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I : Premier cri

     C'est la bouilloire qui commença ! Je sais bien que Mme Peerybingle dit le contraire, mais cela m'est égal. Que Mme Peerybingle jure ses grands dieux, si elle veut, jusqu'à la consommation des siècles, qu'elle ne pourrait pas dire qui des deux a commencé ; je dis, moi, que c'est la bouilloire. Je dois bien le savoir, peut-être. La bouilloire commença cinq bonnes minutes à la petite horloge hollandaise au cadran verni, placée dans l'encoignure, avant que le grillon eût fait entendre un seul cri.
    Comme si l'horloge n'avait pas fini de sonner, comme si le petit faneur aux mouvements convulsifs et saccadés qui la surmonte, promenant sa faux de droite à gauche, puis de gauche à droite devant la façade d'un palais moresque, n'avait pas fauché un demi-acre de gazon imaginaire avant que grillon se fût mis de la partie !
    Certes, je ne suis pas un obstiné, comme chacun sait. Je ne voudrais, à aucun prix, opposer mon opinion personnelle à l'opinion de Mme Peerybingle, si je n'étais parfaitement sûr de la chose. J'en suis tout à fait incapable. Mais c'est ici une question de fait ; et le fait est que la bouilloire commença cinq minutes au moins avant que le grillon eût donné signe de vie. Avisez-vous de me contredire, et je parierai pour dix minutes.
    Laissez-moi raconter exactement comment la chose arriva. C'est ce que j'aurais dû faire dès mon premier mot, sans cette considération bien simple, que, si je raconte une histoire, je dois commencer par le commencement ; et comment voulez-vous que je commence par le commencement, si je ne commence pas par la bouilloire ?
    Il semblait qu'il y eût une lutte, entendons-nous, je dis un assaut de talent musical, entre la bouilloire et le grillon. Et en voici l'origine et la suite.
    Mme Peerybingle, sortie à la brune, une brune humide et froide, et faisant clic clac sur le pavé boueux avec une paire de patins dont les empreintes reproduisaient grossièrement tout autour de la cour une foule de figures circulaires de la première proposition d'Euclide ; Mme Peerybingle, dis-je était allée remplir la bouilloire à la fontaine. De retour maintenant, moins ses patins, ceci n'est pas peu de chose, car les patins étaient hauts, et Mme Peerybingle, au contraire, fort petite, elle mit la bouilloire sur le feu. Ce que faisant, elle perdit son sang-froid, ou du moins oublia pour un instant la patience de son caractère ; car l'eau se trouvant alors d'un froid glacial, dans cet état de grésil glissant et liquide, où elle s'infiltre jusqu'au cœur de toutes les substances, y compris les cercles de fer qui soutiennent les patins, n'avait pas respecté les orteils de Mme Peerybingle ; elle avait même éclaboussé ses jambes. Or, quand nous sommes un peu fières de nos jambes, et qu'il y a de quoi, et que nous tenons en particulier à avoir toujours des bas bien propres, nous ne pouvons nous empêcher de trouver, au premier moment, cette petite épreuve très dure à supporter.
    En outre, la bouilloire était d'une obstination bien faite pour impatienter. Elle ne voulait pas se laisser ajuster sur la barre supérieure de la grille ; elle ne voulait pas se prêter à s'accommoder tranquillement aux inégalités du charbon ; elle se penchait en avant avec des façons d'ivrogne, et pendant ce temps-là égouttait, comme une sotte qu'elle était, sur le foyer. Elle faisait la mauvaise tête, elle sifflait et grondait au feu d'un ton de mauvaise humeur. Ce n'est pas tout, le couvercle, résistant aux doigts de Mme Peerybingle, commença d'abord par se retourner sens dessus dessous, puis, avec une opiniâtreté ingénieuse, digne d'une meilleure cause, plongea de côté, jusqu'au fond de la bouilloire. La coque du Royal-George n'a pas fait, pour sortir de l'eau, la moitié de la résistance monstrueuse que le couvercle opposa aux efforts de Mme Peerybingle, avant qu'elle pût le retirer et le remettre à sa place.
    Et même alors, cette malheureuse bouilloire se montrait revêche et grognon, portant son anse avec un air de bravade et relevant son bec avec impertinence et moquerie du côté de Mme Peerybingle, comme si elle lui disait : "Je ne veux pas bouillir, moi. Rien ne pourra m'y forcer !".
    Mais Mme Peerybingle, dont la bonne humeur était revenue, frotta l'une contre l'autre ses petites mains grassouillettes pour en ôter la poussière, et s'assit en riant devant la bouilloire. Cependant, la flamme joyeuse s'élevait et retombait tour à tour, répandant une éclatante lueur sur le petit faucheur placé tout en haut de l'horloge hollandaise, si bien qu'on aurait pu croire qu'il était planté là, immobile comme une souche devant le palais moresque, et qu'il n'y avait de mouvement que pour la flamme.
    Il se remuait, cependant, il avait ses spasmes, deux par seconde, toujours avec la même régularité. Mais c'était surtout une chose effrayante à voir que les souffrances auxquelles il était en proie quand l'horloge allait sonner. Lorsqu'un coucou passait sa tête hors de la trappe du palais et chantait six fois sa note, chacun de ses cris l'ébranlait comme si c'eût été la voix d'un fantôme, ou comme si on l'eût tiré à chaque fois par un fil d'archal attaché à ses jambes.
    Ce n'était qu'après une violente secousse et quand le grincement des cordes et des poids placés au-dessous de lui avait entièrement cessé, que le pauvre faucheur, saisi d'effroi, revenait enfin à lui-même. Et il ne tressaillit pas sans raison, car ces bruyants squelettes d'horloges, avec leur cliquetis inquiétant, sont dans le cas de déconcerter une grande personne dans le cours de leurs opérations, et je m'étonne beaucoup qu'il se soit trouvé des hommes, mais par-dessus tout des Hollandais, qui aient trouvé du plaisir à les inventer. En effet, d'après une croyance populaire, les Hollandais aiment les larges fourreaux et d'amples vêtements, pour se cacher du haut en bas ; ils auraient donc aussi bien fait, par analogie, de ne pas laisser leurs horloges nues et sans protection dans les régions inférieures de leur individu.
    Or, ce fut en ce moment, remarquez bien, que la bouilloire commença la soirée. Ce fut en ce moment que la bouilloire, devenant tendre et musicale, commença à sentir dans sa gorge ses glouglous irrésistibles et à se permettre de courts ronflements, qu'elle arrêtait dès la première note, comme si elle n'était pas encore bien sûre qu'ils fussent de bonne compagnie. Ce fut en ce moment, qu'après avoir fait deux ou trois tentatives vaines pour étouffer ses sentiments expansifs, elle secoua toute humeur chagrine, toute réserve, et laissa échapper tout à coup un ruisseau de notes si gaies, si joyeuses, que jamais rossignol stupide n'en a conçu la moindre idée. Et si simples aussi ! vous auriez pu, Dieu merci, comprendre ce chant comme un livre, mieux peut-être que certains livres que vous et moi pourrions nommer. Avec sa chaude haleine s'exhalant en un léger nuage qui montait gracieux et coquet à une hauteur de quelques pieds, puis demeurait suspendu vers l'angle de la cheminée, comme dans son ciel domestique, la bouilloire mit à poursuivre sa chanson tant de verve et d'énergie, que son corps de fer en bourdonnait et se trémoussait de plaisir sur le feu ; et le couvercle lui-même, le couvercle rebelle naguère (tant est grande l'influence du bon exemple), exécuta une sorte de gigue et fit un bruit semblable à celui d'une jeune cymbale sourde et muette qui n'a jamais connu le contact de sa sœur jumelle.
    Que ce chant de la bouilloire fût un chant d'invitation et de bienvenue adressé à quelqu'un du dehors, à quelqu'un qui se dirigeait en ce moment vers le bon petit intérieur domestique et le feu pétillant, il n'y a là-dessus aucun doute. Mme Peerybingle le savait parfaitement, tandis qu'elle rêvait assise devant le foyer. "Il fait nuit noire, chantait la bouilloire", et les feuilles mortes jonchent le chemin ; au-dessus, tout est brouillard et ténèbres ; au-dessous, tout n'est que fange et boue, dans l'atmosphère triste et sombre il n'y a qu'un point où puisse se reposer le regard ; encore n'est-ce qu'une lueur d'un rouge foncé et sinistre à l'endroit où règnent le soleil et le vent. Ce n'est qu'un feu rouge dont sont flétris les nuages pour les punir de faire un pareil temps. La vaste campagne, dans toute son étendue, n'est qu'une longue bande noirâtre à l'aspect lugubre. Les frimas couvrent le poteau indicateur. Il y a du verglas sur le sentier ; l'eau n'est pas encore devenue glace, et pourtant elle n'est déjà plus libre ; rien n'a gardé sa forme naturelle ; mais le voilà qui vient, qui vient, qui vient !...
