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II : Deuxième cri

    Caleb Plummer et sa fille aveugle vivaient seuls dans leur coin, comme disent les livres de contes (les bons petits livres de contes ; je suis sûr que vous les bénissez comme moi, de venir rompre par leurs récits la monotonie de ce monde prosaïque !), Caleb Plummer et sa fille aveugle vivaient tout seuls dans leur coin, c'est-à-dire dans une petite maison de bois lézardée, une vraie coquille de noix fêlée, comme qui dirait une verrue sur le nez proéminent, couleur de brique, de Gruff et Tackleton. La propriété de Gruff et Tackleton tenait la moitié de la rue, mais vous auriez pu abattre la demeure de Caleb Plummer d'un coup de marteau ou deux, et en emporter les débris dans une charrette.
    Si quelqu'un avait fait à la maison de Caleb Plummer l'honneur, après une semblable expédition, de remarquer qu'elle avait disparu, ç'aurait été, sans aucun doute, pour en approuver, de tous points, la démolition comme une amélioration réelle. En effet, elle adhérait à celle de Gruff et Tackleton comme une moule à la quille d'un navire, un colimaçon à une porte, ou un petit paquet de sales champignons au coin d'un arbre. Mais c'était le germe d'où s'était élancé le tronc vigoureux et superbe de Gruff et Tackleton ; et sous son toit en ruine, l'avant-dernier Gruff avait, sur une petite échelle, fabriqué des joujoux pour une génération de jeunes enfants, filles et garçons, du temps jadis, qui avaient commencé par jouer avec, et les avaient ensuite démontés et brisés, avant d'aller se coucher par là-dessus.
    J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle l'habitaient ; j'aurais mieux fait de dire que Caleb y habitait, mais que sa pauvre fille aveugle avait une autre résidence, un séjour enchanté, orné et meublé par Caleb, où l'épargne et le besoin ne se faisaient point sentir, où les soucis n'entrèrent jamais. Caleb n'était pourtant pas sorcier, mais il était passé maître dans cette seule magie qui nous reste encore, la magie de l'amour dévoué, impérissable : c'est la nature qui avait dirigé ses études ; c'était d'elle qu'il avait appris l'art de faire des miracles.
    La fille aveugle ne sût jamais que les plafonds étaient jaunis, les murs tachés et dépouillés par places de leur enduit de plâtre, que de grandes crevasses, faute de réparations, allaient s'élargissant , chaque jour, que les poutres vermoulues s'affaissaient de plus en plus. La fille aveugle ne sût jamais que le fer se rouillait, que le bois pourrissait, que le papier s'en allait en pelures, que la maison elle-même perdait insensiblement de sa forme, de ses dimensions et de ses proportions régulières. La fille aveugle ne sût jamais qu'il n'y avait sur le buffet qu'une hideuse vaisselle de terre ou de faïence grossière ; que le chagrin et le découragement étaient dans la maison ; que les rares cheveux de Caleb grisonnaient de plus en plus devant les yeux éteints de sa compagne chérie. La fille aveugle ne sût jamais qu'ils avaient un maître froid, exigeant, insensible ; elle ne sût jamais que Tackleton était Tackleton pour tout dire ; elle vivait, au contraire, dans la croyance que c'était un original, d'humeur excentrique, qui aimait à les plaisanter ; et qui, tout en jouant vis-à-vis d'eux le rôle protecteur d'un ange gardien, repoussait de leur part tout témoignage de reconnaissance.
    Et tout cela, elle le devait à Caleb ; tout cela, elle le devait à son bon père. Mais lui aussi, il avait un grillon dans son foyer ; tandis qu'il écoutait mélancoliquement sa musique, lorsque l'enfant aveugle et déjà privée de sa mère, n'était encore qu'une toute petite fille, cet esprit lui avait inspiré la pensée que la grande infortune de sa fille pourrait presque être changée en un bienfait du ciel, et la jeune fille rendue heureuse par ces petits moyens. Car les grillons forment une tribu d'esprits puissants, quoique les gens qui ont commerce avec eux l'ignorent presque toujours ; et il n'existe pas, dans le monde invisible, des voix plus douces et plus vraies, sur lesquelles on puisse plus absolument compter, ni qui nous donnent aussi sûrement des conseils doux et tendres que les voix dont se servent les esprits du coin du feu et du foyer domestique pour communiquer avec le genre humain.
    Caleb et sa fille travaillaient ensemble dans leur atelier ordinaire, ou plutôt ils y passaient leur vie, et c'était un étrange séjour. On y voyait des maisons achevées et non achevées pour des poupées de tous les rangs ; des appartements de banlieue pour les poupées d'une existence modeste ; des logements composés d'une seule pièce et d'une cuisine pour les poupées des classes inférieures ; de somptueuses résidences de ville pour les poupées du grand monde.
    Quelques-unes de ces demeures étaient déjà meublées à forfait, selon la condition et la fortune des poupées bourgeoises qui devaient les habiter ; d'autres pouvaient l'être à la minute, de la manière la plus riche et la plus dispendieuse, sur un simple avis ; il n'y avait qu'à prendre ce qu'il fallait sur des tablettes chargées de chaises et de tables, de sofas, de lits et de tout ce qui constitue un mobilier complet. Les personnages de la haute noblesse, les gentils hommes de province, et le public en général, auxquels ces habitations étaient destinées, gisaient, çà et là, étendus dans des paniers, les yeux fixés vers le plafond ; mais en marquant leurs divers rangs sur les degrés de l'échelle sociale, et en les mettant chacun à sa place respective (l'expérience est là pour nous apprendre combien c'est une chose malheureusement difficile dans la vie réelle) ; les faiseurs de poupées avaient été beaucoup plus habiles que la nature qui se montre souvent si capricieuse et si imparfaite ; car eux, au lieu de s'en tenir aux distinctions arbitraires du satin, de l'indienne ou des haillons, avaient ajouté, selon les classes, des différences frappantes qui ne permettaient aucune méprise. Ainsi, dame poupée de haut parage avait des membres de cire d'une symétrie parfaite, privilège réservé à celles de sa condition ; le second degré de l'échelle sociale était en peau, et le degré inférieur en chiffons de toile grossière. Quant aux gens du commun, autant de bras et de jambes, autant d'allumettes prises dans la boîte, et par conséquent chacune se trouvait une fois pour toutes, grâce à ces distinctions positives, bien établie dans sa sphère, sans possibilité d'en sortir jamais.
    Outre les poupées, la chambre de Caleb Plummer renfermait encore grand nombre d'autres échantillons de son industrie : c'étaient des arches de Noé, dans lesquelles quadrupèdes et volatiles se trouvaient serrés à profit, je vous assure, empilés les uns sur les autres, n'importe comment, jusqu'au toit, sans perdre de place. Par une licence poétique pleine de hardiesse, la plupart de ces arches de Noé avaient des marteaux à leurs portes, appendices peu naturels peut-être, en ce qu'ils semblaient supposer des visites matinales comme celles du facteur de la poste, mais c'était pour qu'il ne manquât rien à l'extérieur de l'édifice. On voyait par vingtaines de mélancoliques petites charrettes qui, pendant que leurs roues tournaient, exécutaient une musique plaintive ; quantité de petits violons, de tambours, et autres instruments de torture ; des masses innombrables de canons, de boucliers, d'épées, de lances, de fusils ; il y avait de petits saltimbanques, en culottes rouges, qui franchissaient incessamment, à qui mieux mieux, de hautes barrières en rubans rouges, et retombaient de l'autre côté, la tête la première ; il y avait encore de vieux messieurs, d'un extérieur respectable, pour ne pas dire vénérable, qui sautaient constamment, comme des fous, par-dessus des chevilles horizontales, plantées dans ce dessein, au beau milieu de leurs propres portes. Il y avait des animaux de toute espèce, des chevaux, en particulier, de toutes les races, depuis le cylindre tacheté, monté sur quatre piquets avec une petite panoufle pour crinière, jusqu'au sauteur pur-sang, animé de l'ardeur la plus indomptable. Il eût été difficile de compter les douzaines de figures grotesques, toujours prêtes à commettre toutes sortes d'absurdités, à un simple tour de manivelle. Il n'eût pas été plus facile de citer quelque folie humaine, quelque vice ou quelque infirmité dont on ne pût trouver le type plus ou moins exact, dans la chambre de Caleb Plummer ; et sans qu'il eût besoin pour cela d'avoir recours à des formes exagérées, car il ne faut pas de bien grandes manivelles pour faire exécuter à nous tous, hommes et femmes, dans le monde, des tours non moins étranges que ceux de n'importe quels jouets.
    Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis à travailler ; la pauvre aveugle, en qualité de couturière, après une des poupées, et lui, peignant et vernissant la façade à quatre fenêtres d'un petit hôtel bourgeois.
    Les soucis dont les traits du visage de Caleb portaient la douloureuse empreinte, son air rêveur et distrait, qui aurait parfaitement convenu à la physionomie d'un alchimiste ou d'un adepte des sciences occultes, formaient, à première vue, un contraste étrange avec la nature triviale de ses occupations et les frivolités dont il était entouré. Mais si triviales que soient les choses, quand on les invente et qu'on les exécute pour se procurer du pain, cela devient une affaire très sérieuse ; et, d'ailleurs, je ne suis point du tout sûr, et je ne voudrais pas en être garant, que si Caleb avait été un lord chambellan, ou un membre du parlement, ou un homme de loi, ou même un grand spéculateur, en changeant de jouets, il les eût trouvés moins frivoles, tandis que je doute très fort qu'ils eussent été, dans tous les cas, aussi innocents.
    "Ainsi, vous étiez dehors, à la pluie, hier soir, mon père, avec votre belle redingote neuve ? dit la jeune fille de Caleb.
