Tackleton, et
c'était même si fort, qu'à vous parler franchement,
c'est là ce qui a donné naissance à mes
soupçons". Et ici, il fit valoir la supériorité de
May Fielding, qu'on ne pouvait, à coup sûr, accuser de
faire semblant d'être amoureuse de lui.
"C'est qu'elle essayait, dit le pauvre John avec une émotion
plus grande qu'il ne l'avait encore laissé paraître ; je
commence seulement maintenant à savoir combien il a dû lui
en coûter d'essayer d'être ma femme fidèle et
dévouée. Combien elle a été bonne ! combien
elle a fait pour moi ! quel cœur brave et énergique ! j'en
atteste le bonheur que j'ai goûté sous ce toit ! Ce sera
toujours une consolation et un soulagement pour moi, lorsque je serai
seul ici.
- Seul ici ? dit Tackleton. Vous avez donc l'intention de donner suite à cet incident ?
- J'ai l'intention, répondit le messager, de lui donner la plus
grande marque de tendresse et de lui faire la réparation la plus
complète qui soient en mon pouvoir. Je puis l'affranchir d'une
souffrance de chaque jour, celle qui résulte d'un mariage mal
assorti et des efforts qu'elle fait pour me le cacher. Elle sera aussi
libre qu'il peut dépendre de moi.
- Lui faire une réparation, à elle ! s'écria
Tackleton en roulant ses grandes oreilles autour de ses doigts. Il faut
qu'il y ait ici quelque erreur. J'aurai mal entendu".
John saisit au collet le marchand de joujoux et le secoua comme un roseau.
"Ecoutez-moi ! dit-il, et prenez garde de bien m'entendre. Ecoutez-moi. Est-ce que je ne parle pas clairement ?
- Très clairement, au contraire, répondit Tackleton.
- En homme qui est bien résolu ?
Sûrement, sûrement, en homme qui est bien résolu.
- Je suis resté la nuit dernière, toute la nuit, assis
devant ce foyer, s'écria le messager, à la place
où elle s'est souvent assise à mes côtés, en
me regardant avec son doux visage. J'ai passé en revue sa vie
entière, jour par jour ; j'ai revu sa chère image se
présenter devant mes yeux dans toutes les situations de sa vie.
Sur mon âme, elle est innocente, aussi vrai qu'il y a un Dieu
pour juger le coupable et l'innocent".
Brave grillon du foyer ! loyales fées domestiques !
"La colère et la défiance m'ont abandonné !
continua John. Il ne me reste plus que mon chagrin. Dans un moment
malheureux, quelque ancien amant, mieux assorti que moi à son
âge et à ses goûts, abandonné peut-être
pour moi, contre sa volonté, sera revenu. Dans un moment
malheureux, prise à l'improviste, sans avoir le temps de
réfléchir à ce qu'elle faisait, elle s'est rendue
elle-même complice de sa trahison par un rendez-vous clandestin.
Elle l'a vu la nuit dernière dans l'entretien dont nous avons
été témoins. Elle a eu tort ; mais, à part
cela, elle est innocente, ou il n'y a plus d'honneur sur la terre.
- Si c'est là votre opinion... commença Tackleton. Ainsi
qu'elle parte ! poursuivit le messager. Qu'elle parte avec ma
bénédiction pour toutes les heures de bonheur qu'elle m'a
données, et mon pardon pour les angoisses dont elle a
été pour moi la cause. Qu'elle parte, avec la paix du
cœur que je lui souhaite ! Elle ne me haïra jamais ; elle
apprendra, au contraire, à m'aimer davantage quand je ne la
traînerai plus à la remorque de ma destinée. Elle
portera alors plus légèrement la chaîne que j'ai
rivée si malheureusement pour elle. C'est aujourd'hui le jour
où je l'ai enlevée au foyer paternel, sans m'être
inquiété de savoir si elle serait heureuse. C'est
aujourd'hui qu'elle y retournera, et je ne l'importunerai plus. Son
père et sa mère seront ici tout à l'heure ; nous
avions formé un petit plan pour passer ensemble cette
journée ; ils la ramèneront chez eux. Je peux me fier
à elle là et partout. Si je mourais (je puis mourir
peut-être pendant qu'elle est jeune encore ; je sens que j'ai
perdu de mes forces en quelques heures), elle verrait que je me suis
souvenu d'elle, et que je l'ai aimée jusqu'au dernier jour !
Voilà la conclusion de ce que vous m'avez fait voir. Maintenant
tout est fini !
- Oh ! non, John, tout n'est pas fini. Ne dites pas encore que c'est
fini. Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles ;
je ne veux pas m'en aller sans vous dire que j'en suis
pénétrée d'une profonde reconnaissance. Ne dites
pas que c'est fini, avant que l'horloge ait sonné encore une
fois".
Dot, entrée peu après Tackleton, était
demeurée là. Elle n'avait pas seulement regardé
Tackleton ; mais, les yeux fixés sur son mari, elle
s'était tenue à l'écart, laissant entre elle et
lui la plus grande distance possible ; et quoiqu'elle parlât avec
l'entraînement le plus passionné, elle ne s'approcha point
de lui, même alors. Qu'elle était en cela
différente d'elle-même, de la Dot d'autrefois !
"Il n'y a pas d'horloge qui puisse maintenant sonner pour moi une
seconde fois les heures qui écoulées, malheureusement,
répliqua le message avec un faible sourire. Mais, puisque vous
le voulez ma chère, je le veux bien. L'heure sonnera bien. Nous
n'en aurons pas pour longtemps. Je ferais Volontiers des choses plus
difficiles que cela pour vous faire plaisir.
- Fort bien, murmura Tackleton. Il faut que je parte ; car, lorsque
l'heure sonnera, je dois être en route pour l'église.
Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être
privé du plaisir de rester avec vous pour votre compagnie
d'abord, et puis aussi pour la circonstance.
- J'ai parlé clairement ? dit John en l'accompagnant vers la porte.
- Oh ! très clairement.
- Et vous vous souviendrez de ce que je vous ai dit :
- Oui, et si vous me forcez d'en faire la remarque, dit Tackleton, non
sans avoir pris au préalable la sage précaution de
commencer par monter en voiture, je dois vous dire que ça
été pour moi quelque chose de si inattendu, qu'il n'est
guère probable que je l'oublie.
- Tant mieux pour nous deux, reprit John. Adieu. Bien du plaisir !
- Je voudrais pouvoir vous faire le même souhait, dit Tackleton.