    C'est ici, s'il vous plaît, que le grillon se mit de la partie avec un crrri, crrri, crrri d'une ampleur magnifique, pour faire chorus ; et cela, avec une voix si étonnamment disproportionnée à sa taille, en le comparant à la bouilloire (sa taille ! vous n'auriez seulement pas pu la voir), que, s'il avait par hasard éclaté comme un canon trop chargé, et qu'il fût tombé sur la place, victime de son zèle, son petit corps brisé en mille pièces, cela n'aurait paru qu'une conséquence Forcée, inévitable, de ses efforts surnaturels.
    La bouilloire avait fini d'exécuter son solo, elle persévéra avec une ardeur toujours égale, mais le grillon prit le dessus et s'y maintint. Bon Dieu ! comme il criait ! sa voix chevrotante, aiguë et perçante à la fois, résonnait dans la maison et paraissait scintiller comme une étoile au milieu de l'obscurité qui régnait au-dehors. Il y avait dans ses notes les plus élevées un indescriptible petit tremblement qui permettait de croire qu'emporté par l'intensité de son enthousiasme, il ne demeurait point en équilibre sur ses jambes et se voyait forcé de faire des sauts et des bonds. Cependant, ils allaient très bien ensemble, le grillon et la bouilloire. Le refrain de la chanson était encore le même, et, dans leur émulation mutuelle, ils le répétaient d'une voix toujours de plus en plus forte.
    La jolie petite écouteuse, car elle était jolie et jeune, quoiqu'un peu de ce que l'on appelle rondelette, mais, pour mon goût particulier, je n'y trouve pas à redire, alluma une chandelle, jeta un coup d'œil sur le faucheur en haut de l'horloge, qui faisait une assez jolie récolte de minutes, et regarda en dehors de la fenêtre où l'obscurité ne lui permit de voir que son visage réfléchi dans la vitre. Il est vrai, selon moi (et je suis sûr aussi, selon vous), qu'elle aurait pu chercher bien loin sans rien voir d'aussi agréable. Quand elle revint s'asseoir à sa place, le grillon et la bouilloire s'escrimaient encore à chanter avec une sorte de rivalité furieuse, le côté faible de la bouilloire, étant évidemment de ne pas savoir quand elle était battue.
    Il y avait entre eux toute l'animation d'une course. Crrri, crrri, crrri ! Un mille d'avance au grillon. Hum, hum, hum-m-m ! la bouilloire bourdonne derrière comme une grosse toupie. Crrri, crrri, crrri ! Le grillon tourne le coin. Hum, hum, hum-mm ! la bouilloire le serre de près, la voilà sur ses talons ; n'ayez pas peur qu'elle lâche pied. Crrri, crrri, crrri ! le grillon est plus florissant que jamais. Hum, hum, hum-m-m ! la bouilloire va doucement, mais elle est solide. Crrri, crrri, crrri ! le grillon va l'achever. Hum, hum, hum-m-m ! la bouilloire n'entend pas qu'on l'achève. Jusqu'à ce qu'enfin ils se brouillèrent et se confondirent tellement ensemble, dans le désordre et la précipitation de la course, que pour décider avec quelque apparence si c'était la bouilloire qui criait et le grillon qui bourdonnait, ou si c'était le grillon qui criait et la bouilloire qui ronflait, ou si tous deux criaient et ronflaient tout ensemble, il aurait fallu avoir une meilleure tête que la mienne et peut-être que la vôtre. Mais une chose indubitable, c'est que la bouilloire et le grillon, à un seul et même moment, et par la puissance d'une combinaison qui n'est connue que d'eux, envoyèrent chacun leur consolante chanson du coin du feu sur un rayon de la lumière, qui brillant au travers de la fenêtre, allait plonger jusqu'au fond du chemin creux ; et cette lumière, frappant en plein sur une certaine personne qui, au même instant, s'avançait de ce côté dans les ténèbres, lui expliqua toute la chose en un clin d'œil (c'est à la lettre) et lui cria : "Sois le bienvenu chez toi, mon vieil ami ! sois le bienvenu chez toi, mon garçon !".
    Ce but atteint, la bouilloire, battue à plate couture, répandit de colère son contenu en bouillonnant et fut emportée du feu. Mme Peerybingle courut ensuite à la porte où le bruit des roues d'une charrette, le pas d'un cheval, la voix d'un homme, les allées et venues d'un chien transporté de joie et l'apparition aussi surprenante que mystérieuse d'un enfant au maillot causaient une confusion au milieu de laquelle il devenait difficile de s'entendre.
    D'où venait l'enfant, ou comment Mme Peerybingle le saisit-elle dans ses bras en moins d'une seconde, c'est ce que j'ignore tout à fait ; mais il y avait un enfant plein de vie entre les bras de Mme Peerybingle qui en paraissait joliment fière, quand elle fut doucement attirée vers le feu par un homme aux formes robustes, beaucoup plus grand et plus âgé qu'elle, et obligé de se baisser en deux pour l'embrasser. Mais elle en valait certes bien la peine ; qu'on me donne six pieds et six pouces, même aux risques d'un lumbago, et je me charge bien d'en faire autant.
    "Bonté du ciel, John ! dit Mme Peerybingle, dans quel état vous êtes par le temps qu'il fait !".
    On ne pouvait nier, en effet, qu'il en eût souffert. Le brouillard épais pendait à ses cils en gouttes congelées, semblables à des stalactites, et l'action simultanée du feu et de l'humidité faisait éclater de véritables arcs-en-ciel jusque dans ses favoris.
    "Eh ! voyez-vous, mignonne, répondit John lentement, en déroulant un châle qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est pas précisément un temps d'été. Ainsi, rien là d'étonnant.
    - Je voudrais bien, John, vous habituer à ne plus m'appeler mignonne ; je n'aime point ce nom, dit mistress Peerybingle, faisant une moue gentille qui montrait clairement qu'elle l'aimait au contraire beaucoup.
    - Et comment donc voulez-vous que je vous appelle ? reprit John laissant tomber sur elle un regard accompagné d'un sourire, et pressant sa taille d'une étreinte aussi légère que sa large main et son bras d'hercule en étaient capables. Ma mignonne avec son...". Ici il jeta un coup d'œil sur l'enfant. "Ma mignonne avec son... Non, je ne veux pas dire : son mignon, de peur de gâter ce que j'allais dire ; mais j'ai bien manqué de faire une plaisanterie ; je ne crois pas en avoir jamais été plus près".
    A l'en croire, il était souvent sur le point de dire quelque chose de très ingénieux, ce long, lent, lourd, honnête John ; mais s'il avait le corps pesant, il n'en avait pas moins l'humeur contente et légère ; s'il était rude à la surface, il n'en était pas moins doux au fond ; il était engourdi au-dehors, c'est possible mais si vif au-dedans ; un peu benêt, mais si bon enfant. Oh mère Nature, donne à tes enfants la véritable poésie du cœur qui se cachait dans la poitrine de ce pauvre voiturier (car disons-le en passant, ce n'était qu'un voiturier), et nous ne les suivrons pas sans plaisir dans leurs entretiens en vile prose, comme dans les épisodes de leur existence prosaïque ; nous aurons même à te remercier de l'agrément que nous trouverons dans leur compagnie !
    C'était plaisir de voir Dot, avec sa petite taille et son baby entre les bras, une vraie poupée de baby, regarder le feu d'un air de coquetterie rêveuse, et pencher sa délicate petite tête d'un côté, juste assez pour la laisser reposer d'une façon singulière, moitié naturelle, moitié étudiée, dans le nid qu'elle s'était fait, très gracieusement, du reste, sur la large et rude épaule du messager. C'était plaisir à le voir, lui, avec sa tendre gaucherie, s'efforcer d'adapter son grossier appui aux besoins de la légère créature et de faire de sa virilité déjà mûre un bâton de jeunesse pour l'âge délicat de sa gentille ménagère. C'était plaisir de voir comment Tilly Slowboy, la petite bonne, qui attendait dans le fond qu'on lui donnât le baby, contemplait ce groupe avec ses yeux de quatorze ans ; comme elle se tenait là, bouche béante et les yeux tout grands ouverts, la tête en avant, humant avec avidité cet air salubre de la vie de famille. Il fallait voir encore comment John le voiturier, sur une remarque que lui fit Dot à propos du susdit baby, retint sa main au moment de toucher l'enfant, comme s'il eût craint de le faire craquer entre ses doigts, et, le corps incliné, se contenta de le considérer attentivement à une distance respectueuse, avec une sorte de fierté mêlée d'embarras, l'expression enfin d'un aimable mâtin, qui viendrait à se trouver un beau matin le père d'un jeune canari.