    - Avec ma belle redingote neuve, répondit celui-ci, jetant un coup d'œil rapide vers une corde tendue dans la chambre, sur laquelle était soigneusement suspendu pour sécher, le vêtement en toile d'emballage que nous avons décrit plus haut.
    - Combien je suis aise que vous l'ayez achetée, mon père !
    - Et encore d'un tailleur si fameux ! dit Caleb. Un tailleur tout à fait fashionable. C'est trop beau pour moi".
    La jeune aveugle interrompit son travail et se mit à rire avec délices.
    "Trop beau, mon père ! est-ce qu'il peut y avoir rien de trop beau pour vous ?
    - Cela n'empêche pas que je suis presque honteux de la porter, dit le vieillard épiant l'effet de ses paroles sur le visage rayonnant de sa fille ; ma parole ! Lorsque j'entends les gens et les enfants dire derrière moi : "Oh ! oh ! en voilà un faraud !" je ne sais quelle mine faire. Et ce mendiant qui, hier soir, ne voulait pas s'en aller, s'obstinant à me répondre, lorsque je lui disais que j'étais un homme du commun : "Oh ! que non, Votre Honneur ! Votre Honneur ne me fera pas croire cela !". J'en étais tout confus, et il me semblait vraiment que je n'avais pas le droit de porter un si bel habit".
    Comme elle était heureuse, la jeune aveugle ! Quelle joie, quel triomphe pour elle ! "Je vous vois, mon père, dit-elle en croisant ses mains, aussi clairement que si j'avais les yeux dont je ne sens jamais le besoin quand vous êtes avec moi. Un habit bleu...
    - Bleu clair, dit Caleb.
    - Oui, oui ! bleu clair ! s'écria la jeune fille relevant son visage radieux ; la couleur que je me rappelle précisément avoir vue au ciel, au beau ciel ! quand vous me disiez que c'était bleu. Ainsi donc, une belle redingote bleu clair !...
    - Aisée à la taille, ajouta Caleb.
    - Oui, aisée à la taille ! s'écria la jeune aveugle, riant de tout son cœur ; et dans cet habit, vous, cher père, avec votre œil joyeux, votre face souriante, votre pas dégagé et vos cheveux noirs, votre air si jeune et si beau !
    - Grâce, grâce ! dit Caleb, ou je vais devenir vaniteux, vous allez voir.
    - Je crois que vous l'êtes déjà, s'écria sa fille, lui taisant du doigt, dans son ravissement, un petit signe rempli de malice. Je vous connais, mon père. Ah ! ah ! ah ! je vous ai deviné, voyez-vous !".
    Ah ! que le pauvre Caleb ne ressemblait guère à ce portrait, pendant qu'il était là, sur sa chaise, occupé à l'observer !
    Elle avait parlé de son pas dégagé, et, sur ce point, elle avait raison. Depuis nombre d'années, il n'avait pas une seule fois franchi le seuil de cette porte avec son pas naturel lent et lourd, mais avec un pas factice destiné à tromper l'oreille de sa fille ; et jamais, lorsque son cœur était le plus accablé, il n'avait oublié cette marche légère, calculée pour rendre à sa fille la vie aussi plus légère et le courage plus facile. Il n'y a que Dieu qui le sache ! mais je crois que cet égarement vague, qui régnait dans les manières de Caleb provenait en partie de la fiction où il s'était volontairement placé avec tous les objets qui l'entouraient, de cette comédie perpétuelle à laquelle il s'était condamné par amour pour sa fille aveugle. Comment le pauvre petit homme n'aurait-il pas eu l'air égaré, après tant d'efforts faits pendant un si grand nombre d'années, dans le but de détruire sa propre identité et celle de tous les objets qui s'y rattachaient !
    Nous y voilà, dit Caleb reculant d'un pas ou deux pour mieux juger du mérite de son ouvrage ; aussi près de la réalité que cinquante centimes d'une pièce de dix sous. Quel dommage que toute la façade de la maison s'ouvre tout d'une pièce ! S'il y avait seulement un escalier et des portes régulières pour entrer dans chaque chambre ! Mais c'est là le mal du métier. Je passe ma vie à me faire illusion à moi-même, à me prendre moi-même pour dupe.
    - Vous parlez bien bas, mon père ! Vous n'êtes pas fatigué ?
    - Fatigué ! répéta Caleb avec un nouvel élan de vivacité. Qu'est-ce qui me fatiguerait, Bertha ? Je n'ai jamais été fatigué. Qu'est-ce que cela signifie ?".
    Pour donner une plus grande force à ses paroles, il s'interrompit lui-même au moment où, sans le vouloir, il allait faire comme deux figures de bons hommes qui s'étiraient et bâillaient sur le manteau de la cheminée, images parfaites de l'ennui éternel, depuis le buste jusqu'à la pointe des cheveux ; puis il se mit à fredonner un refrain de chanson. C'était une chanson bachique, quelque drôlerie en l'honneur d'un vin généreux qui mousse dans le verre, et il l'entonna avec une voix et un entrain de Roger Bontemps, qui faisait paraître son visage mille fois plus maigre et plus soucieux que jamais.
    "Quoi ! vous chantez, je crois ? dit Tackleton avançant la tête dans l'intérieur de la chambre à travers la porte. Continuez, continuez ! Ce n'est pas moi qui chanterais !".
    Personne ne l'en eût soupçonné, certes. Il n'avait, en aucune façon, une figure à chanter la chansonnette.
    "Ce n'est pas moi qui me permettrais de chanter, dit Tackleton. Je suis ravi que vous, vous puissiez le faire. J'espère que cela ne vous empêche pas de travailler, quoiqu'on n'ait guère le temps de faire les deux choses à la fois.
    - Si vous pouviez seulement le voir, Bertha ; comme il me regarde en clignant de l'œil ! murmura Caleb bas à l'oreille de sa fille. Il n'y a pas d'homme pareil pour plaisanter ! si vous ne le connaissiez pas, vous croiriez qu'il parle sérieusement, je parie ?".
    La jeune aveugle sourit et fit de la tête un signe affirmatif.
    "Quand un oiseau sait chanter et ne veut pas le faire, il faut l'y forcer, dit le proverbe, grommela Tackleton ; mais quand un hibou, qui ne sait pas chanter, qui ne devrait pas chanter, n'en chante pas moins, qu'est-ce qu'il faut lui faire ?
    - Quels yeux malins il nous fait dans ce moment ! dit encore Caleb à sa fille. Oh ! bonté du ciel !
    - Toujours gai, toujours de joyeuse humeur avec nous ! s'écria Bertha en souriant.
    - Ah ! vous voilà, vous ? répondit Tackleton. Pauvre idiote !". Il la croyait réellement idiote, et il se fondait pour le croire, par instinct ou par réflexion, sur ce qu'elle l'aimait.
    "Eh bien ! puisque vous êtes là... comment allez-vous ? dit Tackleton de son ton bourru.
    - Oh ! bien, tout à fait bien. Et aussi heureuse que vous pouvez le désirer, aussi heureuse que vous voudriez rendre le monde entier, si cela dépendait de vous.
    - Pauvre idiote ! murmura Tackleton. Pas une lueur de raison, pas la moindre lueur !".
    La jeune aveugle lui prit la main et la baisa ; elle la tint un moment pressée entre les siennes, et y appuya tendrement sa joue avant que de la lâcher. Il y avait dans cette caresse quelque chose de si affectueux, et une expression de reconnaissance si vive, que Tackleton lui-même fut ému jusqu'à dire avec un grognement moins brutal que d'habitude :
    "Qu'est-ce que vous avez ?
    - Je l'ai placé à côté de mon oreiller lorsque je suis allée me coucher hier au soir, et je m'en suis souvenue dans mes rêves. Puis, quand le jour a paru, et que le soleil s'est levé tout rouge dans sa gloire... le soleil rouge, mon père.
    - Rouge le matin et le soir, Bertha, dit le pauvre Caleb en jetant un regard empreint d'une tristesse profonde sur son patron.
    - Quand il s'est levé, et que sa brillante lumière, contre laquelle je crains toujours de me heurter en marchant, est entrée dans la chambre, j'ai tourné le petit arbuste vers lui, j'ai béni le ciel qui a fait pour nous de si jolies choses, et je vous ai béni, vous qui me les envoyez pour me donner du bonheur !
    - Une vraie échappée de Bedlam ! fit Tackleton en lui-même. Nous arriverons bientôt à la camisole de force et aux menottes. Nous faisons des progrès !".
    Caleb, les deux mains crispées et accrochées l'une dans l'autre, regardait devant lui d'un air égaré pendant que sa fille parlait, comme si réellement il se fût demandé (et je crois qu'il se le demandait en effet) si Tackleton n'avait pas fait quelque chose pour mériter ou non ces remerciements. Si le pauvre Caleb eût été pour lors parfaitement libre d'agir à sa guise, et si, dans ce moment, il eût dû, sous peine de mort, choisir de chasser à coups de pied le marchand de jouets, ou de tomber à ses genoux pour reconnaître ses bienfaits, je crois qu'on aurait pu parier à chances égales pour ou contre. Il savait pourtant, le bon Caleb, que c'était lui-même qui, de ses propres mains, avait apporté si soigneusement le petit rosier à la maison pour sa fille ; que c'étaient bien ses propres lèvres qui avaient forgé ce mensonge innocent qui devait l'aider à écarter de sa fille jusqu'au moindre soupçon des privations nombreuses, infinies, qu'il s'imposait chaque jour, pour lui donner quelques jouissances de plus.
    "Bertha ! dit Tackleton, affectant à dessein un peu de cordialité ; venez ici.
    - Oh ! répondit-elle, je puis aller droit à vous ! vous n'avez pas besoin de me guider ?
    - Voulez-vous que je vous dise un secret, Bertha ?
    - Je veux bien", répondit-elle avec empressement.
    Comme il devint radieux et brillant ce visage plongé dans les ténèbres ! quelle auréole lumineuse entoura cette tête attentive.
