Caleb
Plummer et sa fille aveugle vivaient seuls dans leur coin, comme disent
les livres de contes (les bons petits livres de contes ; je suis
sûr que vous les bénissez comme moi, de venir rompre par
leurs récits la monotonie de ce monde prosaïque !), Caleb
Plummer et sa fille aveugle vivaient tout seuls dans leur coin,
c'est-à-dire dans une petite maison de bois
lézardée, une vraie coquille de noix fêlée,
comme qui dirait une verrue sur le nez proéminent, couleur de
brique, de Gruff et Tackleton. La propriété de Gruff et
Tackleton tenait la moitié de la rue, mais vous auriez pu
abattre la demeure de Caleb Plummer d'un coup de marteau ou deux, et en
emporter les débris dans une charrette.
Si
quelqu'un avait fait à la maison de Caleb Plummer l'honneur,
après une semblable expédition, de remarquer qu'elle
avait disparu, ç'aurait été, sans aucun doute,
pour en approuver, de tous points, la démolition comme une
amélioration réelle. En effet, elle adhérait
à celle de Gruff et Tackleton comme une moule à la quille
d'un navire, un colimaçon à une porte, ou un petit paquet
de sales champignons au coin d'un arbre. Mais c'était le germe
d'où s'était élancé le tronc vigoureux et
superbe de Gruff et Tackleton ; et sous son toit en ruine,
l'avant-dernier Gruff avait, sur une petite échelle,
fabriqué des joujoux pour une génération de jeunes
enfants, filles et garçons, du temps jadis, qui avaient
commencé par jouer avec, et les avaient ensuite
démontés et brisés, avant d'aller se coucher par
là-dessus.
J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle l'habitaient ; j'aurais
mieux fait de dire que Caleb y habitait, mais que sa pauvre fille
aveugle avait une autre résidence, un séjour
enchanté, orné et meublé par Caleb, où
l'épargne et le besoin ne se faisaient point sentir, où
les soucis n'entrèrent jamais. Caleb n'était pourtant pas
sorcier, mais il était passé maître dans cette
seule magie qui nous reste encore, la magie de l'amour
dévoué, impérissable : c'est la nature qui avait
dirigé ses études ; c'était d'elle qu'il avait
appris l'art de faire des miracles.
La fille aveugle ne sût jamais que les plafonds étaient
jaunis, les murs tachés et dépouillés par places
de leur enduit de plâtre, que de grandes crevasses, faute de
réparations, allaient s'élargissant , chaque jour, que
les poutres vermoulues s'affaissaient de plus en plus. La fille aveugle
ne sût jamais que le fer se rouillait, que le bois pourrissait,
que le papier s'en allait en pelures, que la maison elle-même
perdait insensiblement de sa forme, de ses dimensions et de ses
proportions régulières. La fille aveugle ne sût
jamais qu'il n'y avait sur le buffet qu'une hideuse vaisselle de terre
ou de faïence grossière ; que le chagrin et le
découragement étaient dans la maison ; que les rares
cheveux de Caleb grisonnaient de plus en plus devant les yeux
éteints de sa compagne chérie. La fille aveugle ne
sût jamais qu'ils avaient un maître froid, exigeant,
insensible ; elle ne sût jamais que Tackleton était
Tackleton pour tout dire ; elle vivait, au contraire, dans la croyance
que c'était un original, d'humeur excentrique, qui aimait
à les plaisanter ; et qui, tout en jouant vis-à-vis d'eux
le rôle protecteur d'un ange gardien, repoussait de leur part
tout témoignage de reconnaissance.
Et tout cela, elle le devait à Caleb ; tout cela, elle le devait
à son bon père. Mais lui aussi, il avait un grillon dans
son foyer ; tandis qu'il écoutait mélancoliquement sa
musique, lorsque l'enfant aveugle et déjà privée
de sa mère, n'était encore qu'une toute petite fille, cet
esprit lui avait inspiré la pensée que la grande
infortune de sa fille pourrait presque être changée en un
bienfait du ciel, et la jeune fille rendue heureuse par ces petits
moyens. Car les grillons forment une tribu d'esprits puissants, quoique
les gens qui ont commerce avec eux l'ignorent presque toujours ; et il
n'existe pas, dans le monde invisible, des voix plus douces et plus
vraies, sur lesquelles on puisse plus absolument compter, ni qui nous
donnent aussi sûrement des conseils doux et tendres que les voix
dont se servent les esprits du coin du feu et du foyer domestique pour
communiquer avec le genre humain.
Caleb et sa fille travaillaient ensemble dans leur atelier ordinaire,
ou plutôt ils y passaient leur vie, et c'était un
étrange séjour. On y voyait des maisons achevées
et non achevées pour des poupées de tous les rangs ; des
appartements de banlieue pour les poupées d'une existence
modeste ; des logements composés d'une seule pièce et
d'une cuisine pour les poupées des classes inférieures ;
de somptueuses résidences de ville pour les poupées du
grand monde.
Quelques-unes de ces demeures étaient déjà
meublées à forfait, selon la condition et la fortune des
poupées bourgeoises qui devaient les habiter ; d'autres
pouvaient l'être à la minute, de la manière la plus
riche et la plus dispendieuse, sur un simple avis ; il n'y avait
qu'à prendre ce qu'il fallait sur des tablettes chargées
de chaises et de tables, de sofas, de lits et de tout ce qui constitue
un mobilier complet. Les personnages de la haute noblesse, les gentils
hommes de province, et le public en général, auxquels ces
habitations étaient destinées, gisaient, çà
et là, étendus dans des paniers, les yeux fixés
vers le plafond ; mais en marquant leurs divers rangs sur les
degrés de l'échelle sociale, et en les mettant chacun
à sa place respective (l'expérience est là pour
nous apprendre combien c'est une chose malheureusement difficile dans
la vie réelle) ; les faiseurs de poupées avaient
été beaucoup plus habiles que la nature qui se montre
souvent si capricieuse et si imparfaite ; car eux, au lieu de s'en
tenir aux distinctions arbitraires du satin, de l'indienne ou des
haillons, avaient ajouté, selon les classes, des
différences frappantes qui ne permettaient aucune
méprise. Ainsi, dame poupée de haut parage avait des
membres de cire d'une symétrie parfaite, privilège
réservé à celles de sa condition ; le second
degré de l'échelle sociale était en peau, et le
degré inférieur en chiffons de toile grossière.
Quant aux gens du commun, autant de bras et de jambes, autant
d'allumettes prises dans la boîte, et par conséquent
chacune se trouvait une fois pour toutes, grâce à ces
distinctions positives, bien établie dans sa sphère, sans
possibilité d'en sortir jamais.
Outre les poupées, la chambre de Caleb Plummer renfermait encore
grand nombre d'autres échantillons de son industrie :
c'étaient des arches de Noé, dans lesquelles
quadrupèdes et volatiles se trouvaient serrés à
profit, je vous assure, empilés les uns sur les autres,
n'importe comment, jusqu'au toit, sans perdre de place. Par une licence
poétique pleine de hardiesse, la plupart de ces arches de
Noé avaient des marteaux à leurs portes, appendices peu
naturels peut-être, en ce qu'ils semblaient supposer des visites
matinales comme celles du facteur de la poste, mais c'était pour
qu'il ne manquât rien à l'extérieur de
l'édifice. On voyait par vingtaines de mélancoliques
petites charrettes qui, pendant que leurs roues tournaient,
exécutaient une musique plaintive ; quantité de petits
violons, de tambours, et autres instruments de torture ; des masses
innombrables de canons, de boucliers, d'épées, de lances,
de fusils ; il y avait de petits saltimbanques, en culottes rouges, qui
franchissaient incessamment, à qui mieux mieux, de hautes
barrières en rubans rouges, et retombaient de l'autre
côté, la tête la première ; il y avait encore
de vieux messieurs, d'un extérieur respectable, pour ne pas dire
vénérable, qui sautaient constamment, comme des fous,
par-dessus des chevilles horizontales, plantées dans ce dessein,
au beau milieu de leurs propres portes. Il y avait des animaux de toute
espèce, des chevaux, en particulier, de toutes les races, depuis
le cylindre tacheté, monté sur quatre piquets avec une
petite panoufle pour crinière, jusqu'au sauteur pur-sang,
animé de l'ardeur la plus indomptable. Il eût
été difficile de compter les douzaines de figures
grotesques, toujours prêtes à commettre toutes sortes
d'absurdités, à un simple tour de manivelle. Il
n'eût pas été plus facile de citer quelque folie
humaine, quelque vice ou quelque infirmité dont on ne pût
trouver le type plus ou moins exact, dans la chambre de Caleb Plummer ;
et sans qu'il eût besoin pour cela d'avoir recours à des
formes exagérées, car il ne faut pas de bien grandes
manivelles pour faire exécuter à nous tous, hommes et
femmes, dans le monde, des tours non moins étranges que ceux de
n'importe quels jouets.
Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis
à travailler ; la pauvre aveugle, en qualité de
couturière, après une des poupées, et lui,
peignant et vernissant la façade à quatre fenêtres
d'un petit hôtel bourgeois.
Les soucis dont les traits du visage de Caleb portaient la douloureuse
empreinte, son air rêveur et distrait, qui aurait parfaitement
convenu à la physionomie d'un alchimiste ou d'un adepte des
sciences occultes, formaient, à première vue, un
contraste étrange avec la nature triviale de ses occupations et
les frivolités dont il était entouré. Mais si
triviales que soient les choses, quand on les invente et qu'on les
exécute pour se procurer du pain, cela devient une affaire
très sérieuse ; et, d'ailleurs, je ne suis point du tout
sûr, et je ne voudrais pas en être garant, que si Caleb
avait été un lord chambellan, ou un membre du parlement,
ou un homme de loi, ou même un grand spéculateur, en
changeant de jouets, il les eût trouvés moins frivoles,
tandis que je doute très fort qu'ils eussent été,
dans tous les cas, aussi innocents.
"Ainsi, vous étiez dehors, à la pluie, hier soir, mon
père, avec votre belle redingote neuve ? dit la jeune fille de
Caleb.