Comme la chose ne m'est pas possible, merci toujours pour moi. Entre
nous (je vous l'ai déjà dit, n'est-ce pas ?) je ne crois
pas que j'en ai moins de plaisir dans ma vie conjugale, parce que May
n'aura pas été trop empressée autour de moi, ni
trop démonstrative. Adieu ! soignez-vous bien".
John le suivit des yeux jusqu'à ce que la distance le fît
paraître assez petit pour se perdre dans les fleurs et les rubans
de son cheval. Alors, poussant un profond soupir, il s'en alla errer,
comme une âme en peine, à l'ombre de quelques ormeaux du
voisinage, ne voulant pas rentrer chez lui avant que l'horloge
fût sur le point de sonner.
Sa petite femme, laissée seule, sanglotait à faire
pitié ; mais elle s'essuyait souvent les yeux et arrêtait
le cours de ses larmes pour se dire : "Mon Dieu ! comme il est bon,
comme il est excellent !". Et puis, une fois ou deux, elle rit de si
bon cœur, avec un tel air de triomphe et d'une manière si
incohérente (car elle ne cessait pas de pleurer en même
temps), que Tilly en fut tout épouvantée.
"Ouh ! ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas cela, dit-elle. Il y
aurait de quoi tuer et enterrer l'enfant, s'il vous plaît !
L'apportez-vous quelquefois à son père, Tilly, quand je
ne pourrai plus habiter ici, et que je serai retournée dans mon
ancienne maison ? lui demanda sa maîtresse essuyant ses yeux.
Ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas cela, s'écria Tilly
renversant la tête et poussant un hurlement affreux, tout
à fait comme Boxer : Ouh ! s'il vous plaît, ne faites pas
cela. Ouh ! qu'est-ce que tout le monde a donc été faire
à tout le monde, pour rendre tout le monde si malheureux !
Ouh-ouh-ouh-ouh !".
Le sensible Slowboy allait laisser éclater là-dessus un
hurlement si terrible, à raison même des efforts qu'elle
avait faits pour l'étouffer plus longtemps, que le baby en
aurait été réveillé infailliblement et en
aurait éprouvé une frayeur suivie de conséquences
très fâcheuses (de convulsions probablement), si ses yeux
n'eussent rencontré Caleb Plummer, qui entrait avec sa fille.
Cette vue la rappelant au sentiment de convenances, elle resta
silencieuse quelques minutes, la bouche toute grande ouverte ; puis,
courant au galop vers le lit où dormait l'enfant, elle se mit a
danser sur le plancher une ronde de sabbat, ou danse de saint Guy, en
même temps qu'elle se fourrait le visage et la tête dans
les draps, trouvant sans doute beaucoup de soulagement à sa
peine dans ces exercices extraordinaires.
"Comment ! dit Bertha, vous n'êtes pas au mariage ?
- Je lui ai dit, madame, que vous n'y assisteriez pas, dit Caleb
à voix basse. J'en ai entendu assez hier soir sur votre compte.
Mais que Dieu vous bénisse, ajouta le petit homme en pressant
ses deux mains avec tendresse, ce n'est pas moi qui m'occupe de ce
qu'ils disent ; ce n'est pas moi qui irais les croire. Je ne vaux pas
grand-chose, mais le peu que je vaux se ferait hacher en mille morceaux
plutôt que de croire un seul mot contre vous !".
Il lui passa les bras autour du cou et la tint serrée, comme un enfant presse sa poupée dans ses bras.
"Bertha n'a pas pu rester à la maison ce matin, continua Caleb.
Elle avait peur, j'en suis sûr, d'entendre sonner les cloches, et
ne pouvait prendre sur elle de se sentir si près d'eux le jour
de leurs noces. Nous sommes donc partis de bonne heure et nous sommes
venus ici. J'ai réfléchi à ce que j'ai fait,
dit-il après un moment de silence. Je me suis reproché,
jusqu'à ne plus savoir que faire ou que devenir, tout le chagrin
que je lui ai causé, et j'en suis arrivé à cette
conclusion qu'il valait mieux si vous voulez rester avec moi pendant ce
temps-là, madame, lui dire la vérité. "Voulez-vous
rester avec moi tout ce temps", lui demanda-t-il, tremblant de la
tête aux pieds. "J'ignore quel effet cela peut produire sur elle
; j'ignore ce qu'elle pensera de moi ; j'ignore si, après cela,
elle aimera encore son pauvre père. Mais il faut absolument pour
elle qu'elle soit désabusée ; et, pour moi, quelles qu'en
soient les conséquences, il est juste que je les subisse.
Mary, dit Bertha, où est votre main ? Ah ! la voici, la voici.
Elle la porta à ses lèvres avec un sourire et l'attira
sous son bras. Je les ai entendus chuchoter entre eux, la nuit
dernière, et critiquer votre conduite. Ils avaient tort".
La femme du messager demeura silencieuse. Caleb répondit pour elle.
"Ils avaient tort, dit-il.
- Je le savais, s'écria Bertha fièrement. Je le leur ai
dit. Je n'ai pas daigné écouter un seul mot ! Elle ! la
critiquer ! allons donc ! et elle pressait la main de Dot dans la
sienne, et approchait sa bonne joue contre la sienne. Non, non, je ne
suis pas encore assez aveugle pour cela.
Son père vint se placer à sa droite, tandis que Dot restait à sa gauche, lui tenant la main.
"Je vous connais tous, dit Bertha, mieux que vous ne pensez, triais
personne aussi bien qu'elle, pas même vous, mon père. Il
n'y a rien d'aussi pur et d'aussi vrai qu'elle dans tout ce qui
m'entoure. Si je pouvais recouvrer la vue en ce moment, je la
reconnaîtrais au milieu d'une foule nombreuse, sans qu'elle
eût besoin de dire un mot ! ... ma soeur !
- Bertha, chère enfant ! dit Caleb, j'ai quelque chose sur la
conscience que j'ai besoin de vous dire, pendant que nous sommes seuls
tous les trois. Ecoutez-moi avec bonté ! J'ai une confession
à vous faire, mon ange ?
- Une confession, mon père ?
- Je me suis écarté de la vérité, et je me
suis, perdu, mon enfant, dit Caleb avec une expression
déchirante, qui bouleversait tous ses traits. Je me suis
écarté de la vérité par amour pour vous, et
cet amour m'a rendu cruel".
Elle tourna vers lui son visage où se peignait l'excès de
l'étonnement et répéta : "Cruel !".
"Il s'accuse trop sévèrement, Bertha, reprit Dot, vous le
lui direz tout à l'heure : vous serez la première
à le lui dire.
- Lui, cruel pour moi ! s'écria Bertha avec un sourire d'incrédulité.
- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb. Mais je l'ai
été, quoique je ne m'en sois aperçu qu'hier. Ma
chère fille aveugle, écoutez-moi et pardonnez-moi ! Le
monde où vous vivez, cher enfant de mon cœur, n'existe pas
tel que je vous l'ai représenté. Les yeux auxquels vous
vous êtes fiée vous ont menti.
Elle tourna encore vers lui son visage où se peignait une
surprise toujours croissante, mais elle recula et se serra plus
près de son amie.
"Le chemin de la vie était rude pour vous, ma pauvre
bien-aimée, continua Caleb ; j'ai voulu vous le rendre plus
doux. J'ai altéré les objets, dénaturé les
caractères des gens, inventé bien des choses qui n'ont
jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. J'ai eu des
secrets pour vous, je vous ai entourée d'illusions, Dieu me
pardonne ! et je vous ai placée au milieu d'une existence toute
de rêves.
- Mais les personnes vivantes ne sont pas des rêves ! dit-elle
avec précipitation, en pâlissant et en s'éloignant
de lui encore davantage. Vous ne pouvez les changer.
- Je l'ai pourtant fait, Bertha, confessa Caleb. Il y a une personne que vous connaissez, ma colombe...
- Oh ! mon père, répondit-elle avec un accent d'amer
reproche, pourquoi dites-vous que je la connais ? Est-ce que je connais
quelqu'un ou quelque chose, moi, pauvre misérable aveugle ! qui
n'ai pas de guide ?".
Dans l'angoisse de son cœur, elle étendit les mains, comme
si elle cherchait sa route à tâtons, puis les ramena sur
son visage avec un geste de tristesse et de sombre désespoir.
"Celui qui se marie aujourd'hui, dit Caleb, est un homme
égoïste, avare, despote ; un maître dur pour vous et
pour moi, chère enfant, depuis bien des années, hideux de
visage comme de naturel, toujours froid, toujours dur ; tout à
fait différent du portrait que je vous en ai tracé sous
tous les rapports, ma chère Bertha, sous tous les rapports.
Oh ! pourquoi, s'écria la jeune aveugle visiblement en proie
à une torture cruelle presque au-dessus de ses forces, pourquoi
avez-vous fait, cela ? Pourquoi avoir toujours rempli mon cœur
à pleins bords, et puis venir, comme la mort, en arracher les
objets de mon amour ? Oh ! ciel, comme je suis aveugle ! comme je suis
seule, sans assistance !".
Son père, désolé, baissa la tête et ne répondit que par son repentir et son affliction.
Elle se livrait depuis un moment à peine à ces violents
transports de regret, lorsque le grillon du foyer, entendu d'elle
seule, commença son crrri, non pas gaiement, cette fois, mais
sur un ton bas, faible, mélancolique, et si triste, si lugubre,
qu'elle se mit à fondre en larmes ; et, quand l'image qui
s'était tenue près du messager pendant toute la nuit
parut derrière elle, lui montrant du doigt son père, ses
larmes coulèrent à torrents.
Elle entendit aussi bientôt plus clairement la voix du grillon ;
et cette image mystérieuse, si ses yeux ne purent la voir, son
âme la sentit voltiger autour de son père.
"Mary, demanda la jeune aveugle, dites-moi ce qu'est ma demeure, ce qu'elle est réellement.
- C'est une pauvre habitation, Bertha, très pauvre et bien nue,
en vérité. La maison vous abritera difficilement un autre
hiver contre le vent et la pluie. Elle est aussi mal
protégée contre le mauvais temps, Bertha, continua Dot
d'une voix basse, mais distincte, que votre pauvre père dans son
surtout de toile d'emballage".
La jeune aveugle, très agitée, se leva et tira à l'écart la petite femme du messager.
"Ces présents dont je m'occupais tant, dit-elle toute
tremblante, ces présents qui prévenaient mes moindres
désirs, et que je recevais avec tant de reconnaissance,
d'où venaient-ils ? Est-ce vous qui me les envoyiez ?
- Non.
- Qui donc ?".
Dot vit qu'elle le devinait déjà et garda le silence. La
jeune aveugle se couvrit une seconde fois le visage de ses mains, mais
cette fois avec une toute autre expression.
"Chère Mary, un moment ! Un seul moment ! ... Venez un peu par
ici. Parlez-moi plus bas. Vous êtes sincère, je le sais.
Vous ne voudriez pas me tromper ?
- Non, Bertha, en vérité !
- Non, je suis sûre que vous ne le voudriez pas. Vous avez trop
pitié de moi. Mary, regardez à travers la chambre
l'endroit où nous étions tout à l'heure ;
l'endroit où est mon père, mon père si
compatissant, si plein d'amour pour moi, et dites-moi ce que vous voyez.
- Je vois, dit Dot, qui la comprenait parfaitement, un vieillard assis
sur une chaise, tristement renversé sur le dossier, le visage
appuyé sur sa main, comme s'il avait besoin de son enfant pour
le consoler, Bertha.
- Oui, oui, elle le consolera. Continuez.
- C'est un vieillard usé par le travail et les soucis : un homme
maigre, abattu, pensif, dont les cheveux blanchissent. Je le vois
maintenant désespéré, courbé en deux,
accablé sous le poids de ses peines. Mais, Bertha, je l'ai vu
bien des fois précédemment lutter avec courage et
constance pour un but grand et sacré. Aussi j'honore sa
tête grise et je le bénis !".
La jeune aveugle la quitta brusquement ; et, se jetant à genoux
(levant son père, elle prit sa tête blanchie qu'elle serra
contre son cœur.
Caleb ne trouvait pas de paroles pour exprimer son émotion.
Il n'y a pas sur cette terre de tête belle et noble,
s'écria la jeune aveugle en la tenant embrassée, que je
pusse aimer aussi tendrement, chérir avec une affection aussi
dévouée que celle-ci ; plus elle est blanche et triste,
plus elle m'est chère ! Qu'on ne vienne plus me dire que je suis
aveugle ! Il n'y a pas une ride sur ce visage, il n'y a pas un cheveu
sur cette tête qui soit à l'avenir oublié dans mes
prières et dans mes actions de grâces au ciel !".
Caleb essaya de balbutier : "Ma Bertha !".
"Et dans mon infirmité, aveugle que j'étais, dit la jeune
fille, mêlant à ses caresses les larmes de la plus vive
tendresse, je le croyais si différent ! L'avoir près de
moi, jour par jour ! si préoccupé toujours de moi, et
n'avoir jamais songé à cela !
- Ce petit-maître de père, Bertha, avec son bel habit bleu, dit le pauvre Caleb, ma Bertha !