    N'est-ce pas qu'il est beau, John ? N'est-ce pas qu'il est ravissant quand il dort ?
    - Très ravissant, dit John, certainement : et il dort presque toujours, n'est-ce pas ?
    - Mon Dieu, non, John !
    - Ah ! dit John d'un air pensif, je croyais qu'il avait généralement les yeux fermés. Holà !
    - Bonté du ciel,John, comme vous faites tressaillir le pauvre petit !
    - C'est vrai, cela ne lui vaut rien, n'est-ce pas, de tourner les yeux en l'air comme ça ? dit le messager étonné. Voyez comme il cligne des deux yeux à la fois ! regardez sa bouche ! il est là qui l'ouvre et la ferme de même qu'un poisson en bocal.
    - Vous ne méritez pas d'être père, non, vous ne le méritez pas, dit Dot avec toute la dignité d'une matrone remplie d'expérience. Mais comment connaîtriez-vous les petits maux qui affligent les enfants, John ! Vous n'en savez pas même les noms, grand benêt". Et après avoir retourné le baby sur son bras gauche, et lui avoir donné une légère tape sur son dos, pour le remettre, elle pinça l'oreille de son mari en riant.
    "Non, fit John ôtant sa houppelande ; c'est bien vrai, Dot, je ne me connais pas trop à tout cela. Tout ce que je sais, c'est que j'ai eu à soutenir ce soir contre le vent une lutte assez rude. Il soufflait du nord-est juste dans la charrette, tout le long du chemin, à mon retour.
    - Vraiment ! mon pauvre bonhomme, s'écria mistress Peerybingle devenant à l'instant d'une activité prodigieuse. Ici, Tilly, prenez ce précieux trésor, pendant que je vais me rendre bonne à quelque chose. Bon Dieu ! je l'étoufferais, je crois, à force de le baiser ! Veux-tu bien t'en aller, mon bon chien ; veux-tu bien t'en aller, Boxer !... Laissez-moi d'abord faire le thé, John ; je vous aiderai ensuite à serrer les paquets, "comme une diligente abeille ; comme la petite", et le reste, vous savez, John. Avez-vous jamais appris "comme la petite abeille", quand vous alliez à l'école, John ?
    - Pas assez pour la savoir entièrement, répondit John. J'en ai été bien près une fois, mais je n'aurais fait que l'estropier, je crois.
    - Ah ! ah ! fit Dot partant d'un éclat de rire. (Elle avait bien le plus joyeux petit rire que vous ayez entendu). "Quel cher amour de nigaudinos vous faites, en vérité, John !".
    Sans contester ce point le moins du monde, John sortit pour aller voir si le garçon d'écurie, armé d'une lanterne qu'on voyait danser depuis un moment devant la porte et la fenêtre comme un feu follet, avait bien pansé le cheval, beaucoup plus gras certainement que vous ne voudriez le croire, si je vous donnais sa dimension, et si vieux que la date de sa naissance se perdait dans la nuit des âges. Boxer sentant que la famille tout entière avait droit à ses attentions, qui devaient être réparties impartialement entre chacun de ses membres, entrait et sortait avec une agitation désordonnée, tantôt décrivant un cercle d'aboiements brusques autour du cheval, tandis qu'on le bouchonnait à la porte de l'écurie, tantôt feignant de fondre comme une bête farouche sur sa maîtresse et s'arrêtant de lui-même tout court devant elle d'un air facétieux ; tantôt arrachant un cri d'effroi à Tilly Slowboy assise près du feu dans la petite chaise de bonne d'enfant, en lui appliquant, alors qu'elle s'y attendait le moins, son museau humide sur la joue ; tantôt faisant preuve d'un intérêt indiscret pour le baby ; tantôt tournant un nombre indéfini de fois sur lui-même devant le foyer avant de se coucher, comme pour s'y établir pour la nuit, puis se relevant et allant remuer dehors son petit bout de queue à l'air, comme s'il venait de se rappeler un rendez-vous, et qu'il partît au grand trot pour ne pas le manquer.
    "Là ! voilà la théière toute prête sur le feu, dit Dot aussi sérieusement affairée qu'une petite fille qui joue au ménage. Voilà le jambonneau froid, voilà le beurre, voilà le petit pain croustillant et le reste ! Voici un panier à claire-voie pour les petits paquets, John, si vous en avez quelques-uns. Mais où êtes-vous donc, John ? Surtout ne laissez pas tomber le cher poupon sous la grille, Tilly".
    Il est bon de savoir que miss Slowboy, malgré la vivacité avec laquelle elle repoussa cette observation, avait un talent rare et surprenant pour mettre le baby dans des positions difficiles ; plusieurs fois déjà elle avait exposé sa frêle existence avec un sang-froid qui n'appartenait qu'à elle. La jeune personne avait une taille longue et maigre, en sorte que ses vêtements paraissaient toujours en danger de glisser de ses épaules en porte-manteau, auxquels ils étaient négligemment suspendus. Son costume avait cela de remarquable, qu'il offrait, dans toutes les occasions possibles, le déploiement partiel de quelque morceau de flanelle d'une coupe singulière, et laissait apercevoir, dans la région du dos, quelque bout de brassière de corset, couleur vert bouteille. Comme elle était dans un état perpétuel d'admiration devant n'importe quoi, et absorbée en outre dans la contemplation incessante des perfections de sa maîtresse et de l'enfant, on peut dire que les petites bévues produites par les distractions de miss Slowboy faisaient également honneur à son cœur et à sa tête, et, quoiqu'elles en fissent moins au front du baby, mis trop souvent, dans ces circonstances, en contact avec les portes, les dressoirs, les rampes d'escalier, les bois de lit et autres substances hétérogènes, ce n'était, après tout, que le résultat flatteur de l'étonnement, qu'éprouvait sans cesse Tilly Slowboy de se voir si bien traitée et installée dans une maison si confortable. Car les Slowboy, tant du côté paternel que du côté maternel, étaient tous également des mythes inconnus dans l'histoire. Tilly avait été élevée par la charité publique, c'était une enfant trouvée, et les enfants trouvés n'étant pas des enfants gâtés, sa condition, quoique modeste, ne lui en paraissait que plus heureuse.
    Cela vous aurait amusé presque autant que John lui-même de voir la petite mistress Peerybingle revenir avec son mari, traînant le fameux panier et faisant les plus énergiques efforts pour ne rien faire du tout (car, en somme, c'était John qui le traînait). Il n'est même pas impossible que cette petite scène ait également diverti le grillon ; je serais tenté de le croire ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il se remit à chanter avec une nouvelle ardeur.
    "Eh ! eh ! dit John lentement, selon sa coutume, il est plus gai que jamais ce soir, je crois.
    - Sûrement il nous présage quelque bonne fortune, John ! Il nous a toujours porté bonheur. Avoir un grillon dans son foyer, c'est la plus heureuse chose du monde !".
    John la regarda comme s'il était sur le point de croire qu'en ce cas elle était son grillon en chef et qu'il était là-dessus tout à fait de son avis. Mais ce fut probablement encore une de ces occasions où il avait manqué de dire un bon mot, car il ne dit rien.
    "La première fois que j'entendis sa joyeuse petite chanson, John, ce fut le soir où vous m'amenâtes chez vous, quand vous m'introduisîtes ici, dans ma nouvelle demeure, pour être sa petite maîtresse. Il y a près d'un an. Vous vous le rappelez, John ?".
    Oh ! oui ! John se le rappelait ; n'ayez pas peur.
    "Son petit gazouillement me souhaitait la bienvenue d'une manière si expressive ! Il semblait si plein de promesses et d'encouragements ; il semblait me dire que vous seriez aimable et bon pour moi, et que vous ne vous attendiez pas (je le craignais alors, John) à trouver une vieille tête sur les épaules de votre folle de petite femme".
    John, d'un air pensif, donna une petite tape d'ami sur une des épaules et puis après sur la tête de Dot, comme s'il voulait dire : "Que non, que non ; je comptais pas là-dessus et je ne me plains pas de ce que j'ai trouvé". Et il avait bien raison ; ce qu'il avait trouvé n'était déjà pas si mal.