- Avec ma belle redingote neuve, répondit celui-ci, jetant un
coup d'œil rapide vers une corde tendue dans la chambre, sur
laquelle était soigneusement suspendu pour sécher, le
vêtement en toile d'emballage que nous avons décrit plus
haut.
- Combien je suis aise que vous l'ayez achetée, mon père !
- Et encore d'un tailleur si fameux ! dit Caleb. Un tailleur tout à fait fashionable. C'est trop beau pour moi".
La jeune aveugle interrompit son travail et se mit à rire avec délices.
"Trop beau, mon père ! est-ce qu'il peut y avoir rien de trop beau pour vous ?
- Cela n'empêche pas que je suis presque honteux de la porter,
dit le vieillard épiant l'effet de ses paroles sur le visage
rayonnant de sa fille ; ma parole ! Lorsque j'entends les gens et les
enfants dire derrière moi : "Oh ! oh ! en voilà un faraud
!" je ne sais quelle mine faire. Et ce mendiant qui, hier soir, ne
voulait pas s'en aller, s'obstinant à me répondre,
lorsque je lui disais que j'étais un homme du commun : "Oh ! que
non, Votre Honneur ! Votre Honneur ne me fera pas croire cela !". J'en
étais tout confus, et il me semblait vraiment que je n'avais pas
le droit de porter un si bel habit".
Comme elle était heureuse, la jeune aveugle ! Quelle joie, quel
triomphe pour elle ! "Je vous vois, mon père, dit-elle en
croisant ses mains, aussi clairement que si j'avais les yeux dont je ne
sens jamais le besoin quand vous êtes avec moi. Un habit bleu...
- Bleu clair, dit Caleb.
- Oui, oui ! bleu clair ! s'écria la jeune fille relevant son
visage radieux ; la couleur que je me rappelle
précisément avoir vue au ciel, au beau ciel ! quand vous
me disiez que c'était bleu. Ainsi donc, une belle redingote bleu
clair !...
- Aisée à la taille, ajouta Caleb.
- Oui, aisée à la taille ! s'écria la jeune
aveugle, riant de tout son cœur ; et dans cet habit, vous, cher
père, avec votre œil joyeux, votre face souriante, votre
pas dégagé et vos cheveux noirs, votre air si jeune et si
beau !
- Grâce, grâce ! dit Caleb, ou je vais devenir vaniteux, vous allez voir.
- Je crois que vous l'êtes déjà, s'écria sa
fille, lui taisant du doigt, dans son ravissement, un petit signe
rempli de malice. Je vous connais, mon père. Ah ! ah ! ah ! je
vous ai deviné, voyez-vous !".
Ah ! que le pauvre Caleb ne ressemblait guère à ce
portrait, pendant qu'il était là, sur sa chaise,
occupé à l'observer !
Elle avait parlé de son pas dégagé, et, sur ce
point, elle avait raison. Depuis nombre d'années, il n'avait pas
une seule fois franchi le seuil de cette porte avec son pas naturel
lent et lourd, mais avec un pas factice destiné à tromper
l'oreille de sa fille ; et jamais, lorsque son cœur était
le plus accablé, il n'avait oublié cette marche
légère, calculée pour rendre à sa fille la
vie aussi plus légère et le courage plus facile. Il n'y a
que Dieu qui le sache ! mais je crois que cet égarement vague,
qui régnait dans les manières de Caleb provenait en
partie de la fiction où il s'était volontairement
placé avec tous les objets qui l'entouraient, de cette
comédie perpétuelle à laquelle il s'était
condamné par amour pour sa fille aveugle. Comment le pauvre
petit homme n'aurait-il pas eu l'air égaré, après
tant d'efforts faits pendant un si grand nombre d'années, dans
le but de détruire sa propre identité et celle de tous
les objets qui s'y rattachaient !
Nous y voilà, dit Caleb reculant d'un pas ou deux pour mieux
juger du mérite de son ouvrage ; aussi près de la
réalité que cinquante centimes d'une pièce de dix
sous. Quel dommage que toute la façade de la maison s'ouvre tout
d'une pièce ! S'il y avait seulement un escalier et des portes
régulières pour entrer dans chaque chambre ! Mais c'est
là le mal du métier. Je passe ma vie à me faire
illusion à moi-même, à me prendre moi-même
pour dupe.
- Vous parlez bien bas, mon père ! Vous n'êtes pas fatigué ?
- Fatigué ! répéta Caleb avec un nouvel
élan de vivacité. Qu'est-ce qui me fatiguerait, Bertha ?
Je n'ai jamais été fatigué. Qu'est-ce que cela
signifie ?".
Pour donner une plus grande force à ses paroles, il
s'interrompit lui-même au moment où, sans le vouloir, il
allait faire comme deux figures de bons hommes qui s'étiraient
et bâillaient sur le manteau de la cheminée, images
parfaites de l'ennui éternel, depuis le buste jusqu'à la
pointe des cheveux ; puis il se mit à fredonner un refrain de
chanson. C'était une chanson bachique, quelque drôlerie en
l'honneur d'un vin généreux qui mousse dans le verre, et
il l'entonna avec une voix et un entrain de Roger Bontemps, qui faisait
paraître son visage mille fois plus maigre et plus soucieux que
jamais.
"Quoi ! vous chantez, je crois ? dit Tackleton avançant la
tête dans l'intérieur de la chambre à travers la
porte. Continuez, continuez ! Ce n'est pas moi qui chanterais !".
Personne ne l'en eût soupçonné, certes. Il n'avait,
en aucune façon, une figure à chanter la chansonnette.
"Ce n'est pas moi qui me permettrais de chanter, dit Tackleton. Je suis
ravi que vous, vous puissiez le faire. J'espère que cela ne vous
empêche pas de travailler, quoiqu'on n'ait guère le temps
de faire les deux choses à la fois.
- Si vous pouviez seulement le voir, Bertha ; comme il me regarde en
clignant de l'œil ! murmura Caleb bas à l'oreille de sa
fille. Il n'y a pas d'homme pareil pour plaisanter ! si vous ne le
connaissiez pas, vous croiriez qu'il parle sérieusement, je
parie ?".
La jeune aveugle sourit et fit de la tête un signe affirmatif.
"Quand un oiseau sait chanter et ne veut pas le faire, il faut l'y
forcer, dit le proverbe, grommela Tackleton ; mais quand un hibou, qui
ne sait pas chanter, qui ne devrait pas chanter, n'en chante pas moins,
qu'est-ce qu'il faut lui faire ?
- Quels yeux malins il nous fait dans ce moment ! dit encore Caleb à sa fille. Oh ! bonté du ciel !
- Toujours gai, toujours de joyeuse humeur avec nous ! s'écria Bertha en souriant.
- Ah ! vous voilà, vous ? répondit Tackleton. Pauvre
idiote !". Il la croyait réellement idiote, et il se fondait
pour le croire, par instinct ou par réflexion, sur ce qu'elle
l'aimait.
"Eh bien ! puisque vous êtes là... comment allez-vous ? dit Tackleton de son ton bourru.
- Oh ! bien, tout à fait bien. Et aussi heureuse que vous pouvez
le désirer, aussi heureuse que vous voudriez rendre le monde
entier, si cela dépendait de vous.
- Pauvre idiote ! murmura Tackleton. Pas une lueur de raison, pas la moindre lueur !".
La jeune aveugle lui prit la main et la baisa ; elle la tint un moment
pressée entre les siennes, et y appuya tendrement sa joue avant
que de la lâcher. Il y avait dans cette caresse quelque chose de
si affectueux, et une expression de reconnaissance si vive, que
Tackleton lui-même fut ému jusqu'à dire avec un
grognement moins brutal que d'habitude :
"Qu'est-ce que vous avez ?
- Je l'ai placé à côté de mon oreiller
lorsque je suis allée me coucher hier au soir, et je m'en suis
souvenue dans mes rêves. Puis, quand le jour a paru, et que le
soleil s'est levé tout rouge dans sa gloire... le soleil rouge,
mon père.
- Rouge le matin et le soir, Bertha, dit le pauvre Caleb en jetant un regard empreint d'une tristesse profonde sur son patron.
- Quand il s'est levé, et que sa brillante lumière,
contre laquelle je crains toujours de me heurter en marchant, est
entrée dans la chambre, j'ai tourné le petit arbuste vers
lui, j'ai béni le ciel qui a fait pour nous de si jolies choses,
et je vous ai béni, vous qui me les envoyez pour me donner du
bonheur !
- Une vraie échappée de Bedlam ! fit Tackleton en
lui-même. Nous arriverons bientôt à la camisole de
force et aux menottes. Nous faisons des progrès !".
Caleb, les deux mains crispées et accrochées l'une dans
l'autre, regardait devant lui d'un air égaré pendant que
sa fille parlait, comme si réellement il se fût
demandé (et je crois qu'il se le demandait en effet) si
Tackleton n'avait pas fait quelque chose pour mériter ou non ces
remerciements. Si le pauvre Caleb eût été pour lors
parfaitement libre d'agir à sa guise, et si, dans ce moment, il
eût dû, sous peine de mort, choisir de chasser à
coups de pied le marchand de jouets, ou de tomber à ses genoux
pour reconnaître ses bienfaits, je crois qu'on aurait pu parier
à chances égales pour ou contre. Il savait pourtant, le
bon Caleb, que c'était lui-même qui, de ses propres mains,
avait apporté si soigneusement le petit rosier à la
maison pour sa fille ; que c'étaient bien ses propres
lèvres qui avaient forgé ce mensonge innocent qui devait
l'aider à écarter de sa fille jusqu'au moindre
soupçon des privations nombreuses, infinies, qu'il s'imposait
chaque jour, pour lui donner quelques jouissances de plus.
"Bertha ! dit Tackleton, affectant à dessein un peu de cordialité ; venez ici.
- Oh ! répondit-elle, je puis aller droit à vous ! vous n'avez pas besoin de me guider ?
- Voulez-vous que je vous dise un secret, Bertha ?
- Je veux bien", répondit-elle avec empressement.
Comme il devint radieux et brillant ce visage plongé dans les
ténèbres ! quelle auréole lumineuse entoura cette
tête attentive.