- Rien n'est parti, répondit-elle. Père chéri, non
! Tout est ici, en vous ! Le père que j'aimais tant, le
père que je n'ai jamais assez aimé et jamais connu, le
bienfaiteur que j'ai d'abord commencé à
révérer et à aimer, parce qu'il avait pour moi une
si tendre sympathie, tout se retrouve ici en vous. Rien n'est mort pour
moi. L'âme de tout ce qui m'était le plus cher est ici,
ici, avec son visage flétri, et sa tête blanche, et, de
plus, je ne suis plus aveugle, mon père !".
Toute l'attention de Dot, pendant ce discours, avait été
concentrée sur le père et la fille ! mais dirigeant ses
regards maintenant vers le petit faucheur dans la prairie moresque,
elle vit que l'heure allait sonner au bout de quelques minutes, et
tomba aussitôt dans un état d'agitation nerveuse
très prononcé.
"Mon père, dit Bertha, en hésitant... Marie...
- Oui, ma chère enfant, répondit Caleb, elle est là.
- II n'y a pas de changements en elle. Vous ne m'avez jamais rien dit d'elle qui ne fût vrai ?
Je l'aurais fait, ma chère enfant, j'en ai peur, répondit
Caleb, si j'avais pu la figurer meilleure qu'elle n'était. Mais,
pour peu que je l'eusse changée, je n'aurais pu que lui faire
tort".
Quelle que fût la confiance dont la jeune aveugle avait
été animée en faisant cette question, sa joie et
son orgueil à la réponse de Caleb, et les nouvelles
caresses qu'elle prodiguait à Dot étaient charmants
à voir.
"Cependant, chère amie, reprit Dot, il peut encore arriver plus
de changements que vous ne pensez. Des changements en mieux, je veux
dire, des changements qui causeront une grande joie à
quelques-uns de nous. S'il en est qui vous touchent, il ne faudra pas
vous laisser entraîner par une émotion trop vive. N'est-ce
pas un bruit de roues, qu'on entend sur le chemin ? Vous avez l'oreille
fine, Bertha : sont-ce bien des roues ?
- Oui, et qui s'avancent avec une grande rapidité.
- Je... je... je sais que vous avez l'oreille fine, dit Dot, une main
sur son cœur, et, évidemment, parlant aussi vite qu'elle
le pouvait, afin d'en dissimuler les palpitations : je le sais, parce
que je l'ai souvent remarqué, et surtout hier au soir où
vous avez été si prompte à reconnaître ce
pas étranger : quoique je ne sache pas trop pourquoi vous avez
dit, Bertha, car je me le rappelle fort bien, quel est ce pas ?
pourquoi vous l'avez remarqué plus qu'un autre. Oui, comme je le
disais tout à l'heure, il se fait de grands changements dans le
monde, de grands changements, et ce que nous avons de mieux à
faire, c'est de nous préparer à n'être surpris de
rien".
Caleb se demandait ce que cela voulait dire, s'apercevant qu'elle
s'adressait à lui aussi bien qu'à sa fille. Il la vit
avec étonnement si troublée, si agitée, qu'elle
pouvait à peine respirer et obligée de se retenir
à une chaise pour éviter de tomber.
"Ce sont des roues, en effet, s'écria-t-elle haletante : les
voilà qui approchent ! Plus près encore ! Encore un
moment et les voici. Les entendez-vous s'arrêter à la
porte du jardin ? Et, quel est le pas en dehors de la porte
d'entrée ? Le même pas qu'hier, Bertha, n'est-ce pas le
même ?... et maintenant !...".
Dot poussa un cri de joie, un de ces cris que rien ne peut
arrêter, et, se précipitant vers Caleb, lui mit la main
sur les yeux, au moment où un jeune homme entrait
précipitamment dans la chambre et, jetant son chapeau en l'air,
s'approchait d'eux en courant.
"Est-ce fini ? s'écria Dot.
- Oui. Heureusement ?
- Oui. Vous rappelez-vous cette voix, cher Caleb ? Avez-vous jamais
entendu une voix semblable à celle-ci auparavant ?
s'écria Dot.
- Si mon garçon, parti pour l'Amérique, là-bas, au
Sud, dans la Californie, vivait encore ! dit Caleb tremblant.
- Il vit ! cria Dot, écartant ses mains des yeux qu'elles
couvraient et les frappant l'une contre l'autre dans l'excès de
sa joie ; regardez-le ! Voyez-le devant vous, fort et bien portant !
votre fils chéri ! votre frère chéri, Bertha, qui
vit et qui vous aime !".
Honneur à la petite créature pour ses transports !
Honneur pour ses larmes et ses rires, pendant que le père et les
deux enfants étaient enlacés dans les bras l'un de
l'autre ! Honneur à la franche cordialité avec laquelle
Dot alla au-devant du matelot brûlé par le soleil, avec
ses cheveux noirs flottant sur ses épaules, sans
détourner sa petite bouche vermeille et lui permettant, au
contraire, de l'embrasser bonnement et simplement et de la presser sur
son cœur palpitant d'émotion.
Mais, honneur aussi au coucou (et pourquoi pas ?), pour s'être
précipité hors de la trappe à bascule du palais
moresque, comme un enfonceur de portes et pour avoir salué douze
fois la société de la ritournelle intermittente, comme
s'il était, lui aussi, ivre de joie !
Le messager, entrant alors, fit un pas en arrière ; il ne s'attendait pas à trouver si bonne compagnie.
"Regardez, John ! dit Caleb hors de lui, regardez ici ! Mon
garçon de la Californie, mon fils ! mon propre fils ! celui que
vous aviez équipé et embarqué vous-même ;
celui pour qui vous avez toujours été un si bon ami !".
Le messager s'approcha pour lui donner la main ; mais il recula
brusquement, en croyant reconnaître les traits du sourd qu'il
avait pris dans la voiture.
- Edouard ! dit-il ; quoi ! c'était vous ?
- Racontez-lui tout, maintenant ! s'écria Dot. Racontez-lui
tout, Edouard, et ne m'épargnez pas, car je suis bien
décidée à ne pas m'épargner moi-même.
- C'était moi, dit Edouard.
- Et comment avez-vous eu le courage d'entrer clandestinement,
travesti, dans la maison de votre vieil ami ? reprit le messager. J'ai
connu autrefois un loyal garçon... (combien d'années de
cela, Caleb, depuis que nous avons entendu dire qu'il était mort
et que nous crûmes en avoir la preuve ?...) qui n'aurait jamais
fait cela.
C'est comme moi, j'ai connu autrefois un généreux ami, un
père pour moi plutôt qu'un ami, dit Edouard, qui n'aurait
jamais voulu juger un homme, moi surtout, sans l'entendre.