    "Le grillon disait la vérité, John, quand il semblait me le promettre ; car vous avez toujours été pour moi, bien sûr, le meilleur, le plus attentif et le plus affectionné des maris. Vous m'avez rendu cette maison bien heureuse John, et c'est à cause de cela que j'aime le grillon.
    - Mais alors, moi aussi je l'aime, Dot, dit le messager ; moi aussi je l'aime.
    - Je l'aime pour les bonnes pensées que son innocente musique a fait naître en moi chaque fois que j'ai pu l'entendre.
    Quelquefois, le soir, à la tombée de la nuit, quand je me sentais un peu seule et triste, John, avant que le baby fût là, pour me tenir compagnie et égayer la maison ; quand je venais à penser combien vous seriez désolé si je mourais, combien, à mon tour, je le serais si je pouvais savoir que vous m'aviez perdue, mon bon ami ; son crrri, crrri, crrri, venu du foyer, semblait me parler d'une autre petite voix, si douce, si chère à mon cœur, que le premier son avait bientôt fait évanouir mon chagrin comme un rêve. Et quand je craignais (je l'ai craint d'abord, John, j'étais si jeune, vous savez !) que notre union ne fût un mariage mal assorti, moi n'étant guère qu'un enfant, et vous ayant plutôt l'air de mon tuteur que de mon mari, quand je craignais que vous ne puissiez parvenir, malgré tous vos efforts, à m'aimer autant que vous l'espériez, autant que vous le désirez, son crrri, crrri, crrri relevait mon courage et me remplissait d'une nouvelle confiance. Je pensais à toutes ces choses ce soir, mon ami, assise là à vous attendre, et voilà pourquoi j'aime le grillon !
    - Et moi aussi, donc, répéta John. Mais, Dot ! ... que je désire, que j'espère pouvoir parvenir à vous aimer ! Que voulez-vous dire ? Et comment parlez-vous de la sorte ? Il y avait longtemps que j'y étais parvenu avant de vous amener ici pour être la petite maîtresse du grillon, Dot !".
    Elle posa un moment la main sur son bras et le regarda d'un air ému et en proie à une certaine agitation, comme si elle eût voulu lui dire quelque chose. Le moment d'après, elle était agenouillée devant le panier, babillant de sa voix animée et tout occupée des paquets.
    "Il n'y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j'ai vu tout à l'heure quelques ballots derrière la voiture, et, quoiqu'ils donnent peut-être plus d'embarras, ils rapportent aussi davantage ; nous n'avons donc pas lieu de nous plaindre, n'est-ce pas ? Vous en avez d'ailleurs sans doute distribué, le long du chemin ?
    - Oh ! oui, dit John ; un bon nombre.
    - Mais qu'est-ce que cette boîte ronde ? Cœur de ma vie ! John, c'est un gâteau de noces !
    - Il n'y a qu'une femme pour deviner cela, dit John saisi d'admiration. Un homme n'y aurait jamais pensé ! Au lieu de cela, je parie que, si vous emballez un gâteau de mariage dans une caisse à thé, dans un pliant, dans une Caque de saumon mariné ou dans tout autre contenant aussi, peu vraisemblable, une femme mettra immédiatement la main dessus, sans aucun doute. Oui ; c'en est un que j'ai pris chez le pâtissier.
    - Et il pèse je ne sais combien, quelque chose comme... cent livres ! s'écria Dot, faisant de grands efforts pour essayer de le soulever. A qui est-il destiné, John ? Où va-t-il ?
    - Lisez l'adresse de l'autre côté, répondit le messager.
    - Comment, John ! Bonté du ciel, John !
    - Hein ! qui l'aurait cru ? reprit celui-ci.
    - Vous ne voulez pas dire, poursuivit Dot s'asseyant sur le plancher et secouant la tête en le regardant, que c'est Gruff et Tackleton, le marchand de joujoux".
    John fit un signe d'affirmation.
    Mistress Peerybingle le répéta cinquante fois au moins avec sa tête ; mais chez elle ce n'était pas une affirmation : c'était un signe de surprise muette et pleine de pitié. Pendant tout ce temps-là, elle serrait ses lèvres et leur imprimait une petite moue pour laquelle elles n'étaient point faites à coup sûr, et continuait à jeter sur le bon messager un regard distrait mais pénétrant ; et miss Slowboy, de son côté, qui avait un talent mécanique pour reproduire des lambeaux de conversation courante pour l'amusement du baby, mais en les dépouillant de toute espèce de sens et en mettant les noms substantifs au pluriel sans aucune exception, demandait tout haut au marmot "si c'étaient bien réellement les Gruffs et les Tackletons, les marchands de joujoux ; si on passerait chez les pâtissiers pour y prendre les gâteaux de noces, et si les mamans savaient bien les reconnaître dans la boîte quand les papas les apportaient dans les maisons". Et ainsi de suite.
    "Et vous croyez que ce mariage se fera réellement ? dit Dot. Mais, mon Dieu ! nous allions, elle et moi, à l'école ensemble John, quand nous étions petites filles". John allait penser à elle, du temps qu'elle était petite fille et qu'elle allait à l'école : il ne s'en fallut pas de beaucoup. Il la regardait déjà d'un air de satisfaction rêveuse, mais il se borna là et ne dit mot.
    "Et lui, il est si vieux ! il a si peu de rapports avec elle ! Dites donc, John, combien d'années Gruff et Tackleton a-t-il de plus que vous ?
    - Combien de tasses de thé, boirai-je de plus ce soir en une séance que Gruff et Tackleton n'en but jamais en quatre ? Voilà ma question", répliqua John avec enjouement, en même temps qu'il approcha sa chaise de la table ronde et attaqua le jambon. Pour ce qui est de manger, Dot, je mange peu, mais ce peu-là je le mange avec plaisir".
    C'était une phrase consacrée de John à chaque repas, une de ses illusions innocentes, car son appétit opiniâtre ne manquait pas de lui donner un démenti formel ; cette fois, elle n'amena pas même le moindre sourire sur les lèvres de sa femme qui debout parmi les paquets, repoussa lentement la boîte au gâteau de noces de son petit pied, sans seulement regarder, bien que ses yeux fussent baissés, son soulier mignon dont, en général, elle était assez occupée. Absorbée dans sa rêverie, elle demeurait là debout, ne songeant ni au thé, ni à John (quoique ce dernier l'appelât et frappât sur la table avec son couteau pour éveiller son attention), jusqu'à ce qu'enfin il se leva et lui toucha le bras ; elle le regarda alors un instant et courut bien vite prendre sa place à table, à portée de la théière, en riant de sa négligence. Mais ce n'était plus le même rire qu'auparavant ; c'est le ton qui fait la musique.
    Le grillon, lui aussi, s'était tu. Je ne sais pourquoi cette petite chambre n'avait plus la même physionomie joyeuse. Ce n'était plus ça.
    "Ainsi donc, John, voilà tous les paquets ? dit Dot rompant un long silence que l'honnête messager avait consacré à la démonstration pratique d'une partie de sa phrase favorite, prouvant du moins qu'il mangeait avec plaisir ce qu'il mangeait, bien qu'il ne fût pas possible d'admettre avec lui qu'il mangeât peu. Ainsi donc, John, voilà tous vos paquets ?
    - C'est tout, dit John. Mais... non... je... ajoutât-il en déposant sur la table sa fourchette et son couteau et respirant longuement. Je déclare... que... j'avais tout à fait oublié le vieux monsieur !
    - Le vieux monsieur ?
    - Dans la voiture, dit John. Il était endormi sur la paille la dernière fois que je l'ai vu. J'ai été sur le point de me le rappeler deux fois, depuis que je suis arrivé ; mais il m'est encore sorti de la tête... Holà ! oh ! debout ! levez-vous ! nous voilà arrivés.
    John prononça ces dernières paroles en dehors de la porte où il s'était précipité la chandelle à la main.
    Miss Slowboy, convaincue que ce nom de vieux "monsieur" cachait quelque mystère, et associant avec cette expression, dans son imagination ébranlée par des croyances superstitieuses, certaines idées d'une nature peu rassurante, fut si troublée, qu'elle se leva en hâte de dessus la chaise basse au coin du feu pour aller chercher protection derrière les jupons de sa maîtresse. Au moment où elle passait devant la porte, ayant heurté un vieillard inconnu, elle lui tomba dessus instinctivement en lui portant une botte avec la seule arme offensive qu'elle eût sous la main. Comme cet instrument se trouva être le baby, il s'ensuivit une grande agitation et une vive alarme que la sagacité de Boxer ne fit qu'accroître, car le brave chien, qui avait plus de mémoire que son maître, avait, à ce qu'il paraît, surveillé le vieux monsieur pendant son sommeil, de peur qu'il ne s'esquivât avec quelques jeunes plants de peuplier liés derrière la voiture, et il le serrait encore de très près, mordant ses jambes hardiment et livrant bataille à ses boutons de guêtres.