    "Voici le jour où la petite... quel est son nom, déjà ?... l'enfant gâté, la femme de Peerybingle, vient vous faire sa visite habituelle, pour son pique-nique fantastique, n'est-ce pas ? ajouta Tackleton avec une expression prononcée de dédain pour leur petite fête.
    - Oui, répondit Bertha. C'est aujourd'hui.
    - Je le pensais bien, reprit Tackleton. Eh bien ! je voudrais être de la partie.
    - L'entendez-vous, mon père ! s'écria la jeune aveugle ravie, hors d'elle-même.
    - Oui, oui, je l'entends, murmura Caleb avec le regard fixe d'un somnambule ; mais je ne le crois pas. C'est encore une de ces illusions dont je me berce, sans doute.
    - Non, c'est que, voyez-vous, je... je désire rapprocher un peu plus les Peerybingle de May Fielding, je... je voudrais les lier ensemble, dit Tackleton. Je vais me marier avec May !
    - Vous marier ! s'écria la jeune aveugle en s'éloignant de lui par un mouvement brusque.
    - Le diable confonde l'idiote ! J'ai vu le moment où je ne pourrais pas réussir à lui faire comprendre la chose. Oui, Bertha, me marier ! L'église, le ministre, le clerc, le bedeau, le carrosse à glaces, les cloches, le déjeuner, le gâteau de la mariée, les rubans de soie, les clarinettes, les trombones, et tout le tremblement ; une noce, croyez-vous, une noce. Savez-vous bien ce que c'est qu'une noce ?
    - Je le sais, reprit la jeune aveugle d'une voix douce ; je comprends !
    - Vraiment ? murmura Tackleton. C'est bien heureux. Eh bien ! voilà pourquoi je désire être de la partie, et vous amener May avec sa mère. Je vous enverrai dans la matinée quelque petite chose, n'importe quoi ; un gigot de mouton froid ou quelque friandise de même genre. Vous m'attendrez ?
    - Oui", répondit-elle.
    Elle avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et s'était tournée de l'autre côté ; elle demeurait ainsi debout, les mains jointes, immobile et rêveuse.
    "Je ne crois pas que vous m'attendiez, murmura Tackleton jetant les yeux sur elle ; car vous paraissez avoir déjà tout oublié. Caleb !
    - Je puis me hasarder, je suppose, à croire que je suis ici, pensa Caleb... Monsieur !
    - Prenez garde qu'elle n'oublie ce que je lui ai dit.
    - Oh ! n'ayez pas peur, elle n'oublie jamais, elle, répondit Caleb. C'est peut-être la seule chose qu'elle ne sache pas faire.
    - Chacun prend ses oies pour des cygnes, murmura le marchand de jouets en haussant les épaules. Pauvre diable !".
    Après cette observation maligne faite de l'air d'un souverain mépris, le vieux Gruff et Tackleton se retira.
    Bertha demeura à la même place où il l'avait laissée, perdue dans ses tristes pensées. La gaieté avait disparu de son visage abattu, empreint d'une profonde mélancolie. Trois ou quatre fois elle secoua la tête comme si elle pleurait le souvenir d'un bien qu'elle aurait perdu ; mais ses réflexions douloureuses ne trouvèrent point de paroles pour épancher.
    Caleb, de son côté, était, depuis quelque temps, occupé à fixer à une voiture un attelage de chevaux, à l'aide d'un procédé excessivement simple, qui consistait à clouer des harnais dans les chairs vives de l'animal ; il finissait quand sa fille s'approcha de son escabeau de travail, et s'asseyant à ses côtés :
    "Mon père, lui dit-elle, je sens que je suis retombée dans la solitude et les ténèbres. J'ai besoin de mes yeux, vous savez, de mes yeux patients et toujours prêts.
    - Les voici, fit Caleb : toujours prêts, en effet. Ils sont plus à vous qu'à moi, Bertha, à quelque heure du jour que ce soit sur les vingt-quatre. Qu'est-ce que vos yeux peuvent faire pour vous chère enfant ?
    - Regardez autour de la chambre, mon père.
    - Voilà, dit Caleb. Aussitôt fait que dit, Bertha.
    - Décrivez-la-moi.
    - Elle est absolument la même qu'à l'ordinaire, fit Caleb ; simple, mais très commode. Les vives couleurs des murailles, les fleurs brillantes sur les assiettes et les plats, le bois poli et luisant partout où il y a des poutres et des panneaux, l'ensemble de gaieté et de propreté de la maison la rendent vraiment jolie".
    En effet, elle était propre et gaie, partout où les mains de Bertha pouvaient atteindre ; mais, nulle part ailleurs, il n'y avait ni gaieté, ni propreté possible dans le vieux hangar crevassé que l'imagination de Caleb avait su transformer de la sorte.
    "Vous avez sur vous votre habit de travail, et vous n'êtes pas aussi élégamment vêtu que quand vous portez le bel habit, dit Bertha en touchant son père.
    - Pas tout à fait aussi élégamment, répondit Caleb ; mais c'est déjà bien comme cela.
    - Mon père, dit la jeune aveugle se rapprochant de lui et lui passant un bras autour du cou, parlez-moi de May. Elle est très belle ?
    - Oui, assurément", dit Caleb. Et c'était vrai. Il arrivait rarement que Caleb eût moins besoin de se mettre en frais d'imagination.
    "Elle a des cheveux noirs, reprit Bertha d'un air pensif, plus noirs que les miens. Sa voix est douce et harmonieuse, je le sais ; j'ai souvent pris plaisir à l'entendre. Sa taille...
    - Il n'y a pas dans toute la chambre une poupée dont la taille puisse être comparée à la sienne, dit Caleb. Et ses yeux ! ...".
    Il s'arrêta ; car Bertha s'était plus étroitement suspendue à son cou, et ce bras qui l'entourait lui fit sentir une pression convulsive dont il ne comprit que trop bien le sens.
    Il toussa un moment, donna quelques coups de marteau à ses dadas fringants, puis se remit à fredonner la chanson bachique sur le vin mousseux ; c'était sa ressource infaillible dans toutes les difficultés de ce genre.
    "Notre ami, mon père ; notre bienfaiteur. Je ne me lasse jamais d'entendre parler de lui. Vous savez que je ne m'en suis jamais lassée ? dit-elle avec précipitation.
    - Non, assurément, répondit Caleb, et avec raison.
    - Oh ! oui ! avec raison !" s'écria la jeune aveugle. Elle mit tant de chaleur à prononcer ces mots que Caleb, malgré la pureté de ses intentions quand il trompait sa simplicité, n'osa pas la regarder en face ; mais il baissa les yeux, comme si elle eût pu y lire son innocent mensonge.
    "Parlez-moi encore de lui, alors, cher père, dit Bertha. Plusieurs fois encore ! Son visage est bien veillant, bon, tendre, honnête, plein de franchise, j'en suis sûre. Le cœur généreux, qui cherche à dissimuler tous ses bienfaits sous une apparence de rudesse et de mauvais vouloir, se trahit dans chacun de ses regards.
    - Et l'ennoblit encore, ajouta Caleb dans son calme désespoir.
    - Et l'ennoblit encore ! s'écria la jeune aveugle. Il est plus âgé que May, mon père ?
    - Oui, fit Caleb comme malgré lui. Il est un peu plus âgé que May. Mais cela ne veut rien dire.
    - Oh ! que si, mon père ! Etre sa compagne patiente dans les infirmités de la vieillesse, sa garde attentive dans la maladie, son amie fidèle dans la souffrance et l'affliction, ne pas connaître la fatigue en travaillant pour lui, le veiller, le consoler, s'asseoir à côté de son lit, lui parler quand il est éveillé, prier pour lui quand il dort : quels privilèges heureux pour sa femme ! Quelles occasions de lui prouver toute sa fidélité et son dévouement ! La croyez-vous capable de faire tout cela, cher père ?
    - Sans aucun doute, dit Caleb.
    - En ce cas, j'aime May, mon père ; je puis l'aimer de toute mon âme !" s'écria la jeune aveugle. Et en disant ces mots, elle appuya son pauvre visage privé de la vue sur l'épaule de Caleb, en pleurant si fort et si fort, qu'il fut presque chagrin de lui avoir causé un bonheur accompagné de tant de larmes.
    Pendant tout ce temps, il y avait eu pas mal de remue-ménage chez John Peerybingle. La petite mistress Peerybingle ne pouvait penser naturellement à aller quelque part sans son baby, et il fallait du temps pour l'emballer. Non pas qu'il y eût beaucoup à se préoccuper de cet article de messagerie, sous le double rapport du poids et du volume, mais c'était une multitude infinie de soins à prendre, par-ci, par-là, et de précautions successives. Par exemple, lorsqu'on fut arrivé, de fil en aiguille, à un certain point de sa toilette, et que vous auriez pu raisonnablement supposer qu'en un tour de main ou deux il ne devait plus rien y manquer pour en faire un poupon des mieux bichonnés, en état de défier hardiment le monde entier, il fallut tout à coup l'ensevelir dans un bonnet de flanelle, véritable éteignoir, et le porter dans son berceau, où il mitonna (si je puis m'exprimer ainsi) entre deux draps pendant près d'une heure. On l'arracha ensuite à cet état de torpeur, rouge comme une écrevisse et poussant des cris atroces, pour lui faire prendre... Tenez ! J'aimerais mieux dire, si vous voulez me permettre de parler d'une manière générale... un léger repas ; après quoi, il alla dormir encore. Mme Peerybingle profita de cet intervalle pour se faire aussi pimpante, à sa petite façon, que femme de votre connaissance ; et durant cette trêve fort courte, miss Slowboy s'insinua dans un spencer d'une forme si surprenante et si ingénieuse, qu'il ne paraissait avoir été fait ni pour elle ni pour qui que ce fût au monde ; c'était quelque chose d'étriqué, qui retombait en oreilles de chien, ne ressemblant à rien, unique dans sa coupe et sans nul rapport avec une âme vivante. Cependant le baby, rendu une seconde fois à l'existence, était affublé, par les efforts réunis de Mme Peerybingle et de miss Slowboy, d'un manteau beurre frais et d'une espèce de bonnet nankin en forme de tourte montée. A la fin, ces préparatifs achevés, ils descendirent tous les trois à la porte, où le vieux cheval avait déjà regagné et au-delà la valeur du péage qu'il faudrait payer à la barrière pour sa journée, en creusant la chaussée avec ses autographes impatients ; tandis qu'on pouvait à peine apercevoir de là, dans une perspective lointaine, l'impétueux Boxer en arrêt, se retournant vers son camarade, comme pour l'engager à partir sans attendre les ordres du maître.