C'était vous. Aussi, j'espère que vous m'entendrez,
maintenant".
Le messager, jetant un regard troublé sur Dot, qui se tenait
encore éloignée de lui, répondit" Eh bien ! soit !
Rien de plus juste. Je vous écoute.
Il faut que vous sachiez que quand je partis d'ici, encore bien jeune,
dit Edouard, j'étais amoureux, et mon amour était
payé de retour. Il s'agissait d'une très jeune fille qui,
peut-être (allez-vous me dire), ne connaissait pas son propre
cœur. Mais, moi, je connaissais le mien, et j'avais une vive
passion pour elle.
Vous ! s'écria John : vous !
- Oui, en vérité, répondit l'autre. Et elle me
payait de retour. Je l'ai toujours cru depuis, et maintenant, j'en suis
sûr.
Dieu du ciel ! dit le messager. Il ne manquait plus que cela.
- Demeuré constant, reprit Edouard, et revenant, plein
d'espérance, après bien des dangers et des souffrances,
pour accomplir ma part de notre mutuel engagement, j'apprends, à
vingt milles d'ici, qu'elle a été parjure, qu'elle m'a
oublié et qu'elle s'est donnée à un autre,
à un homme plus riche que moi. Je n'avais pas l'intention de lui
adresser des reproches, mais je désirais la voir et me
convaincre par moi-même que c'était la
vérité. J'espérais qu'elle aurait pu être
contrainte à prendre ce parti contre ses voeux et ses souvenirs.
Ce serait une bien légère consolation, pensais-je, mais
enfin s'en serait une, et je suis venu. Afin de pouvoir connaître
la vérité, la vérité vraie et d'observer
librement par moi-même, de juger sans obstacle de son
côté, et, sans user de mon influence personnelle sur elle
(à supposer que j'en eusse), je me déguisai ... vous
savez comment, j'attendis sur la route... vous savez où. Vous
n'eûtes aucun soupçon, ni elle non plus (montrant Dot),
jusqu'à ce que je lui glissai un mot à l'oreille,
près de ce même foyer, et qu'elle fût, par
l'explosion de sa surprise, sur le point de me trahir.
- Mais quand elle sut qu'Edouard vivait et qu'il était de
retour, reprit Dot, la voix entrecoupée de sanglots, parlant
pour elle-même comme elle avait brûlé de le faire
pendant tout le récit du marin ; et quand elle connut son
projet, elle lui recommanda expressément de garder le secret,
car son vieil ami John Peerybingle était beaucoup trop ouvert de
sa nature, et trop maladroit pour rien cacher, oui, un vrai maladroit
en tout et pour tout, incapable d'aider à sa ruse, dit Dot,
moitié riant, moitié pleurant ; et quand elle,
c'est-à-dire moi, John, ajouta en sanglotant la petite femme,
lui eut tout raconté, comment sa maîtresse l'avait cru
mort, comment, à la fin, elle s'était laissé
pousser par sa mère à un mariage que la vieille bonne
femme, dans sa simplicité, appelait avantageux ; et quand elle,
c'est encore moi, John, lui eut dit qu'ils n'étaient pas encore
mariés (quoique bien près de l'être) et que, si ce
mariage se faisait, ce ne serait pas autre chose qu'un sacrifice, car
du côté de la future il n'y' y avait point d'amour ; et
quand il devint presque fou de joie à cette nouvelle, alors
elle, c'est-à-dire encore moi, dit qu'elle interviendrait, comme
elle avait souvent fait autrefois, John, qu'elle sonderait sa
maîtresse et saurait bien s'assurer qu'elle, moi encore, John, ne
se trompait pas dans ce qu'elle disait là. Et, en effet, elle ne
s'était pas trompée, John ! et ils ont été
réunis, John ! et ils ont été mariés, John
! Il y a une heure. Et voici la nouvelle mariée ! Et Gruff et
Tackleton risque bien de mourir garçon ! Et je suis une heureuse
petite femme, May, que Dieu vous bénisse !". Or, vous savez, par
parenthèse que c'était une irrésistible petite
femme ; mais jamais elle n'avait été si
irrésistible que dans les transports auxquels elle se livrait en
ce moment. Jamais il n'y eut de félicitations si tendres, si
délicieuses que celles qu'elle se prodiguait à
elle-même et à la nouvelle mariée.
Au milieu du tumulte d'émotions qui s'élevait dans sa
poitrine, l'honnête messager était resté confondu.
Tout à coup, il court vers elle, mais Dot, étend la main
pour l'arrêter et recule loin de lui, conservant sa distance.
"Non, John, non ! entendez tout ! Ne m'aimez plus, John, jusqu'à
ce que vous ayez entendu tout ce que j'ai à vous dire.
C'était mal d'avoir un secret pour vous, John : j'en suis
très fâchée. Je ne croyais pas avoir si mal fait,
jusqu'au moment où je vins m'asseoir près de vous, sur le
petit tabouret, hier soir ; mais quand je pus lire sur votre visage que
vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Edouard, quand je vis
ce que vous pensiez, je compris toute l'étendue de ma faute
étourdie. Mais aussi, cher John, comment avez-vous pu, ah !
comment avez-vous pu avoir de pareilles idées !
Pauvre petite femme, comme elle sanglotait encore ! John Perrybingle
voulait la serrer dans ses bras. Mais non ; elle ne le permit pas.
"Ne m'aimez pas encore, s'il vous plaît, John ! pas de longtemps,
encore ! Quand j'étais triste de ce prochain mariage, cher,
c'est parce que je me rappelais May et Edouard, qui s'aimaient tant
dans leur jeunesse, et parce que je savais que le cœur de May
était bien loin de s'être donné à Tackleton.
Vous croyez cela maintenant, n'est-ce pas, John ?".
John, à cet appel, allait de nouveau se précipiter vers sa femme, mais elle l'arrêta encore.
"Non, restez là, s'il vous plaît, John ! Quand il
m'arrive de vous plaisanter, comme je le fais quelquefois, John, en
vous appelant un maladroit, mon vieil oison chéri, et d'autres
noms pareils, c'est parce que je vous aime tant. John, et vous et vos
manières, que je ne voudrais pas vous voir changer le moins du
monde, fût-ce même demain, pour vous changer en roi.
- Bravo ! bravissimo ! s'écria Caleb avec une vigueur inaccoutumée, c'est mon opinion.