    "Ma foi ! vous êtes, monsieur, dit John quand le calme fut rétabli, un beau dormeur (pendant ce temps-là, le vieux monsieur se tenait debout au milieu de la chambre, immobile et tête nue), un si beau dormeur, en vérité, que je suis presque tenté de vous demander où sont les six autres, si ce n'était pas une plaisanterie, que j'aurais bien peur de gâter ; j'ai pourtant bien manqué de la faire, murmura-t-il avec un gros rire. Ah ! oui, j'ai bien manqué, en vérité !".
    L'étranger, qui avait de longs cheveux blancs, de beaux traits, singulièrement fiers et expressifs pour un vieillard, des yeux noirs brillants et pénétrants, regarda tout autour de lui avec un sourire et salua la femme du messager par une grave inclination de tête.
    Son costume, de couleur brune, était d'une singularité originale par sa coupe et son cachet antiques. Il tenait à la main un gros bâton de voyage, brun aussi à l'avenant ; lorsqu'il en eut frappé le plancher, la canne s'ouvrit et devint une chaise sur laquelle il s'assit avec le plus grand calme.
    "Là ! dit le messager, se tournant vers sa femme. Voilà de quelle manière je l'ai trouvé, assis sur le bord du chemin, immobile comme une borne et presque aussi sourd.
    - Assis en plein air, John ?
    - En plein air, répondit le messager ; précisément à la tombée de la nuit. "Place payée", m'a-t-il dit en me donnant dix-huit pence ; puis il est monté et le voilà !...
    - Il va s'en aller, je pense, John ?".
    Pas du tout. Il allait seulement parler.
    "Pardon, dit l'étranger avec douceur, je suis expédié, bureau restant, j'attendrai ici qu'on vienne me chercher. Ne faites pas attention à moi".
    Là-dessus, il tira d'une de ses grandes poches une paire de lunettes et de l'autre un livre, puis se mit à lire tranquillement, sans plus s'inquiéter de Boxer que si c'eût été un agneau familier !
    Le messager et sa femme échangèrent un regard embarrassé. L'étranger leva la tête et passant de la femme au mari :
    "C'est votre fille, mon ami ! demanda-t-il à ce dernier.
    - Ma femme, répondit John.
    - Votre nièce ? dit l'étranger.
    - Ma femme, cria John à tue-tête.
    - Vraiment ? reprit l'autre. Ah ! vraiment ! Elle est bien jeune !".
    Cela dit, il se remit à feuilleter son livre et continua sa lecture. Mais avant d'avoir pu lire deux lignes, il s'interrompit de nouveau pour dire :
    "Et l'enfant, il est à vous ?".
    John lui fit de la tête un signe gigantesque, aussi affirmatif que s'il eût trompeté sa réponse à l'aide d'un porte-voix.
    "Une fille ?
    - Un ga-a-a-arçon ! hurla John.
    - Bien jeune aussi, hein ?".
    Mistress Peerybingle se mêla aussitôt de la conversation.
    "Deux mois et trois jou-ours ! vacciné, il y a juste six semai-ai-aines ! Le vaccin a parfaitement bien pri-is ! Regardé par le docteur comme un enfant remarquablement beau-eau ! aussi fort que les autres enfants de cinq moi-ois ! d'une intelligence vraiment merveilleu-euse ! Vous ne croiriez pas qu'il se tient déjà sur ses jam-ambes ?".
    Ici la petite mère, hors d'haleine pour avoir crié ces courtes phrases dans l'oreille du vieux monsieur, au point que son joli visage en était devenu cramoisi, tient l'enfant devant lui sur ses jambes comme une preuve sans réplique et triomphante à l'appui de ce qu'elle vient d'avancer, tandis que Tilly Slowboy, avec le cri harmonieux de "Ketcher ! Ketcher !" paroles mystérieuses qui résonnaient à l'oreille connue un éternuement populaire, se mit à cabrioler comme un veau autour de l'innocente petite créature.
    "Ecoutez ! on vient le chercher, j'en suis sûr, dit John. Il y a quelqu'un à la porte. Ouvrez, Tilly".
    Mais, avant que la jeune fille eût pu le faire, la porte avait été ouverte du dehors ; car c'était une de ces portes primitives, à loquet, que chacun pouvait ouvrir à son gré, et bien des gens s'en passaient la fantaisie, je vous assure ; car tous les voisins aimaient à venir échanger une parole ou deux avec le messager, quoiqu'il ne fût pas grand parleur. La porte ouverte donna entrée à un petit homme maigre, soucieux, au visage hâlé, qui semblait s'être fait un surtout avec une toile d'emballage ayant servi à recouvrer quelque vieille caisse ; car, lorsqu'il se tourna pour refermer la porte, afin de ne pas laisser entrer le froid, il montra inscrites par-derrière au dos de ce vêtement les initiales G et T, inscrites en grandes capitales noires, et le mot "fragile" en toutes lettres.
    "Bonsoir, John ! dit le petit homme. Bonsoir, madame. Bonsoir, Tilly. Bonsoir, l'inconnu ! Comment va l'enfant, madame ? Boxer va bien, j'espère ?
    - Tout le monde va à merveille, Caleb, répondit Dot. Pour vous en convaincre, vous n'aurez qu'à regarder ce cher amour d'enfant, d'abord.
    - Ou bien encore je n'ai qu'à vous regarder vous-même", dit Caleb.
    Pourtant il ne la regarda pas ; car son œil errant et soucieux avait toujours l'air d'être ailleurs, comme sa voix n'était jamais à ce qu'il disait.
    "Ou bien encore John, ajouta Caleb ; ou Tilly, ou Boxer même.
    - Vous êtes occupé dans ce moment, Caleb ? demanda le messager.
    - Oui, John, assez, répondit l'autre de l'air distrait d'un homme qui chercherait, pour le moins, la pierre philosophale. Pas mal comme cela. On court après les arches de Noé. J'aurais bien voulu perfectionner la famille, mais je ne vois pas trop comment faire en la donnant à ce prix. Ce serait pourtant une satisfaction véritable pour moi de distinguer d'une manière plus nette Sem de Cham et les femmes de leurs maris. Les mouches non plus, voyez-vous, lorsqu'on les compare aux éléphants, ne sont pas assez bien proportionnées. Mais, à propos, John ; avez-vous quelque paquet pour moi ?".
    Le messager mit la main dans l'une des poches de la houppelande qu'il avait quittée et en retira, soigneusement enveloppé de papier et de mousse, un petit pot de fleurs.
    "Voilà ! dit-il en le rajustant avec le plus grand soin : pas la moindre feuille endommagée. Des boutons en masse !".
    L'œil terne de Caleb s'illumina en prenant l'arbuste, et il remercia son ami.
    "C'est cher, Caleb, dit ce dernier. Très cher, dans cette saison.
    - N'importe ! Je le trouverai toujours bon marché, quel qu'en soit le prix, répondit le petit homme. Y a-t-il autre chose, John ?
    - Une petite boîte, fit le messager. La voici !
    - Pour Caleb Plummer, dit le petit homme en épelant l'adresse. "Cent francs". Cent francs, John, je ne crois pas que ce soit pour moi.
    - "Sans frais", reprit le messager en regardant par-dessus son épaule. Où preniez-vous donc cent francs ?
    - Oh ! bien sûr ! dit Caleb. C'est cela, sans frais : oui, oui, c'est bien mon adresse. Ce n'est pas qu'il aurait bien pu aussi y avoir cent francs, John, si mon pauvre garçon, qui est parti pour la Californie, vivait encore. Vous l'aimiez comme un fils, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas besoin de me le dire, je le sais, je le sais de reste. "A Caleb Plummer ! sans frais". Oui, oui, c'est bien cela ; une boîte d'yeux de poupée pour le travail de ma fille. Je voudrais bien que ses yeux se retrouvassent aussi au fond de cette boîte, John.
    - Et moi aussi, Caleb, je le souhaiterais de bon cœur, comme vous.
    - Merci, reprit le petit homme. Votre langage part du cœur. Penser qu'elle ne pourra jamais voir ces poupées qui sont là fixant leurs yeux sur elle, tout le long du jour ! N'est-ce pas déchirant ! Que vous dois-je pour votre peine, John ?
    - Je vais vous en faire de la peine, dit John, si vous me répétez votre question. Dot, j'ai été bien près de...
    - Je vous reconnais bien là, dit le petit homme. C'est bien là votre bonté ordinaire. Voyons ! je crois que c'est tout.