    Quant à une chaise ou toute autre espèce d'objet de ce genre pour aider mistress Peerybingle à monter dans la voiture, vous connaissez bien l'ami John, j'ose me flatter, si vous croyez que ce fût chose nécessaire. Avant que vous eussiez eu le temps de la voir soulevée dans ses bras, elle était déjà assise à sa place, fraîche et vermeille, et lui disait :
    "A quoi donc songez-vous, John ? Songez plutôt à Tilly !".
    Si je pouvais seulement me permettre de parler des jambes d'une jeune personne, je remarquerais, à propos de celles de miss Slowboy, que, par une fatalité singulière, elles étaient sans cesse exposées à des avaries, et qu'elle n'effectuait jamais le moindre mouvement d'ascension ou de descente sans y faire une coche pour en prendre note, absolument comme Robinson Crusoé marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais comme ces réflexions pourraient paraître inconvenantes, je les garderai pour moi.
    "John, dit Dot, avez-vous pris le panier où se trouvent le pâté au jambon et au veau, les autres petites choses et les bouteilles de bière ? Si vous ne l'avez pas fait, il faut retourner le chercher, à l'instant même.
    - En voilà un joli petit article à mettre sur ma feuille, répondit le messager, de me parler de retourner, après m'avoir déjà mis en retard d'un bon quart d'heure.
    - J'en suis fâchée, John, reprit Dot fort troublée, mais je ne saurais réellement songer à aller chez Bertha...Je n'y consentirais à aucun prix, John... sans le pâté de veau et jambon, les autres petites choses et les bouteilles de bière... Hoh !".
    Ce monosyllabe s'adressait au cheval qui n'y fit pas la moindre attention.
    "Arrêtez donc, John, je vous en prie ! dit Mme Peerybingle.
    - Il sera bien assez temps d'arrêter, répondit John, quand j'aurai oublié quelque chose. Le panier est ici, en lieu de sûreté.
    - Quel cour de monstre il faut que vous ayez, John, pour ne pas me l'avoir dit tout de suite, au lieu de me laisser dans une pareille inquiétude ! Je déclare que, pour tout l'or du monde, je ne serais pas allée chez Bertha sans le pâté au veau et au jambon, les autres petites choses et les bouteilles de bière. Régulièrement, tous les quinze jours depuis notre mariage, John, nous avons fait là notre pique-nique. Si quelque chose allait de travers dans cette petite fête, je croirais presque que cela nous porterait malheur pour toujours.
    - Allons ! vous avez eu là une bonne pensée, la première fois que vous avez fait la chose, dit le messager, et cela vous fait honneur, ma petite femme.
    - Mon cher John, reprit Dot en rougissant, ne parlez pas de me faire honneur. Honneur ! à moi ! Bonté divine !
    - A propos... observa le messager ; ce vieux monsieur...".
    Nouvel embarras de la part de Dot, et bien visible, ma foi !
    "C'est un drôle de particulier, dit John regardant devant eux sur la route. Je ne puis pas me l'expliquer. Je suppose toujours qu'il n'y a rien à craindre de sa part.
    - Oh non, certainement. Je... je... suis même sûre du contraire.
    - Oui ? dit le messager, les yeux attirés vers elle par la vivacité de son langage. Je suis ravi que vous en soyez si convaincue parce que cela me confirme dans mes espérances. Mais c'est égal ; il est curieux qu'il ait mis dans sa tête de nous demander à loger chez nous, n'est-ce pas ? Il y a des choses si étranges dans ce monde !
    - Des choses si étranges ! répéta Dot à voix basse, si basse qu'on l'entendait à peine.
    - Avec tout cela, c'est un bon vieux gentleman, reprit John, et qui paye en gentleman ; ainsi, je crois bien qu'on peut compter sur sa parole comme sur la parole d'un gentleman. J'ai eu ce matin une très longue conversation avec lui ; il peut déjà mieux m'entendre, dit-il, à mesure qu'il s'accoutume davantage à ma voix. Il m'a beaucoup parlé de lui-même ; je lui ai, à mon tour, beaucoup parlé de moi ; les singulières questions qu'il m'a adressées ! Je lui ai appris comme quoi j'avais deux tournées à faire, vous savez, pour mon commerce : un jour celle de droite en partant de la maison et retour (car il est étranger au pays et ne connaît pas les noms des localités), et cela a paru lui faire plaisir. "Ainsi donc, m'a-t-il dit, je retournerai ce soir chez moi par le même chemin que vous, quand je croyais au contraire que vous prendriez la route exactement opposée. C'est parfait ! Je vous dérangerai peut-être encore pour vous prier de me donner encore place dans votre voiture, mais je m'engage à ne plus tomber dans un si profond sommeil". C'est qu'il dormait profondément, en effet... Dot, à quoi pensez-vous donc ?
    - A quoi je pense, John ? je... je.. vous écoutais.
    - Bien ! bien ! dit l'honnête messager. Je craignais, à votre air distrait, d'avoir parlé si longuement, que vous en étiez venue à songer à tout autre chose. Ma foi ! J'ai bien manqué de le croire, bien sûr".
    Dot ne répondit rien, et ils continuèrent quelque temps à trotter en silence. Mais il n'était pas facile de rester longtemps muet dans la voiture de John Peerybingle, car tous ceux qu'on rencontrait sur le chemin avaient quelque chose à lui dire, ne fût-ce qu'un : "Comment vous va ?". Et en réalité, le plus souvent ce n'était pas autre chose. Encore fallait-il y répondre avec toute la cordialité possible, non seulement par un signe de tête ou un sourire, mais aussi par un exercice salutaire des poumons, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un discours de longue haleine, prononcé au Parlement. Quelquefois des voyageurs, à pied ou à cheval, venaient à côté de la voiture faire de conserve un petit bout de chemin, uniquement pour causer un moment, et alors on échangeait, de part et d'autre, bon nombre de paroles.
    Ensuite Boxer donnait lieu à des reconnaissances amicales de la part du messager et réciproquement, mieux que n'auraient pu le faire une douzaine de chrétiens. Tout le monde le connaissait sur la route, principalement les poules et les cochons, qui ne le voyaient pas plutôt approcher marchant de guingois, les oreilles dressées pour écouter aux portes, et son petit bout de queue en trompette, qu'ils se retiraient aussitôt dans les endroits les plus reculés de leurs logis, sans attendre l'honneur de faire avec lui une connaissance plus intime. Boxer avait affaire partout, s'engageait jusque dans les moindres détours, regardait dans tous les puits, s'élançait dans l'intérieur de toutes les chaumières, en sortait avec la même pétulance, faisait irruption chez toutes les maîtresses d'école, effarouchait tous les pigeons, faisait renfler la queue de tous les chats et se promenait dans tous les cabarets, comme une pratique de l'endroit. Partout où il allait, on entendait quelqu'un s'écrier : "Tiens ! voici Boxer" et ce quelqu'un sortait aussitôt, accompagné d'au moins deux ou trois autres, pour donner le bonjour à John Peerybingle et à sa jolie petite femme.
    Les gros ballots et les petits paquets chargés sur la voiture du messager étaient en grand nombre, ce qui l'obligeait à des haltes multipliées pour les recevoir ou les rendre, et ces temps d'arrêt ne formaient point, tant s'en faut, la partie la moins agréable du voyage. Il y avait des gens qui attendaient leurs paquets avec une si vive impatience, d'autres qui s'émerveillaient si fort de recevoir des paquets, d'autres enfin qui ne pouvaient jamais mettre un terme à leurs recommandations pour leurs paquets ! Et puis, John lui-même prenait un intérêt si réel à tous les paquets, que c'était une vraie comédie. De même, il y avait des articles dont John ne pouvait se charger sans mûre réflexion, sans discussion préalable, et pour les ajuster, et pour les placer, c'étaient, entre les expéditeurs et le voiturier, des conférences en règle auxquelles Boxer assistait d'ordinaire ; il s'y faisait remarquer par de courts accès d'une attention très sérieuse, et surtout par de longs accès de folie, où il se mettait à courir comme un dératé autour du grave aréopage, en aboyant jusqu'à s'enrouer. Dot, immobile sur son siège dans la voiture, s'amusait de tous ces petits incidents dont elle demeurait la spectatrice attentive sans se déranger, charmant petit portrait admirablement encadré par la bâche. Aussi, je vous assure, les jeunes gens ne se faisaient pas faute, en l'apercevant, de se pousser du coude, de se regarder entre eux, de se parler bas et d'envier le sort de l'heureux John ; et l'heureux John en était ravi, car il était fier de voir admirer sa petite femme, sachant bien qu'elle n'y faisait pas attention..., quoiqu'elle ne détestât pas cela non plus.
