Jonathan et Grace
Hoover attendaient Kerry et Robin à une heure. Le
déjeuner tardif du dimanche était pour eux une
agréable et reposante habitude.
Malheureusement, le soleil du samedi n'avait pas duré. Dimanche
s'avéra gris et froid, mais vers midi la maison était
agréablement remplie des délicieux effluves d'un gigot.
Une flambée brûlait dans leur pièce favorite, la
bibliothèque, et ils s'y étaient confortablement
installés en attendant l'arrivée de leurs invitées.
Grace était absorbée dans les mots croisés du
Times, et Jonathan plongé dans la rubrique "Arts et Loisirs" du
journal. Il leva les yeux en entendant Grace murmurer d'agacement et
vit que son stylo lui avait glissé des doigts. Il la regarda se
pencher péniblement pour le ramasser.
"Grace", fit-il d'un ton réprobateur, tout en se levant
précipitamment pour le prendre à sa place et le lui
tendre.
Elle soupira. "Franchement, Jonathan, que ferais-je sans toi ?
- Ne t'avise pas d'essayer, chérie. Et puis-je dire que le sentiment est réciproque ?".
Elle lui prit la main et la garda un instant pressée contre sa
joue. "Je sais, chéri. Et, crois-moi, c'est une des choses qui
me donnent la force de continuer".
Pendant le trajet en voiture qui les conduisait chez
les Hoover, Kerry et Robin parlèrent de la journée de la
veille. "C'était beaucoup plus drôle de rester chez les
Dorso que d'aller au restaurant, exulta Robin. Maman, je les trouve
super.
- Moi aussi, admit volontiers Kerry.
- Mme Dorso m'a dit que ce n'était pas si difficile de bien faire la cuisine.
- Je sais. J'ai peur de ne pas être à la hauteur.
- Oh, maman !". Le ton de Robin était plein de reproche. Elle
croisa les bras et regarda droit devant elle la route étroite
qui indiquait qu'elles approchaient de Riverdale. "Tu fais très
bien les pâtes, dit-elle pour la défendre.
- En effet, mais c'est tout".
Robin changea de sujet : "Maman, la mère de Geoff pense qu'il t'aime beaucoup. Moi aussi. Nous en avons parlé.
- Quoi ?
- Mme Dorso dit que Geoff n'a jamais, jamais amené une seule
amie à la maison. Il paraît que tu es la première
depuis l'époque des bals des étudiants. Elle dit que
c'était parce que ses petites sœurs faisaient des niches
à ses copines, et que maintenant il se méfie.
- Peut-être", fit Kerry d'un ton dégagé. Elle
voulait oublier qu'au retour de leur visite à la prison, elle
s'était sentie si lasse qu'elle avait fermé les yeux
pendant une minute et s'était réveillée un peu
plus tard appuyée contre l'épaule de Geoff. Et que cela
lui avait paru tellement naturel, tellement normal.
Comme prévu, la visite chez Grace et Jonathan fut très
agréable. Kerry savait qu'à un moment donné ils en
viendraient à parler du procès Reardon, mais pas avant
que le café soit servi. C'est-à-dire lorsque Robin se
lèverait de table pour aller lire ou s'amuser avec l'un des
nouveaux jeux vidéo que Jonathan avait préparés
à son intention.
Pendant le repas, Jonathan leur raconta des anecdotes sur les
séances du Congrès et les efforts du gouverneur pour
faire accepter son budget. "Tu vois, Robin, expliqua-t-il, la politique
ressemble à un match de football. Le gouverneur est
l'entraîneur qui distribue les places et les leaders de son parti
au Sénat et au Congrès sont les stratèges à
l'arrière.
- C'est ce que tu es ? l'interrompit Robin.
- Au Sénat, oui, je pense que tu pourrais m'appeler comme
ça, convint Jonathan. Le reste de notre équipe
protège celui qui a le ballon.
- Et les autres ?
- Ceux de l'autre équipe font tout ce qu'ils peuvent pour bousiller le jeu.
- Jonathan, dit doucement Grace.
- Désolée, ma chérie. Mais j'ai assisté
à plus de manifestations de clientélisme cette semaine
qu'en bien des années.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Robin.
- Le clientélisme est une vieille coutume pas très
honorable où les législateurs rajoutent des
dépenses inutiles au budget afin de gagner les faveurs des
électeurs de leur district. Certains en font un art".
Kerry sourit. "Robin, tu as de la chance d'apprendre le fonctionnement du gouvernement de la bouche même d'oncle Jonathan.
- Dans un but très égoïste, assura Jonathan. Une
fois que Kerry aura prêté serment devant la cour
suprême à Washington, nous nous occuperons de faire
élire Robin au Congrès et de la lancer elle aussi dans la
carrière".
Nous y voilà, pensa Kerry. "Rob, si tu as fini, tu peux aller jouer avec l'ordinateur.
- Il y a quelque chose qui devrait te plaire, Robin, lui dit Jonathan. Je te le garantis".