    - Je ne crois pas, moi, dit le messager : cherchez encore.
    - Quelque chose pour notre patron, hein ? fit Caleb, après avoir réfléchi un instant. Vous avez raison, c'est pour cela que je venais ; mais ma tête bat tellement la campagne à propos de ces arches de Noé, et, du reste !... Il n'est pas venu ici, dites ?
    - Lui ! répondit le messager ; non certes, il est trop occupé à faire sa cour.
    - Il doit venir, cependant, dit Caleb, car il m'a recommandé de prendre par le chemin qui conduit chez nous, qu'il y aurait dix à parier contre un que je le rencontrerais. A propos, je ferais mieux de m'en aller... Mais, auparavant, madame, ne voudriez-vous pas avoir la bonté de me laisser pincer la queue de Boxer une petite seconde ; le permettez-vous ?
    - Quoi ! Caleb, quelle singulière question ?
    - Pardon, madame, dit le petit homme, ne faites pas attention ; car, peut-être que ce ne serait pas non plus beaucoup de son goût. Je viens de recevoir, voyez-vous, une commande assez forte de chiens jappant, et je désirerais approcher de la nature, autant que cela se peut au prix de douze sous. Voilà tout, madame ; n'y pensons plus".
    Il arriva heureusement que Boxer, sans qu'on eût besoin de lui appliquer le stimulant proposé, se mit à aboyer avec une ardeur exceptionnelle. Mais, comme cet aboiement annonçait l'arrivée du nouveau visiteur, Caleb remettant à un moment plus favorable son étude d'après nature, chargea la boite ronde sur une épaule et prit congé à la hâte. Il aurait pu s'épargner toute cette agitation, car il rencontra le nouveau venu avant de passer la porte.
    "Oh ! oh ! vous êtes encore ici ? Eh bien ! attendez un peu. Je vous ramènerai chez vous. John Peerybingle, votre serviteur ; et surtout le serviteur de tout mon cœur, de votre jolie femme. Plus jolie chaque jour ! et meilleure aussi, s'il est possible ! Et plus jeune aussi, murmura-t-il à voix basse ; c'est là le diable !
    - Je serais étonnée de vous voir faire tant de compliments, monsieur Tackleton, dit Dot d'assez mauvaise grâce, si votre situation nouvelle ne nous en donnait pas l'explication.
    - Ainsi vous savez tout ?
    - J'ai fait tout mon possible pour le croire, reprit Dot.
    - Ca n'a pas été sans peine, à ce que je vois.
    - Vous avez raison".
    Tackleton, le marchand de jouets, assez généralement connu sous le nom de Gruff et Tackleton (c'était la raison sociale, quoique Gruff fût mort déjà depuis longtemps, laissant à son associé son nom, et au dire de bien du monde, l'humeur renfrognée que le dictionnaire attache à ce mot malsonnant) ; Tackleton, le marchand de jouets, était un homme dont la vocation avait été complètement méconnue de ses parents et tuteur. S'ils en avaient fait un préteur sur gages, un procureur cupide, un huissier ou un courtier, il aurait pu jeter sa mauvaise gourme dans sa jeunesse et, après avoir épuisé toute la malignité de son naturel dans les devoirs désagréables de son état, il aurait pu finir par redevenir aimable quand ce n'aurait été que par l'attrait de la nouveauté. Mais, réduit à s'échauffer la bile en demeurant cloué à ses paisibles occupations de marchand de jouets, c'était un véritable ogre domestique qui, toute sa vie, avait vécu aux dépens de la bourse des enfants sans cesser d'être leur implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux, n'en aurait pas acheté un seul pour le monde entier ; il trouvait, dans sa malice, un singulier plaisir à donner des visages remplis d'une expression farouche aux fermiers de carton qui conduisaient leurs porcs au marché, aux crieurs publics qui annonçaient une récompense honnête à quiconque aurait retrouvé une conscience d'avocat perdue, aux vieilles dames mécaniques qui ravaudaient des bas ou découpaient des pâtés, ainsi qu'aux autres personnages qu'on trouvait à acheter dans sa boutique. Il éprouvait un véritable bonheur a imaginer des masques effrayants, des diablotins à surprise, hideux, crépus, aux yeux rouges, des cerfs-volants vampires, des bateleurs démoniaques qu'on ne peut pas tenir renversés, mais qui se relèvent toujours, pour courir après les petits enfants mourants de peur. C'était sa seule consolation, et si je puis dire, la soupape de sûreté par laquelle s'échappait son mauvais caractère. Il avait vraiment du génie pour ces sortes d'inventions ; et l'idée de quelque cauchemar nouveau lui causait un bonheur indicible. Il avait même perdu de l'argent (c'était là, par exemple, le seul jouet qu'il affectionnait véritablement) à se procurer des sujets infernaux de lanterne magique où les puissances des ténèbres étaient représentées sous la forme de crustacés surnaturels à faces humaines ; il avait encore compromis un petit capital à exagérer la taille effrayante de ses géants, et, quoiqu'il ne fût pas peintre lui-même, il pouvait indiquer aux artistes qu'il employait, à l'aide d'un morceau de craie, de certains regards furtifs destinés à modifier d'une si étrange façon les physionomies de ces monstres, que leur vue était après cela capable de jeter l'effroi dans l'âme de tous les jeunes gentlemen de six à onze ans, pendant toute la durée des vacances de Noël ou de Pâques.
    Ce qu'il était en joujoux, il l'était, comme de raison, dans tout le reste. Vous pouvez, en conséquence, aisément supposer que sa grande redingote verte, boutonnée jusqu'au menton, et qui lui descendait jusqu'aux mollets, recouvrait un individu déplaisant au possible ; figurez-vous le plus distingué, le plus agréable personnage qui ait jamais chaussé une paire de grosses bêtes de bottes à revers, couleur acajou.
    Et cependant Tackleton, le marchand de jouets, allait se marier ! Oui, en dépit de tout cela, il allait se marier, et à une jeune femme encore, une belle jeune femme.
    Il ne ressemblait guère à un fiancé, lorsqu'il parut dans la cuisine du messager, avec sa face sèche et froide comme une corde à puits, sa taille en tire-bouchon, son chapeau rabattu en avant sur le bout de son nez, ses mains plongées jusqu'au fond de ses poches et toute sa méchante nature pétrie de sarcasme se faisant jour par un petit coin de son petit rail, comme l'essence concentrée d'une multitude de corbeaux ; et pourtant c'était bien là l'homme qui allait se marier.
    "Encore trois jours, dit-il ; jeudi prochain, le dernier jour du premier mois de l'année, sera le jour de mes noces".
    Ai-je remarqué qu'il avait toujours un œil tout grand ouvert et l'autre presque fermé, et que c'était l'œil presque fermé qui était, toujours l'œil expressif ? Je ne crois pas l'avoir dit.
    "Oui, c'est le jour de mon mariage ! répéta Tackleton en faisant sonner son argent dans son gousset.
    - Tiens ! c'est aussi l'anniversaire de notre mariage, s'écria le messager.
    - Ah ! ah ! ajouta Tackleton en riant, voilà qui est drôle ! Vous faites justement un couple tout pareil au nôtre. Les deux font la paire".
    L'indignation de Dot, lorsqu'elle entendit une assertion aussi présomptueuse, ne saurait se dépeindre. Il ne manquait plus que son imagination téméraire allât jusqu'à ambitionner la possibilité d'un autre baby tout pareil aussi, sans doute, à son cher nourrisson. Cet homme était fou, en vérité.
    "Ah çà, mais ! J'ai un mot à vous dire, murmura Tackleton, en poussant du coude le messager et le tirant à part. Vous viendrez à la noce ? Nous sommes logés à la même enseigne, vous savez.
    - Logés à la même enseigne ! et comment cela ? demanda John.
    - Une petite différence d'âge entre époux, vous savez bien, dit Tackleton en le poussant de nouveau du coude. Allons ! venez auparavant passer une soirée avec nous.
    - Pourquoi ? demanda John, étonné de cette hospitalité pressante.
    - Pourquoi ? répondit l'autre. Voilà une nouvelle manière de recevoir une invitation. Pourquoi ? mais pour le plaisir, pour l'agrément de la société et tout cela.
    - Je ne vous ai jamais vu si sociable, dit John avec sa simplicité et sa franchise habituelles.
    - Ta, ta, ta ! Je vois qu'il ne sert de rien d'user de détours avec vous, dit Tackleton. Il vaut mieux aller droit au but. Eh bien ! alors, la vérité est que vous avez, vous... et votre femme, quand vous êtes ensemble... ce que les gens du monde appellent un air confortable. Nous savons bien qu'en penser, nous autres ; mais...