"Voici le jour où la petite... quel est son nom,
déjà ?... l'enfant gâté, la femme de
Peerybingle, vient vous faire sa visite habituelle, pour son
pique-nique fantastique, n'est-ce pas ? ajouta Tackleton avec une
expression prononcée de dédain pour leur petite
fête.
- Oui, répondit Bertha. C'est aujourd'hui.
- Je le pensais bien, reprit Tackleton. Eh bien ! je voudrais être de la partie.
- L'entendez-vous, mon père ! s'écria la jeune aveugle ravie, hors d'elle-même.
- Oui, oui, je l'entends, murmura Caleb avec le regard fixe d'un
somnambule ; mais je ne le crois pas. C'est encore une de ces illusions
dont je me berce, sans doute.
- Non, c'est que, voyez-vous, je... je désire rapprocher un peu
plus les Peerybingle de May Fielding, je... je voudrais les lier
ensemble, dit Tackleton. Je vais me marier avec May !
- Vous marier ! s'écria la jeune aveugle en s'éloignant de lui par un mouvement brusque.
- Le diable confonde l'idiote ! J'ai vu le moment où je ne
pourrais pas réussir à lui faire comprendre la chose.
Oui, Bertha, me marier ! L'église, le ministre, le clerc, le
bedeau, le carrosse à glaces, les cloches, le déjeuner,
le gâteau de la mariée, les rubans de soie, les
clarinettes, les trombones, et tout le tremblement ; une noce,
croyez-vous, une noce. Savez-vous bien ce que c'est qu'une noce ?
- Je le sais, reprit la jeune aveugle d'une voix douce ; je comprends !
- Vraiment ? murmura Tackleton. C'est bien heureux. Eh bien !
voilà pourquoi je désire être de la partie, et vous
amener May avec sa mère. Je vous enverrai dans la matinée
quelque petite chose, n'importe quoi ; un gigot de mouton froid ou
quelque friandise de même genre. Vous m'attendrez ?
- Oui", répondit-elle.
Elle avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et
s'était tournée de l'autre côté ; elle
demeurait ainsi debout, les mains jointes, immobile et rêveuse.
"Je ne crois pas que vous m'attendiez, murmura Tackleton jetant les
yeux sur elle ; car vous paraissez avoir déjà tout
oublié. Caleb !
- Je puis me hasarder, je suppose, à croire que je suis ici, pensa Caleb... Monsieur !
- Prenez garde qu'elle n'oublie ce que je lui ai dit.
- Oh ! n'ayez pas peur, elle n'oublie jamais, elle, répondit
Caleb. C'est peut-être la seule chose qu'elle ne sache pas faire.
- Chacun prend ses oies pour des cygnes, murmura le marchand de jouets en haussant les épaules. Pauvre diable !".
Après cette observation maligne faite de l'air d'un souverain mépris, le vieux Gruff et Tackleton se retira.
Bertha demeura à la même place où il l'avait
laissée, perdue dans ses tristes pensées. La
gaieté avait disparu de son visage abattu, empreint d'une
profonde mélancolie. Trois ou quatre fois elle secoua la
tête comme si elle pleurait le souvenir d'un bien qu'elle aurait
perdu ; mais ses réflexions douloureuses ne trouvèrent
point de paroles pour épancher.
Caleb, de son côté, était, depuis quelque temps,
occupé à fixer à une voiture un attelage de
chevaux, à l'aide d'un procédé excessivement
simple, qui consistait à clouer des harnais dans les chairs
vives de l'animal ; il finissait quand sa fille s'approcha de son
escabeau de travail, et s'asseyant à ses côtés :
"Mon père, lui dit-elle, je sens que je suis retombée
dans la solitude et les ténèbres. J'ai besoin de mes
yeux, vous savez, de mes yeux patients et toujours prêts.
- Les voici, fit Caleb : toujours prêts, en effet. Ils sont plus
à vous qu'à moi, Bertha, à quelque heure du jour
que ce soit sur les vingt-quatre. Qu'est-ce que vos yeux peuvent faire
pour vous chère enfant ?
- Regardez autour de la chambre, mon père.
- Voilà, dit Caleb. Aussitôt fait que dit, Bertha.
- Décrivez-la-moi.
- Elle est absolument la même qu'à l'ordinaire, fit Caleb
; simple, mais très commode. Les vives couleurs des murailles,
les fleurs brillantes sur les assiettes et les plats, le bois poli et
luisant partout où il y a des poutres et des panneaux,
l'ensemble de gaieté et de propreté de la maison la
rendent vraiment jolie".
En effet, elle était propre et gaie, partout où les mains
de Bertha pouvaient atteindre ; mais, nulle part ailleurs, il n'y avait
ni gaieté, ni propreté possible dans le vieux hangar
crevassé que l'imagination de Caleb avait su transformer de la
sorte.
"Vous avez sur vous votre habit de travail, et vous n'êtes pas
aussi élégamment vêtu que quand vous portez le bel
habit, dit Bertha en touchant son père.
- Pas tout à fait aussi élégamment,
répondit Caleb ; mais c'est déjà bien comme cela.
- Mon père, dit la jeune aveugle se rapprochant de lui et lui
passant un bras autour du cou, parlez-moi de May. Elle est très
belle ?
- Oui, assurément", dit Caleb. Et c'était vrai. Il
arrivait rarement que Caleb eût moins besoin de se mettre en
frais d'imagination.
"Elle a des cheveux noirs, reprit Bertha d'un air pensif, plus noirs
que les miens. Sa voix est douce et harmonieuse, je le sais ; j'ai
souvent pris plaisir à l'entendre. Sa taille...
- Il n'y a pas dans toute la chambre une poupée dont la taille
puisse être comparée à la sienne, dit Caleb. Et ses
yeux ! ...".
Il s'arrêta ; car Bertha s'était plus étroitement
suspendue à son cou, et ce bras qui l'entourait lui fit sentir
une pression convulsive dont il ne comprit que trop bien le sens.
Il toussa un moment, donna quelques coups de marteau à ses dadas
fringants, puis se remit à fredonner la chanson bachique sur le
vin mousseux ; c'était sa ressource infaillible dans toutes les
difficultés de ce genre.
"Notre ami, mon père ; notre bienfaiteur. Je ne me lasse jamais
d'entendre parler de lui. Vous savez que je ne m'en suis jamais
lassée ? dit-elle avec précipitation.
- Non, assurément, répondit Caleb, et avec raison.
- Oh ! oui ! avec raison !" s'écria la jeune aveugle. Elle mit
tant de chaleur à prononcer ces mots que Caleb, malgré la
pureté de ses intentions quand il trompait sa simplicité,
n'osa pas la regarder en face ; mais il baissa les yeux, comme si elle
eût pu y lire son innocent mensonge.
"Parlez-moi encore de lui, alors, cher père, dit Bertha.
Plusieurs fois encore ! Son visage est bien veillant, bon, tendre,
honnête, plein de franchise, j'en suis sûre. Le cœur
généreux, qui cherche à dissimuler tous ses
bienfaits sous une apparence de rudesse et de mauvais vouloir, se
trahit dans chacun de ses regards.
- Et l'ennoblit encore, ajouta Caleb dans son calme désespoir.
- Et l'ennoblit encore ! s'écria la jeune aveugle. Il est plus âgé que May, mon père ?
- Oui, fit Caleb comme malgré lui. Il est un peu plus âgé que May. Mais cela ne veut rien dire.
- Oh ! que si, mon père ! Etre sa compagne patiente dans les
infirmités de la vieillesse, sa garde attentive dans la maladie,
son amie fidèle dans la souffrance et l'affliction, ne pas
connaître la fatigue en travaillant pour lui, le veiller, le
consoler, s'asseoir à côté de son lit, lui parler
quand il est éveillé, prier pour lui quand il dort :
quels privilèges heureux pour sa femme ! Quelles occasions de
lui prouver toute sa fidélité et son dévouement !
La croyez-vous capable de faire tout cela, cher père ?
- Sans aucun doute, dit Caleb.
- En ce cas, j'aime May, mon père ; je puis l'aimer de toute mon
âme !" s'écria la jeune aveugle. Et en disant ces mots,
elle appuya son pauvre visage privé de la vue sur
l'épaule de Caleb, en pleurant si fort et si fort, qu'il fut
presque chagrin de lui avoir causé un bonheur accompagné
de tant de larmes.
Pendant tout ce temps, il y avait eu pas mal de remue-ménage
chez John Peerybingle. La petite mistress Peerybingle ne pouvait penser
naturellement à aller quelque part sans son baby, et il fallait
du temps pour l'emballer. Non pas qu'il y eût beaucoup à
se préoccuper de cet article de messagerie, sous le double
rapport du poids et du volume, mais c'était une multitude
infinie de soins à prendre, par-ci, par-là, et de
précautions successives. Par exemple, lorsqu'on fut
arrivé, de fil en aiguille, à un certain point de sa
toilette, et que vous auriez pu raisonnablement supposer qu'en un tour
de main ou deux il ne devait plus rien y manquer pour en faire un
poupon des mieux bichonnés, en état de défier
hardiment le monde entier, il fallut tout à coup l'ensevelir
dans un bonnet de flanelle, véritable éteignoir, et le
porter dans son berceau, où il mitonna (si je puis m'exprimer
ainsi) entre deux draps pendant près d'une heure. On l'arracha
ensuite à cet état de torpeur, rouge comme une
écrevisse et poussant des cris atroces, pour lui faire
prendre... Tenez ! J'aimerais mieux dire, si vous voulez me permettre
de parler d'une manière générale... un
léger repas ; après quoi, il alla dormir encore. Mme
Peerybingle profita de cet intervalle pour se faire aussi pimpante,
à sa petite façon, que femme de votre connaissance ; et
durant cette trêve fort courte, miss Slowboy s'insinua dans un
spencer d'une forme si surprenante et si ingénieuse, qu'il ne
paraissait avoir été fait ni pour elle ni pour qui que ce
fût au monde ; c'était quelque chose
d'étriqué, qui retombait en oreilles de chien, ne
ressemblant à rien, unique dans sa coupe et sans nul rapport
avec une âme vivante. Cependant le baby, rendu une seconde fois
à l'existence, était affublé, par les efforts
réunis de Mme Peerybingle et de miss Slowboy, d'un manteau
beurre frais et d'une espèce de bonnet nankin en forme de tourte
montée. A la fin, ces préparatifs achevés, ils
descendirent tous les trois à la porte, où le vieux
cheval avait déjà regagné et au-delà la
valeur du péage qu'il faudrait payer à la barrière
pour sa journée, en creusant la chaussée avec ses
autographes impatients ; tandis qu'on pouvait à peine apercevoir
de là, dans une perspective lointaine, l'impétueux Boxer
en arrêt, se retournant vers son camarade, comme pour l'engager
à partir sans attendre les ordres du maître.