- Et lorsque je parle de gens entre deux âges, de gens rassis,
John, et qu'alors je prétends que nous faisons un drôle de
couple, un attelage boiteux et mal assorti, c'est seulement parce que
je ne suis qu'une sotte petite créature, et par la même
raison qui fait que j'aime aussi quelquefois à jouer à la
madame ; tout cela, c'est seulement pour de rire".
Elle vit bien qu'il allait encore s'approcher ; elle l'arrêta une
troisième fois, mais elle faillit bien ne pas s'y être
prise à temps.
"Non ; ne m'aimez pas encore ; seulement une minute ou deux, s'il vous
plaît, John ! Ce que je désire surtout vous dire, je l'ai
gardé pour la fin. Mon cher, mon bon, mon généreux
John, quand nous parlions l'autre soir du grillon, j'avais un aveu sur
mes lèvres, j'allais le laisser échapper, à savoir
que je ne vous avais pas aimé d'abord tout à fait aussi
tendrement que je vous aime maintenant ; que, lorsque je vins pour la
première fois ici, dans votre maison, je craignais presque de ne
pouvoir réussir à vous aimer aussi bien que je
l'espérais et que je priais Dieu de m'y aider ; j'étais
si jeune, John Mais, cher John, chaque jour, chaque heure, je vous ai
aimé de plus en plus. Et s'il m'eût été
possible de vous aimer plus que je ne vous aime, les nobles paroles que
je vous ai entendu prononcer ce matin auraient bien suffit pour cela.
Mais je ne le puis. Toute l'affection que j'avais en moi (et j'en avais
beaucoup à donner, John), je vous l'ai donnée, comme vous
le méritez bien, il y a longtemps, longtemps, et je n'en ai plus
à donner maintenant. A présent, mon cher mari,
reprenez-moi sur votre cour ! Voici ma maison, John, et ne songe,
jamais, non jamais, à me renvoyer de celle-là pour en
habiter une autre !".
Vous n'éprouverez jamais autant de plaisir à voir une
noble petite femme dans les bras de personne, que vous en auriez
ressenti, si vous aviez vu Dot courir au-devant des embrassements du
messager. Ce fut bien la plus complète, la plus naïve, la
plus franche petite scène de tendresse et d'émotion que
vous puissiez jamais voir dans toute votre vie vivante.
Soyez sûr que John se trouvait dans un état de ravissement
indicible ; et soyez sûr aussi qu'il en était de
même de Dot ; mais, soyez sûr, en même temps, que
tout le monde était aux anges, y compris miss Slowboy, qui
pleurait de joie, et, dans son désir de faire participer son
jeune fardeau à cet échange général de
félicitations, le présentait successivement, à la
ronde, à chacun des assistants, absolument comme elle aurait
fait circuler un plateau de rafraîchissements.
Mais un bruit de roues se fit encore entendre au-dehors, et quelqu'un
s'écria que c'était Gruff et Tackleton qui revenait. En
effet, le digne gentleman fit presque aussitôt son apparition, le
visage enflammé et tout ému.
"Voyons, que diable est-ce, John Peerybingle ? dit-il en entrant. Il
faut qu'il y ait quelque erreur. J'ai donné rendez-vous à
Mme Tackleton dans l'église, et je parierais que nous nous
sommes croisés sur la route, pendant qu'elle venait ici. Tiens,
mais la voici ! Je vous demande bien pardon, monsieur, je n'ai pas le
plaisir de vous connaître ; mais, si vous pouvez me faire la
faveur de me laisser cette demoiselle, elle a un engagement particulier
pour ce matin.
- Mais non, je n'ai pas l'intention de vous la laisser du tout, répondit Edouard. Cela m'est impossible.
- Que voulez-vous dire, vagabond, reprit Tackleton.
- Je veux dire, dit l'autre en souriant, que je veux bien vous
pardonner votre humeur, parce que je vois que vous êtes
vexé ; je serai aussi sourd ce matin à vos propos
grossiers, que je l'étais hier soir à toute espèce
de propos".
Quel regard lui lança Tackleton, et comme il tressaillit !
"Je suis fâché, monsieur, continua celui-ci en tenant la
main gauche de May, et surtout le doigt du milieu, avec une affectation
toute particulière, que cette jeune dame ne puisse vous
accompagner à l'église ; mais comme elle y a
déjà été une fois ce matin, peut-être
voudrez-vous l'excuser ?".
Tackleton regarda d'un air mécontent ce doigt du milieu, et tira
de la poche de son gilet un petit morceau de papier argenté,
qui, selon l'apparence, contenait un anneau.
"Miss Slowboy, dit-il, voulez-vous avoir la bonté de jeter ceci au feu ?... Merci.
- Voyez-vous, dit Edouard, c'était un engagement
antérieur au vôtre, un engagement déjà fort
ancien, qui a empêché ma femme d'être exacte
à votre rendez-vous, je vous assure.
- Mr Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je lui en
avais très fidèlement fait confidence, et que maintes
fois, ajouta May en rougissant, je lui ai dit qu'il me serait
impossible de l'oublier jamais.
- Oh ! certainement ! fit Tackleton, certainement. C'est parfaitement
juste ; il n'y a rien à dire. Monsieur Edouard Plummer, je
présume ?
- C'est mon nom, répondit le nouveau marié.
- Ah ! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton,
l'examinant avec un regard inquisiteur et lui faisant un profond salut.
Je vous fais mes compliments, monsieur.
- Merci.
Madame Peerybingle, reprit Tackleton en se tournant tout à coup
du côté où Dot se tenait avec son mari, recevez
l'expression de mes regrets. Vous n'avez jamais eu pour moi une grande
bienveillance, mais, sur mon âme, je regrette sincèrement
ce qui s'est passé, vous valez mieux que je ne croyais. John
Peerybingle, recevez aussi mes excuses. Vous me comprenez cela suffit.
Il n'y a rien à dire. Mesdames et messieurs, tout va pour le
mieux. Bonjour !".
Là-dessus, le voilà parti, sans demander son reste ; il
s'arrêta seulement un instant à la porte pour
dépouiller la tête de son cheval des rubans et des fleurs
qui l'ornaient, et donner au pauvre animal un violent coup de pied dans
les côtes, sans doute afin de lui apprendre qu'il y avait quelque
anicroche.
A présent, il n'y avait pas à badiner ; il fallut songer
sérieusement à célébrer ce jour-là,
de manière qu'il laissât à tout jamais sa trace
dans le calendrier des fêtes de galas de la maison Peerybingle.