    - Comment ? nous savons bien qu'en penser ! interrompit John. Que voulez-vous dire ?
    - Bien, bien ! nous ne savons pas qu'en penser alors, si vous voulez, dit Tackleton. Nous ne nous disputerons pas là-dessus. Comme il vous plaira ; qu'importe d'ailleurs ? Je voulais donc dire, que parce que vous avez cette sorte d'apparence satisfaite, votre société produira un effet favorable sur la future mistress Tackleton. Et quoique je ne crois pas votre bonne dame très bien disposée pour moi en cette affaire, elle ne pourra néanmoins s'empêcher d'entrer dans mes vues, car il y a un extérieur de satisfaction et de contentement répandu autour d'elle qui fait toujours un bon effet, quel que soit le fond des choses. Vous viendrez, j'y compte ?
    - Nous nous sommes arrangés pour fêter l'anniversaire de notre mariage (tant que nous pourrons) dans notre intérieur, répondit John. C'est une promesse que nous nous sommes faite à nous-mêmes depuis six mois. Nous pensons, voyez-vous, que notre chez nous...
    - Bah ! qu'est-ce que c'est que ça, votre chez vous ? s'écria Tackleton. Quatre murs et un plafond !... (Tiens ! pourquoi donc ne tuez-vous pas ce grillon : il y a longtemps que je l'aurais fait, à votre place ! Moi, je n'en laisse pas un... je déteste leur vacarme). Il y a aussi chez moi quatre murs et un plafond. Aussi vous venez me voir ?
    - Vous tuez vos grillons, hein ? dit John.
    - Je les écrase, monsieur, repartit l'autre en laissant retomber lourdement son talon sur le plancher.
    - Allons, promettez-moi de venir ; c'est dans votre intérêt autant que dans le mien ; vous savez que nos femmes se persuadent mutuellement qu'elles sont heureuses et contentes et qu'elles ne pourraient l'être davantage ailleurs. Je connais les femmes. Ce qu'une femme dit, l'autre femme est toujours déterminée à le soutenir. Il y a entre elles, monsieur, un tel esprit d'émulation, que si votre femme dit à la mienne : Je suis la plus heureuse femme du monde, et mon mari est le meilleur des maris... je l'adore... ma femme dira la même chose à la vôtre, ou même ira plus loin, et finira presque par le croire.
    - Voulez-vous donc dire, demanda le messager, qu'elle ne... ?
    - Qu'elle ne !... s'écria Tackleton, avec un rire bref, qu'elle ne... quoi ?...".
    John avait eu quelque velléité d'ajouter :
    "Vous adore pas". Mais étant venu a rencontrer l'œil à demi fermé de Tackleton, au moment où il s'arrêtait sur lui en clignotant par-dessus le collet relevé de sa redingote, dont la pointe semblait prête à le lui crever, il comprit que, dans toute la personne de cet être singulier, il y avait si peu de chose qui méritât l'adoration, qu'il substitua une autre phrase à la première et continua ainsi : "Ne la croit pas du tout.
    - Ah ! rusé compère, vous plaisantez", dit Tackleton.
    Mais John, quoique lent à comprendre toute la portée de ce qu'il avait eu l'intention de dire, le regarda d'un air si sérieux, que Tackleton se vit forcé de s'expliquer plus catégoriquement.
    "J'ai la fantaisie, dit-il en levant sa main gauche et tapant légèrement sur l'index, comme pour dire : Me voilà, moi, Tackleton ; j'ai la fantaisie, monsieur, d'épouser une jeune et jolie femme (ici, il frappa sur son petit doigt : celui-là désignait la future ; aussi, quand il tapa dessus, il ne le ménagea pas, il lui fit sentir son maître). Je suis en état de me passer cette fantaisie et je le fais, c'est mon caprice. Mais... maintenant, regardez par ici".
    Il lui montrait du doigt Dot assise, pensive et rêveuse, devant le feu, tenant appuyé sur sa main son joli menton orné d'une gracieuse fossette et contemplant la flamme brillante. Le messager la regarda, puis le regarda, puis elle encore, et revint à lui de nouveau, sans rien comprendre.
    "Elle vous honore et vous obéit, sans aucun doute, continua Tackleton ; et je ne suis pas un homme de sentiment, moi, je n'en demande pas davantage. Mais pensez-vous qu'il y ait quelque chose de plus ?
    - Je pense, observa le messager, que je jetterais par la fenêtre tout homme qui dirait le contraire.
    - C'est exactement cela, reprit l'autre avec une vivacité d'adhésion extraordinaire. Oui, certainement, c'est positif, vous le feriez comme vous le dites. J'en suis persuadé. Bonsoir, bonne nuit ; de bons rêves".
    Le bon John fut troublé et éprouva, en dépit de lui-même, un malaise mêlé d'incertitude. Il ne put s'empêcher de le laisser paraître à sa manière.
    "Bonsoir, mon cher ami, fit Tackleton d'un air compatissant. Je pars. Nous sommes, en réalité, exactement semblables l'un à l'autre, à ce que je vois. Vous ne voulez pas nous donner la soirée de demain ? Eh bien ! je sais où vous allez faire une visite le jour d'après ; je vous rencontrerai là et j'y amènerai ma future. Cela lui fera du bien. Vous êtes un homme charmant. Merci !
    - Merci, qu'est-ce que c'est que cela ?".
    C'était un grand cri poussé par la femme du messager, un cri aigu, un cri soudain qui fit résonner la chambre comme un vase de verre. Elle s'était levée de son siège et demeurait debout pétrifiée en quelque sorte par la terreur et la surprise. L'étranger, lui, s'était approché du feu pour se chauffer et se tenait à deux pas de sa chaise, mais toujours calme et silencieux.
    "Dot ! s'écria le voiturier ; Marie ! mon trésor ! Qu'est-ce ? qu'y a-t-il ?".
    En un moment tout le monde fut auprès d'elle. Caleb, qui commençait à s'endormir sur la boîte du gâteau de noces, réveillé en sursaut, avait, dans le premier instant de trouble, saisi miss Slowboy par les cheveux ; mais, dès qu'il eut recouvré ses sens, il lui fit aussitôt des excuses.
    "Marie ! s'écria John en soutenant sa femme dans ses bras, êtes-vous malade ? Qu'est-ce donc ? parlez-moi, chère amie !".
    Elle ne répondit qu'en se frappant les mains l'une contre l'autre et en partant d'un grand éclat de rire ; puis, se laissant glisser des bras de John sur le plancher, elle se couvrit le visage de son tablier et fondit en larmes. Puis elle recommença à rire, pleura encore, trouva qu'il faisait froid, se laissa ramener par son mari près du feu, où elle s'assit comme auparavant. Le vieil étranger, lui, demeurait toujours debout, calme et en silence.
    "Je suis mieux, John, dit-elle ; je suis tout à fait bien maintenant ; je...".
    Mais en parlant à John elle regardait de l'autre côté. Pourquoi donc se tourner vers le vieil étranger comme si elle se fût adressée à lui ? Est-ce qu'elle perdait la tête ?
    "Pure imagination, cher John... une espèce de rencontre subite... quelque chose comme une apparition soudaine se dressant tout à coup devant mes yeux... Je ne sais trop ce que c'était... Mais tout est fini, c'est parti tout de suite.
    - Je suis bien aise que ce soit parti, marmotta Tackleton promenant son œil expressif tout autour de la chambre. Je serais curieux de savoir où cela est allé et ce que c'était. Hum ! Caleb, venez par ici ! Qui est cet homme à cheveux gris ?
    - Je ne sais pas, monsieur, répondit Caleb à voix basse. Je ne l'ai jamais vu de ma vie. Une belle figure de casse-noisette, un modèle tout à fait nouveau. Avec une mâchoire à charnière qui rabattrait en s'ouvrant sur son gilet, ce serait délicieux.
    - Pas assez laid, dit Tackleton.
    - Ou bien encore pour une boîte à briquet, observa Caleb plongé dans une profonde contemplation, quel modèle ! Dévissez-lui la tête pour placer les allumettes ; tournez-lui les talons en l'air pour la bougie ; tenez, tenez ! dans cette attitude, quel charmant briquet à mettre sur la cheminée d'un gentleman !
    - Il n'est pas à moitié assez laid, reprit Tackleton. On ne peut rien en faire. Allons ! chargez-vous de cette boîte... Cela va bien maintenant, j'espère ?
    - Oh ! c'est fini ! entièrement fini, dit la petite femme se hâtant de le congédier du geste. Bonsoir, bonsoir !