Quant à une chaise ou toute autre espèce d'objet de ce
genre pour aider mistress Peerybingle à monter dans la voiture,
vous connaissez bien l'ami John, j'ose me flatter, si vous croyez que
ce fût chose nécessaire. Avant que vous eussiez eu le
temps de la voir soulevée dans ses bras, elle était
déjà assise à sa place, fraîche et
vermeille, et lui disait :
"A quoi donc songez-vous, John ? Songez plutôt à Tilly !".
Si je pouvais seulement me permettre de parler des jambes d'une jeune
personne, je remarquerais, à propos de celles de miss Slowboy,
que, par une fatalité singulière, elles étaient
sans cesse exposées à des avaries, et qu'elle
n'effectuait jamais le moindre mouvement d'ascension ou de descente
sans y faire une coche pour en prendre note, absolument comme Robinson
Crusoé marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais comme
ces réflexions pourraient paraître inconvenantes, je les
garderai pour moi.
"John, dit Dot, avez-vous pris le panier où se trouvent le
pâté au jambon et au veau, les autres petites choses et
les bouteilles de bière ? Si vous ne l'avez pas fait, il faut
retourner le chercher, à l'instant même.
- En voilà un joli petit article à mettre sur ma feuille,
répondit le messager, de me parler de retourner, après
m'avoir déjà mis en retard d'un bon quart d'heure.
- J'en suis fâchée, John, reprit Dot fort troublée,
mais je ne saurais réellement songer à aller chez
Bertha...Je n'y consentirais à aucun prix, John... sans le
pâté de veau et jambon, les autres petites choses et les
bouteilles de bière... Hoh !".
Ce monosyllabe s'adressait au cheval qui n'y fit pas la moindre attention.
"Arrêtez donc, John, je vous en prie ! dit Mme Peerybingle.
- Il sera bien assez temps d'arrêter, répondit John, quand
j'aurai oublié quelque chose. Le panier est ici, en lieu de
sûreté.
- Quel cour de monstre il faut que vous ayez, John, pour ne pas me
l'avoir dit tout de suite, au lieu de me laisser dans une pareille
inquiétude ! Je déclare que, pour tout l'or du monde, je
ne serais pas allée chez Bertha sans le pâté au
veau et au jambon, les autres petites choses et les bouteilles de
bière. Régulièrement, tous les quinze jours depuis
notre mariage, John, nous avons fait là notre pique-nique. Si
quelque chose allait de travers dans cette petite fête, je
croirais presque que cela nous porterait malheur pour toujours.
- Allons ! vous avez eu là une bonne pensée, la
première fois que vous avez fait la chose, dit le messager, et
cela vous fait honneur, ma petite femme.
- Mon cher John, reprit Dot en rougissant, ne parlez pas de me faire honneur. Honneur ! à moi ! Bonté divine !
- A propos... observa le messager ; ce vieux monsieur...".
Nouvel embarras de la part de Dot, et bien visible, ma foi !
"C'est un drôle de particulier, dit John regardant devant eux sur
la route. Je ne puis pas me l'expliquer. Je suppose toujours qu'il n'y
a rien à craindre de sa part.
- Oh non, certainement. Je... je... suis même sûre du contraire.
- Oui ? dit le messager, les yeux attirés vers elle par la
vivacité de son langage. Je suis ravi que vous en soyez si
convaincue parce que cela me confirme dans mes espérances. Mais
c'est égal ; il est curieux qu'il ait mis dans sa tête de
nous demander à loger chez nous, n'est-ce pas ? Il y a des
choses si étranges dans ce monde !
- Des choses si étranges ! répéta Dot à voix basse, si basse qu'on l'entendait à peine.
- Avec tout cela, c'est un bon vieux gentleman, reprit John, et qui
paye en gentleman ; ainsi, je crois bien qu'on peut compter sur sa
parole comme sur la parole d'un gentleman. J'ai eu ce matin une
très longue conversation avec lui ; il peut déjà
mieux m'entendre, dit-il, à mesure qu'il s'accoutume davantage
à ma voix. Il m'a beaucoup parlé de lui-même ; je
lui ai, à mon tour, beaucoup parlé de moi ; les
singulières questions qu'il m'a adressées ! Je lui ai
appris comme quoi j'avais deux tournées à faire, vous
savez, pour mon commerce : un jour celle de droite en partant de la
maison et retour (car il est étranger au pays et ne
connaît pas les noms des localités), et cela a paru lui
faire plaisir. "Ainsi donc, m'a-t-il dit, je retournerai ce soir chez
moi par le même chemin que vous, quand je croyais au contraire
que vous prendriez la route exactement opposée. C'est parfait !
Je vous dérangerai peut-être encore pour vous prier de me
donner encore place dans votre voiture, mais je m'engage à ne
plus tomber dans un si profond sommeil". C'est qu'il dormait
profondément, en effet... Dot, à quoi pensez-vous donc ?
- A quoi je pense, John ? je... je.. vous écoutais.
- Bien ! bien ! dit l'honnête messager. Je craignais, à
votre air distrait, d'avoir parlé si longuement, que vous en
étiez venue à songer à tout autre chose. Ma foi !
J'ai bien manqué de le croire, bien sûr".
Dot ne répondit rien, et ils continuèrent quelque temps
à trotter en silence. Mais il n'était pas facile de
rester longtemps muet dans la voiture de John Peerybingle, car tous
ceux qu'on rencontrait sur le chemin avaient quelque chose à lui
dire, ne fût-ce qu'un : "Comment vous va ?". Et en
réalité, le plus souvent ce n'était pas autre
chose. Encore fallait-il y répondre avec toute la
cordialité possible, non seulement par un signe de tête ou
un sourire, mais aussi par un exercice salutaire des poumons, ni plus
ni moins que s'il s'agissait d'un discours de longue haleine,
prononcé au Parlement. Quelquefois des voyageurs, à pied
ou à cheval, venaient à côté de la voiture
faire de conserve un petit bout de chemin, uniquement pour causer un
moment, et alors on échangeait, de part et d'autre, bon nombre
de paroles.
Ensuite Boxer donnait lieu à des reconnaissances amicales de la
part du messager et réciproquement, mieux que n'auraient pu le
faire une douzaine de chrétiens. Tout le monde le connaissait
sur la route, principalement les poules et les cochons, qui ne le
voyaient pas plutôt approcher marchant de guingois, les oreilles
dressées pour écouter aux portes, et son petit bout de
queue en trompette, qu'ils se retiraient aussitôt dans les
endroits les plus reculés de leurs logis, sans attendre
l'honneur de faire avec lui une connaissance plus intime. Boxer avait
affaire partout, s'engageait jusque dans les moindres détours,
regardait dans tous les puits, s'élançait dans
l'intérieur de toutes les chaumières, en sortait avec la
même pétulance, faisait irruption chez toutes les
maîtresses d'école, effarouchait tous les pigeons, faisait
renfler la queue de tous les chats et se promenait dans tous les
cabarets, comme une pratique de l'endroit. Partout où il allait,
on entendait quelqu'un s'écrier : "Tiens ! voici Boxer" et ce
quelqu'un sortait aussitôt, accompagné d'au moins deux ou
trois autres, pour donner le bonjour à John Peerybingle et
à sa jolie petite femme.
Les gros ballots et les petits paquets chargés sur la voiture du
messager étaient en grand nombre, ce qui l'obligeait à
des haltes multipliées pour les recevoir ou les rendre, et ces
temps d'arrêt ne formaient point, tant s'en faut, la partie la
moins agréable du voyage. Il y avait des gens qui attendaient
leurs paquets avec une si vive impatience, d'autres qui
s'émerveillaient si fort de recevoir des paquets, d'autres enfin
qui ne pouvaient jamais mettre un terme à leurs recommandations
pour leurs paquets ! Et puis, John lui-même prenait un
intérêt si réel à tous les paquets, que
c'était une vraie comédie. De même, il y avait des
articles dont John ne pouvait se charger sans mûre
réflexion, sans discussion préalable, et pour les
ajuster, et pour les placer, c'étaient, entre les
expéditeurs et le voiturier, des conférences en
règle auxquelles Boxer assistait d'ordinaire ; il s'y faisait
remarquer par de courts accès d'une attention très
sérieuse, et surtout par de longs accès de folie,
où il se mettait à courir comme un dératé
autour du grave aréopage, en aboyant jusqu'à s'enrouer.
Dot, immobile sur son siège dans la voiture, s'amusait de tous
ces petits incidents dont elle demeurait la spectatrice attentive sans
se déranger, charmant petit portrait admirablement
encadré par la bâche. Aussi, je vous assure, les jeunes
gens ne se faisaient pas faute, en l'apercevant, de se pousser du
coude, de se regarder entre eux, de se parler bas et d'envier le sort
de l'heureux John ; et l'heureux John en était ravi, car il
était fier de voir admirer sa petite femme, sachant bien qu'elle
n'y faisait pas attention..., quoiqu'elle ne détestât pas
cela non plus.
Le petit voyage ne se faisait pas sans brouillard, certainement, car on
était en janvier, et le temps était rude et froid. Mais
qui s'inquiétait de si peu de chose ? Ce n'était pas Dot,
à coup sûr, ni Tilly Slowboy, pour qui aller en voiture,
n'importe comment, était le suprême degré des
félicités humaines, le "nec plus ultra" des
espérances de ce bas monde ; ni le baby, j'en mettrais la main
au feu, car jamais baby, quelle que fût sa capacité sous
ce double rapport, ne fut plus chaudement ni plus profondément
endormi que le bienheureux petit Peerybingle, pendant tout le chemin.