    Le petit voyage ne se faisait pas sans brouillard, certainement, car on était en janvier, et le temps était rude et froid. Mais qui s'inquiétait de si peu de chose ? Ce n'était pas Dot, à coup sûr, ni Tilly Slowboy, pour qui aller en voiture, n'importe comment, était le suprême degré des félicités humaines, le "nec plus ultra" des espérances de ce bas monde ; ni le baby, j'en mettrais la main au feu, car jamais baby, quelle que fût sa capacité sous ce double rapport, ne fut plus chaudement ni plus profondément endormi que le bienheureux petit Peerybingle, pendant tout le chemin.
    On ne pouvait pas voir bien loin devant soi dans le brouillard, c'est vrai ; mais on voyait encore assez ! C'est étonnant combien de choses on peut voir dans un brouillard plus épais encore, pour peu qu'on veuille prendre la peine d'y regarder. Tenez ! rien que d'être là, à regarder de sa chaise les rondes des fées et les paquets de givre encore ramassés à l'ombre près des haies et des arbres, c'était déjà une agréable occupation, sans parler des formes inattendues que présentaient tout à coup les arbres en se dégageant du brouillard, avant d'y rentrer pour disparaître de nouveau. Les haies entremêlées, dépouillées de leurs feuilles, abandonnaient au vent une multitude de guirlandes flétries ; mais cette vue n'avait rien d'attristant. C'était, au contraire, un spectacle agréable à contempler, car il faisait ressortir encore davantage le charme d'un bon coin du feu que vous possédiez pendant l'hiver et rendait plus verte en espérance la belle saison de l'été prochain. La rivière avait un air frileux, mais elle coulait tout de même et coulait gentiment, c'était bien encore quelque chose ; le cours en était un peu lent et engourdi, sans doute ; mais c'est égal, il n'en gèlerait que plus vite lorsque le froid se ferait sentir tout de bon, et alors on viendrait y patiner, y glisser, et les grosses vieilles barques, emprisonnées par la glace quelque part près du quai, n'en feraient fumer que de plus belle, tout le long du jour, les tuyaux rouillés de leurs cheminées pour se donner un peu de bon temps.
    Plus loin, dans les champs, brûlait un tas de mauvaises herbes et de chaume ; les voyageurs regardèrent le feu, si pâle au jour, jetant à travers le brouillard, par intervalles, une lueur de flamme rougeâtre, jusqu'à ce que miss Slowboy, en conséquence de l'observation qu'elle Fit "que la fumée lui montait au nez", se mit à étouffer (c'était d'ailleurs assez son habitude quand quelque chose la gênait), et réveillât le baby qui ne voulut plus se rendormir. Cependant Boxer, en avance d'un quart de mille environ, avait déjà dépassé les barrières du bourg et gagné le coin de la rue où demeuraient Caleb et sa fille. Aussi, longtemps avant que les Peerybingle fussent arrivés à leur porte, Caleb et la jeune aveugle se tenaient dehors sur le trottoir prêts à les recevoir.
    Boxer, soit dit en passant, dans ses rapports avec Bertha, faisait certaines distinctions subtiles qui me permettent de croire absolument qu'il la savait aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son attention en la regardant, comme c'était son habitude avec les gens, il la touchait sans y manquer jamais. J'ignore quelle expérience il avait pu faire d'hommes ou de chiens aveugles ; il n'avait jamais vécu avec un maître aveugle ; ni Mr Boxer le père, ni mistress Boxer, ni aucun autre membre de sa respectable famille, tant du côté paternel que du côté maternel, n'avait, que je sache, été visité par cette infirmité. Peut-être avait-il trouvé cela de lui-même ; ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'il y tenait dans sa pratique avec les aveugles. Il tenait donc Bertha par le bas de sa robe et tenait ferme sans lâcher prise, jusqu'à ce que mistress Peerybingle, le baby, miss Slowboy et le panier furent tous bien et dûment entrés dans la maison.
    May Fielding y était déjà arrivée, aussi bien que sa mère, petit brin de vieille femme grondeuse, à la mine bourrue, qui, parce qu'elle avait conservé une taille semblable à une colonne de lit, passait pour avoir eu une tournure des plus distinguées. Parce qu'en outre elle s'était vue autrefois dans une meilleure position de fortune, ou qu'elle était poursuivie de l'idée qu'elle aurait pu s'y voir, si une chose était arrivée qui n'arriva jamais et qui ne paraissait même pas avoir jamais eu la moindre chance d'arriver (ce qui, d'ailleurs, est tout un), elle affectait les manières d'une personne comme il faut et se donnait des airs protecteurs. Gruff et Tackleton se trouvait là aussi, faisant l'agréable avec la mine d'un homme qui se trouve aussi parfaitement à son aise et aussi incontestablement dans son propre élément, qu'un jeune saumon nouvellement éclos sur le sommet de la grande pyramide.
    "May ! ma chère vieille amie ! s'écria Dot en se précipitant à sa rencontre. Quel bonheur de vous voir !".
    Sa vieille amie était tout aussi ravie qu'elle-même, et c'était, croyez-moi, un spectacle charmant de les voir s'embrasser de la sorte. Il faut avouer que Tackleton était un homme de goût. May était ravissante.
    Quelquefois, vous savez, quand vous êtes habitué à un joli visage, et qu'il se trouve, par occasion, à côté d'un autre joli minois, la comparaison commence par faire trouver le premier ordinaire et fade ; il perd sur-le-champ, dans votre esprit, de la haute opinion que vous en aviez conçue. Eh bien ! ici ce fut tout le contraire, aussi bien pour Marie que pour Dot, pour Dot que pour Marie ; car le visage de Dot faisait ressortir celui de Marie et le visage de Marie celui de Dot, d'une façon si naturelle et si agréable que, comme John Peerybingle fut sur le point de le dire lorsqu'il entra dans la chambre, elles auraient dû naître sœurs, et c'était tout ce qu'on pouvait y trouver à redire.
    Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et, chose merveilleuse, une tarte par-dessus le marché (mais on peut bien se permettre un peu de prodigalité quand nos fiancés sont en jeu, on ne se marie pas tous les jours) ; à ces friandises venaient s'ajouter le pâté de veau et jambon, et les autres "petites choses", ainsi que mistress Peerybingle les appelait, c'est-à-dire des noix, des oranges, des gâteaux et autre menu gibier. Lorsque le repas fut servi sur la table, flanqué de l'écot de Caleb, qui consistait en une énorme terrine remplie de pommes de terre fumantes (il lui était interdit, par une solennelle convention, de fournir d'autres comestibles), Tackleton conduisait sa future belle-mère à la place d'honneur. Pour s'en montrer plus digne en une pareille solennité, la majestueuse vieille dame s'était parée d'un bonnet calculé pour inspirer aux plus indifférents des sentiments de crainte respectueuse. Elle portait aussi des gants vive le bon ton ! N'y manquons jamais : plutôt la mort !
    Caleb s'assit près de sa fille : Dot et son ancienne compagne d'enfance à côté l'une de l'autre ; le bon messager prit place au bout de la table. Miss Slowboy fut isolée, momentanément, de tout autre meuble que la chaise où elle était assise, afin qu'elle ne pût avoir à sa portée aucun obstacle pour heurter la tête du baby.
    Comme Tilly regardait autour d'elle d'un air ébahi les poupées et les jouets, ceux-ci, à leur tour, la regardaient de même avec de grands yeux, elle et la compagnie. Les vieux messieurs, à l'aspect vénérable (tous en plein exercice de cabrioles contre la porte de leurs maisons), témoignaient d'un intérêt particulier pour cette petite fête ; ils s'arrêtaient parfois avant de sauter, comme s'ils eussent écouté la conversation, puis recommençaient avec une énergie forcenée leur plongeon extravagant, je ne sais combien de fois, sans s'arrêter pour reprendre haleine, comme si ces perpétuelles culbutes leur eussent causé un bonheur frénétique. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, si ces vieux messieurs étaient disposés le moins du monde à ressentir une joie maligne de la déconvenue de Tackleton, ils avaient amplement de quoi se satisfaire. Tackleton n'était pas dans son assiette : plus sa future devenait gaie dans la société de Dot, moins il en éprouvait de plaisir, quoique pourtant il les eût réunies exprès. Car c'était un véritable fagot d'épines que ce Tackleton ; quand on riait sans qu'il sût pourquoi, il se mettait aussitôt dans la tête que c'était de lui qu'on devait rire.
    "Ah ! chère May, disait Dot, quels changements, ma bonne amie ! Comme cela rajeunit de parler de ces heureux jours de l'école !
    - Mais, dites donc, vous n'êtes pas encore si vieille, ce me semble, interrompit Tackleton.
    - Regardez quel mari grave et posé j'ai là, répondit Dot. Il ajoute au moins vingt années à mon âge ; n'est-ce pas, John ?
    - Quarante, répliqua John.
    - Et vous, continua Dot en riant, combien en ajouterez-vous à l'âge de May ? Je n'en sais trop rien ; mais à son prochain anniversaire, elle ne pourra guère avoir moins de cent ans.
    - Ah ! ah ! fit Tackleton en riant, mais d'un rire creux comme un tambour, accompagné d'un certain regard lancé sur Dot, comme s'il eût pensé qu'il aurait quelque plaisir à lui tordre le cou.
    - Chère amie, ajouta Dot, vous rappelez-vous de quelle façon nous parlions à l'école des maris que nous prendrions un jour. Je ne sais plus combien le mien devait être jeune et beau, et gai et aimable ! Et quant à celui de May ! ... Ah ! ma chère, je ne sais si je dois rire ou pleurer, quand je pense à nos folles idées de jeunes filles".
    May parut fixée sur ce qu'elle devait faire, elle : car ses joues se colorèrent d'une vive rougeur et les larmes lui vinrent aux yeux.
    "Et ceux-là mêmes... de véritables jeunes gens en chair et en os... auxquels nous arrêtions quelquefois notre pensée, continua Dot. Nous nous doutions peu du tour que prendraient les choses. Je ne m'étais jamais arrêtée à John, pour sûr ; je n'avais seulement jamais songé à lui. Et si je vous avais dit alors que vous épouseriez Mr Tackleton, vous m'auriez administré une fameuse tape. Qu'en dites-vous, May ?".