    - Bonsoir, madame, fit Tackleton. Bonsoir, John Peerybingle !... Prenez garde à la manière dont vous portez cette boîte, Caleb. Laissez-la tomber et je vous assomme ! Il fait noir comme dans un four, le temps est pire que jamais ; diable ! bonsoir !".
    Il se dirigea ainsi vers la porte, non sans avoir promené dans toute la chambre un autre regard scrutateur, et suivi de Caleb portant le gâteau de noces sur la tête.
    Le messager avait été si fort abasourdi par l'accident arrivé à sa petite femme, si occupé à la calmer et à lui donner des soins, qu'il avait presque entièrement oublié la présence de l'étranger, jusqu'à ce qu'il l'aperçût enfin là toujours debout et maintenant, le seul étranger dans sa maison.
    "Il n'est pas des leurs, vous voyez, dit John. Il faut que je lui donne à entendre qu'il est temps de s'en aller.
    - Je vous demande pardon, l'ami, dit le vieillard s'avançant vers lui, d'autant plus que je crains que votre femme ne se soit trouvée indisposée ; mais la personne dont mon infirmité (en même temps il porta la main à ses oreilles et secoua la tête) rend les soins presque indispensables n'étant pas arrivée, je crains qu'il n'y ait eu quelque méprise. Le mauvais temps, qui, ce soir, m'a fait trouver si agréable l'abri de votre bonne voiture (puisé-je n'en jamais avoir de pire !), est aussi affreux que jamais. Voudriez-vous avoir l'extrême bonté de me donner un lit chez vous en payant !
    - Oui, oui, s'écria Dot. Oui certainement.
    - Oh ! oh ! dit le voiturier surpris de ce consentement si prompt. Bien ! bien ! je n'irai pas à l'encontre ; toutefois je ne suis pas absolument sûr que...
    - Chut ! John ! fit Dot l'interrompant.
    - Bah ! il est sourd comme une borne !
    - Je le sais, mais... Oui, monsieur, certainement.
    Oui, certainement ! Je vais lui faire un lit tout de suite, John !".
    Au moment où elle sortit précipitamment pour tout préparer, le trouble et l'agitation qui se montraient dans sa personne avaient quelque chose de si étrange, que le messager, la suivant du regard, demeura confondu.
    "Et ses petites mamans font donc des lits, cria miss Slowboy à l'enfant ; et ses cheveux sont devenus noirs et frisés quand ses bonnets étaient ôtés, et c'est ce qui a fait peur aux petits mimis chéris assis près des feux ?".
    Par suite de cette attraction inexplicable que les bagatelles les plus insignifiantes exercent souvent sur un esprit en proie à des doutes confus, le messager, tout en se promenant de long en large à pas lents dans la chambre, se surprit à répéter mentalement, à diverses reprises, les absurdes paroles de Tilly. Il les répéta si souvent qu'il les apprit par cœur, et les récitait comme une leçon, lorsque miss Slowboy, après avoir frictionné avec la paume de sa main (selon la pratique hygiénique des bonnes) la petite tête chauve de son baby, aussi longtemps qu'elle le crut utile à sa santé, lui remit ensuite son bonnet et noua le ruban sous le menton.
    "Et fait peur aux petits mimis chéris assis près des feux ! Qu'est-ce qui a donc fait peur à Dot ? je voudrais bien le savoir !" murmurait le messager, continuant d'aller et venir.
    Il chassait de son cœur les insinuations perfides du marchand de jouets, et pourtant elles le remplissaient d'un sentiment de malaise vague, indéfini ; car Tackleton était un esprit vif et fin, tandis que lui, il se rendait la triste justice qu'il n'avait pas l'esprit bien ouvert : ce qui faisait qu'une allusion indirecte ou une réticence lui mettait l'esprit à l'envers. Il n'avait certainement pas l'idée de rattacher en rien ce que lui avait dit Tackleton à la conduite extraordinaire de sa femme ; mais ces deux sujets de réflexion se présentaient en même temps à son esprit sans qu'il pût parvenir à les séparer.
    Le lit fut bientôt prêt : l'étranger, refusant tout autre rafraîchissement qu'une tasse de thé, se retira. Alors, Dot, complètement remise, disait-elle, arrangea le grand fauteuil dans le coin de la cheminée pour son mari, bourra sa pipe, la lui donna, et prit son petit tabouret, accoutumé à côté de lui, près du feu.
    Elle ne manquait jamais de s'asseoir sur ce petit tabouret-là ; il fallait qu'elle eût dans l'idée que c'était un petit câlin de tabouret, propre à faire valoir près de son mari ses charmes séducteurs.
    Dot était bien, d'ailleurs, la femme la plus habile à bourrer une pipe, il faut le dire, qu'on pût trouver dans les quatre parties du monde. Rien de plus ravissant que de la voir introduire dans le fourneau son petit doigt potelé, puis souffler dans la pipe pour en nettoyer le tuyau : puis, quand elle avait fait cela, affecter de croire qu'il y avait réellement quelque chose dans le tuyau, y souffler une douzaine de fois, l'appliquer à son œil comme un télescope en regardant au fond avec une mine agaçante qui allait si bien à sa bonne petite figure. Quant au tabac, personne n'était dans le cas de lui en remontrer là-dessus. Lorsqu'elle prenait un morceau de papier enflammé pour allumer la pipe, tandis que le bon messager la tenait à la bouche, sans jamais lui griller le nez, bien qu'elle s'en approchât de très près, ce n'était pas de l'adresse, c'était de l'art, ou plutôt du génie.
    Le grillon et la bouilloire reprirent leur chanson comme pour lui rendre hommage, et le feu lança tout à coup des jets de flamme brillante, pour la louer à sa manière ! et le petit faucheur de l'horloge, poursuivant son travail, dont personne ne remarquait les progrès, n'y était pas non plus insensible. Et le bon messager, le front déridé, la face épanouie, fut le premier de tous à lui en savoir gré.
    Tandis qu'il fumait sa vieille pipe d'un air grave et pensif, que l'horloge hollandaise faisait entendre sans interruption son tic-tac monotone, que le feu flambait joyeusement dans l'âtre, et que le grillon redoublait à plein gosier, ce bon génie familier du foyer (car il valait bien les dieux pénates) évoqua dans l'esprit de l'heureux John, sous une forme féerique, une multitude d'images de son bonheur domestique. Des Dot de tout âge et de toutes tailles se mirent à remplir la chambre ; des Dot, enfants joyeuses, qui couraient devant lui et qui cueillaient des fleurs dans les champs ; des Dot modestes, tantôt le repoussant à demi, tantôt cédant à demi aux supplications pleines de tendresse que lui adressait sa rude image ; des Dot nouvellement mariées, franchissant le seuil de sa maison, et prenant, en bonnes ménagères, possession des clefs des armoires ; de petites Dot, devenues mères, servies par des Slowboy fictives, portant des enfants au baptême ; des Dot plus mûres, quoique jeunes encore et fraîche, qui surveillaient, en matrones vénérables, d'autres Dot, leurs filles, dansant à des bals champêtres ; des Dot, grasses et rondelettes, entourées, assiégées comme de vraies grand-mères, par des bandes de petits enfants tout roses, des Dot ridées, qui s'appuyaient sur leurs bâtons et cheminaient lentement d'un pas mal assuré. Il vit aussi passer devant ses yeux de vieux messagers avec de vieux Boxers aveugles, couchés à leurs pieds ; de nouvelles voitures, conduites par de nouveaux voituriers ("Peerybingle frères", lisait-on sur la bâche) ; de vieux messagers malades, soignés par les plus douces mains ; et des tombes de messagers, morts depuis longtemps, couvertes d'un gazon verdoyant dans le cimetière. Et pendant que le grillon lui faisait voir toutes ces choses, car il les voyait distinctement, quoique ses yeux demeurassent fixés sur la flamme du foyer, le messager se sentait le cœur heureux et satisfait, et remerciait de toute son âme ses dieux domestiques, sans plus se soucier de Gruff et Tackleton que vous ne vous en souciez vous-même.
    Mais quelle était cette figure de jeune homme que le même grillon-fée plaça si près de son tabouret, à elle, et qui y demeurait seul, debout ? Pourquoi restait-il si près d'elle, le bras appuyé sur le manteau de la cheminée, et répétant toujours : "Mariée ! et mariée à un autre que moi !".
    Oh Dot, oh Dot ! auriez-vous trahi vos devoirs ? Oh ! non ! c'est une pensée qui ne peut trouver place dans toutes les visions de votre mari ; mais pourquoi donc alors cette ombre est-elle venue s'abattre sur son foyer ?

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