On ne pouvait pas voir bien loin devant soi dans le brouillard, c'est
vrai ; mais on voyait encore assez ! C'est étonnant combien de
choses on peut voir dans un brouillard plus épais encore, pour
peu qu'on veuille prendre la peine d'y regarder. Tenez ! rien que
d'être là, à regarder de sa chaise les rondes des
fées et les paquets de givre encore ramassés à
l'ombre près des haies et des arbres, c'était
déjà une agréable occupation, sans parler des
formes inattendues que présentaient tout à coup les
arbres en se dégageant du brouillard, avant d'y rentrer pour
disparaître de nouveau. Les haies entremêlées,
dépouillées de leurs feuilles, abandonnaient au vent une
multitude de guirlandes flétries ; mais cette vue n'avait rien
d'attristant. C'était, au contraire, un spectacle
agréable à contempler, car il faisait ressortir encore
davantage le charme d'un bon coin du feu que vous possédiez
pendant l'hiver et rendait plus verte en espérance la belle
saison de l'été prochain. La rivière avait un air
frileux, mais elle coulait tout de même et coulait gentiment,
c'était bien encore quelque chose ; le cours en était un
peu lent et engourdi, sans doute ; mais c'est égal, il n'en
gèlerait que plus vite lorsque le froid se ferait sentir tout de
bon, et alors on viendrait y patiner, y glisser, et les grosses
vieilles barques, emprisonnées par la glace quelque part
près du quai, n'en feraient fumer que de plus belle, tout le
long du jour, les tuyaux rouillés de leurs cheminées pour
se donner un peu de bon temps.
Plus loin, dans les champs, brûlait un tas de mauvaises herbes et
de chaume ; les voyageurs regardèrent le feu, si pâle au
jour, jetant à travers le brouillard, par intervalles, une lueur
de flamme rougeâtre, jusqu'à ce que miss Slowboy, en
conséquence de l'observation qu'elle Fit "que la fumée
lui montait au nez", se mit à étouffer (c'était
d'ailleurs assez son habitude quand quelque chose la gênait), et
réveillât le baby qui ne voulut plus se rendormir.
Cependant Boxer, en avance d'un quart de mille environ, avait
déjà dépassé les barrières du bourg
et gagné le coin de la rue où demeuraient Caleb et sa
fille. Aussi, longtemps avant que les Peerybingle fussent
arrivés à leur porte, Caleb et la jeune aveugle se
tenaient dehors sur le trottoir prêts à les recevoir.
Boxer, soit dit en passant, dans ses rapports avec Bertha, faisait
certaines distinctions subtiles qui me permettent de croire absolument
qu'il la savait aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son
attention en la regardant, comme c'était son habitude avec les
gens, il la touchait sans y manquer jamais. J'ignore quelle
expérience il avait pu faire d'hommes ou de chiens aveugles ; il
n'avait jamais vécu avec un maître aveugle ; ni Mr Boxer
le père, ni mistress Boxer, ni aucun autre membre de sa
respectable famille, tant du côté paternel que du
côté maternel, n'avait, que je sache, été
visité par cette infirmité. Peut-être avait-il
trouvé cela de lui-même ; ce qu'il y avait de sûr,
c'est qu'il y tenait dans sa pratique avec les aveugles. Il tenait donc
Bertha par le bas de sa robe et tenait ferme sans lâcher prise,
jusqu'à ce que mistress Peerybingle, le baby, miss Slowboy et le
panier furent tous bien et dûment entrés dans la maison.
May Fielding y était déjà arrivée, aussi
bien que sa mère, petit brin de vieille femme grondeuse,
à la mine bourrue, qui, parce qu'elle avait conservé une
taille semblable à une colonne de lit, passait pour avoir eu une
tournure des plus distinguées. Parce qu'en outre elle
s'était vue autrefois dans une meilleure position de fortune, ou
qu'elle était poursuivie de l'idée qu'elle aurait pu s'y
voir, si une chose était arrivée qui n'arriva jamais et
qui ne paraissait même pas avoir jamais eu la moindre chance
d'arriver (ce qui, d'ailleurs, est tout un), elle affectait les
manières d'une personne comme il faut et se donnait des airs
protecteurs. Gruff et Tackleton se trouvait là aussi, faisant
l'agréable avec la mine d'un homme qui se trouve aussi
parfaitement à son aise et aussi incontestablement dans son
propre élément, qu'un jeune saumon nouvellement
éclos sur le sommet de la grande pyramide.
"May ! ma chère vieille amie ! s'écria Dot en se
précipitant à sa rencontre. Quel bonheur de vous voir !".
Sa vieille amie était tout aussi ravie qu'elle-même, et
c'était, croyez-moi, un spectacle charmant de les voir
s'embrasser de la sorte. Il faut avouer que Tackleton était un
homme de goût. May était ravissante.
Quelquefois, vous savez, quand vous êtes habitué à
un joli visage, et qu'il se trouve, par occasion, à
côté d'un autre joli minois, la comparaison commence par
faire trouver le premier ordinaire et fade ; il perd sur-le-champ, dans
votre esprit, de la haute opinion que vous en aviez conçue. Eh
bien ! ici ce fut tout le contraire, aussi bien pour Marie que pour
Dot, pour Dot que pour Marie ; car le visage de Dot faisait ressortir
celui de Marie et le visage de Marie celui de Dot, d'une façon
si naturelle et si agréable que, comme John Peerybingle fut sur
le point de le dire lorsqu'il entra dans la chambre, elles auraient
dû naître sœurs, et c'était tout ce qu'on
pouvait y trouver à redire.
Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et, chose
merveilleuse, une tarte par-dessus le marché (mais on peut bien
se permettre un peu de prodigalité quand nos fiancés sont
en jeu, on ne se marie pas tous les jours) ; à ces friandises
venaient s'ajouter le pâté de veau et jambon, et les
autres "petites choses", ainsi que mistress Peerybingle les appelait,
c'est-à-dire des noix, des oranges, des gâteaux et autre
menu gibier. Lorsque le repas fut servi sur la table, flanqué de
l'écot de Caleb, qui consistait en une énorme terrine
remplie de pommes de terre fumantes (il lui était interdit, par
une solennelle convention, de fournir d'autres comestibles), Tackleton
conduisait sa future belle-mère à la place d'honneur.
Pour s'en montrer plus digne en une pareille solennité, la
majestueuse vieille dame s'était parée d'un bonnet
calculé pour inspirer aux plus indifférents des
sentiments de crainte respectueuse. Elle portait aussi des gants vive
le bon ton ! N'y manquons jamais : plutôt la mort !
Caleb s'assit près de sa fille : Dot et son ancienne compagne
d'enfance à côté l'une de l'autre ; le bon messager
prit place au bout de la table. Miss Slowboy fut isolée,
momentanément, de tout autre meuble que la chaise où elle
était assise, afin qu'elle ne pût avoir à sa
portée aucun obstacle pour heurter la tête du baby.
Comme Tilly regardait autour d'elle d'un air ébahi les
poupées et les jouets, ceux-ci, à leur tour, la
regardaient de même avec de grands yeux, elle et la compagnie.
Les vieux messieurs, à l'aspect vénérable (tous en
plein exercice de cabrioles contre la porte de leurs maisons),
témoignaient d'un intérêt particulier pour cette
petite fête ; ils s'arrêtaient parfois avant de sauter,
comme s'ils eussent écouté la conversation, puis
recommençaient avec une énergie forcenée leur
plongeon extravagant, je ne sais combien de fois, sans s'arrêter
pour reprendre haleine, comme si ces perpétuelles culbutes leur
eussent causé un bonheur frénétique. Ce qu'il y a
de sûr, c'est que, si ces vieux messieurs étaient
disposés le moins du monde à ressentir une joie maligne
de la déconvenue de Tackleton, ils avaient amplement de quoi se
satisfaire. Tackleton n'était pas dans son assiette : plus sa
future devenait gaie dans la société de Dot, moins il en
éprouvait de plaisir, quoique pourtant il les eût
réunies exprès. Car c'était un véritable
fagot d'épines que ce Tackleton ; quand on riait sans qu'il
sût pourquoi, il se mettait aussitôt dans la tête que
c'était de lui qu'on devait rire.
"Ah ! chère May, disait Dot, quels changements, ma bonne amie !
Comme cela rajeunit de parler de ces heureux jours de l'école !
- Mais, dites donc, vous n'êtes pas encore si vieille, ce me semble, interrompit Tackleton.
- Regardez quel mari grave et posé j'ai là,
répondit Dot. Il ajoute au moins vingt années à
mon âge ; n'est-ce pas, John ?
- Quarante, répliqua John.
- Et vous, continua Dot en riant, combien en ajouterez-vous à
l'âge de May ? Je n'en sais trop rien ; mais à son
prochain anniversaire, elle ne pourra guère avoir moins de cent
ans.
- Ah ! ah ! fit Tackleton en riant, mais d'un rire creux comme un
tambour, accompagné d'un certain regard lancé sur Dot,
comme s'il eût pensé qu'il aurait quelque plaisir à
lui tordre le cou.
- Chère amie, ajouta Dot, vous rappelez-vous de quelle
façon nous parlions à l'école des maris que nous
prendrions un jour. Je ne sais plus combien le mien devait être
jeune et beau, et gai et aimable ! Et quant à celui de May ! ...
Ah ! ma chère, je ne sais si je dois rire ou pleurer, quand je
pense à nos folles idées de jeunes filles".
May parut fixée sur ce qu'elle devait faire, elle : car ses
joues se colorèrent d'une vive rougeur et les larmes lui vinrent
aux yeux.