    Quoique May ne dit pas oui, certainement elle ne dit pas non : elle n'en fit même pas mine.
    Tackleton riait, riait à s'en faire mal, ou plutôt il criait plus qu'il ne riait. John Peerybingle riait également, mais de son rire habituel franc et bon enfant aussi ce n'était qu'un murmure de rire, à côte du rire monstre de Tackleton.
    "Et malgré tout cela, dit ce dernier, vous n'avez pas pu y échapper, vous n'avez pas pu résister, vous voyez. Nous y voici, nous y voici, nous ; où sont-ils maintenant vos jeunes et gais fiancés ?
    Quelques-uns d'entre eux sont morts, répondit Dot ; quelques-uns oubliés. Quelques autres, s'ils pouvaient paraître en ce moment au milieu de nous, ne voudraient pas croire que nous soyons les mêmes créatures ; ils n'en croiraient ni leurs yeux ni leurs oreilles, et ne sauraient se persuader que nous ayons pu les oublier de la sorte. Oh ! non, ils n'en voudraient rien croire !
    - Eh ! mais, Dot, ma petite femme !" s'écria le messager.
    Elle avait parlé avec une telle vivacité et un tel feu, qu'elle avait besoin, sans doute, qu'on la rappelât à elle-même. L'avertissement de son mari était très doux, car il n'intervenait, dans sa pensée, que pour couvrir le vieux Tackleton, mais il produisit son effet ; car Dot se tut sans ajouter un Mot de plus. Pourtant il y avait jusque dans son silence une émotion extraordinaire, remarquée de près par le rusé Tackleton, qui avait fixé sur elle son œil à demi fermé ; il en tint note, le vieux démon, et n'eut garde de l'oublier comme vous verrez, dans l'occasion.
    May ne prononçait pas une parole, ni en bien, ni en mal ; elle demeurait immobile, les yeux baissés vers la terre, sans avoir l'air de prendre le moindre intérêt à ce qui venait de se passer. Mais la bonne dame, sa mère, intervint à son tour ; observant d'abord que les jeunes filles étaient des jeunes filles, que ce qui était passé était passé, et encore que "Tant que la jeunesse serait jeune et étourdie, elle se conduirait probablement en jeunesse folle et étourdie". Après avoir lancé deux ou trois autres propositions d'un sens non moins solide et d'un caractère non moins incontestable, elle fit cette remarque inspirée par un sentiment de piété reconnaissante, qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille May une enfant respectueuse et obéissante, et elle ne s'en attribuait en aucune façon le mérite, bien qu'elle eût toutes sortes de raisons de penser qu'elle ne le devait qu'à son propre savoir-faire. Relativement à Mr Tackleton, elle dit : "Qu'au point de vue moral, c'était un individu présentable ; un homme que, sous certains rapports, on devait s'estimer bien aise d'avoir pour gendre ; il faudrait avoir perdu la tête pour dire le contraire". (Elle débita cette dernière phrase d'un ton très emphatique.) Quant à la famille dans laquelle il allait bientôt être admis, après avoir sollicité cet honneur, elle pensait que Mr Tackleton n'ignorait pas que, si sa bourse était un peu réduite, elle n'en avait pas moins de justes prétentions à la noblesse, et que si certaines circonstances, relatives au commerce de l'indigo, car elle voulait bien condescendre à indiquer cette origine de tous leurs maux mais sans entrer dans plus de détails sur la question, s'étaient présentées différemment elle aurait pu peut-être se trouver à la tête d'une grande fortune. Elle remarqua ensuite qu'elle ne voulait aucunement revenir sur le passé, ni rappeler que sa fille avait, pendant quelque temps, rejeté la demande de Mr Tackleton, et qu'elle ne voulait pas dire une foule d'autres choses dont elle parla cependant fort au long. Enfin, elle se résuma en donnant comme le résultat général de son observation et de son expérience que ces sortes de mariages dans lesquels se trouvait le moins de ce qu'on appelle, dans le sot langage des romans, de l'amour, étaient toujours les plus heureux ; qu'elle prévoyait par conséquent, pour celui dont l'époque approchait, la plus grande somme possible de bonheur, non pas d'un de ces bonheurs qui brillent et passent comme un feu de paille, mais de ces bonheurs bien établis et solidement conditionnés. Elle conclut en informant la compagnie que la journée du lendemain était celle qu'elle avait ambitionnée toute sa vie, et que ce jour une fois passé, elle ne désirerait plus rien que d'être emballée et expédiée pour n'importe quel aimable cimetière.
    Comme il n'y avait absolument rien à répondre à ces remarques, heureux avantage de toutes les remarques dont le caractère est de se renfermer dans les généralités, elles changèrent le cours de la conversation et détournèrent l'attention de la société sur le pâté de veau et jambon, le mouton froid, les pommes de terre et la tarte. Afin qu'on n'eût point le tort de négliger la bière en bouteilles, John Peerybingle proposa de boire à la santé de demain, jour de noce, et demanda qu'on lui fit raison avant qu'il poursuivit sa tournée.
    Car il faut vous dire que John ne faisait que poser là et donner un picotin à son vieux cheval. Il avait encore à faire quatre ou cinq milles, et le soir, au retour, il venait chercher Dot en passant et s'arrêtait une seconde fois avant de rentrer au logis. C'était le programme de tous les jours de pique-nique, fidèlement observé depuis sa fondation. Il se trouvait là, outre Tackleton et sa fiancée, deux personnes qui firent peu d'honneur au toast. L'une d'elles était Dot, trop agitée et trop troublée pour prendre sa part des petits incidents de la fête ; l'autre était Bertha, qui se leva précipitamment avant les autres et quitta la table.
    "Adieu ! dit le robuste John Peerybingle en jetant sur son dos sa houppelande imperméable. Je serai de retour à l'heure ordinaire. Adieu, tous !
    - Adieu, John !" répondit Caleb.
    Il prononça cet adieu machinalement, et le salua également de la main comme par routine, car il observait en ce moment sa fille avec un regard inquiet qu'on ne voyait jamais altérer l'expression de sa physionomie.
    "Adieu, petit blanc-bec !" dit le joyeux messager, se penchant pour baiser l'enfant que Tilly Slowboy, tout absorbée pour l'instant par l'exercice de sa fourchette et de son couteau, avait déposé endormi (et, chose singulière, sans accident !) dans une petite maisonnette meublée par les mains de Bertha. "Adieu ! quand est-ce que tu iras braver le froid à ma place, mon bel ami, pour laisser ton vieux père soigner sa pipe et ses rhumatismes au coin de la cheminée : eh bien ! où est Dot ?
    - Me voici, John ! dit-elle réveillée comme en sursaut.
    - Allons, allons ! continua le voiturier en frappant ses deux mains l'une contre l'autre ; où est la pipe ?
    - J'avais complètement oublié la pipe, John !".
    Oublié la pipe ! Avait-on jamais entendu chose pareille ? Elle ! Dot ! oublier la pipe !
    "Je... je vais la garnir tout de suite. C'est bientôt fait...".
    Ce ne fut pas sitôt fait, pourtant. La pipe était à sa place ordinaire, dans la poche de l'imperméable, avec la petite blague, ouvrage de ses mains, où elle avait coutume de prendre le tabac pour garnir la pipe ; mais sa main tremblait tellement qu'elle s'y embarrassa (et cependant elle avait la main assez petite pour qu'elle n'eût pas de peine à en sortir, ma foi !) enfin elle fut d'une maladresse révoltante. Moi, qui vous avais vanté son habileté à bourrer la pipe, à l'allumer, eh bien ! tous ces petits offices où elle excellait, elle y fut maladroite on ne peut plus, depuis le commencement jusqu'à la fin. Pendant tout ce temps-là, Tackleton ne faisait qu'ajouter à sa confusion en la regardant malicieusement de son œil à demi fermé, toutes les fois qu'il rencontrait le sien, ou plutôt qu'il l'attrapait au passage, car on ne peut pas dire qu'il rencontrât jamais un autre œil : le sien était plutôt comme une trappe ouverte pour engloutir les autres.
    "Mon Dieu ! quelle petite nigaude de Dot vous faites, cet après-midi ! fit John. Je crois vraiment que je l'aurais mieux bourrée moi-même !".
    Après ces paroles, prononcées sans y entendre malice, le voilà parti en compagnie de Boxer, du vieux cheval et de la voiture, faisant ensemble une joyeuse musique le long de la route. Cependant, Caleb, toujours rêveur, observait sa fille aveugle avec la même expression de stupeur répandue sur sa physionomie.
    "Bertha, dit-il enfin, doucement... qu'est-il arrivé ? Comme vous voilà changée, ma chérie, en quelques heures... depuis ce matin ! Vous êtes demeurée tout le jour triste et silencieuse ! Qu'est-ce ? dites-moi !
    - Oh mon père, mon bon père ! s'écria la jeune aveugle fondant en larmes. O ma cruelle destinée ! ma cruelle destinée !"
    Caleb, avant de lui répondre, passa la main sur ses yeux.
    "Mais songez donc, Bertha, combien vous avez toujours été gaie et heureuse, bonne et aimée de tant de monde !
    - C'est là ce qui me déchire le cœur, cher père ! de vous voir toujours si occupé de moi, toujours si bon pour moi !".
    Caleb se trouvait fort embarrassé pour comprendre.
    "Etre... être aveugle, Bertha, ma pauvre chère enfant, balbutia-t-il, voilà sans doute une grande affliction ; mais...