La fidèle domestique apportait le café. Kerry
était certaine qu'elle en aurait besoin. A partir de maintenant,
ça va devenir difficile, pensa-t-elle.
Elle n'attendit pas que Jonathan parle de l'affaire Reardon. Elle
préféra lui exposer tous les faits tels qu'elle les
connaissait, et conclut en disant : "Il est évident que le Dr
Smith a menti. La question est de savoir jusqu'à quel point. Il
est également évident que Jimmy Weeks a une raison
très importante de ne pas vouloir que le jugement soit
révisé. Sinon, pourquoi lui ou ses gens
s'intéresseraient-ils à Robin ?
- Bob a réellement insinué qu'un accident pouvait arriver
à Robin ?". Le ton de Grace était empreint de
mépris.
"Il m'a prévenue, plus exactement". Kerry se tourna d'un air
implorant vers Jonathan. "Ecoutez, vous devez comprendre que je ne veux
en aucun cas indisposer Frank Green. Il ferait un très bon
gouverneur, et je sais que vous parliez autant pour moi que pour Robin
en expliquant ce qui se passe au Congrès. Frank ferait appliquer
la politique du gouverneur Marshall. Et croyez-moi, Jonathan, j'ai
vraiment envie d'être juge. Je sais que je peux en être un
bon. Je sais que je peux être juste sans me montrer trop
influençable ou sentimentale. Mais quel genre de juge ferais-je
si, comme procureur, je me détournais d'une affaire qui
apparaît de plus en plus comme une flagrante erreur judiciaire ?".
Elle s'aperçut que sa voix avait monté d'un cran. "Pardon, dit-elle, je me laisse emporter.
- Je suppose que nous faisons ce que nous dicte notre devoir, dit calmement Grace.
- Je ne veux pas tirer la couverture à moi. S'il y a eu une
erreur, j'aimerais la découvrir et laisser ensuite la place
libre à Geoff Dorso. Je vais voir le Dr Smith demain
après-midi. L'essentiel est de jeter le doute sur la
véracité de son témoignage. Je le crois au bord
d'une dépression nerveuse. Suivre une femme dans la rue est un
délit. Si je peux le pousser suffisamment dans ses
retranchements pour qu'il s'effondre et avoue qu'il a menti à la
barre, qu'il n'a pas donné ces bijoux à Suzanne, que
c'était sans doute quelqu'un d'autre, alors tout changera. Geoff
Dorso prendra le relais et demandera la révision du
procès. Il faudra attendre des mois avant que sa demande soit
acceptée. D'ici là, Frank pourra être élu
gouverneur.
- Mais toi, ma chère enfant, tu ne pourras peut-être pas
siéger au tribunal". Jonathan secoua la tête. "Tu es
très persuasive, Kerry, et je t'admire, même si je
m'inquiète du prix à payer. D'abord et avant tout, il y a
Robin. La menace n'est peut-être rien de plus qu'un
avertissement, mais tu dois la prendre au sérieux.
- C'est ce que je fais, Jonathan. Sauf pendant qu'elle était
chez les Dorso, je ne l'ai pas quittée de tout le week-end. Elle
n'a pas été seule une seule minute.
- Kerry, si jamais tu as l'impression qu'elle n'est pas en
sécurité chez toi, amène-la ici, la pressa Grace.
Notre système de surveillance est excellent, et la porte du
jardin reste toujours fermée. Elle est équipée
d'une alarme, si bien que nous sommes toujours prévenus si
quelqu'un essaie de rentrer. Nous trouverons un policier à la
retraite pour la conduire à l'école et la ramener ici".
Kerry posa sa main sur les doigts de Grace et les serra doucement. "Je
vous aime tous les deux, dit-elle simplement. Jonathan, je vous en
prie, ne soyez pas déçu de me voir agir ainsi.
- Je suis fier de toi, je suppose, dit Jonathan. Je ferai mon possible
pour que ton nom reste sur la liste des nominations, mais...
- Mais n'y compte pas trop, je sais, prononça lentement Kerry.
Mon Dieu, les choix ne sont pas toujours faciles, n'est-ce pas ?
- Nous ferions mieux de changer de sujet, maintenant, dit rapidement Jonathan. Mais tiens-moi au courant, Kerry.
- Bien sûr.
- Pour parler de choses plus gaies, Grace s'est sentie assez bien pour dîner en ville l'autre soir, dit-il.
- Oh, Grace, je suis tellement contente.
- Nous avons rencontré quelqu'un que je n'arrive pas à
chasser de mon esprit depuis. Impossible de me rappeler l'endroit
où je l'ai déjà vu, dit Grace. Un certain Jason
Arnott".
Kerry n'avait pas jugé nécessaire de leur parler de Jason
Arnott. Elle préféra ne rien dire pour le moment,
excepté "Pourquoi pensez-vous le connaître, Grace ?
- Je ne sais pas. Mais je suis certaine de l'avoir déjà
rencontré, ou d'avoir vu sa photo dans un journal". Elle haussa
les épaules. "Ça finira par me revenir. Comme toujours".
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