"Et ceux-là mêmes... de véritables jeunes gens en
chair et en os... auxquels nous arrêtions quelquefois notre
pensée, continua Dot. Nous nous doutions peu du tour que
prendraient les choses. Je ne m'étais jamais
arrêtée à John, pour sûr ; je n'avais
seulement jamais songé à lui. Et si je vous avais dit
alors que vous épouseriez Mr Tackleton, vous m'auriez
administré une fameuse tape. Qu'en dites-vous, May ?".
Quoique May ne dit pas oui, certainement elle ne dit pas non : elle n'en fit même pas mine.
Tackleton riait, riait à s'en faire mal, ou plutôt il
criait plus qu'il ne riait. John Peerybingle riait également,
mais de son rire habituel franc et bon enfant aussi ce n'était
qu'un murmure de rire, à côte du rire monstre de Tackleton.
"Et malgré tout cela, dit ce dernier, vous n'avez pas pu y
échapper, vous n'avez pas pu résister, vous voyez. Nous y
voici, nous y voici, nous ; où sont-ils maintenant vos jeunes et
gais fiancés ?
Quelques-uns d'entre eux sont morts, répondit Dot ; quelques-uns
oubliés. Quelques autres, s'ils pouvaient paraître en ce
moment au milieu de nous, ne voudraient pas croire que nous soyons les
mêmes créatures ; ils n'en croiraient ni leurs yeux ni
leurs oreilles, et ne sauraient se persuader que nous ayons pu les
oublier de la sorte. Oh ! non, ils n'en voudraient rien croire !
- Eh ! mais, Dot, ma petite femme !" s'écria le messager.
Elle avait parlé avec une telle vivacité et un tel feu,
qu'elle avait besoin, sans doute, qu'on la rappelât à
elle-même. L'avertissement de son mari était très
doux, car il n'intervenait, dans sa pensée, que pour couvrir le
vieux Tackleton, mais il produisit son effet ; car Dot se tut sans
ajouter un Mot de plus. Pourtant il y avait jusque dans son silence une
émotion extraordinaire, remarquée de près par le
rusé Tackleton, qui avait fixé sur elle son œil
à demi fermé ; il en tint note, le vieux démon, et
n'eut garde de l'oublier comme vous verrez, dans l'occasion.
May ne prononçait pas une parole, ni en bien, ni en mal ; elle
demeurait immobile, les yeux baissés vers la terre, sans avoir
l'air de prendre le moindre intérêt à ce qui venait
de se passer. Mais la bonne dame, sa mère, intervint à
son tour ; observant d'abord que les jeunes filles étaient des
jeunes filles, que ce qui était passé était
passé, et encore que "Tant que la jeunesse serait jeune et
étourdie, elle se conduirait probablement en jeunesse folle et
étourdie". Après avoir lancé deux ou trois autres
propositions d'un sens non moins solide et d'un caractère non
moins incontestable, elle fit cette remarque inspirée par un
sentiment de piété reconnaissante, qu'elle remerciait le
ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille May une enfant
respectueuse et obéissante, et elle ne s'en attribuait en aucune
façon le mérite, bien qu'elle eût toutes sortes de
raisons de penser qu'elle ne le devait qu'à son propre
savoir-faire. Relativement à Mr Tackleton, elle dit : "Qu'au
point de vue moral, c'était un individu présentable ; un
homme que, sous certains rapports, on devait s'estimer bien aise
d'avoir pour gendre ; il faudrait avoir perdu la tête pour dire
le contraire". (Elle débita cette dernière phrase d'un
ton très emphatique.) Quant à la famille dans laquelle il
allait bientôt être admis, après avoir
sollicité cet honneur, elle pensait que Mr Tackleton n'ignorait
pas que, si sa bourse était un peu réduite, elle n'en
avait pas moins de justes prétentions à la noblesse, et
que si certaines circonstances, relatives au commerce de l'indigo, car
elle voulait bien condescendre à indiquer cette origine de tous
leurs maux mais sans entrer dans plus de détails sur la
question, s'étaient présentées différemment
elle aurait pu peut-être se trouver à la tête d'une
grande fortune. Elle remarqua ensuite qu'elle ne voulait aucunement
revenir sur le passé, ni rappeler que sa fille avait, pendant
quelque temps, rejeté la demande de Mr Tackleton, et qu'elle ne
voulait pas dire une foule d'autres choses dont elle parla cependant
fort au long. Enfin, elle se résuma en donnant comme le
résultat général de son observation et de son
expérience que ces sortes de mariages dans lesquels se trouvait
le moins de ce qu'on appelle, dans le sot langage des romans, de
l'amour, étaient toujours les plus heureux ; qu'elle
prévoyait par conséquent, pour celui dont l'époque
approchait, la plus grande somme possible de bonheur, non pas d'un de
ces bonheurs qui brillent et passent comme un feu de paille, mais de
ces bonheurs bien établis et solidement conditionnés.
Elle conclut en informant la compagnie que la journée du
lendemain était celle qu'elle avait ambitionnée toute sa
vie, et que ce jour une fois passé, elle ne désirerait
plus rien que d'être emballée et expédiée
pour n'importe quel aimable cimetière.
Comme il n'y avait absolument rien à répondre à
ces remarques, heureux avantage de toutes les remarques dont le
caractère est de se renfermer dans les
généralités, elles changèrent le cours de
la conversation et détournèrent l'attention de la
société sur le pâté de veau et jambon, le
mouton froid, les pommes de terre et la tarte. Afin qu'on n'eût
point le tort de négliger la bière en bouteilles, John
Peerybingle proposa de boire à la santé de demain, jour
de noce, et demanda qu'on lui fit raison avant qu'il poursuivit sa
tournée.
Car il faut vous dire que John ne faisait que poser là et donner
un picotin à son vieux cheval. Il avait encore à faire
quatre ou cinq milles, et le soir, au retour, il venait chercher Dot en
passant et s'arrêtait une seconde fois avant de rentrer au logis.
C'était le programme de tous les jours de pique-nique,
fidèlement observé depuis sa fondation. Il se trouvait
là, outre Tackleton et sa fiancée, deux personnes qui
firent peu d'honneur au toast. L'une d'elles était Dot, trop
agitée et trop troublée pour prendre sa part des petits
incidents de la fête ; l'autre était Bertha, qui se leva
précipitamment avant les autres et quitta la table.
"Adieu ! dit le robuste John Peerybingle en jetant sur son dos sa
houppelande imperméable. Je serai de retour à l'heure
ordinaire. Adieu, tous !
- Adieu, John !" répondit Caleb.
Il prononça cet adieu machinalement, et le salua
également de la main comme par routine, car il observait en ce
moment sa fille avec un regard inquiet qu'on ne voyait jamais
altérer l'expression de sa physionomie.
"Adieu, petit blanc-bec !" dit le joyeux messager, se penchant pour
baiser l'enfant que Tilly Slowboy, tout absorbée pour l'instant
par l'exercice de sa fourchette et de son couteau, avait
déposé endormi (et, chose singulière, sans
accident !) dans une petite maisonnette meublée par les mains de
Bertha. "Adieu ! quand est-ce que tu iras braver le froid à ma
place, mon bel ami, pour laisser ton vieux père soigner sa pipe
et ses rhumatismes au coin de la cheminée : eh bien ! où
est Dot ?
- Me voici, John ! dit-elle réveillée comme en sursaut.
- Allons, allons ! continua le voiturier en frappant ses deux mains l'une contre l'autre ; où est la pipe ?
- J'avais complètement oublié la pipe, John !".
Oublié la pipe ! Avait-on jamais entendu chose pareille ? Elle ! Dot ! oublier la pipe !
"Je... je vais la garnir tout de suite. C'est bientôt fait...".
Ce ne fut pas sitôt fait, pourtant. La pipe était à
sa place ordinaire, dans la poche de l'imperméable, avec la
petite blague, ouvrage de ses mains, où elle avait coutume de
prendre le tabac pour garnir la pipe ; mais sa main tremblait tellement
qu'elle s'y embarrassa (et cependant elle avait la main assez petite
pour qu'elle n'eût pas de peine à en sortir, ma foi !)
enfin elle fut d'une maladresse révoltante. Moi, qui vous avais
vanté son habileté à bourrer la pipe, à
l'allumer, eh bien ! tous ces petits offices où elle excellait,
elle y fut maladroite on ne peut plus, depuis le commencement
jusqu'à la fin. Pendant tout ce temps-là, Tackleton ne
faisait qu'ajouter à sa confusion en la regardant malicieusement
de son œil à demi fermé, toutes les fois qu'il
rencontrait le sien, ou plutôt qu'il l'attrapait au passage, car
on ne peut pas dire qu'il rencontrât jamais un autre œil :
le sien était plutôt comme une trappe ouverte pour
engloutir les autres.
"Mon Dieu ! quelle petite nigaude de Dot vous faites, cet
après-midi ! fit John. Je crois vraiment que je l'aurais mieux
bourrée moi-même !".
Après ces paroles, prononcées sans y entendre malice, le
voilà parti en compagnie de Boxer, du vieux cheval et de la
voiture, faisant ensemble une joyeuse musique le long de la route.
Cependant, Caleb, toujours rêveur, observait sa fille aveugle
avec la même expression de stupeur répandue sur sa
physionomie.
"Bertha, dit-il enfin, doucement... qu'est-il arrivé ? Comme
vous voilà changée, ma chérie, en quelques
heures... depuis ce matin ! Vous êtes demeurée tout le
jour triste et silencieuse ! Qu'est-ce ? dites-moi !
- Oh mon père, mon bon père ! s'écria la jeune
aveugle fondant en larmes. O ma cruelle destinée ! ma cruelle
destinée !"
Caleb, avant de lui répondre, passa la main sur ses yeux.
"Mais songez donc, Bertha, combien vous avez toujours été
gaie et heureuse, bonne et aimée de tant de monde !
- C'est là ce qui me déchire le cœur, cher
père ! de vous voir toujours si occupé de moi, toujours
si bon pour moi !".
Caleb se trouvait fort embarrassé pour comprendre.
"Etre... être aveugle, Bertha, ma pauvre chère enfant,
balbutia-t-il, voilà sans doute une grande affliction ; mais...