    - Je ne l'ai jamais sentie ! s'écria la jeune fille, je ne l'ai jamais sentie, du moins dans toute sa plénitude. Non, jamais, j'ai désiré quelquefois de vous voir, ou de le voir, lui, seulement une fois, mon bon père, une petite minute seulement, afin de pouvoir connaître de mes yeux l'image que je conserve ici (elle mit la main sur son cœur), comme un précieux trésor ! afin d'être sûre que je ne m'étais pas trompée ! Et quelquefois (mais j'étais une enfant alors), j'ai pleuré, dans mes prières du soir, en songeant que vos chères images, qui montaient de mon cœur au ciel, pourraient bien n'avoir pas avec vous une exacte ressemblance. Mais je n'ai pas éprouvé longtemps ces sentiments ; ils se sont dissipés et m'ont laissée satisfaite et tranquille.
    - Il en sera encore de même, dit Caleb.
    - Mais, mon père, mon bon, mon tendre père, ayez de l'indulgence pour moi, si je suis coupable ! continua l'aveugle. Ce n'est pas là le chagrin qui m'accable en ce moment".
    Son père ne put retenir les larmes dont ses yeux étaient inondés, tant la voix de Bertha était émue et son accent pathétique ! Pourtant il ne la comprenait pas encore.
    "Amenez-la-moi, reprit Bertha : je ne puis garder ce secret au-dedans de moi-même. Amenez-la-moi, mon père !".
    Elle s'aperçut qu'il hésitait ; "May ; ajouta-t-elle. Amenez May !".
    May entendit prononcer son nom, et, s'approchant d'elle doucement, lui toucha le bras. La jeune aveugle se retourna aussitôt et lui prit les deux mains.
    "Regardez mon visage, cher cœur, bonne et douce amie ! dit-elle. Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y est écrite.
    - Oui, chère Bertha !".
    La jeune aveugle, relevant son visage sans regard, le long duquel se précipitaient des larmes abondantes, lui parla en ces termes :
    "Il n'y a pas dans mon âme un désir ou une pensée qui ne soit pour votre bonheur, belle May ! Il n'y a pas dans mon âme un souvenir de reconnaissance plus grand que le souvenir profondément gravé là des nombreuses marques d'attention données par vous, vous qui pourriez être fière de vos yeux clair-voyants et de l'éclat de votre beauté, à la pauvre aveugle Bertha, alors même que nous étions deux enfants, hélas ! s'il y a une enfance pour un aveugle ! Que toutes les bénédictions du ciel descendent sur votre tête ! Que toutes les splendeurs brillent sur votre heureuse carrière ! tant mieux ! tant mieux ! chère May !".
    Et, en ce moment, elle se rapprocha encore de son amie, dont elle serra les mains avec un redoublement de tendresse.
    "Oh, tant mieux ! Je vous assure, quoique la nouvelle que vous alliez devenir sa femme ait torturé mon cœur presque jusqu'à le briser ! Mon père, May, Marie, pardonnez-moi ce sentiment. Il est bien naturel. Songez à tout ce qu'il a fait pour alléger les peines de ma triste vie plongée dans les ténèbres. Eh rien ! pourtant, vous pouvez me croire avec confiance, quand je prends le ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter d'épouser une femme plus digne de sa bonté !".
    Tout en parlant, elle avait lâché les mains de May Fielding pour saisir ses vêtements, auxquels elle se tenait cramponnée dans une attitude où la tendresse se mêlait à la supplication ; jusqu'à ce que, prenant une pose de plus en plus humble, à mesure qu'elle avançait dans son étrange confession, elle se laissât enfin tomber aux pieds de son amie, et cachât son visage aveugle dans les plis de la robe de May.
    "Grand Dieu !" s'écria son père, éclairé tout à coup par une illumination subite de la vérité, ne l'ai-je donc trompée depuis son berceau que pour finir par lui briser le cœur !
    Il fut heureux pour eux tous que Dot, cette rayonnante, utile, active petite Dot, car elle était tout cela, avec tous ses défauts, et, en dépit de la mauvaise opinion que vous pourrez concevoir d'elle, quand le moment sera venu, il fut heureux, dis-je, pour eux tous, qu'elle se trouvât là ; sans quoi, on ne peut pas savoir comment cela aurait fini. Mais Dot, recouvrant sa présence d'esprit, intervint avant que May pût répliquer, ou Caleb dire un mot de plus.
    "Venez, venez, chère Bertha ! venez-vous-en avec moi ! Donnez-moi le bras, May. C'est cela. Voyez comme elle est déjà plus calme, et comme c'est bien à elle de nous écouter, dit la joyeuse petite femme en la baisant sur le front. Allons, venez, chère Bertha ! venez ! Et voici son excellent père qui va l'emmener, n'est-ce pas Caleb ? vous allez l'em-me-ner ?
    - Bien ! bien ! bravo !".
    C'était une noble petite créature que Dot dans ces occasions, et il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour résister à son influence. Quand elle eut fait sortir le pauvre Caleb avec sa fille Bertha, afin qu'ils pussent se consoler et s'encourager l'un l'autre (elle savait bien qu'ils étaient seuls en état de le faire), elle revint d'un seul bond aussi fraîche, comme on dit, qu'une pâquerette, et moi je dis plus fraîche, pour monter la garde auprès de ce petit raidillon de Mme Fielding, de ce collet monté, de peur que la pauvre vieille n'en vint à faire quelque fâcheuse découverte.
    "Apportez-moi le cher poupon, Tilly, dit-elle en approchant une chaise du feu. Pendant que je le tiendrai sur mes genoux, avec son bonnet sur la tête, les gants aux mains, voici Mme Fielding, Tilly, qui va me dire comme on doit s'y prendre pour emmailloter les enfants, et m'enseigner une foule de petits soins où je suis aussi gauche que possible. Le voulez-vous bien, madame Fielding ?".
    Le géant gallois lui-même, qui suivant la légende populaire, fut assez nigaud pour exécuter sur sa propre personne une fatale opération chirurgicale, en croyant imiter le tour de jongleur que faisait devant lui son ennemi mortel, à l'heure du déjeuner, ce géant lui-même ne se laissa pas prendre plus facilement au piège qu'on lui tendait que la vieille dame aux attrapes flatteuses de Dot. Le départ de Tackleton, sorti pour aller faire un tour, et surtout les chuchotements de deux ou trois autres personnes causant ensemble à l'écart deux ou trois minutes, en abandonnant à ses propres agréments, auraient suffit pour lui faire tenir son quant-à-soi, et renouveler l'expression de ses regrets, vingt-quatre heures durant, sur cette mystérieuse et fatale révolution dans le commerce de l'indigo. Mais une déférence si marquée pour son expérience, de la part de la jeune mère, fut si irrésistible, qu'après quelques petites façons de modestie, elle commença à l'éclairer de la meilleure grâce du monde. Assise, raide comme un piquet, vis-à-vis la malicieuse petite Dot, elle débita en une demi-heure plus de recettes infaillibles et de préceptes domestiques qu'il n'en aurait fallu (si on avait voulu la croire) pour ruiner complètement la constitution du jeune Peerybingle, eût-il été un autre Samson au berceau.
    Pour changer de thème, Dot se mit à coudre, car je ne sais pas comment elle faisait, mais elle portait toujours dans sa poche le contenu d'un plein sac à ouvrage ; puis elle berça un peu l'enfant, reprit ensuite son ouvrage pendant quelques instants, entama une petite causerie à voix basse avec May, tandis que la vieille dame faisait un somme, si bien qu'en débitant son temps par menus morceaux, suivant son habitude, elle finit par arriver, sans s'en apercevoir, au bout de l'après-midi, qui passa comme un songe. A la nuit, comme c'était une des conventions solennelles de cette institution du pique-nique qu'elle devait, ce jour-là, faire tout le ménage de Bertha, elle arrangea le feu, balaya le foyer, prépara la table à thé, tira le rideau et alluma une chandelle. Après quoi, elle joua un air ou deux sur une espèce de harpe grossièrement fabriquée par Caleb pour sa fille et en joua, ma foi ! fort bien, car la nature lui avait fait présent d'une jolie petite oreille aussi bien faite pour la musique qu'elle l'aurait été pour des boucles, si elle en avait eu à se mettre. L'heure fixée pour le thé étant arrivée sur ces entrefaites, Tackleton revint en prendre une tasse, et passer la soirée avec eux. Caleb et Bertha étaient déjà rentrés depuis quelque temps : le bonhomme avait repris son ouvrage interrompu ; mais il ne pouvait guère s'y remettre, le pauvre diable, tant il était inquiet, tant il éprouvait de remords au sujet de sa fille. C'était un spectacle attendrissant de le voir assis les bras croisés, sans rien faire, sur son escabeau de travail, l'œil fixé tristement sur elle et se répétant sans cesse : "Ne l'ai-je trompée depuis le berceau que pour finir par lui briser le cœur !".
    Quand il fut tout à fait nuit, qu'on eut pris le thé, que Dot eut fini de laver les tasses et les soucoupes, en un mot (car je suis bien obligé d'en venir là, à quoi sert de lanterner ?) quand vint le moment où chaque bruit lointain des roues allait lui annoncer, en se rapprochant, le retour du messager, les manières de Dot changèrent de nouveau ; elle rougissait et pâlissait tour à tour sans pouvoir rester en place. Toutes les honnêtes femmes, dites-vous, en font autant quand elles entendent revenir leur mari. Mais non, ce n'est pas comme cela : son agitation ne venait pas de son impatience.
    On entend le bruit des roues, le pas d'un cheval, les aboiements d'un chien. Ces divers sons se rapprochent peu à peu. Voilà Boxer qui gratte à la porte.
    "Quel est ce pas ? s'écria Bertha en tressaillant.
    - Le pas de qui ? répondit le voiturier, debout sur le seuil, sa bonne figure halée, rougie comme une graine d'églantier par l'air vif du soir. Eh ! parbleu, c'est le mien !
    - L'autre, reprit Bertha, le pas de l'homme qui marche derrière vous ?