En conséquence, Dot se mit à l'œuvre pour
préparer un régal qui pût couvrir d'un honneur
immortel son ménage et chacune des parties
intéressées. En moins de rien, elle plongea ses bras dans
la farine jusqu'au coude, y compris les charmantes fossettes, et se fit
un jeu malin de blanchir l'habit du bon John, chaque fois qu'il venait
près d'elle, en l'arrêtant pour lui donner un baiser. Ce
brave garçon lava les légumes, ratissa les navets, brisa
les assiettes, renversa les marmites de fer pleines d'eau froide sur le
feu, enfin il se rendit utile de toutes les façons, tandis qu'un
couple d'aides de cuisine, appelées à la hâte de
quelque endroit du voisinage, continu dans une question de vie ou de
mort, couraient l'une contre l'autre, se heurtaient à chaque
porte et se cognaient à tous les coins. Pour Tilly Slowboy avec
l'enfant, tout le monde était sûr de la trouver partout
sur son passage. Tilly n'avait jamais encore, jusqu'alors, fait preuve
d'une telle activité ; elle se multipliait ; son ubiquité
était l'objet de l'admiration générale. Elle
était dans le corridor à deux heures vingt-cinq minutes,
véritable pierre d'achoppement pour ceux qui entraient et
sortaient ; dans la cuisine, à deux heures et demie
précises, comme un traquenard ; dans le grenier, compte un
trébuchet, à trois heures moins vingt-cinq minutes. La
caboche du baby tint lieu de pierre de touche à toute sorte de
matière animale, végétale et minérale avec
laquelle elle se trouva en contact ; ou plutôt, il n'y eut ce
jour-là en mouvement, ni gens, ni meubles, ni ustensiles qui ne
fissent à un moment donné, connaissance intime avec la
tête du poupon.
Puis il y eut une grande expédition mise sur pied pour aller
chercher Mme Fielding, pour exprimer de touchants regrets à
cette excellente dame, et l'amener, de gré ou de force, à
se trouver heureuse de pardonner la chose. Et, quand
l'expédition envoyée à la découverte fit sa
première reconnaissance, la dame ne voulut d'abord rien
entendre, répéta un nombre incalculable de fois qu'elle
avait vécu uniquement pour voir ce beau jour, qu'on ne lui
demandât pas autre chose ; qu'on n'avait plus qu'à la
porter en terre : ce qui paraissait absurde avec raison, attendu
qu'elle n'était point morte ; bien loin de là, au bout
d'un certain temps elle tomba dans un état de calme effrayant,
et observa qu'à l'époque de cette fameuse catastrophe
dans le commerce de l'indigo, elle avait bien prévu que sa vie
entière serait exposée à toute espèce
d'insulte et d'outrage ; qu'elle n'était donc pas
étonnée de ce qui arrivait et qu'elle suppliait qu'on ne
se donnât pas la moindre peine à son occasion
(qu'était-elle en effet ? Bon Dieu ! rien ! un zéro !) ;
qu'on voulût bien oublier, qu'une pauvre petite créature
comme elle eût jamais vécu, et que l'on continuât
d'aller tout droit son chemin, comme si elle n'existait pas. Passant de
ce ton amer et sarcastique à un langage inspiré par la
colère, elle fit entendre cette expression remarquable "que le
ver se retourne quand on le foule aux pieds" ; après quoi, elle
finit par exprimer un tendre regret. Encore s'ils lui avaient seulement
donné leur confiance, quelles idées n'aurait-elle pas pu
leur suggérer ! Profitant de cette crise opérée
dans ses sentiments, l'expédition l'embrassa ; alors, Mme
Fielding eut bientôt mis ses gants, et se dirigea vers la maison
de John Peerybingle, dans une tenue irréprochable en femme comme
il faut, portant à sa ceinture, dans une enveloppe de papier, un
bonnet de cérémonie, presque aussi haut et certainement
aussi roide qu'une mitre.
Le père et la mère de Dot, qui devaient aussi venir dans
une autre petite carriole, étaient en retard ; on eut des
inquiétudes, et on regarda souvent du côté de la
route si on les voyait ; Mme Fielding regardait toujours au rebours et
dans une direction moralement impossible ; et, lorsqu'on lui en faisait
l'observation, elle espérait, répondait-elle, qu'elle
pouvait prendre la liberté de regarder où bon lui
semblait. A la fin, ils arrivèrent : un petit couple
potelé, marchant de ce petit pas serré et solide,
véritable cachet de la famille Dot. Dot et sa mère,
assises à côté l'une de l'autre, offraient une
ressemblance frappante.
Alors la mère de Dot eut à renouveler connaissance avec
la mère de May ; la mère de May affectait toujours de se
tenir sur ses grands airs, tandis que la mère de Dot ne se
tenait sur rien autre chose que sur ses petits pieds d'une rare
activité. Et le vieux Dot (c'est le père de Dot que je
veux dire : j'ai oublié que ce n'était pas son vrai nom,
mais n'importe) prenait des libertés avec Mme Fielding ; il lui
donna des poignées de main à première vue, sans
autre révérence pour le fameux bonnet, dans lequel il eut
l'air de ne voir qu'un composé d'empois et de mousseline, ne
témoigna pas la moindre sensibilité pour les malheurs de
feu l'indigo, vu qu'il n'y avait rien à y faire ; enfin,
d'après la définition de Mme Fielding, c'était une
bonne pâte d'homme ! mais si grossière, ma chère !
Je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, oublier Dot, faisant les
honneurs avec sa robe de noce ; béni soit son joli visage ! Non
! ni le bon messager, si jovial et si rubicond, au bout de la table ;
ni le brun et frais matelot avec sa gracieuse femme, ni un seul de ses
convives. Quant au dîner, ce serait bien dommage de l'oublier
aussi. Jamais il ne se mangea de dîner plus substantiel ni plus
appétissant ; j'aimerais presque autant oublier les rouges bords
dans lesquels on trinqua à la santé des noces : le pire
de tous les oublis.
Après le dîner, Caleb chanta sa chanson bachique en
l'honneur du vin mousseux. Aussi vrai que je suis un homme vivant, qui
espère l'être encore un an ou deux, il la chanta sans en
perdre un couplet.
Et d'aventure, un incident tout a fait imprévu survint
précisément au moment où Caleb achevait sa chanson.
On frappa un léger coup à la porte : un homme entra en
chancelant sans dire : Avec votre permission, ou : Sauf votre
permission ; il portait quelque chose de lourd sur la tête, et
déposa son fardeau au centre de la table, sans déranger
la symétrie, au beau milieu des pommes et des noix.
"Mr Tackleton, dit-il, vous présente ses compliments, et comme
il n'a pas besoin pour lui de son gâteau de noces, il
espère que vous voudrez bien lui faire l'honneur de le manger".
Après ce peu de mots, il sortit.