- Je ne l'ai jamais sentie ! s'écria la jeune fille, je ne l'ai
jamais sentie, du moins dans toute sa plénitude. Non, jamais,
j'ai désiré quelquefois de vous voir, ou de le voir, lui,
seulement une fois, mon bon père, une petite minute seulement,
afin de pouvoir connaître de mes yeux l'image que je conserve ici
(elle mit la main sur son cœur), comme un précieux
trésor ! afin d'être sûre que je ne m'étais
pas trompée ! Et quelquefois (mais j'étais une enfant
alors), j'ai pleuré, dans mes prières du soir, en
songeant que vos chères images, qui montaient de mon cœur
au ciel, pourraient bien n'avoir pas avec vous une exacte ressemblance.
Mais je n'ai pas éprouvé longtemps ces sentiments ; ils
se sont dissipés et m'ont laissée satisfaite et
tranquille.
- Il en sera encore de même, dit Caleb.
- Mais, mon père, mon bon, mon tendre père, ayez de
l'indulgence pour moi, si je suis coupable ! continua l'aveugle. Ce
n'est pas là le chagrin qui m'accable en ce moment".
Son père ne put retenir les larmes dont ses yeux étaient
inondés, tant la voix de Bertha était émue et son
accent pathétique ! Pourtant il ne la comprenait pas encore.
"Amenez-la-moi, reprit Bertha : je ne puis garder ce secret au-dedans de moi-même. Amenez-la-moi, mon père !".
Elle s'aperçut qu'il hésitait ; "May ; ajouta-t-elle. Amenez May !".
May entendit prononcer son nom, et, s'approchant d'elle doucement, lui
toucha le bras. La jeune aveugle se retourna aussitôt et lui prit
les deux mains.
"Regardez mon visage, cher cœur, bonne et douce amie ! dit-elle.
Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y
est écrite.
- Oui, chère Bertha !".
La jeune aveugle, relevant son visage sans regard, le long duquel se
précipitaient des larmes abondantes, lui parla en ces termes :
"Il n'y a pas dans mon âme un désir ou une pensée
qui ne soit pour votre bonheur, belle May ! Il n'y a pas dans mon
âme un souvenir de reconnaissance plus grand que le souvenir
profondément gravé là des nombreuses marques
d'attention données par vous, vous qui pourriez être
fière de vos yeux clair-voyants et de l'éclat de votre
beauté, à la pauvre aveugle Bertha, alors même que
nous étions deux enfants, hélas ! s'il y a une enfance
pour un aveugle ! Que toutes les bénédictions du ciel
descendent sur votre tête ! Que toutes les splendeurs brillent
sur votre heureuse carrière ! tant mieux ! tant mieux !
chère May !".
Et, en ce moment, elle se rapprocha encore de son amie, dont elle serra les mains avec un redoublement de tendresse.
"Oh, tant mieux ! Je vous assure, quoique la nouvelle que vous alliez
devenir sa femme ait torturé mon cœur presque
jusqu'à le briser ! Mon père, May, Marie, pardonnez-moi
ce sentiment. Il est bien naturel. Songez à tout ce qu'il a fait
pour alléger les peines de ma triste vie plongée dans les
ténèbres. Eh rien ! pourtant, vous pouvez me croire avec
confiance, quand je prends le ciel à témoin que je ne
pouvais lui souhaiter d'épouser une femme plus digne de sa
bonté !".
Tout en parlant, elle avait lâché les mains de May
Fielding pour saisir ses vêtements, auxquels elle se tenait
cramponnée dans une attitude où la tendresse se
mêlait à la supplication ; jusqu'à ce que, prenant
une pose de plus en plus humble, à mesure qu'elle
avançait dans son étrange confession, elle se
laissât enfin tomber aux pieds de son amie, et cachât son
visage aveugle dans les plis de la robe de May.
"Grand Dieu !" s'écria son père, éclairé
tout à coup par une illumination subite de la
vérité, ne l'ai-je donc trompée depuis son berceau
que pour finir par lui briser le cœur !
Il fut heureux pour eux tous que Dot, cette rayonnante, utile, active
petite Dot, car elle était tout cela, avec tous ses
défauts, et, en dépit de la mauvaise opinion que vous
pourrez concevoir d'elle, quand le moment sera venu, il fut heureux,
dis-je, pour eux tous, qu'elle se trouvât là ; sans quoi,
on ne peut pas savoir comment cela aurait fini. Mais Dot, recouvrant sa
présence d'esprit, intervint avant que May pût
répliquer, ou Caleb dire un mot de plus.
"Venez, venez, chère Bertha ! venez-vous-en avec moi !
Donnez-moi le bras, May. C'est cela. Voyez comme elle est
déjà plus calme, et comme c'est bien à elle de
nous écouter, dit la joyeuse petite femme en la baisant sur le
front. Allons, venez, chère Bertha ! venez ! Et voici son
excellent père qui va l'emmener, n'est-ce pas Caleb ? vous allez
l'em-me-ner ?
- Bien ! bien ! bravo !".
C'était une noble petite créature que Dot dans ces
occasions, et il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour
résister à son influence. Quand elle eut fait sortir le
pauvre Caleb avec sa fille Bertha, afin qu'ils pussent se consoler et
s'encourager l'un l'autre (elle savait bien qu'ils étaient seuls
en état de le faire), elle revint d'un seul bond aussi
fraîche, comme on dit, qu'une pâquerette, et moi je dis
plus fraîche, pour monter la garde auprès de ce petit
raidillon de Mme Fielding, de ce collet monté, de peur que la
pauvre vieille n'en vint à faire quelque fâcheuse
découverte.
"Apportez-moi le cher poupon, Tilly, dit-elle en approchant une chaise
du feu. Pendant que je le tiendrai sur mes genoux, avec son bonnet sur
la tête, les gants aux mains, voici Mme Fielding, Tilly, qui va
me dire comme on doit s'y prendre pour emmailloter les enfants, et
m'enseigner une foule de petits soins où je suis aussi gauche
que possible. Le voulez-vous bien, madame Fielding ?".
Le géant gallois lui-même, qui suivant la légende
populaire, fut assez nigaud pour exécuter sur sa propre personne
une fatale opération chirurgicale, en croyant imiter le tour de
jongleur que faisait devant lui son ennemi mortel, à l'heure du
déjeuner, ce géant lui-même ne se laissa pas
prendre plus facilement au piège qu'on lui tendait que la
vieille dame aux attrapes flatteuses de Dot. Le départ de
Tackleton, sorti pour aller faire un tour, et surtout les chuchotements
de deux ou trois autres personnes causant ensemble à
l'écart deux ou trois minutes, en abandonnant à ses
propres agréments, auraient suffit pour lui faire tenir son
quant-à-soi, et renouveler l'expression de ses regrets,
vingt-quatre heures durant, sur cette mystérieuse et fatale
révolution dans le commerce de l'indigo. Mais une
déférence si marquée pour son expérience,
de la part de la jeune mère, fut si irrésistible,
qu'après quelques petites façons de modestie, elle
commença à l'éclairer de la meilleure grâce
du monde. Assise, raide comme un piquet, vis-à-vis la malicieuse
petite Dot, elle débita en une demi-heure plus de recettes
infaillibles et de préceptes domestiques qu'il n'en aurait fallu
(si on avait voulu la croire) pour ruiner complètement la
constitution du jeune Peerybingle, eût-il été un
autre Samson au berceau.
Pour changer de thème, Dot se mit à coudre, car je ne
sais pas comment elle faisait, mais elle portait toujours dans sa poche
le contenu d'un plein sac à ouvrage ; puis elle berça un
peu l'enfant, reprit ensuite son ouvrage pendant quelques instants,
entama une petite causerie à voix basse avec May, tandis que la
vieille dame faisait un somme, si bien qu'en débitant son temps
par menus morceaux, suivant son habitude, elle finit par arriver, sans
s'en apercevoir, au bout de l'après-midi, qui passa comme un
songe. A la nuit, comme c'était une des conventions solennelles
de cette institution du pique-nique qu'elle devait, ce jour-là,
faire tout le ménage de Bertha, elle arrangea le feu, balaya le
foyer, prépara la table à thé, tira le rideau et
alluma une chandelle. Après quoi, elle joua un air ou deux sur
une espèce de harpe grossièrement fabriquée par
Caleb pour sa fille et en joua, ma foi ! fort bien, car la nature lui
avait fait présent d'une jolie petite oreille aussi bien faite
pour la musique qu'elle l'aurait été pour des boucles, si
elle en avait eu à se mettre. L'heure fixée pour le
thé étant arrivée sur ces entrefaites, Tackleton
revint en prendre une tasse, et passer la soirée avec eux. Caleb
et Bertha étaient déjà rentrés depuis
quelque temps : le bonhomme avait repris son ouvrage interrompu ; mais
il ne pouvait guère s'y remettre, le pauvre diable, tant il
était inquiet, tant il éprouvait de remords au sujet de
sa fille. C'était un spectacle attendrissant de le voir assis
les bras croisés, sans rien faire, sur son escabeau de travail,
l'œil fixé tristement sur elle et se
répétant sans cesse : "Ne l'ai-je trompée depuis
le berceau que pour finir par lui briser le cœur !".
Quand il fut tout à fait nuit, qu'on eut pris le thé, que
Dot eut fini de laver les tasses et les soucoupes, en un mot (car je
suis bien obligé d'en venir là, à quoi sert de
lanterner ?) quand vint le moment où chaque bruit lointain des
roues allait lui annoncer, en se rapprochant, le retour du messager,
les manières de Dot changèrent de nouveau ; elle
rougissait et pâlissait tour à tour sans pouvoir rester en
place. Toutes les honnêtes femmes, dites-vous, en font autant
quand elles entendent revenir leur mari. Mais non, ce n'est pas comme
cela : son agitation ne venait pas de son impatience.
On entend le bruit des roues, le pas d'un cheval, les aboiements d'un
chien. Ces divers sons se rapprochent peu à peu. Voilà
Boxer qui gratte à la porte.
"Quel est ce pas ? s'écria Bertha en tressaillant.
- Le pas de qui ? répondit le voiturier, debout sur le seuil, sa
bonne figure halée, rougie comme une graine d'églantier
par l'air vif du soir. Eh ! parbleu, c'est le mien !
