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Chapitre 8 :
Jeudi 12 octobre

    Les bureaux du procureur du comté de Bergen étaient situés au premier étage de l'aile ouest du palais de justice. Ils abritaient trente-cinq procureurs adjoints, soixante-dix enquêteurs et vingt-cinq secrétaires, ainsi que Franklin Green, le procureur.
    En dépit d'une charge de travail considérable et de la nature austère, souvent même macabre, de leur activité, une atmosphère de franche camaraderie régnait à l'intérieur. Kerry aimait y travailler. Elle recevait régulièrement des offres séduisantes de la part de cabinets d'avocats qui lui demandaient de se joindre à eux mais, faisant fi de ces avantages financiers, elle avait choisi de persévérer et se retrouvait aujourd'hui substitut principal. Du même coup, elle avait gagné une réputation de juriste intelligente, énergique et consciencieuse.
    Deux juges avaient atteint l'âge légal de la retraite et venaient de quitter leurs fonctions, laissant deux sièges vacants. Usant de ses prérogatives de sénateur, Jonathan Hoover avait proposé la candidature de Kerry à l'un des sièges. Sans se l'avouer, elle en mourait d'envie. Les gros cabinets juridiques offraient certes des revenus beaucoup plus substantiels mais un poste de juge symbolisait une réussite qu'aucune somme d'argent ne pouvait égaler.
    C'est en songeant à son éventuelle nomination, ce matin-là, que Kerry composa le code de la porte extérieure et pénétra dans le bâtiment. Saluant le standardiste, elle se dirigea d'un pas vif vers la pièce réservée au substitut principal.
    Comparée aux réduits aveugles occupés par les nouveaux assistants, elle était de dimension raisonnable. Le bureau de bois usagé disparaissait sous une pile de dossiers, si bien que son état importait peu. Les sièges étaient dépareillés, mais on pouvait malgré tout s'y asseoir. Il fallait tirer vigoureusement le tiroir supérieur du classeur pour l'ouvrir, un inconvénient mineur aux yeux de Kerry.
    Le bureau était ventilé grâce à deux fenêtres en vis-à-vis qui procuraient à la fois de la lumière et de l'air. Kerry l'avait personnalisé avec des plantes vertes disposées sur les rebords des fenêtres, et des photos prises par Robin. Il en résultait une impression de confort fonctionnel, et Kerry s'y sentait bien.
    Le matin avait apporté la première gelée de l'année, forçant Kerry à prendre son Burberry avant de quitter la maison. Elle le suspendit soigneusement. Elle l'avait acheté en solde et comptait le garder longtemps.
    S'asseyant à son bureau, elle secoua les dernières traces du rêve qui l'avait tellement troublée la nuit précédente. Sa préoccupation du moment était le procès qui allait reprendre dans une heure.
    La victime avait deux jeunes fils qu'elle avait élevés seule. Qui prendrait soin d'eux, à présent ? Et s'il m'arrivait malheur, pensa Kerry, où irait Robin ? Sûrement pas chez son père ; elle ne serait ni bien accueillie ni heureuse dans ce nouveau foyer. Mais Kerry n'imaginait pas plus sa mère et son beau-père, tous deux âgés de plus de soixante-dix ans et retirés dans le Colorado, élevant une enfant de dix ans. Dieu fasse que je reste en vie au moins jusqu'à ce que Robin soit capable de se débrouiller seule, pria-t-elle en se penchant sur le dossier ouvert devant elle.
    A 8h50, le téléphone sonna. C'était Frank Green, le procureur. "Kerry, je sais que vous êtes sur le point de vous rendre au tribunal, mais pouvez-vous passer une minute ?
    - Bien sûr". Et ça ne pourra pas être plus qu'une minute, se dit-elle. Frank sait que le juge Kafka pique une crise quand on le fait attendre.
    Elle trouva le procureur assis à son bureau. Le visage buriné, le regard vif, il avait gardé à cinquante-deux ans le physique athlétique qui avait fait de lui une star du football à l'université. Son sourire chaleureux avait quelque chose de changé. S'est-il fait refaire les dents ? Si oui, bravo. Elles sont parfaites, et elles feront le plus bel effet en photo quand il présentera sa candidature, en juin.
    Car il ne faisait aucun doute que Green préparait déjà sa campagne. La couverture médiatique apportée à ses activités augmentait chaque jour et l'attention qu'il prêtait à son habillement était flagrante. Un éditorialiste, rappelant le succès de l'actuel gouverneur dans l'accomplissement de ses deux mandats et le soutien qu'il apportait à la candidature de Green, en concluait que ce dernier avait toutes les chances d'être choisi pour diriger l'Etat.
    A la suite de cet article, Green était devenu pour son staff "notre cher leader".
    Kerry admirait ses talents et son efficacité dans le domaine juridique. Il menait remarquablement sa barque. Ses réserves à son égard étaient d'une autre nature : à plusieurs reprises durant ces dix dernières années, il avait mis au placard un adjoint coupable d'une erreur accomplie de bonne foi. Green était avant tout fidèle à ses intérêts.
    Elle savait que son éventuelle nomination au siège de juge avait accru son importance aux yeux de Frank. "Il semblerait que nous soyons promis à de grandes destinées", lui avait-il dit dans un de ses rares accès d'exubérance et de familiarité.
    "Entrez, Kerry, disait-il à présent. Je voulais seulement entendre de votre propre bouche des nouvelles de Robin. En apprenant que vous aviez demandé au juge un report d'audience hier, je me suis inquiété".
    Elle le rassura, lui fit part brièvement des résultats de l'examen.
    "Robin se trouvait avec son père au moment de l'accident, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
    - Oui. C'était Bob qui conduisait.
    - Votre ex-mari semble avoir la poisse en ce moment. Je doute qu'il puisse sortir Weeks d'affaire, cette fois-ci. Le bruit court qu'ils vont l'épingler, et j'espère qu'ils y parviendront. C'est un escroc, sinon pire". Il eut un geste de dégoût. "Je suis heureux que Robin aille bien, et je sais que vous avez les choses bien en main. Vous procédez au contre-interrogatoire de l'inculpé aujourd'hui, n'est-ce pas ?
    - Oui.
    - Vous connaissant, je le plaindrais presque. Bonne chance".

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