Il y eut quelque surprise parmi la compagnie, comme vous pouvez
l'imaginer, Mme Fielding, personne d'un discernement infini, insinua
que le gâteau était empoisonné, et raconta
l'histoire d'un autre gâteau, qui, à sa connaissance,
avait fait tourner au bleu toute une pension de jeunes demoiselles ;
mais on lui répondit par des réclamations unanimes qui
décidèrent le siège de la place ; May y plongea le
couteau en grande cérémonie et au milieu de la joie
générale.
Je ne crois pas que personne y eût encore goûté,
lorsqu'un autre coup léger fut frappé à la porte ;
le même homme parait de nouveau, portant sous son bras un
énorme paquet recouvert de papier gris.
"Mr Tackleton vous présente ses compliments, et il envoie quelques joujoux au baby. Ils ne sont pas vilains".
Puis, cela dit, il se retire comme la première fois.
Tous les convives auraient été fort embarrassés de
trouver des paroles capables d'exprimer leur étonnement, quand
même ils auraient eu plus de temps de reste pour en chercher.
Mais on ne le leur laissa pas, car le commissionnaire avait à
peine fermé la porte derrière lui, qu'à un
troisième coup, frappé presque immédiatement,
Tackleton lui-même entra dans la chambre.
"Madame Peerybingle, dit le marchand de jouets, le chapeau à la
main, j'ai beaucoup de regrets, plus de regrets encore que ce matin.
J'ai eu tout le temps d'y penser. John Peerybingle, mon
caractère est naturellement assez mauvais, mais il ne peut
manquer de s'améliorer, plus ou moins, dans la compagnie d'un
homme comme vous. Caleb, cette petite bonne m'a donné hier soir,
sans s'en douter, une sorte d'avis énigmatique dont j'ai
retrouvé la clef. Je rougis de penser combien il m'aurait
été facile de vous attacher à moi, vous et votre
fille ; et quel misérable idiot j'étais moi-même de
la prendre pour une idiote. Mes amis, permettez-moi de vous appeler
tous de ce nom, ma maison est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas
même un grillon dans mon foyer, puisque je les ai tous
effarouchés. Ayez pitié de mon isolement, et permettez
que je me joigne à votre heureuse réunion !".
En cinq minutes, il fut comme chez lui. Jamais vous n'avez vu un tel
compagnon. Qu'est-ce qu'il avait donc eu toute sa vie, de n'avoir
jamais su, jusqu'à ce jour, quel joyeux convive il pouvait faire
? ou bien comment les fées s'y étaient-elles donc prises
pour opérer en lui un tel changement ?
"John ! vous ne voulez plus me renvoyer chez mes parents ce soir ; le
voulez-vous encore, John ?" murmura Dot à voix basse.
Il en avait pourtant été bien près !
Il ne manquait plus qu'un être vivant pour rendre la partie
complète ; en un clin d'œil, il fut là, très
altéré, à force d'avoir couru, et cherchant par
des efforts inutiles à faire entrer sa tête dans le goulot
trop étroit d'une cruche. Il avait suivi la voiture jusqu'au
terme de son voyage, très fort contrarié de l'absence de
son maître, et prodigieusement rebelle à son
remplaçant. Après avoir rôdé aux environs de
l'écurie pendant quelque temps, bien peu de temps, après
avoir tenté en vain d'exciter le vieux cheval à retourner
seul, par un acte positif de mutinerie, il était allé se
coucher devant le feu, dans la salle commune du cabaret voisin. Mais,
cédant tout à coup, à la conviction que le
remplaçant de l'honnête John n'était qu'une
mauvaise plaisanterie, qui ne valait pas la peine qu'on restât
avec lui, il s'était remis sur ses jambes, lui avait
tourné le dos et repris le chemin du logis.
Le soir, on se mit à la danse. Je me serais contenté de
mentionner d'une manière générale ce
divertissement, sans en rien dire de plus, si je n'avais quelque raison
de supposer que ce fut une danse tout à fait originale et d'un
caractère peu commun. Voici la manière bizarre dont elle
se trouva engagée.
Edouard, le marin, un bon, brave et loyal garçon, leur avait
fait divers récits merveilleux sur les perroquets, les mines,
les Mexicains, la poudre d'or, etc... quand tout à coup il lui
passa par la tête de s'élancer de sa chaise, et de
proposer une danse, car la harpe de Bertha était là, et
elle maniait son instrument a ravir. Dot (la bonne pièce ! avec
ses petits airs hypocrites quelquefois), Dot prétendit que le
temps de la danse était passé pour elle ; mais la bonne
raison, je présume, c'est que le voiturier fumait en ce moment
sa pipe, et qu'elle aimait mieux demeurer assise auprès de lui.
Après cela, Mme Fielding, vous pensez bien, ne pouvait
guère accepter un danseur, et fut bien obligée de dire
ainsi, que le temps de la dame était également
passé pour elle : tout le monde dit de même,
excepté May ; May était prête.
Ainsi, Edouard et May se levèrent au milieu des applaudissements
pour danser seuls ; et Bertha joue son air le plus entraînant.
Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais ils n'eurent pas
dansé cinq minutes que, tout à coup, le messager jette sa
pipe, saisit Dot par la taille, s'élance au milieu de la chambre
et tourbillonne avec elle d'une manière surprenante,
pirouettant, tantôt sur les talons, tantôt sur la pointe du
pied. Tackleton ne les voit pas plutôt, qu'il glisse
légèrement jusqu'à Mme Fielding, la saisit
à son tour par la taille, et suit le branle. Le vieux Dot ne
voit pas plutôt cela, que le voilà debout, alerte, qui
entraîne Mme Dot au milieu du groupe et se met en tête ;
Caleb, à son tour, ne voit pas plutôt cela, qu'il prend
miss Slowboy par les deux mains, et part sur-le-champ avec elle ; miss
Slowboy, bien convaincue que les seuls principes de la danse consistent
à plonger vivement au milieu des autres couples et à
exécuter à leurs dépens un certain nombre de chocs
plus ou moins violents, s'en donne à coeur joie.
Ecoutez, comme le grillon accompagne la Musique de son crrri, crrri, crrri, et comme la bouilloire bourdonne !
Mais, qu'est-ce que ceci ? Pendant que je les écoute avec un vif sentiment de satisfaction et de bonheur, et que je me tourne du côté de Dot, afin d'apercevoir encore une dernière fois cette petite figure qui me plaît tant, Dot et les autres se sont évanouis dans les airs et m'ont laissé seul. Un grillon chante dans le foyer ; un jouet d'enfant brisé gît sur le sol, et rien de plus.
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