- L'autre, reprit Bertha, le pas de l'homme qui marche derrière vous ?
- Il n'y a pas moyen de la tromper, fit John en riant. Entrez monsieur, vous serez le bienvenu ne craignez rien !".
Il criait ces derniers mots à tue-tête : pendant qu'il parlait, le vieux monsieur sourd entra dans la chambre.
"Monsieur ne vous est pas tellement étranger, que vous ne l'ayez
déjà vu une fois, Caleb, continua le messager. Vous lui
donnerez bien l'hospitalité, jusqu'à ce que nous partions
?
- Oh ! certainement, John, c'est bien de l'honneur pour moi.
- C'est d'ailleurs le compagnon le plus commode qu'on puisse avoir sur
la terre, dit John, quand on a des secrets à se dire. Je
possède d'assez bons poumons, mais il les met à
l'épreuve ; je puis vous en répondre. Asseyez-vous,
monsieur. Il n'y a que des amis ici, et enchantés de vous voir
!".
Après avoir donné cette assurance à
l'étranger d'une voix qui confirmait amplement ce qu'il venait
de dire de ses poumons, il ajouta de son ton naturel :
"Une chaise dans le coin de la cheminée, et qu'on le laisse
tranquillement assis regarder à son aise autour de lui,
voilà tout ce qu'il faut. Il n'est pas difficile à
contenter".
Bertha avait écouté avec une profonde attention. Elle
appela Caleb auprès d'elle, lorsqu'il eut placé une
chaise pour l'étranger, et le pria, tout bas, de lui
dépeindre le visiteur. Quand Caleb l'eut fait (sans mentir,
cette fois, et avec une fidélité scrupuleuse), elle fit
un mouvement, le premier depuis qu'il était entré, poussa
un soupir, et ne parut plus s'occuper de lui.
Le voiturier était de très joyeuse humeur, cet excellent
garçon de John, et plus épris que jamais de sa petite
femme.
"A-t-elle été assez maladroite, la petite Dot cette
après-midi, dit-il en passant autour de la taille son rude bras,
pendant qu'elle se tenait debout, seule à l'écart , mais
c'est égal, ça ne m'empêche pas de l'aimer tout de
même. Regardez là-bas, Dot !".
Il lui montrait du doigt le vieux monsieur. Elle baissa les yeux. Je crois même qu'elle trembla.
C'est... ah ! ah ! ah ! votre admirateur, savez-vous ! ajouta le
voiturier. Il ne m'a pas parlé d'autre chose tout le long du
chemin jusqu'ici. Mais, bah ! c'est un brave vieux garçon. Il
m'a fait plaisir.
- Je voudrais qu'il eût choisi un plus digne sujet,
répondit Dot, promenant autour de la chambre un regard inquiet,
dirigé surtout du côté de Tackleton.
- Un plus digne sujet ! s'écria le bon gros réjoui, il
n'y en a guère. Allons ! à bas la houppelande, à
bas le cache-nez, à bas les lourdes couvertures de voyage, et
passons une bonne demi-heure près du feu ! je suis votre
serviteur très humble, madame Fielding. Voulez-vous que nous
fassions tous les deux un piquet ? Je suis à vous. Dot, les
cartes et la table ! et puis, un verre de bière aussi... si vous
n'avez pas tout bu, petite femme !".
Sa proposition s'adressait à la vieille dame, qui l'accueillit
avec un gracieux empressement, en sorte que la partie fut bientôt
engagée. D'abord, le messager regardait par intervalles autour
de lui avec un sourire, ou bien, de temps en temps, il appelait Dot
pour qu'elle vint examiner son jeu par-dessus son épaule et le
conseiller sur quelque point difficile. Mais, comme son adversaire
était une joueuse rigide, une vraie puritaine sur l'article, et
sujette de plus à la faiblesse de se marquer parfois plus de
points qu'elle n'avait le droit de le faire, force fut à notre
ami John d'exercer une vigilance telle, qu'il n'eut pas trop de tous
ses yeux et de toutes ses oreilles pour veiller à ses
intérêts. Les cartes absorbèrent de la sorte toute
son attention, et il ne pensait plus à autre chose, lorsqu'une
main appuyée sur son épaule vint lui rappeler qu'il
existait un Tackleton.
"Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout de suite.
- C'est moi qui donne, répondit le messager. Voilà le moment critique.
Vous avez raison, le moment critique, dit Tackleton. Venez mon brave homme !".
Il y avait dans son pâle visage une expression qui fit lever
l'autre immédiatement en lui demandant, avec
précipitation, de quoi il s'agissait.
"Chut ! John Peerybingle, dit Tackleton ; j'en suis
désolé, oui, désolé ; je le craignais,
à vrai dire ; je l'avais soupçonné tout d'abord.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda le voiturier, l'effroi peint sur son visage.
- Chut ! je vais vous le montrer, si vous voulez venir avec moi".
John le suivit, sans dire un mot de plus. Ils traversèrent une
cour, à la clarté des étoiles, et, par une petite
porte de derrière, ils entrèrent dans le comptoir
même de Tackleton, où se trouvait un vitrage au travers
duquel on voyait dans le magasin, fermé alors pour la nuit. Il
n'y avait pas de lumière dans le comptoir, mais il y avait des
lampes le long de son étroit magasin, qui éclairaient les
vitres.
"Un moment ! dit Tackleton. Aurez-vous la force de regarder par le vitrage ? Le pensez-vous ?
- Pourquoi non ? demanda le messager.
- Un moment encore, dit Tackleton. Surtout pas de violence ! cela ne
servirait à rien, ce serait même dangereux. Vous
êtes un homme solide, et vous pourriez bien assommer un homme
avant de vous en douter".
Le voiturier le regarda en face et recula d'un pas comme s'il venait de
recevoir un coup à bout portant. D'un saut il fut à la
porte vitrée et vit...
"Oh ! quelle ombre sur le foyer ! ô fidèle grillon ! ô épouse perfide !".
Il la vit avec le vieux monsieur ; que dis-je ? vieux, non pas, s'il
vous plaît, mais bien plutôt un jeune et beau
garçon, droit comme un I, tenant à la main les faux
cheveux blancs qui lui avaient donné accès dans leur
foyer, désolé maintenant et misérable. Il la vit,
prêtant l'oreille à ses discours, tandis qu'il se penchait
pour lui parler bas à l'oreille, lui laissant passer le bras
autour de sa taille, lorsqu'ils se dirigèrent lentement le long
de la sombre galerie de bois vers la porte par laquelle ils
étaient entrés ; il les vit s'arrêter, il la vit se
retourner (oh ! voir ce visage, ce visage qu'il aimait tant, sous ce
nouvel aspect), il la vit rajuster de ses propres mains, sur la
tête du jeune vieux les cheveux menteurs, en riant sans doute de
la simplicité confiante et crédule de son mari.
John serra d'abord convulsivement sa robuste main, comme s'il se
préparait à terrasser un lion ; mais ses muscles se
détendirent aussitôt ; il la déploya tout ouverte
devant les yeux de Tackleton, car il aimait encore sa Dot, il l'aimait
même en ce moment, et, quand les deux apparitions se furent
évanouies, il se laissa tomber sur un bureau, aussi faible qu'un
enfant.
Il était déjà emmitouflé jusqu'au menton,
et occupé de son cheval et de ses paquets, lorsque Dot rentra
dans la chambre pour s'apprêter à partir.
"Allons, John, mon ami ! Bonne nuit, May ! Bonne nuit, Bertha !".
Avait-elle bien le cœur de les embrasser ? d'être
enjouée et gaie comme elle l'était en leur disant adieu ?
Avait-elle bien le front de les regarder en face sans rougir ? Oui.
Tackleton l'observait de près ; eh bien ! elle en eut le
cœur, elle en eut le front.
Tilly endormait l'enfant ; elle passa et repassa une douzaine de fois
près de Tackleton, en répétant de sa voix
traînante :
"C'était donc de savoir que les autres allaient être leurs
femmes qui leur brisait les cœurs ; et les papas ne les
trompaient donc dès leurs berceaux que pour finir par leur
briser les cœurs !
- Maintenant, Tilly, donnez-moi le marmot. Bonne nuit, monsieur Tackleton. Où est John, pour l'amour du ciel ?
- Il veut aller à pied, à la tête du cheval, dit
Tackleton en l'aidant à monter sur son siège.
- Mon cher John, aller à pied ! la nuit".
La figure emmitouflée de son mari lui fit aussitôt un
signe de tête affirmatif : le perfide étranger et la
petite bonne s'étant assis dans la voiture, le vieux cheval se
mit en mouvement. Boxer, dans son ignorance absolue de toutes choses,
partit devant, au galop ; puis, rebroussant chemin, revint en
arrière ; il courait à droite et à gauche,
traçant un cercle autour de la voiture, et aboyait d'une
façon aussi triomphante et aussi joyeuse que jamais.
Quand Tackleton fut sorti, lui aussi, pour reconduire Mme Fielding et
sa fille jusque chez elles, le pauvre Caleb s'assit près du feu
à côté de sa chère Bertha, le cœur
déchiré d'inquiétudes et de remords, et disant
toujours, en la contemplant avec tristesse : "Ne l'ai-je donc
trompée depuis le berceau que pour finir par lui briser le
cœur !".
Les joujoux qu'on avait mis en mouvement pour amuser le baby
s'étaient tous arrêtés au repos depuis longtemps.
Au milieu du silence, à la lueur de cette lumière
douteuse, les poupées avec leur calme imperturbable ; les
chevaux à bascule, si agités peu auparavant, avec leurs
yeux fixes et leurs naseaux ouverts : les vieux bonshommes, devant la
porte de leurs maisons, à demi repliés sur
eux-mêmes, courbés en deux, sur leurs genoux
défaillants ; les casse-noisettes aux visages grimaçants
; jusqu'aux animaux qui se rendaient dans l'arche, deux par deux, comme
une pension qui va à la promenade ; tous avaient l'air d'avoir
été frappés d'une immobilité magique, en
voyant un double miracle. Dot perfide et Tackleton aimé.
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