    - Il n'y a pas moyen de la tromper, fit John en riant. Entrez monsieur, vous serez le bienvenu ne craignez rien !".
    Il criait ces derniers mots à tue-tête : pendant qu'il parlait, le vieux monsieur sourd entra dans la chambre.
    "Monsieur ne vous est pas tellement étranger, que vous ne l'ayez déjà vu une fois, Caleb, continua le messager. Vous lui donnerez bien l'hospitalité, jusqu'à ce que nous partions ?
    - Oh ! certainement, John, c'est bien de l'honneur pour moi.
    - C'est d'ailleurs le compagnon le plus commode qu'on puisse avoir sur la terre, dit John, quand on a des secrets à se dire. Je possède d'assez bons poumons, mais il les met à l'épreuve ; je puis vous en répondre. Asseyez-vous, monsieur. Il n'y a que des amis ici, et enchantés de vous voir !".
    Après avoir donné cette assurance à l'étranger d'une voix qui confirmait amplement ce qu'il venait de dire de ses poumons, il ajouta de son ton naturel :
    "Une chaise dans le coin de la cheminée, et qu'on le laisse tranquillement assis regarder à son aise autour de lui, voilà tout ce qu'il faut. Il n'est pas difficile à contenter".
    Bertha avait écouté avec une profonde attention. Elle appela Caleb auprès d'elle, lorsqu'il eut placé une chaise pour l'étranger, et le pria, tout bas, de lui dépeindre le visiteur. Quand Caleb l'eut fait (sans mentir, cette fois, et avec une fidélité scrupuleuse), elle fit un mouvement, le premier depuis qu'il était entré, poussa un soupir, et ne parut plus s'occuper de lui.
    Le voiturier était de très joyeuse humeur, cet excellent garçon de John, et plus épris que jamais de sa petite femme.
    "A-t-elle été assez maladroite, la petite Dot cette après-midi, dit-il en passant autour de la taille son rude bras, pendant qu'elle se tenait debout, seule à l'écart , mais c'est égal, ça ne m'empêche pas de l'aimer tout de même. Regardez là-bas, Dot !".
    Il lui montrait du doigt le vieux monsieur. Elle baissa les yeux. Je crois même qu'elle trembla.
    C'est... ah ! ah ! ah ! votre admirateur, savez-vous ! ajouta le voiturier. Il ne m'a pas parlé d'autre chose tout le long du chemin jusqu'ici. Mais, bah ! c'est un brave vieux garçon. Il m'a fait plaisir.
    - Je voudrais qu'il eût choisi un plus digne sujet, répondit Dot, promenant autour de la chambre un regard inquiet, dirigé surtout du côté de Tackleton.
    - Un plus digne sujet ! s'écria le bon gros réjoui, il n'y en a guère. Allons ! à bas la houppelande, à bas le cache-nez, à bas les lourdes couvertures de voyage, et passons une bonne demi-heure près du feu ! je suis votre serviteur très humble, madame Fielding. Voulez-vous que nous fassions tous les deux un piquet ? Je suis à vous. Dot, les cartes et la table ! et puis, un verre de bière aussi... si vous n'avez pas tout bu, petite femme !".
    Sa proposition s'adressait à la vieille dame, qui l'accueillit avec un gracieux empressement, en sorte que la partie fut bientôt engagée. D'abord, le messager regardait par intervalles autour de lui avec un sourire, ou bien, de temps en temps, il appelait Dot pour qu'elle vint examiner son jeu par-dessus son épaule et le conseiller sur quelque point difficile. Mais, comme son adversaire était une joueuse rigide, une vraie puritaine sur l'article, et sujette de plus à la faiblesse de se marquer parfois plus de points qu'elle n'avait le droit de le faire, force fut à notre ami John d'exercer une vigilance telle, qu'il n'eut pas trop de tous ses yeux et de toutes ses oreilles pour veiller à ses intérêts. Les cartes absorbèrent de la sorte toute son attention, et il ne pensait plus à autre chose, lorsqu'une main appuyée sur son épaule vint lui rappeler qu'il existait un Tackleton.
    "Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout de suite.
    - C'est moi qui donne, répondit le messager. Voilà le moment critique.
    Vous avez raison, le moment critique, dit Tackleton. Venez mon brave homme !".
    Il y avait dans son pâle visage une expression qui fit lever l'autre immédiatement en lui demandant, avec précipitation, de quoi il s'agissait.
    "Chut ! John Peerybingle, dit Tackleton ; j'en suis désolé, oui, désolé ; je le craignais, à vrai dire ; je l'avais soupçonné tout d'abord.
    - Qu'est-ce que c'est ? demanda le voiturier, l'effroi peint sur son visage.
    - Chut ! je vais vous le montrer, si vous voulez venir avec moi".
    John le suivit, sans dire un mot de plus. Ils traversèrent une cour, à la clarté des étoiles, et, par une petite porte de derrière, ils entrèrent dans le comptoir même de Tackleton, où se trouvait un vitrage au travers duquel on voyait dans le magasin, fermé alors pour la nuit. Il n'y avait pas de lumière dans le comptoir, mais il y avait des lampes le long de son étroit magasin, qui éclairaient les vitres.
    "Un moment ! dit Tackleton. Aurez-vous la force de regarder par le vitrage ? Le pensez-vous ?
    - Pourquoi non ? demanda le messager.
    - Un moment encore, dit Tackleton. Surtout pas de violence ! cela ne servirait à rien, ce serait même dangereux. Vous êtes un homme solide, et vous pourriez bien assommer un homme avant de vous en douter".
    Le voiturier le regarda en face et recula d'un pas comme s'il venait de recevoir un coup à bout portant. D'un saut il fut à la porte vitrée et vit...
    "Oh ! quelle ombre sur le foyer ! ô fidèle grillon ! ô épouse perfide !".
    Il la vit avec le vieux monsieur ; que dis-je ? vieux, non pas, s'il vous plaît, mais bien plutôt un jeune et beau garçon, droit comme un I, tenant à la main les faux cheveux blancs qui lui avaient donné accès dans leur foyer, désolé maintenant et misérable. Il la vit, prêtant l'oreille à ses discours, tandis qu'il se penchait pour lui parler bas à l'oreille, lui laissant passer le bras autour de sa taille, lorsqu'ils se dirigèrent lentement le long de la sombre galerie de bois vers la porte par laquelle ils étaient entrés ; il les vit s'arrêter, il la vit se retourner (oh ! voir ce visage, ce visage qu'il aimait tant, sous ce nouvel aspect), il la vit rajuster de ses propres mains, sur la tête du jeune vieux les cheveux menteurs, en riant sans doute de la simplicité confiante et crédule de son mari.
    John serra d'abord convulsivement sa robuste main, comme s'il se préparait à terrasser un lion ; mais ses muscles se détendirent aussitôt ; il la déploya tout ouverte devant les yeux de Tackleton, car il aimait encore sa Dot, il l'aimait même en ce moment, et, quand les deux apparitions se furent évanouies, il se laissa tomber sur un bureau, aussi faible qu'un enfant.
    Il était déjà emmitouflé jusqu'au menton, et occupé de son cheval et de ses paquets, lorsque Dot rentra dans la chambre pour s'apprêter à partir.
    "Allons, John, mon ami ! Bonne nuit, May ! Bonne nuit, Bertha !".
    Avait-elle bien le cœur de les embrasser ? d'être enjouée et gaie comme elle l'était en leur disant adieu ? Avait-elle bien le front de les regarder en face sans rougir ? Oui. Tackleton l'observait de près ; eh bien ! elle en eut le cœur, elle en eut le front.
    Tilly endormait l'enfant ; elle passa et repassa une douzaine de fois près de Tackleton, en répétant de sa voix traînante :
    "C'était donc de savoir que les autres allaient être leurs femmes qui leur brisait les cœurs ; et les papas ne les trompaient donc dès leurs berceaux que pour finir par leur briser les cœurs !
    - Maintenant, Tilly, donnez-moi le marmot. Bonne nuit, monsieur Tackleton. Où est John, pour l'amour du ciel ?
    - Il veut aller à pied, à la tête du cheval, dit Tackleton en l'aidant à monter sur son siège.
    - Mon cher John, aller à pied ! la nuit".
    La figure emmitouflée de son mari lui fit aussitôt un signe de tête affirmatif : le perfide étranger et la petite bonne s'étant assis dans la voiture, le vieux cheval se mit en mouvement. Boxer, dans son ignorance absolue de toutes choses, partit devant, au galop ; puis, rebroussant chemin, revint en arrière ; il courait à droite et à gauche, traçant un cercle autour de la voiture, et aboyait d'une façon aussi triomphante et aussi joyeuse que jamais.
    Quand Tackleton fut sorti, lui aussi, pour reconduire Mme Fielding et sa fille jusque chez elles, le pauvre Caleb s'assit près du feu à côté de sa chère Bertha, le cœur déchiré d'inquiétudes et de remords, et disant toujours, en la contemplant avec tristesse : "Ne l'ai-je donc trompée depuis le berceau que pour finir par lui briser le cœur !".
    Les joujoux qu'on avait mis en mouvement pour amuser le baby s'étaient tous arrêtés au repos depuis longtemps. Au milieu du silence, à la lueur de cette lumière douteuse, les poupées avec leur calme imperturbable ; les chevaux à bascule, si agités peu auparavant, avec leurs yeux fixes et leurs naseaux ouverts : les vieux bonshommes, devant la porte de leurs maisons, à demi repliés sur eux-mêmes, courbés en deux, sur leurs genoux défaillants ; les casse-noisettes aux visages grimaçants ; jusqu'aux animaux qui se rendaient dans l'arche, deux par deux, comme une pension qui va à la promenade ; tous avaient l'air d'avoir été frappés d'une immobilité magique, en voyant un double miracle. Dot perfide et Tackleton aimé.

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